‹ Le Perou contemporain: etude socialeChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De tous les facteurs d'une civilisation, la religion devait être au Pérou, par sa force traditionnelle et par Tinfériolité de la science, réduite à un verbalisme, le facteur le plus puissant dans renchevêtrement des forces nationales. Elle Ta été dans tout le siècle avec des périodes difficiles, subissant des alternatives d'influenee, pour jouer d'une façon générale un grand rôle dans l'éducation et dans la vie.

Mais ce pouvoir est moins autoritaire et inflexible chez nous que dans d'autres pays américains et de race latine. Le « patronat » principe d'intervention laïque et civile dans l'organisation religieuse, système politique de défense du pouvoir contre l'influence civile de l'Eglise est un régime de libéralisme mitigé où la religion devient un rouage de la machine administrative. Elle a beau être, selon la tradition espagnole, politique et extérieure elle se sent prise par les liens d'une tutelle laïque, dans un Etat à organisation jacobine, et elle perd, pour défendre ses intérêts matériels, un peu de son sprit traditionnl. Au Chili, dans la Colombie, le pouvoir civil est encore mal défini : la religion a sa politique et elle compte parmi les forces de succès d'un régime. Chez nous, l'Etat a établi, par la suppression des dîmes et par le budget des cultes, la même organisation que Napoléon fit valoir en France contre l'influence ecclésiastique. Les évoques sont des fonctionnaires, il n'existe pas de rapports de dépendance du clergé au peuple; l'Eglise est un des pouvoirs de l'Etat. Il est aisé de trouver dans cet ordre, des conséquences fâcheuses : l'énervement des consciences, l'automatisme de la vie religieuse, la servitude de l'Eglise. Mais, si on remonte à l'époque colo-

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niale, où le catholicisme espagnol gouvernait en maître absolu les âmes et agissait parfois contre le pouvoir; où les petites querelles de l'Eglise et de TEtat devenaient le centre de la conscience générale, on comprend l'importance d'une libération du pouvoir civil. La religion espagnole, forte de son absolutisme, ne tolère que deux situations : la domination ou la servitude. Pour éviter son hégémonie, (»n a réglé sa vie, lui laissant le domaine spirituel et lui retirant le domaine civil, objet traditionnel de ses aspirations.

Le caractère péruvien accepte cette organisation politique et s'y plait facilement. Il n'est pas religieux, mais indifférent. L'esprit est souple, extérieur, et la volonté est faible pour entamer des luttes religieuses. Nous avons eu des partis conservateurs et libéraux et des oppositions dogmatiques; mais un apaisement progressif de ces con^ flits permet d'établir qu'il n'y a pas dans notre esprit national, malgré son intolérance, cette affirmation énergique de la foi qui fait les martyrs et les héroîsmes. L'indifférence est extrême, la religion est une tradition de foyer. Nous n'avons pas l'esprit batailleur et nous luttons pour des personnes, pour des noms, plutôt que pour des idées. La rhétorique espagnole préfère aux symboles, les images et le relief verbal. L'esprit péruvien, chaingeant, railleur, inquiet des dominations, n'est pas propice à l'enthousiasme religieux.

Le catholicisme domine au Pérou par d'autres influences que la politique : par la femme et par l'école. La femme est généralement conservatrice, et dans les pays de tradition espagnole, le préjugé religieux est fondé sur toutes ses tendances à l'ordre et à la perpétuité, sur le sentiment et la rêverie mystique. Deux caractères plus intimes rattachent la femme péruvienne au catholicisme : un esprit de sympathie humaine qui la pousse vers la charité et un alliage très fort entre moralité et religion, qui ont, dans l'esprit des femmes, une dépendance réelle et

logique (1). On ne saurait nier que cette influence religieuse a été féconde, qu'elle a affermi la pudeur, le sntiment de famille, le décorum du foyer, qu'elle s'inspire d'un besoin d'idéalité nécessaire à l'éternel féminin. On voudrait seulement que cette charité, ne cherchât jamais la foi en échange dé l'amour, qu'elle fût générale et humaine, en dehors de toute coterie religieuse. Et que cette morale, que la reFigion fonde et sanctionne, fût supérieure aux préjugés sociaux, tolérante et ferme, sans s'inspirer seulement dans l'opinion illogique et instable.

La fonction de la femme, la maternité, reste au deuxième plan dans l'éducation nationale. C'est encore un défaut qui tient à l'idée vulgaire qu'on se fait de la religion. On ne sait pas harmoniser la virginité morale avec la science nécessaire de la destinée future de la femme. Aussi la frivolité, l'extériorité insouciante, le préjugé banal, remplacent souvent dans l'éducation féminine tous les vrais principes de dignité et d'élévation intérieure. Une femme merveilleusement douée pour le foyer, par le sens moral, par l'amour, par le désintéressement se trouve sans préparation pour l'éducation de l'enfant dès le berceau.

On dit toujours que le catholicisme est triste et, sans nul doute, il n'y va pas de son essence, de son esprit éternel, fait de gaieté, d'amour et de confiance dans la vie. Mais, chez nous, dans l'âme féminine la religion, par sa sévérité monacale, par son sens de la douleur, par son esprit de discipline et de renoncement; produit par une certaine tristesse qui conduit au fatalisme, qui évite l'effort et l'action.

(1) M. FoaUléd a très bien établi le vrai rapport entre la religion et la morale : « Concluons que c'est la religion qui relève de la morale, non la morale de la religion. En son essence, 1q religion n'est qu'âne morale symbolique, projetée par Thomme dans Tinfini. L'bomme sMmagine que sa morale est contenue et englobée dans sa religion comme dans un empire sans borne dont elle subirait les lois ; en réalité, c'est la morale bumaine qui contient et enveloppe la religion. « (Vide Critique des Systèmes de Morale contemporaine,)

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II y a eu des efforts pour instruire la fenune, des sociétés fondées dans ce but et môme des ébauches de fémi< nisme. On peut citer trois noms dans cette œuvre récente : ce sont Mme Fanning, Mme Dammert et Mlle Dora Mayer.

Mme Fanning a exercé une longue influence éducative. Elle a travaillé dans un sens laïque, avec une religiosité dépourvue de tout préjugé. Elle a voulu s'opposer au monopole des couvents dans renseignement. Et son effort a réussi à démontrer qu'on donne à la femme péruvienne une éducation frivole, sans le sens de la vie ; et qu'on oublie toujours le rôle futur de la mère dans le foyer. De là un divorce entre cette instruction verbale et les besoins sociaux, et des conséquences fâcheuses pour la formation de la famille. Dans des livres, du meilleur esprit moral, Mme Fanning a continué et embelli sa tâche, et elle est, par la dignité de sa vie et par la noblesse de son âme, un exemple de femme éducatrice qui ne sera pas infécond pour notre avenir.

Mme Dammert s'est attaquée à un autre aspect de la vie péruvienne, à l'étroitesse d'une charité que dominent les préjugés. Elle a voulu élargir celte vertu et la faire humaine et universelle, sans des influences de coterie ou des conditions de croyance. Elle a fondé à Lima une crèche, riche de tous les soins modernes, par une action tenace, en dépit de toutes les oppositions et de toutes les méfiances, elle est arrivée à montrer la belle influence d'une charité, qui ne connaît pas les croyances et qui ne juge pas les âmes. Elle a donné savamment, pratiquement, des leçons de tolérance.

Mlle Dora Meyer est une femme de talent positif et fort. Elle rappelle Clémence Royer, par la science moderne et par l'esprit philosophique. Dans un milieu où la femme n'a écrit que des romans ou des vers, l'action de Dora Mayer a beaucoup étonné. De nouvelles habitudes d'observation et de pensée se notent déjà dans des articles écrits par des femmes, dans les revues et dans les journaux. Et malgré ce que cette diversion peut encore avoir d'enfantin, on

mm

trouve déjà un progrès. Dora Mayer a étudié avec une grande pénétration le problème indien et a plaidé la cause de cette race, avec une belle éloquence.

Le grand effort de ces trois femmes, qui ont eu à lutter contre des traditions et des habitudes, ne semble pas perdu. Il parait que la femme péruvienne est plus consciente de sa destinée et que sa foi devient plus éclairée. Et peut-être le fanatisme va perdre avec ce, changement ses plus fermes assises.

Le clergé a dans ses mains l'éducation des classes dirigeantes du pays. Il y a eu, de temps en temps, des essais d'éducation laïque, d'esprit religieux, comme l'Institut de Lima; mais l'élite se forme dans les collèges des congrégations. Au Pérou, cet enseignement a les défauts de l'éducation laïque : c'est une ébauche, un essai sans coordination, sans progrès positif. L'éducation cléricale, congrégationniste, est, en principe, dangereuse pour la formation du caractère péruvien, parce qu'elle favorise, par son action, tous ses vices héréditaires : à la paresse intellectuelle, elle répond par des solutions faites, par des affirmations sans critique, par sa condamnation de l'analyse; à la faiblesse de la volonté, par la discipline universelle, par la direction minutieuse et autoritaire de la conscience. Certes, elle a exercé toujours des influences meilleures, elle a apporté l'ordre, le sérieux, l'idéal. Des conditions d'endurance, d'effort, de patience, d'honnêteté intellectuelle et morale se trouvent dans les générations que l'Eglise a élevées dans son sein (1).

Ne trouvant pas des pouvoirs héréditaires et des castes, ni un très puissant capitalisme, le clergé n'est pas arrivé

(1) Je dois dire ici que, malffrë cette critique da cléricalisme, je ne saurais oublier que j'ai été élevé dans un collège religieux des Pères des Sacrés-Cœurs (Picpus), à Lima, et que j'y ai trouvé non seulement des vertus et de nobles intelligences, mais des qualités de méthode et de volonté aux^elles tous ceux qui ont fait leurs études dans ce collège seront toujours reconnaissants.

à former une forte union de toutes les forces du passé. La Révolution fut un mouvement égalitaire : après elle, ni une caste militaire et hiérarchique, ni une noblesse de latilundia se trouvèrent pour se rattacher à l'Eglise. C'est ainsi que toutes les forces de l'éducation congrégationniste se sont appliquées dans un but de domination doctrinale sans rancune contre la politique républicaine. Cette éducation a été . traditionnelle, plutôt que monarchique ou ennemie de la démocratie triomphante. Ses caractères sont les mêmes que ceux de l'éducation latine. Un humanisme superflciel, réduit au latin, et sans l'esprit des lettres anciennes, le mépris de l'observation, le mémorisme, la philosophie éclectique ou éprise de syllogismes l'histoire et la nature étudiées sub specie catholica et, au fond, comme reflet de la vie des maîtres, une insouciance profonde des réalités, un divorce entre l'école et la vie. C'est toujours cette éducation d'abstractions et de verbalisme, flétrie par Taine dans des pages célèbres de son livre sur le « Régime Moderne ».

L'éducation des collèges laïques a eu au Pérou une infériorité remarquable par l'influence et par le nombre. Elle a eu les mômes défauts latins et classiques de l'éducation religieuse. Elle a été libérale mais superficielle, rhétorique et littéraire, d'une philosophie spiritualiste, d'un caractère démocratique. Sans être cléricale, elle accepte la religion et l'enseigne dans son intégrité. Un membre du clergé séculier remplit quelquefois cette besogne qui a un caractère plutôt décoratif que profond et réel. Ces collèges-là mènent à l'indifférence religieuse et non à l'anti-cléricalisme; tandis que les collèges des congrégations forment des catholiques, ou des libres penseurs qui s'approchent de l'intolérance. On trouve comme effet de cette éducation ou plutôt comme résultat de cette culture et du caractère national, une forme catholique dans la pensée. On ne connaît pas les moyens termes, le relativisme, la distinc-

tion des formes, des moments et des nuances; une logique de l'absolu, que l'enseignement doctrinal favorise et affermit, a la même force dans la libre pensée et dans la foi religieuse. On a toujours procédé par affirmations extrêmes, simplistes, dogmatiques. Il faut arriver à la dernière époque pour noter l'action d'une analyse des faits, qui n'est pas « exhaustive )>, comme le voulait Stuart Mill, mais qui évite la raideur des anciennes constructions à principes et qui rejette à jamais les formes périmées de l'idéologie révolutionnaire. On peut établir ainsi que l'éducation cléricale n'a fait qu'affirmer des tendances permanentes de l'esprit national.

Sur le peuple, la religion a eu une action peu féconde. Une certaine rudesse des mœurs, des penchants à l'ivresse et à la débauche se sont affaiblis par ses conseils; mais ni l'énergie, ni l'endurance au travail, ni l'éducation, ni même l'idéal, se sont accrus par la force de la croyance. La religion s'est coulée dans le moule national : extérieure, verbale, matérielle, elle n'a pas donné un grand but à la vie et à l'action collectives. On ne conçoit pas chez nous l'empire d'une morale scientifique et rationnelle, on croit à um morale qui dérive sa force des croyances et des crainteâ religieuses; mais, dans la moralité populaire, la foi extétieure, la religion qui n'est pas vécue, la croyance catholique dont le sens de pureté morale et d'idéalisme est loin d'être connu, n'ont pas d'influence continue et profonde. La morale est instinctive, à peine réglée par la spontanéité d'un caractère toujours doux et flexible, et la foi a tous les caractères d'un fatalisme. On vit dans le petit monde des superstitions troublantes, on croit à une destinée inconnue et capricieuse, on réduit le providentialisme au culte des saints, à l'efficacité des amulettes, au hasard et au miracle. C'est une religion qui est commune à toutes les masses populaires. On l'a appelée, le polydémonisme localisé. Elle est monothéiste quand elle prie un saint, mais elle croit à une réunion bizarre d'entités surnaturelles, mal définies, sans hiérarchie

dogmatique, qui ont sur la vie, dans des lieux déterminés, et pour des moments divers, une force inébranlable. Ce sont les démons bons ou mauvais qui tissent capricieusement la trame sacrée de la vie. Au fond, c'est un fétichisme épuré ou un spiritualisme rabaissé et confus.

Au centre de la montagne, à TUcayali, dans TOrient

péruvien, les missions religieuses ont réalisé une longue

œuvre civilisatrice. Au milieu des peuplades inférieures,

des tribus, des clans sauvages, par un effort perpétuel sur

la nature et sur les hommes, qui tient de l'héroïsme, elles

ont conquis des régions et favorisé l'extension de la natio-

^ nalité. Un couvent à Ocopa est devenu le centre de cette

action journalière sur les régions sauvages, et sur le can-

.^ ,. .. nibalisme. On réussit à adoucir les mœurs de ces peuples

{ ,s. ^ de primitifs, d'enfants, par l'esprit et par la nature. La

religion est l'unique source de civilisation dans ces milieux lointains. Le missionnaire a frayé la route à l'explorateur, au navigateur des grands affluents de l'Amazone, au conquérant de la forêt et du caoutchouc. Faible, nonchalante, éprise de préjugés et d'archaïsme dans la vie abondante des villes, la religion a repris là-bas, dans l'Orient mystérieux, son austérité et sa force d'évangélisation des foules. Elle a môme aidé l'œuvre scientifique et industrielle, la constitution de la géographie, de la linguistique, et de l'agriculture des zones tropicales.

A l'époque espagnole, l'action du catholicisme fut très féconde sous deux aspects. Dans une société divisée, où les privilèges empêchaient toute harmonie, la religion devenait une puissance nationale. Elle donnait une certaine unité à la race et, par sa tutelle, elle luttait contre l'absolutisme civil et formait une certaine conscience générale. Son œuvre était utile, malgré l'inquisition et le scolasticisme, qui furent des phénomènes du temps, autant civils que religieux.

Et sur l'Indien, cette action fut toujours noble et chrétienne. Depuis Gasca jusqu'à Toribio de Mogrovejo, le saint évêque de Lima, la religion défendit la race vaincue

conlre la tyrannie excessive des Espagnols. Les synodes ( ^ ^/ " provinciaux donnaient des règles savantes et charitables pour convertir les Indiens et pour les dominer par une tutelle bienfaisante. Et, dans la lutte continuelle, entre l'Indien soumis et l'Espagnol insatiable, le catholicisme défendit toujours les droits naturels, les droits chrétiens du premier, avec une noble ténacité. Le clergé fut alors un élément de cohérence, un moyen d'équilibre social. Ses membres « furent pour les indigènes des ministres de paix, cherchant à les soustraire à la ver^^^e de fer de leurs oppresseurs. Partout où il y avait des injustices à combattre, des actions coupables à stigmatiser, on les voyait sur la brèche, ne transigeant jamais avec le devoir )> (1). Des voyageurs, comme Frézier, Jorge Juan et Antonio Ulloa, parlent toujours de l'action exceptionnelle des jésuites, même aux temps de la décadence du clergé.

Si la religion a eu toujours les caractères d'une pression secrète^ d'une influence sentimentale et presque subconsciente, l'instruction, dans ses progrès, veut former la conscience éclairée de la nation. Dès l'indépendance, les premières constitutions établissaient l'instruction obligatoire, la protection de l'Etat sur les écoles, l'extension de ce que les révolutionnaires appelaient les lumières de la raison. Son effort fut toujours inconstant, irrégulier, sans méthode et sans un idéal national. Le type français d'éducation classique fut le moule uniforme; pendant les premières années républicaines, on voulut suivre le système Lancaster dans les écoles normales. L'imitation fut de tous côtés excessive, sans des égards pour la psychologie nationale, sans expérience, sans plan réfléchi et scientifique : copie des programmes, traduction des textes, inclination passive. On ne sut pas adapter et faire un triage. Privée de

(1) Vicomte de Bassière : Le Pérou et Sainte-Rote de Uma, Paris, 1863, p. 169.

cette sélection, l'éducation nationale changeait tous les cinq ans de plan et de système, pour marcher sans but et sans logique, tâtonnant dans un perpétuel verbalisme. Elle eut de grands défauts, la passivité, qui favorisait la paresse de la race; l'uniformité qui oubliait les différences ethniques, les formes du territoire et même les variétés du climat; l'absence de caractère éducatif; l'imitation française (1) sans méthode et sans but.

Après les tâtonnements et la direction inorganique de l'éducation républicaine; en 1876 (2), un règlement précis, complet et nouveau dans son plan ne fit que donner un caractère définitif au type français des collèges. C'était la première imitation scientifique, mais excessive et verbale, d'un grand plan européen. Pour les caractères d'assimilation et d'analyse du Péruvien, cette éducation à base latine était une grande réforme. Mais, il fallait des maîtres pour chercher et appliquer l'esprit des nouveaux programmes. Un certain fétichisme de la loi, du texte, du programme domina tout. L'instruction fut toujours, avant ce règlement, faible et superficielle; elle devint intégrale et encyclopédique. Et ces caractères favorisèrent les inclinations vicieuses de la nation, la vanité, la rhétorique, l'improvisation sans discipline et sans effort. Dès lors, on changeait les programmes, on donnait de nouvelles directions au mémorisme régnant, et on croyait faire des progrès dans les sciences de la nature et de la vie. Au lieu de cerveaux bien faits, il y eut des cerveaux pleins, des grandes machines à mots. On comprit à rebours le conseil profond de Montaigne.

(1) En dehors de lactioa française^ nous avons eu des maîtres allemands qui ont dirigé l'édncation de quelques j^énérations très distinguées. Ce sont : Contzen et Leicher. Le premier était un éradit, nn professeur de gymnase ; il connaissait a fond la littérature et les sciences. Le second fut un vrai maître, avec une direction pédagogique. Dans ses écrits, il Tise à l'éducation du caractère et il a un sens kantien de la moralité et du devoir.

(S) Après cette réforme, le ^ouTemement de Pardo appela des professeurs de rétranger.Et un écrivain français, assez connu par ses traductions de Fiore et par son œuvre, M. Pradier Fodéré, créa à Lima la Faculté des sciences politiques, sur le modèle de l'Ecole parisienne^ fondée par Taine et dirigée par Emile Boutmy.

Après vingt-cinq ans de cette direction, un changement dans l'opinion, dans les moeurs, dans les directions de la vie nationale, imposa de nouvelles formes dans l'instruction, mais non sans effort. En 1901, une nouvelle loi pour les collèges, due à la savante initiative du professeur Deuslua, rapprochait l'instruction secondaire du type nord américain des high schools. Des courants économiques et industriels, plus de sérieux et moins de rhétorique dans la vie, un sens plus aigu des réalités, l'horreur de cette demi-science audacieuse et stérile; tout était pour le mieux dans cette loi de réforme. L'opposition à la tentative fut acharnée. On ne voulait pas de renoncement à l'encyclopédisme, on désirait tout savoir, tout approcher, sans profondeur et sans vérité. L'ancien système exigeait dans les collèges une période de six ans pour des programmes grandioses. Le jiouveau régime) réduteait cette instruction à quatre ans de préparation commune et deux ans de préparation spéciale, dans les Facultés de Sciences et de Lettres, selon les professions et les goûts. Aussi, l'élude dans les collèges était réduite aux grands principes féconds, à la science nécessaire, aux généralités qui restent comme une semence dans les esprits qui se forment à la critique, à l'analyse, aux méthodes actives de l'enseignement. La routine prépara un échec à cette réforme. Sans réduire les programmes, on marcha à l'absurde, on arriva à placer les mêmes textes dans une période de temps plus étroite. Maintenant, après une longue indécision, le nouveau type s'impose. Et il faut espérer que des nouveaux maîtres, pionniers d'un nouvel idéal, arrivent à chercher l'essentiel dans l'instruction pour rendre plus intense, plus souple et plus vrai le régime de l'instruction secondaire.

Les mômes défauts que Le Bon trouva dans l'éducation française (1), le culte de la mémoire, l'oubli de l'observa-

(1) Vide F*a Psychologie de l'Education^ qui critique des vices latiDS plutôt que français. L'auteur oppose contmueHeineDt le type anglosaxon à la méthode française.

tien et de la pratique, se trouvent encore aujourd'hui dans l'instruction péruvienne. Ni le sens de l'histoire, ni la lente et minutieuse observation, ni l'élan d'une philosophie forte et profonde, n'existent dans les cadres monotones d'une éducation byzantine, qui se séparent des habitudes scolastiques de la période coloniale pour rester dans le milieu inflexible du classicisme, de la rhétorique vieillie, d'un philosophisme suranné. On est obligé, par cette insuffisance éducative, à refaire personnellement, par un effort qui n'est pas fréquent, l'instruction secondaire. De là, des essais d'éducation individuelle, qui n'arrivent à former que des individualités incomplètes. Ni la curiosité, ni l'effort, ni la réflexion sur les choses ne sont les produits d'un système qui a tous les défauts de la copie sans les vertus de l'adaptation scientifique.

La préparation spéciale dans les Facultés universitaires de Lettres et de Sciences a mieux réussi. Elle est déjà un élément puissant de réforme, une force vive dans le vieil organisme universitaire. Patrie de docteurs, nation de mandarinat pohtique, où les avocats ont été toujours les maîtres du gouvernement, les directeurs de la machine administrative et fiscale, notre nation forme maintenant pour l'avenir des esprits plus ouverts et plus scientifiques. L'esprit juridique, abstrait et formaliste; la culture unilatérale et étroite étaient naguère les défauts de celte hégémonie des plaideurs et des hommes de barreau. On était politicien, faiseur de lois, financier, critique de budget, parce qu'avocat. Des études de philosophie, de science sociale et d'histoire figurent désormais dans la préparation aux éludes juridiques. Dans la vieille Faculté de Droit, des nouveaux programmes ont fait une part à la sociologie, à l'élude de l'évolution des formes juridiques (1). Et, malgré

(1} Cette direction est très remarquable dans le coara de philosophie de droit de M. Viliaran, qui s^inspire de toatea les doDDées nouvelles de la sociologie et de la philosophie positive. H vise à un positivisme élargi, complété par un idéalisme profond, et par là il rappelle l'école italienue de droit et le grand maître Icilio Vanni.

la proximité de la réforme, on trouve déjà des nouvelles directions dans la jeunesse universitaire.

L'Université a une tradition scolastique : son éducation fut cloîtrée et jésuitique dans ses commencements. Elle fut un jour rénovatrice et libérale; mais, aujourd'hui, après un siècle de vie indépendante, l'institution, vénérable par son antiquité et par la noblesse de ses traditions, la fille aînée de Salamanca, a toujours la raideur de la vieillesse, et la lenteur des renouvellements. Plusieurs efforts pour la rajeunir, pour lui donner un esprit nouveau, ont échoué. Ce ne sont pas seulement les idées qui sont du passé, mais la méthode, l'organisation des cours, qui tiennent de la routine, qui favorisent la quiétude intellectuelle. Elle n'a pas cette unité française, où les collèges entrent dans un système étendu et organisé. Séparée des échelons inférieurs de l'instruction, au sommet de tout enseignement, elle ne sait pas diriger et coordonner les efforts, elle ignore sa mission nationale. Aussi, comme force éducative, son influence est nulle. Sans idéal républicain, sans esprit progressif, trop rattachée au passé, elle ne fait que donner une instruction par trop faible et primitive. A moitié scolastique, à moitié moderne, on n'y trouve pas des traits définis et des directions fécondes.

Heureusement, on découvre un ferment, une inquiétude intérieure, mais puissante, qui semble agir au nom des nouvelles ambitions nationales. Une génération de nouveaux maîtres veut détruire les modèles surannés. Leur action a deux sens, qui convergent dans une fin commune : l'esprit national et l'esprit scientifique. Séparée par une cloison étrange de l'activité du pays, elle a maintenant un but qui se précise de plus en plus, jusqu'à devenir une idée-force. C'est un idéal démocratique et libéral, une réflexion continuelle de la science universitaire sur les réalités de la vie ambiante, une critique de l'actualité sociale et politique, sans préjugés de coterie fermée, mais pour préparer d'un effort rationnel l'avenir. Ajoutez-y les caractères de l'esprit scientifique, le positivisme plus ou

moins élargi, un essai de méthode nouvelle, un vrai « modernisme » inlellectuel, une analyse et une adaptation des nouvelles données scientifiques de l'Europe. On connaît et on suit toutes les directions intellectuelles, sans arrièrepensée, sans des visées unilatérales. Un grand maître, par l'élan, par la science, par l'effort de direction et l'attachement à la nouvelle jeunesse, M. Alejandro Deustua, qui rappelle chez nous l'action des maîtres français, d'un Lavisse ou d'un Liard, a inspiré cette rénovation, dans laquelle M. Javier Prado a été, dès 1891, par une thèse importante de philosophie et par uni enseignement des plus vivants, un acteur brillant et généreux. Et, par des initiatives individuelles, toutes dans la même pensée réformatrice, des jeunes maîtres, les Odriozola, les Prado, les Villaran, les Olaechea, les Manzanilla, les Cornejo, contribuent, dans une belle émulation, à la renaissance de l'éducation universitaire. Ils prônent des méthodes actives, ils éveillent la pensée et le jugement. L'empire des formules, des clichés scientifiques, de la répétition, de la mnémotechnie inféconde, semble à jamais passé.

L'action des maîtres fut vivante dans un moment de notre histoire. Un Herrera, un Galvez, un Lorente, un Valdivia, agirent pleinement sur la jeunesse et formèrent des doctrinaires et des libéraux. Cette influence de quelques maîtres illustres fut parfois excessive : elle forma des individualités trop exclusives et définies. Dans une période où la liberté et la discussion étaient médiocres, où les directions de la pensée étaient presque uniformes dans chaque sens et devenaient un cadre monotone, libéral ou conservateur; la logique serrée, la suggestion intellectuelle, la nouveauté même de quelques doctrines prêchées plutôt qu'enseignées par un petit groupe de maîtres éminents, risquaient d'assujettir les esprits. Les influences actuelles sont de beaucoup plus libres et suggestives. Une liberté plus grande, une connaissance plus étendue et plus variée, une certaine aisance dans la discussion, ont changé le

caractère de l'action des maîtres. Ils stimulent, ils favorisent, mais ils ne gouvernent plus les esprits.

L'instruction primaire, réduite toujours à un minimum très inférieur, à l'art de lire et d'écrire, à la numération, à la doctrine chrétienne, a souffert de très profondes modifications. Des petites écoles parsemées dans le territoire, incapables d'accomplir le vœu républicain de l'instruction obligatoire, avec des maîtres ignorants et mal rétribués, avaient l'air de petites casernes où devait se flétrir la jeunesse populaire. L'école n'avait pas d'idéal : elle était ambitieuse dans ses programmes et nulle dans ses résultats. On n'y trouvait rien de sérieux : ni spécialité soignée, ni culture démocratique, ni esprit moral et civique. L'absence d'écoles normales était une des causes de cette insufGsance pitoyable. Des maîtres formés dans des pratiques vicieuses, des répétiteurs sans culture et quelquefois sans conscience se trouvaient dans cette école devenue humble, honteuse et banale. Quant aux races aborigènes, l'ignorance était et reste encore plus rude. Assujetties à un régime qu'elles ignorent, dans le servilisme des formes, sous l'autorité féodale du cacique, menées par les deux autorités, religieuse et politique, dans une fin de spoliation audacieuse, les Indiens forment une coUec- \ ^ tivité à part dans le milieu national. Ils sont les capila > minora de la tutelle politique. Aussi l'instruction dé l'Indien est un idéal qui ne s'est jamais rapproché des réalités.

On commence aujourd'hui à réagir opiniâtrement contre ce régime de servitude, de médiocrité éducatrice et d'ignorance. La politique actuelle a deux caractères, elle est économique et éducatrice. La réfonne de l'instruction primaire est complète et réelle. On a centralisé les denrées, avant desservies par les communes, on a fondé une direction de l'enseignement primaire, sur le modèle français, et on a mené de pair l'augmentation du nombre d'écoles,

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du stage scolaire et la création d'écoles normales. Plus d*enfants à élever dans des écoles de construction moderne, gaies et hygiéniques; plus de maîtres, dressés dans les modernes méthodes pédagogiques, pour j>orteT un même idéal dans toutes les écoles péruviennes, telle est Tactualité. Les programmes ont été remaniés dans un plan plus pratique et rationnel. L'école s'approche du type français de l'enseignement primaire supérieur. Des maîtres étrangers, pour la plupart belges, sont le centre de ce mouvement de réforme immédiate et totale. Il semble donc que dans le sonmiet et dans la base, dans l'Université et dans l'école, un grand ébranlement préparc des nouvelles et glorieuses destinées.

De même, un essai d'enseignement professionnel et industriel, pratique, adapté aux nécessités locales, différent selon les milieux, est beaucoup plus qu'une espérance de spéciale éducatrice. Dans un pays, où, les directions positives et industrielles s'étendent et s'intensifient toujours, où la main-d'œuvre est quêtée, mais routinière et ignorante, et l'excès des bacheliers menace l'équilibre de l'activité nationale; cette éducation dans un but pratique et spécial, préparation à la vie générale, mais aussi préparation à la vie de l'atelier et de campagne, à ce labeur matériel et journalier, est une nécessité aussi pressante que celle de l'éducation primaire. Il y a plus de trente ans qu'une Ecole des Arts et Métiers, malheureusement éphémère, inaugura cet enseignement. La tentative se renouvelle dans un sens plus vaste. On a enfin compris que « l'habileté technique, qui n'était autrefois le produit que d'une aptitude spéciale, d'une habileté machinale, d'un tour de main, exige aujourd'hui de l'intelligence et du savoir » (1). Des cours pratiques d'électricité, de mécanique, de dessin, une école spéciale d'agriculture, des enseignements dérivés de la vue des choses, dans des écoles à outillage moderne et complet, sont la contrepartie

(1) À. Millerand : « L'Enseignement technique ou professionnel » dans le Tolume Enseignement et Démocratie, p. 174, Pans, 1905.

scientifique du développement des forces économiques du pays. On ne connaît pas encore, faute d'une expérience bien conduite, les facultés inventives du Péruvien, m sa capacité de production. Désormais, le problème est posé et l'enseignement professionnel e^ portera la solution nécessaire pour les démarches de l'avenir.

On aurait beau demander à l'Université et à l'école, à l'enseignement des collèges et des établissements professionnels, une direction consciente, ou un idéal; on n'arriverait pas à les découvrir. On a imité sans triage et sans visée définitive; on a rassemblé des membres épars sans se préoccuper de coordination et de logique. Quel est le mirage hanté, le but de tous les efforts? La formation d'une aristocratie intellectuelle, d'une république centralisée, d'une démocratie fortement égalitaire, d'une oligarchie fondée sur les débris des familles patriciennes, d'une nation industrielle, d'un pays de régionalisme, d'esprit local, de religiosité ingénue et traditionnelle 7 On ne saurait le dire. Il n'y a pas d'idéal, de direction voulue et organisatrice : on trouve seulement une marche inconstante, due à la force des traditions. Le principe latin et catholique est le fond de ces traditions. Les progrès heurtent cette force enracinée et troublante. On aura beaucoup à faire pour en finir avec ses durables manifestations. Nous aurons pour longtemps encore l'autoritarisme, l'absence de sens critique, l'idéologie absolue, les vérités de tradition, la rhétorique creuse, le goût superficiel de l'image et de la forme vieillies.

Le milieu est au Pérou une force qui dirige la conduite et la pensée. On se détache très difficilement de cette pression journalière et invisible qui impose des modes, des préoccupations, et même des apostasies. La pensée libre naît comme réaction à cette tyrannie collective. Et, aussi, combien elle est timide, combien elle vit des petites querelles de ce même milieu qu'elle renie. Tocqueville avait

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dit que la force de l'opinion est absolue dans les démocraties et qu'elle nuit à l'originalité et à l'individualisme (1). Dans des villes petites, la vie se développe dans un cercle étroit, sans de belles échappées. Il y a, au Pérou, des préjugés très forts, dans toutes les formes de la pensée et de la vie. Ce sont, premièrement, le préjugé religieux qui va jusqu'au fanatisme ou l'indifférence religieuse, qui devient aussi un préjugé et qui condamne tout examen et toute discussion; il y a un élément de conservation et de routine, qui s'oppose aux réformes. Quelques formes de chauvinisme, le prestige absolu des professions libérales, l'importance de ce qu'on appelle le sens pratique, c'està-dire, le mépris de l'idéal et même de la dignité morale, un fréquent étalage de richesse, même de celle qui est oisive et inutile, le culte de l'apparence vaniteuse et de la forme sonore; voilà les traits du milieu, assez arrêtés, assez généraux, pour détruire l'influence de l'éducation et pour nuire au développement personnel.

La presse est partout un pouvoir, un contrôle, et une conscience, éclairée ou fallacieuse, des peuples. Dans les temps modernes, et dans nos jeunes pays, elle est la première force et un élément puissant de culture nationale. Le manque de livres, de maîtres éclairés et agissants, de commerce intellectuel, et surtout, la faiblesse des caractères et des intelligences, lui donne encore une autorité plus forte et plus durable. Elle est la science, l'opinion; elle reflète les idées des foules, mais encore plus elle les mène, les inspire, et a même la puissance des dogmes. Elle est aussi au sein des sociétés monotones et éprises de préjugés, comme les nôtres, un ferment de discussion et d'agitation nationale. Au Pérou, dès l'aube républicaine, elle s'est mêlée à toutes les directions politiques, aux tentatives de réforme religieuse, elle a étendu

(1) De la Démocratie m Amérique. T. III.

et multiplié la culture. Une évolution rapide lui a fait prendre toutes les allures du périodisme moderne. On a imité dans ce domaine comme ailleurs, mais on a su aussi assimiler et trier. Sans celte presse, énergique ou faible, flatteuse ou sévère, selon les temps et ses organes, l'autocratie des gouvernements n'eût pas eu de Ligue, l'anarchie serait encore la réalité nationale. Et l'inertie des idées et des mœurs, eût rétabli, dans l'inconstance des mouvements politiques et la continuité de l'anarchie, le pouvoir des mots, la théocratie et l'absolutisme. Le libéralisme, la résistance aux invasions du pouvoir, l'importance démocratique des assemblées législatives, le régalisme en face de l'action cléricale, le respect rationnel de la tradition, de l'ordre et de la loi, trouvèrent dans les grands journaux, malgré d'éphémères exceptions, une défense et un appui. Le journalisme a plaidé au Pérou la cause de la liberté et de l'avenir.

On notait dans quelques organes du périodisme, même jusqu'à nos jours, une survivance de la vieille rhétorique. Le leader arlicle avait les caractères d'un serment, d'une improvisation jacobine, d'un verbiage suranné. Le goût est déjà plus fin et plus difficile. On cherche partout des faits, des raisons, des considérations logiques. On accepte les réalités même illogiques, et on méprise la pensée symétrique du périodisme vieilli. Aussi une information plus sûre, une extension des nouvelles, une curiosité positive et universelle, sont les caractères du journalisme contemporain au Pérou.

Deux grands journaux, l'un de longue date et de tradition, l'autre nouveau, presque d'hier. El Corner cio et La Prensa représentent, dans ce moment de notre histoire, le périodisme péruvien. Ils sont dissemblables, jusqu'à l'antithèse. El Comercio est un journal qui aura bientôt un siècle de vie active, mêlée à tous les mouvements de notre politique inconstante et difficile. Il a des caractères très définis. Un culte de la paix intérieure contre l'anarchie, une condamnation du radicalisme, des réformes verbales

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et absolues, un positivisme qui veut des faits; voilà les traits distinctifs et permanents de ce journal.

Son directeur, M. José Antonio Miro-Quesada, a l'esprit très lucide et le sens net des réalités. Il a donné aux f ^ '. ' leader articles d'un style parfois illitéraire, des caractères

\ très personnels. Us cherchent toujours un moyen terme,

un équilibre entre les idées et les hommes, entre les réalités et les partis. Et ils sont intolérants pour la révolution et pour le chauvinisme. Malgré son exclusivisme, ce journal a exercé une influence très féconde au Pérou, par la sincérité de ses vues et par l'honnêteté de son action.

La Prensa a, comme chef, un homme de vrai talent, M. Alberto UUoa. Dès ses débuts, ce journal a été un organe d'opposition et de combat. Très informé, très nouveau, il est allé, dans sa marche inquiète et nerveuse, jusqu'à l'outrance des négations, jusqu'à l'injustice. Dans certains moments, il est resté dans le domaine de la critique sérieuse et impartiale pour revenir après à ses exaltations de radicalisme politique. Il s'oppose à El Comercio par le credo politique et par les caractères de son action et de son influence. Son rédacteur en chef rappelle Roche« fort par la verve, par l'intransigeance, par la force d'un style énergique et concis.

Comme élément d'action populaire, la presse est la première puissance éducatrice au Pérou. Elle a remplacé l'école, elle a donné un caractère uniforme à la pensée des foules. De là dérive sa responsabilité et son influence sur l'esprit et les mœurs publiques. Ce sera ainsi pour longtemps encore. Elle a un grand devoir pour la formation du caractère national : elle peut perpétuer indéfiniment les velléités, le plaisir de l'anarchie, le verbalisme ou donner plus de sérieux, d'énergie et d'individualisme à l'âme collective. L'école, étendue et agissante, portera une correction à la forme passive des jugements populaires. Et, désormais, la presse et l'école, limitant ses domaines,

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corrigeant ses exclusivismes, pétriront, dans un sens idéal, Targile nationale (1).

L'imitation a fait au Pérou pour la culture plus que toutes les forces réunies de l'organisation scolaire. Nous avons eu une imitation exclusive, unilatérale, éprise de nouveautés; mais sans nous révéler la réalité profonde de la civilisation qui servait de modèle et d'idéal. Dans |r/v '^. \ l'ordre littéraire, cette imitation fut toujours impérieuse. Le type français eut bientôt l'hégémonie. L'influence espagnole, après l'indépendance, diminua et resta toujours au second terme. Elle dominait dans le genre oratoire, dans la rhétorique des partis; mais, certaines analogies d'esprit entre le caractère français et le caractère péruvien, placèrent au premier plan, sans discussion et sans critique, les idées et les modes de France. On a établi dernièrement, comme loi de cette imitation, un retard de vingt ans sur l'évolution française. Deux tendances, deux écoles eurent des disciples : le romantisme et le décadentisme. i

Le romantisme domina, dans la littérature péruvienne, par le romanesque, l'idéalisme et le sentiment; mais ni <

la vision du moyen âge, ni la couleur historique, ni la pensée de l'infini et du mystère, ne figuraient dans l'école nationale. L'imitation affaiblissait et changeait le modèle. \<r- Le décadentisme eut quelques disciples et produisit des modes aujourd'hui oubliées. Ce fut un moment de sénilité intellectuelle. Le réalisme fut discuté, étudié, mais resta à jamais étranger à la littérature nationale. On ne comprit pas le symbolisme. Quant à la pensée qui planait en dehors des cénacles, on l'ignora toujours pour s'éprendre des mouvements brillants et éphémères. Nulle autre influence, nulle autre littérature n'appelaient l'attention de

(1) Oo ne saurait pas oublier, parmi le* luflueDces éducatiTos an Pérou, celle des héros dn la ffuerre du Pacifique. Leur coDtiuuelle exaltation, leur consécration dans le brome, la narration scolaire de leurs nobles exploitu, dignes de l*Epopée, ont fait de Grau et de Bologne si deux symboles d'unité et de noblesse nationales.

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la jeunesse; tout était connu par la France, à travers son génie et ses imitations.

Mais toutes ces influences n'étaient qu'extérieures et partiales. Les modes passent, et le caractère national resté le même. On ne peut pas parler de ^force éducatrice, dans ses imitations. Elles n'ont rien changé dans le fond permanent de l'esprit de tous.

Aussi, les intellectuels ont une influence douteuse sur la pensée nationale. Un excès de poésie et d'idéalisme les a beaucoup nuis dans leur action sociale. Od les croit trop épris d'abstractions, trop enfermés dans leur tour d'ivoire. Le positivisme, maître de la vie nouvelle, exige au Pérou de nouvelles habitudes de pensée, un autre intellectualisme. L'action récente de ces esprits, formés dans une école nouvelle, sera peut-être à compter parmi les facteurs de la renaissance péruvienne. Aujourd'hui on ne trouve que des ébauches de cette organisation des forces intellectuelles du pays, dans l'Ateneo et l'Institut historique. On trie déjà dans les abondantes productions de la littérature : on exige, même dans la poésie, de la pensée et des idéals. L'influence française prime, mais on commence à étudier les autres littératures, riches d'un grand et fécond passé. Dans l'avenir, les intellectuels deviendront une force progressive dans notre démocratie : ils élargiront et rajeuniront, par leur action commune, ce que la tradition et les préjugés rétrécissent ou annihilent.

Il y a eu toutefois un intellectuel qui a exercé la plus grande influence sur la jeunesse des provinces péruviennes et aussi, à un moindre degré, sur celle de Lima. C'est Gonzalez Prada, penseur et poète, d'une grande éloquence et d'un radicalisme très arrêté. Il a, conune politicien, la trempe des grands républicains espagnols, de Pi y Margall, de Salmeron; tant il est logique et rigide dans ses propos. Malgré sa langue sonore et sa puissance imaginative, il est Français par les idées, par les influences qu'il a subies et même par son jacobinisme. Il a beaucoup lu Louis Ménard, le charmant helléniste, et sa philosophie

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est celle de Guyau, un positivisme qui ne nuit pas à la fantaisie métaphysique et à la sérénité morale. Son action a été toujours efficace et parfois dangereuse. Dans des cerveaux jeunes, ses formules outrées ont souvent créé des anarchistes et des négateurs. Mais, il a éveillé les esprits, et sa vie noble et solitaire, toute nourrie d'étude et d*idéal, son énergie morale, sans compromis et sans défaillance, ont toujours été un puissant exemple moral pour noire jeunesse. Dernièrement, par une logique trop simpliste, il est arrivé à des paradoxes, dans l'esprit de Kropotkine ou de Reclus, qui sont extrêmement stériles pour une société qui se détache péniblement de la révolution et de Tanarchie intérieure.

Dans le passé national, la religion était la première force éducatrice; maintenant, l'éducation et la presse deviennent plus puissantes. On peut affirmer que l'Université aura dans l'avenir, par un contrôle des imitations exclusives, par un noble idéalisme, la première place audessus de la presse et de l'école. L'hérédité est l'énergie des commencements, l'unique force dans la conscience collective. Avec la Révolution, un changement extérieur, une crise partielle, une inquiétude très intense, rendent plus complexe le problème social. Des nouvelles forces, la presse, l'opinion, l'imitation luttent contre l'hérédité dominante. L'école est encore une force du passé. La société, comme pression éducatrice, est encore imbue de préjugés religieux, de traditions vieillies. Un nouveau mouvement qui semble définitif change les caractères de l'école, rejiette les Atavismes, iimprime \me nouveauté féconde à toutes les directions intellectuelles. L'éducation n'est plus diffuse et inorganique : elle devient un pouvoir, une force de critique, et de progrès. Après la faillite du traditionnalisme, une nouvelle organisation de la pensée e' de l'action remplace toutes les puissances surannées.

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