‹ Le Pérou avant la conquête espagnoleChapitre 23 sur 38 · RP AN ER TE · texte numérisé non relu

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Asie. On a de bonne heure compris que les con. structions, larges à la base et minces au sommet, présentaient la meilleure garantie de durée. Aussi cette forme architecturale a-t-elle été appliquée chez tous les peuples du monde aux monuments religieux, tels que les tombeaux et les templés: Le temple de Bel à Babylone, décrit par les historiens grecs, les tombeaux des rois d'Égypte, ceux des grands personnages en Tartarie, les ftumuli des peuples scandinaves et les téocallis mexicains , présentent tous le ruême caractère, parce que Ja solidité était le but qu'on se proposait d'atteindre dans tous ces pays. Ce qui prouve que cette ressemblance n’est que l’effet d’un pur instinct, naturel à toutes les nations, c'est que la destination de ces monuments semblables, quant à la forme, varie suivant les lieux. Ici, c'était la mémoire d’un héros ou d’un roi que l’on cherchait à rendre impérissable, là, c'était un temple, au sommet duquel se faisaient des sacrifices à la vue de tout un peuple.

Ce n'est donc pas par des faits généraux que l’on peut établir des rapports entre les civilisations des deux continents, mais bien par des faits de détail. Ilest facile de comprendre comment les hommes, quidés par leur instinct, ont satisfait. d'abord leurs premiers besoins ; il ne l’est pas d'expliquer comment les arts de luxe, les formes du culte, les ornements d'architecture, en un mot toutes.les parlicularités accidentelles d'une civilisation déjà plus

raffinée, présentent tant de points de ressemblance

chez des peuples séparés par des mers immenses ou des contrées entières, comme l'Inde et le Mexique ! l'Égypte et le Pérou. Mais en abandonnant la fausse méthode suivie par les écrivains espagnols, nous nous tiendrons également éloigné de l’esprit systématique des ethnographes américains qui nient aveuglément toute relation entre les deux continents par l’océan Pacifique, avant la découverte de Colomb. N'ayant ni parti pris ni idée préconçue, nous avons cherché seulement à connaître la vérité, et nous nous faisons un devoir de la dire avec indépendance et sincérité.

I. Religion. En consultant les traditions historiques du Pérou et en examinant les monuments des indigènes , l’on peut se convaincre que le culte du soleil a précédé, au Cuzco, celui de Pachacamac, principe immatériel et dieu créateur ; mais il ne s’ensuit pas que ce culte ait dominé de tout temps dans chacune des contrées qui ont été successivement réunies à l'empire des incas. Il ressort clairement de ces mêmes témoignages que le culte de Pachacamac ou de Viracocha, divinité suprême, qui n’était représentée par aucune image sensible, a été établi au Pérou à une époque fort ancienne ; que les incas ont adopté cette croyance et se la sont si bien appropriée, que l’on à dù penser qu'elle était née parmi eux. C’est le procédé ordinaire des conquérants qui s’emparent des institutions des peuples vaincus et les laissent subsister florissantes longtemps après que les nations, dont ils les ont empruntées, ont dis-

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MO paru. Nous prouverons par les monuments que la civilisation qui a précédé celle des incas, dans plusieurs provinces du Pérou, et principalement sur les bords du lac Titicaca et dans la vallée de Tyahuanaco, annonce une culture supérieure à celle du Cuzco et doit être le fruit d’une éducation plus saine et plus forte. Lorsque le culte de Pachacamac s’introduisit au Cuzco sous le règne de Pachacuti ou sous celui de Tupac Yupanqui, le soleil était considéré comme le Dieu suprême, Père des incas et protecteur de la race péruvienne; mais la divinité nouvelle prit la première place, etles prêtres commencèrent à enseigner que l’astre n’était qu'une manifestation du grand Pachacamac, créateur du monde, et qu'ilne fallait plus confondre la cause avec l'effet, la substance créatrice, infinie, éternelle, avec la matière créée, bornée et périssable. On continua d’adorer le soleil, mais comme symbole ; il eut un culte à part et distinct; c’est à lui que s’adressèrent les prières et les sacrifices. Pachacamac signifie âme du monde ; on ne le représentait pas. Le soleil, au contraire, était figuré par une large plaque d'or, déposée dans le sanctuaire des temples.

Après le soleil, venait la lune, puis le tonnerre. et les étoiles, Rien n’est moins compliqué que la théogonie des Péruviens; cependant les auteurs ,espagnols leur attribuent un grand nombre de divinités. Garcilaso toutefois n’est pas tombé danscette erreur, et il nous explique même la cause qui l’a produite. La plupart des écrivains ont cru que tous les objets

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désignés sous le nom de huacas étaient des idoles, or ce mot a plusieurs acceptions. Proprement, huaca exprime toute chose sacrée. Par extension, il signifie idole, tombeau, tout ce qui est offert en sacrifice, tout ce qui a rapport à la religion. De là, la confusion qui a transformé en idole tout ce qui s'appelait huaca ou était qualifié de huaca, c’est-à-dire desaint ou sacré. Il a bien existé un grand nombre d’idoles dans certaines contrées du Pérou avant leur incorporation à l'empire des incas ; car nous voyons, dans le récit des guerres, que beaucoup de tribus adoraient des animaux, tels que le condor, le lion, le tigre, les couleuvres ; les produits de la terre, tels que le maïs, les patates ; mais nous voyons aussi que ces différents peuples, en se soumettant aux lois de l’inca, se convertissaient au culte du soleil. Ces guerres ont, comme nous l'avons dit, un caractère essentiellement religieux. C'était, en quelque sorte, une propagande armée. Les rois de Cuzco ne cherchaient pas seulement à s'assurer de nouveaux sujets : ils voulaient gagner des prosélytes, et leurs

croyances ne rencontraient qu'un très-petit nombre

de rebelles. On concoit facilement d’ailleurs qu’une religion aussi simple que la leur, et qui parlait à la fois à l’esprit et aux yeux, dûüt satisfaire tout le monde. Aussi les dogmes de la religion du Cuzco se répandirent-ils presque aussi rapidement que ceux de Mahomet en Asie et en Afrique. C’est ainsi que le polythéisme compliqué des nations barbares du Pérou fit place à un culte plus facile à compren-

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dre, plus commode à pratiquer. Grâce aux sages mesures dés incas, on vit s'établir une sorte d'unité religieuse dans l'empire et Pon ne conserva plus çà et là qu’un vague souvenir des anciens cultes et quelques formes traditionnelles qui subsistaient encore à l’époque de la conquête espagnole. C’est ce qui explique comment les premiers missionnaires trouvèrent au Pérou les vestiges d’une idolâtrie ancienne dont les fétiches étaient encore debout. Le très-curieux ouvrage du P. Joseph de Ariaga (1) nous fait connaître les restes, encore nombreux deson temps, de ces cultes divers que n’avaient pu détruire entièrement ni les institutions des incas ni le christianisme déjà florissant. La description qu’il nous à laissée montre bien que ces formes ne présentaient nullement le caractère d’une religion en vigueur : c’étaient de vieilles coutumes que le temps et les révolutions n'avaient pu déraciner du cœur des peuples.

Une des meilleures preuves de ce fait c’est que Ariaga nous fait voir, longtemps après la conversion des Indiens au christianisme, le soleil presque universellement honoré au Pérou. Le nom seul variait. Dans certaines tribus de la Cordillère , on l’adorait sous le nom de Punchao. La lune, les étoiles, le tonnerre, étaient aussi l’objet d’un culte assez général. Puis, dans certaines contrées on adorait la mer, dans d’autres, la terre, les sources, les montagnes, principalement celles qui sont couvertes de neige et qu'ils appelaient Razu. Il y avait des tribus qui honoraient

1) Extirpacion de la idolatria de los Indios del Perû, Lima, 1621.

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particulièrement certaines sépultures ancierines que l’on croyait avoir été celles des géant (tradition conforme à celle du Mexique), et que l'on nommait Huaris. Mais il faut bien distinguer dans le récit du P. Ariaga ce qui était chose sacrée de ce qui était la divinité elle-même, distinction qu'il n’a pas toujours faite; car 1l confond les huacas avec les idoles.

Il y avait de même au Pérou plusieurs oracles que les missionnaires ont pris pour les temples des idoles. Ainsi, dans la province de Cahuana, était un lieu où se dévoilait l’avenir et qu’on appelait Catequilla (1). Cet oracle avait annoncé la mort de linca Huayna- Capac. Huascar,inca, irrité de voir que sa prédiction s'était accomplie, avait fait brüler l'édifice. Ce que voyant , les prêtres avaient soustrait l’objet du culte à l’incendie et l'avaient transporté à Cahuana. C'était donc plutôt un monument commémoratif qu’une idole. Nous ne pouvons non plus considérer comme des fétiches les malquis ou munaos (2), espèce de

(1) Ce nom est très-probablement d'origine espagnole ou, tout au moins, très-défiguré par les premiers conquérants. L. A.

(2) Muñaos, et peut-être même Muñecos, mot espagnol qui veut dire figurines grotesques. Peut-être y a-t-il une faute d’impression ou confusion de mots. Mais je doute que le mot Muñaos ou Munaos soit d’origine indienne.

Mailqui, en qquichua, veut dire plant d'arbre, jeune arbre, et par extension toute espèce d'arbres fruitiers. [1 n’y a probablement aucune communauté entre les mots malqui et mallqui, et il faut sans doute chercher létymologie de malqui ailleurs que dans la langue générale du Pérou, à moins que l’on n’admette que les premiers Péruviens du Cuzco aient adoré les arbres et les plantes, ce qui est fort possihle. L. A.

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EN je momies dans lesquelles les Péruviens conservaient les corps de leurs ancêtres. Le culte des dieux familiers, très-répandu au Pérou et qui paraît avoir été un reste des anciennes croyances, devait être plutôt toléré que prescrit par les prêtres du soleil. Ces dieux étaient des espèces de génies tutélaires, comme les Pénates et les Lares des Romains; cette religion du foyer, à la fois antique et respectable, ne paraissait pas dangereuse et ne pouvait porter aucune atteinte au culte public. D'ailleurs la forme même que l’on donnait à ces dieux pénates rappelait souvent des souvenirs chers aux fils du soleil et à toute la postérité de Manco-Capac. C’étaient Le plus souvent des pierres remarquables par leur couleur ou leur figure: quelquefois des bezoards ou des morceaux de cristal. À ces génies viennent s'ajouter d’autres dieux inférieurs, empruntés aux tribus conquises : comme le Papapconopa, que l’on invoquait pour obtenir une bonne récolte de patates; le Caulama, pour les troupeaux. On trouvait encore, parmi les populations péruviennes, certaines divinités rustiques dont le culte avait été conservé par les incas, parce qu'il maïintenaïit les liens sociaux, le respect de la propriété et les coutumes anciennes d’ordre et de bonne harmonie dans les classes agricoles; c’étaient Chichic, espèce de dieu terme, qui protégeait les propriétés; Larcavillca, qui présidait aux ouvrages d'irrigation. Quand on trouvait dans un champ un épi de maïs d’une grosseur extraordinaire, on le nommait huantazara, on le brülait avec solennité et

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l'on exécutait la danse Ayrihua en l'honneur du dieu Libiac. Les enfants jumeaux avaient aussi, pour plusieurs de ces peuples, quelque chose de sacré : on les appelait chucos ou curi(t), et quand ils mouraient jeunes, on conservait précieusement leurs COTps

Certes, on ne peut nier que l'existence de toutes ces divinités ou génies inférieurs qui s'étaient conservés chez la plupart des tribus péruviennes après la conquête espagnole, n'implique une sorte d’idolâtrie; mais il est fort douteux que ces différents cultes fussent, comme à Rome, reconnus par l’Etatet présentassent autre chose que les restes des Croyancès anciennes chez les peuples soumis à la domination des incas. Ce n’était pas un polythéisme organisé et prescrit, comme en Grèce et à Rome. Il faut bien se garder de croire, par exemple, que le temple du Cuzco ait été; comme Pa dit Garcia, une espèce de Panthéon où l’on aurait admis indistinctement tous les dieux des nations conquises. Les règlements des incas ont pour objet, au contraire, de restreindre le plus possible les objets du culte, et, si les rois du Cuzco ont emprunté aux peuples de la côte la croyancé au:grand Pachacamac, ils n’ont jamais adopté l’idolâtrie grossière des tribus de da Cordillère. |

C'est surtout par ses dogmes fondamentaux que la religion pérnvienne (nous parions de celle qui était

(1) Par la même raison que ces espèces de divinités étaient propres à des peuplades conquises ; les noms qui leur étaient donnés avaient sans doute une origine étrangère à la gquichua. f:, A,

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De professée au Cuzco et prescrite par les incas) s'élevait au-dessus du fétichisme des autres peuplades de l'Amérique et se rapprochaït des religions de l'Orient. Pachacamac, l'âme du monde, était immatériel et infini. Le soleil n’était qu’une des formes symboliques de sa puissance. L'inca était une sorte d’incarnation comme les chaberons du ‘Fibet, véritables Bouddhas vivants. Les Péruviens distinsuaient l’âme, runa(1) (être intelligent) du corps, Allpacamasca (2) (terre animée). Cette âme était immortelle. Selon qu'on avait bien ou mal-vécu, des récompenses attendaient les bons, dans le monde d'en haut Ananpacha (3), et des tortures, les méchants, dans le monde d'en bas, situé au centre de la terre, Hurinpacha (4), appelé aussi maison des démons, Cupaypauacin (5). Ils croyaient aussi à la résurrection des corps et observaient même un usage assez bizarre qui s’accordait avec cette croyance : quand ils se coupaient les cheveux ou les ongles, ils recueillaient soigneusement ces débris et les pla-

(1) Runa, homme, dans le sens le plus général, mâle ou femeile. LÀ

(2) Alipa, terre, kamuscca (?) de kamuni, mâcher, pétrir(?). L. A.

(5) Hanan, haut, et packa ou ppacha, lieu, endroit. L. A.

(4) HurinpAcHA ne paraît pas être le mot propre dont se servaient les Péruviens, car il n’existe pas dans la langue qquichua telle qu’elle est venue jusqu’à nous. Il est probable que le mot dont se servaient les Indiens du Pérou était urapacHA, monde d'en bas (de ura, bas, et pACHA, Monde ), par opposition à HANANPACHA, le monde d’en haut ou de ciel. L. A.

(5) Ou bien Cuyaypa de ccuyaypaccak, qui veut dire un être digne de compassion, malheureux, misérable.

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