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CHAPITRE IV

LES FOAGES POLITIQUES

La politique a la plus grande influence au Pérou. Elle gouverne tout : le but des activités, l'opinion, l'éducation et la vie journalière. La valeur des hommes et la réalité des choses se définissent par une relation plus ou moins étroite avec les affaires de l'Etat. La vanité nationale et la faiblesse des caractères se plaisent aux extériorités brillantes. On est docile à la suggestion décevante des meneurs. Dans ce sens, tout est considéré sub specie politica^ Mais si on étudie l'organisation des partis, ks programmes des chefs, la discipline des politiciens, l'organisation des influences et la coordination des efforts, on trouve que la politique n'est rien encore; qu'elle est indéflnie et fallacieuse, qu'elle est inquiète et ambitieuse, comme notre caractère, et aussi indécise et ignorante que lui dans ses aspirations et dans sa marche.

La politique est devenue un métier, qui a des enthousiasmes, des habiletés et des vices profonds. Elle sert de décor à la vie. On est politicien par curiosité d'esprit, dans un jeu libre des facultés intellectuelles. On se platt aux discussions, aux luttes tracassièresv aux petits égo!smes, aux inquiétudes et aux surprises de la scène politique. Un principe ancien d'anarchie, l'amour de la rhétorique, l'ambition républicaine de parvenir, sont les facteurs de cette suprématie de la politique sur tous les autres buts nationaux. Aussi, souvent ne distingue-t-on pas les moyens et les buts. On fait de la politique pour en faire, comme si elle était une fin en soi. Et la vie nationale s'épuise dans cette subordination continuelle où elle manque de fixité et de vigueur.

Les caractères de la politique nationale sont la centralisation, Tuniformilé et le légalisme. Après la grande Révolution, il fallait tout organiser. La République était une création, ou plutôt une superfétation politique. On passait de l'absolutisme colonial à la liberté républicaine, de la loi inflexible et minutieuse à l'autonomie définitive. Pour s'arrêter dans une forme intermédiaire, soit la monarchie constitutionnelle, soit la république à forte oligarchie, on ne trouvait pas des forces ou des directions. Ni une aris- ''^ ne trouvait ni forces, ni directions. Ni une aristocratie territoriale, ni des habitudes de liberté, ni l'expérience politique, acquise dans le gouvernement local, n'existaient après la chute de l'ancien régime. Tout était à refaire, dans un ordre nouveau. Et, logiquement, le gouvernement fut centralisateur à outrance. Le régime colonial avait fini avec les germes d'individualisme, laissés par la conquête espagnole. La passivité, l'activité inquiète, la pauvreté de l'initiative demandaient une autorité presque tutélaire. Le pouvoir, sans contrôle et sans aide, fut de plus en plus ambitieux et personnel. Le militarisme favorisait tous ses propos. On trouve dans un chapitre antérieur l'histoire de cette force, enracinée dans notre sol faible, par le fait même de l'indépendance; de cette énergie qui n'avait conquis la liberté que pour la sacrifier sur les autels du personnalisme.

Le gouvernement fut l'unique force active dans la vie nationale (1). Pour créer, il avait la richesse et la force; pour diriger, il devait compter sur les ambitions bureaucratiques et l'insouciance collective. Il fut directeur et maître, il imposa un contrôle plus ou moins arbitraire à •

(l)Dapoiit-White, rUl astre défenseur de la centralisation, a donné des raisons qui s*appiiqaeni bien aux républiques sud-américaines.

pas rable pour cet empire du droit. Et U dit ailleurs : « Dés qu'il est entendu

3u*un pays centralisé est doué par cela même d'une capitale prèponérante, tout s'explique en ce pays, et la vie et la liberté, qui, a« premier abord, semblaient impossibles. Seulement la vie naît sur un point, la liberté se défend sur un point, d'où elles se répandent et rayonnent partout. » (La CentraUsatian^ Paris, 1876, p. 10 et S43.)

Tactivité générale. Comment réduire dans celle période le pouvoir, selon Topinion de Spencer, à un laisser-faire, à un équilibre et à de simples préoccupations administratives î Car l'individu était impuissant et pour créer et pour résister. Flexible et doux, sans tradition politique, sans énergie personnelle, il défendait ses libertés avec faiblesse et acceptait bientôt les impositions. L'excès de gouvernement ou l'excès d'anarchie étaient les deux formes de l'évolution politique.

Comme résultat de celle centralisation, la politique avait des caractères de forte uniformité. On établissait le même Etat jacobin que Napoléon, le dernier des idéologues, fonda en France, dans un but dominateur et égalitaire. Les Républiques américaines ont appliqué, malgré quelques exceplions, au Mexique et à l'Argentine, dans lout le continent, ce système excessif qui s'oppose à la diversité des races et des régions; et qui, dès l'origine, a détruit toute spontanéité dans l'organisme social.

Le plan administratif est raide; il ignore l'adaptation aux choses et la souplesse de la vie. Il se répète partout et détruit l'originalité et l'individualisme. Et dans un vaste pays, qui a tous les climats et des races qui ont l'âme diverse, un principe uniforme n'arrive pas à produire l'égalité et rapetisse l'élan des forces ethniques. On ne forme l'esprit collectif qu'après avoir connu et cultivé les différences. Autrement, l'unité c'est la monotonie et la mort.

Et, avec l'uniformité de méthode et de gouvernement, le légalisme est un des vices de la centralisation politique (1). Excès de législation, inconstance des préceptes.

(1) Dans uoe lettre particulière à Taoteur, le profèueur péraTien Deustua, philosophe et éducateur de grande influeuce, condamne Tesprit de notre politique. • Domioés par une culture formelle, logique, lotetlectualiste, in formée par des déductions, écrit-il, nous «vona Técu à rebours, prenant des effets pour des causes et des causes pour des effets, sans de claires notions de ce que nous sommes en vérité, en réalité, faisant œuvre d^avocats, dans la politique, dans les finances, dans l'administration, comme si les formules étaient libératrices par elles-mêmes... » — 14 décembre 4906. — Nous avona imité la politique française, et « tontes les Constitutions françaises ont été marquées, d'après Ilthey, du caractère de rigidité. » (Cf. Introduction à t^ Etude du Droit eonttitutUmnel^ trad. franc., Paris, 190t, p. 971.)

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coniiaiiice absolue dans les formules, réglementation étendue et continuelle : voilà les traits de cette manie de légiférer qui aboutit à l'imitation superficielle.

Un idéal de réforme totale, la foi dans les transformations soudaines et radicales de la réalité; bref, des penchants latins sont les causes de ce légalisme. L'esprit révolutionnaire qui condamne tout dans la réalité est encore une forme de cette manie des lois, de cette confiance dans les formules, dans les chartes, dans les mots. Tout détruire pour tout construire, voilà l'ambition généreuse d'une politique, qui aime le pouvoir et s'épreiïd facilement d'idéalisme et d'absolu.

Ce légalisme prend aujourd'hui des allures plus souples. On ne cherche plus la création immédiate et totale dans l'ordre des lois; mais des réformes successives, des corrections que l'étude de la vie apporte, des enchaînements nécessaires entre les lois et les progrès de la réalité, des expressions concrètes et légales de la conscience nationale. Cet esprit d'évolution, si méprisé dans les peuples latins, se précise au Pérou par l'action énergique des progrès industriels et des réformes dans le travail, dans le commerce et dans le sens des réalités. Nous sommes maintenant dans un moment de réforme juridique, qui oublie les cadres monotones et classiques du passé. Et le nouveau droit devient progressivement et lentement un reflet des choses.

La puissance de l'Etat sur toute la vie nationale dérive de l'action combinée de la tradition et de la réforme républicaine.

La Révolution changea les formes du régime colonial, de la vice-royauté, tutélaire et absolue. Mais, ce fut surtout un mouvement brusque et mal ébauché, un élan négatif et destructeur. La réalité vieillie subsiste encore sous les nouvelles formes du régime républicain. Le président eut tous les avantages du vice-roi, toute la force du pouvoir absolu. Les limitations de l'ancienne autorité coloniale, son pouvoir délégué, le contrôle politique du Conseil

des Indes, la responsabilité du pouvoir exercé, l'obligation de donner au roi espagnol dans une memoria le tableau de la vie et de l'activité d'une période; toutes ces conditions d'un gouvernement dépendant et secondaire n'existaient plus dans la pleine liberté républicaine. Et les chefs, forts de leur autorité militaire, trouvèrent une nouvelle puissance dans la tradition de tutelle, qui était la forme définitive de ce gouvernement de liberté politique. On eut bientôt un pouvoir central outrancier et irresponsable, jacobin et fort, changeant de forme, mais jamais d'essence.

Et la dictature, le mal politique des gouvernements sans contrôle et sans résistance, fut l'idéal des républicains plébiscitaires. L'habitude des révolutions, l'inconstance de la politique, l'ambition universelle du pouvoir, devenaient un péril pour la République naissante. Des hommes d'énergie et de patriotisme, comme Castilla et Vivanco, ambitieux et actifs, voulurent le pouvoir absolu pour faire l'éducation future de la liberté. Et, après eux et avant eux, d'autres présidents eurent l'autorité absolue, plus ou moins formelle, plus ou moins déclarée. On cherchait dans la dictature le remède à l'anarchie. On oubliait la création d'intérêts nationaux, de forces locales, de buts pratiques, de principes d'action et de solidarité collective contre celte même anarchie.

Le président, né d'une révolution, formé dans les batailles, à l'esprit militaire, voulait la dictature. Il avait cependant le respect des formes. Il formait un Congrès, convoquait l'opinion, et donnait à son pouvoir un caractère provisoire. Le Parlement se formait et devenait une coterie politique : sa volonté n'était que la volonté du chef, la dictature de fait devenait une dictature de droit. Le président créait de nouvelles sinécures : il était le centre d'une puissante bureaucratie servile et ignorante. Cette concentration de forces dans le pouvoir provoquait, par son exclusivisme, une union contraire, un système de chicane politique, un complot continuel, où s'ébauchait rapidement la nouvelle révolution. Et la vie de l'Etat était

faite de ces ricorsi, où la volonté inquiète de ^ nation changeait de chef, de plan, de meneurs; où la politique n'était que le jeu des ambitions, le domaine du gaspillage, le règne du personnalisme, la faillite des caractères et des hommes. La souveraineté n'était pas une délégation nationale, un pouvoir reçu de la foule; mais le privilège d'un chef et d'une coterie ambitieuse : tyrannie d'un homme ou tyrannie d'une faction, sans la réalité du suffrage ni la résistance du Parlement (1).

Les attributs du gouvernement ne changeaient pas : ils avaient des caractères plus étendus et plus minutieux. L'action législative restait dans le domaine des généralités : le pouvoir exécutif, par un réseau de règlements, de dispositions d'application et d'exégèse politique corrigeait la loi tout en déclarant l'accomplir, prévoyait toute l'évolution des activités et avait, indirectement, une action législative.

Le Parlement, dans notre système représentatif, a lutté rarement avec le pouvoir. Il a obéi aux suggestions de l'autorité, il a eu dans certains moments de notre histoire des allures despotiques; mais il n'a jamais été une vraie force d'équilibre politique et social. Dans sa composition, le principe de séparation en deux Chambres ne traduit rien de positif, ni par la réalité, ni par l'esprit. Pour une démocratie comme la péruvienne, anarchique et instable, sans une grande tradition politique, sans un effort continu vers l'ordre cl la stabilité nationale, une deuxième Chambre, organe de médiation et de contrôle, était le pouvoir

(1) Dans un discours sur « Le Pouvoir législatif an Pérou », le professeur Hanianilla a établi, comme loi de noire histoire, que les gouvernements absolus deviennent représentatifs. On pourrait peutrètre expliquer cette loi si vraie par l'esprit formaliste du Péruvien et par la faiblesse de son individualisme. Celui-ci cherche toujours à plaire, à

Euiser dans Topinion. à avoir la popularité ou au moins ses apparences, a « tour dMvoire », l'isolement orgueilleux, qui sait s'élever sur l'opinion pour la corriger ou la conduire, n'est pas le caractère de nos hommes d'Etat.

LES FORGES POUTIQUES 169

de résistance contre les velléités républicaines. Mais, dans toutes les formes d'organisation constitutionnelle, cette Chambre n*a été qu*un deuxième corps de politiciens plus ûgés, dont l'action n'a jamais trop différé de celle de la Chambre de démocratie et de jeunesse. Certes, il n'y a pas beaucoup de grands intérêts collectifs, de centres d'autonomie, de forces politiques, d'organismes partiels qui aient droit à une représentation différente au Sénat; mais ceux qui existent, universités, organismes provinciaux, centres intellectuels, forces organisées de l'industrie et du commerce, manquent de cette action à la fois conservatrice et progressive qu'une Chambre représentative pourrait leur donner dans la vie nationale.

Si le Parlement ne trouve pas la différenciation et l'équilibre en lui-même, il ne l'est nullement pour le pouvoir. Il est trop résistant ou trop souple.

Dans une longue période républicaine, le Parlement se fermait après le triomphe d'une révolution, après l'exaltation plébiscitaire d'un chef. Il était partial, formé par le parti vainqueur et traduisait les pensées de la faction qui avait conquis le pouvoir. Les dictateurs cherchaient dans l'action d'une assemblée constituante, la consécration de leur œuvre et la stabilité des formes constitutionnelles. Dès 1860, après le dernier type de constitution et malgré des exceptions et des crises, le Parlement a une toute autre influence sur l'évolution nationale. Il est législateur, il est un organe de discussion plus ou moins libre, dans le problème religieux, dans les finances, dans l'organisation du budget. C'est surtout dans cette régularisation annuelle des finances de l'Etat qu'il trouve son rôle définitif, contre le gaspillage de la richesse fiscale et l'extension indéfinie de la bureaucratie.

Mais le vrai régime parlementaire ne pouvait pas réussir, parce que la force exclusive des chefs, les caudilloa^ ne tolérait pas les empiétements continuels des Chambres. C'est ainsi que les grands principes du parlementarisme s'affaiblissent dans notre système représentatif. La cen-

sure est impuissante et obéit souvent à des considérations personnelles. Le ministère est indépendant sous la protection du président. Il n'a pas le pouvoir de dissoudre la Chambre : il représente imparfaitement l'opinion et la volonté parlementaire.

Mais nous marchons vers le parlementarisme. Dans les dernières années, ce progrès est très marqué et il a apporté de nouvelles habitudes politiques. On note une collaboration plus grande des ministres dans l'œuvre législative, par l'initiative dans les lois, par la présence dans les débats d'ordre financier et môme législatif. La dépendance financière du gouvernement vis-à-vis des Chambres est très frappante. La dictature dans le budget n'est plus qu'un souvenir des temps passés. Il va sans dire que le rôle économique des Congrès, donne des bases définitives et scientifiques aux dépenses de l'Etat. La durée des ministères est plus grande, parce qu'ils obéissent à des tendances permanentes et représentent des groupements parlementaires. Le gouvernement et le Congrès, pale des actions et des réactions continuelles, par une forte homogénéité dans leurs membres et dans leurs buts, se contrôlent et se complètent mutuellement. Et la vie politique s'organise lentement par la collaboration des partis, par la puissance des Chambres, par la fixité dans les buts et l'organisation des efforts.

Le Parlement national a une tendance originale, qu'on pourrait appeler le particularisme. L'absence d'autonomie provinciale, d'originalité dans les corps locaux, la centralisation politique, la faiblesse des communes, demandent une tutelle législative. Et les Congrès sont obligés d'étudier et de résoudre des petits problèmes partiaux, individuels, propres aux organismes mineurs, qui absorbent leur action et leur temps. Aussi la solution de ces affaires, qui est un problème budgétaire, manque de profondeur et d'efficacité pratique. Le sell-government des communes devient un mot, et le pouvoir législatif dénature ses fonctions naturelles.

Un autre vice, produit par les mêmes causes, a gâté souvent l'action parlementaire. C'est la généralité des dispositions, sans considérations de milieu, de race et de mœurs. On légifère dans un cadre idéal et abstrait, et les réformes ne visent jamais la race inférieure, par le fait de la conquête et de la servitude, la race indienne; et une région, la sierra, les hauts plâît^aux, les groupes aborigènes, à organisation communiste, de civilisation primitive et d'une certaine tradition régionale. La législation complexe demeure étrangère dans toutes ses formes enchevêtrées et minutieuses à l'âme d'une race simple, qui n'a pas encore subi l'empreinte du mouvement révolutionnaire. A la place d'une législation à double caractère, on a un même plan, formé par l'observation des nécessités de la côte, étranger à d'autres besoins et à d'autres milieux.

De là l'échec fréquent de la prévision législative. On va de la généralité imprécise dans les lois au « particularisme » extrême. Il faut un moyen terme à celte antithèse trop logique des lois et des réglementations dans la vie nationale. Or, le Parlement dominé par les tâtonnements politiques, par le jeu des forces et des ambitions personnelles, est toujours épris d'absolu. Les partis, par leurs luttes et leurs défiances mutuelles, favorisent l'empressement et l'insouciance dans la législation et, ce qui est toujours excessif, l'imitation à outrance.

Les partis politiques péruviens sont des groupements instables, formés par la suggestion d'une forte personnalité directrice. Ils prônent théoriquement des réformes dans toutes les manifestations de l'activité nationale, ils ont des programmes et des buts, ambitieux ou faibles; mais, dans la réalité, ils se divisent par des haines personnelles, par des traditions différentes, par des cloisbns formées par l'habitude. Le prestige des personnes était l'unique élément d'unité dans les temps du militarisme, et du eau*

dillaie. Les hommes supérieurs créaient des groupements personnels et éphémères, dont le but était la conquête rapide du pouvoir. On trouve des manifestations de cette instabilité des partis, môme dans un pays de forte organisation, comme l'Angleterre. Les whigs et les tories ont échangé plusieurs fois leurs programmes de gouvernement (1). Mais ces évolutions troublantes obéissent à des intérêts nationaux, à des directions imposées par le moment historique. Chez nous, les transformations suivent de près les ambitions des chefs et les problèmes nationaux sont au deuxième plan dans les buts immédiats de l'action des partis.

Le pouvoir des chefs est à jamais fini avec la faillite du militarisme. Les révolutions créaient des individualités uniques et des meneurs. La paix intérieure a produit une évolution des partis. Un parti conservateur et un parti libéral, divisés par des aspirations religieuses, s'esquissaient dans le passé, quand la révolution agitait les consciences, avec des projets d'absolue liberté religieuse et d'organisation laïque de l'école. Aprè^ la guerre, les caractères économiques ont changé l'aspect des choses; le militarisme est mort, dans une dernière révolution, en 1895, et des partis républicains, hors de la tradition militaire se sont formés rapidement. Ils ont puisé leur programme et leur idéal dans leurs traditions, dans l'action, spontanée ou fatale, qu'ils avaient exercée dans notre histoire. Ils deviennent conscients et s'organisent progressivement, par une sorte de déterminisme interne. Et un but, qui n'est plus le succès des personnes et des ambitions individuelles se présente, comme idée exclusive, dans l'activité de chaque groupe politique.

Il y a deux partis qui ont combattu d'un effort commun le militarisme en 1895, et qui se séparent aujourd'hui pour réaliser leurs aspirations différentes. Ils ont vécu d'une

(1) Prias t De VBtf>rit du Gouvernement démoeratique. Parle, 4905, page 167.

vie longue, pendant trente ans de notre histoire. Et ils ont des traits qui s'opposent radicalement.

Le parti civil s'organisa lentement, dès l'époque de Vîvanco. Il était au commencement un essai de réaction contre la démagogie, contre l'inquiétude démocratique, contre le penchant à l'anarchie. Le poète Felipe Pardo esquissait dans ses fortes satires politiques, les aspects du groupe naissant. Contre le mensonge du suffrage, contre l'ironie d'une démocratie égalitaire, dans un milieu hétérogène et arriéré, contre le désordre et l'anarchie, il prônait ses vieilles convictions d'homme d'élite, d'ordre et de pensée. On connaît le mot profond de Stuart Mill : « le progrès dans toutes les affaires humaines est l'œuvre des caractères mécontents » (1). Et la critique et le mécontentement d'un groupe d'hommes éclata, en 1872; et un parti déjà mûr, dans un grand mouvement d'opinion, arrivait au pouvoir avec Manuel Pardo, fils du poète et fondateur du civilisme. La formule politique du parti triomphant était nette et radicalement nouvelle. La lutte contre le militarisme, la suprématie de l'élément civil, l'ordre comme base du progrès : tels sont les grands principes de ce parti, qui réformait l'éducation et transformait les finances, mais dont la force dans l'histoire nationale dérive de la suite dans les mêmes principes traditionnels. Dans le pouvoir et dans l'opposition ou l'ostracisme politique, il n*a jamais servi les intérêts de l'anarchie et il a voulu un gouvernement stable, actif et fort.

Deux grandes crises de la vie nationale ont fixé son action politique. En 1872 et en 1881, le « civilisme » sauva la République et rétablit l'empire de la normalité et de la loi. Les Gutierrez, chefs militaires, derniers rejetons de l'autocratie politique, imposèrent la dictature; le peuple finit dans une journée sanglante avec les tyrans, et le gouvernement de Pardo donna Tordre et la liberté, la stabilité et la paix, après le cauchemar de dissolution naiio-

(1) Staart Mill : le Oauvemement repré«0n/aii/;|trad, Dupont- Wbit6, Paris, 1877, page 79.

nale qui avait saisi les esprits. En 1881, le civilisme fondait avec le concours de tous les hommes patriotes et agissants, au milieu de la désorganisation des armées, le gouvernement provisoire de Garcia Calderon, qui devait être le défenseur de Tintégrité du Pérou contre les ambitions cxpansives du Chili. Et un grand effort, de résistance contre l'ennemi, d'organisation interne, d'énergie stoïque dans la défaite accompagnait ce régime formé sur un vrai plébiscite. C'était le même esprit organisateur et sévère dans la guerre et dans la paix.

Le parti démocratique est arrivé au pouvoir, en 1895, après une longue période d'opposition et d'anarchie. Parti batailleur, révolutionnaire, ambitieux d'autorité absolue, il fonda, en 1879, la dictature, avec son chef, Pierola. Dominé par des visées de réforme absolue, il voulut produire un profond revirement dans l'activité nationale. La guerre avait commencé, et le Journal ofliciel était tous les jours encombré de réformes et de décrets, d'une allure originale, qui réformaient l'Université, créaient des sinécures, et donnaient à la dictature un aspect aristocratique et militaire. Il y avait trop d'extériorité brillante et de décorum dans toutes ces démarches qui étonnent dans un moment de crise nationale. Une activité fiévreuse et stérile pressait la désorganisation du pays et faisait le chaos. La chute de la dictature et l'organisation d'un gouvernement provisoire furent la sauvegarde du principe constitutionnel.

En 1895, le parti démocratique changea de principe politique. Il n'abandonna pas ses principes de transformation radicale, mais, en même temps que ces idées-là perdaient leur force, d'autres caractères, d'administration habile, d'organisation dans la paix, d'ordre dans les finances, faisaient d'un groupe révolutionnaire un parti de paix. La politique administrative par l'organisation des services publics; la politique fiscale par l'étalon d'or, étaient les deux aspects de ce gouvernement. Et son chef, aristocrate d'esprit, homme d'action et de pensée, administrajteur

remarquable, ûnanciste émérite; mais politicien sans succès durable et sans prévision, posa les fondements d'une période nouvelle, et perdit, après quelques années, sa grande influence politique. Son gouvernement, de 1805 à 1899, l'honore par la largeur de sa politique et par l'honnêteté de ses visées.

Nous n'avons jamais trouvé la formule complexe du gouvernement. Des propos trop simplistes ont nui à la coopération et à l'union des forces individuelles. L'anarchie domina toujours, et ceux qui la condamnaient, s'attachaient à un principe d'ordre inactif; tandis que les révolutionnaires croyaient à un progrès imprécis et optimiste, qui devenait facilement une formule de rhétorique usée. Stuart Mill écrit que le progrès comprend l'ordre et que l'ordre ne comprend pas le progrès (1). Ces deux termes, l'un négatif et l'autre positif, se supposent et se parachèvent. Nous avons voulu le progrès même contre l'ordre, sans comprendre que le progrès ne se fait qu'avec des forces capitalisées, avec des traditions organisées et fécondes; bref, avec un vrai respect pour l'ordre établi. L'ordre est donc le premier des progrès. Après de longs essais politiques, qui confondaient l'anarchie avec le progrès et , l'inertie avec l'ordre, une politique qu'on pourrait appeler intégrale, et qui a pour assise la paix intérieure, s'esquisse au Pérou. Elle a des caractères positifs.

Celte politique perd son penchant vers l'idéologie : elle est réaliste, très soucieuse des progrès matériels. A la rhétorique du progrès, elle oppose des faits et des propos pratiques. Des problèmes financiers et éducatifs, des réformes légales occupent l'attention du Parlement. Les discours qui planaient, d'un geste superbe, sur les réalités, ont aujourd'hui un tout autre caractère. Ce sont des informations, des rapports auxquels la statistique et l'économie

(1) Ouv. citéf p. 35.

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et la technique môme, domient leur appui scientifique. On a encore l'ambition généreuse et latine des transformations radicales et universelles; mais on bâtit sur l'expérience et sur des faits. Derechef, des corrections aux principes absolus de la vieille politique créent lentement le relativisme, le sens des choses, l'optimisme modéré qui manquaient à la pensée nationale. Les mots vagues, la régénération, la restauration, ne se trouvent plus dans les programmes des partis.

Il y a une explication à ces changements : ce sont les éléments nouveaux que la politique a pris dans les classes intellectuelles et supérieures de la nation. La coterie des politiciens professionnels ne fait plus de ravages. Pendant de longues années, on notait une certaine indifférence politique, un éloignement voulu des affaires dans des milieux appelés, par l'éducation et par l'indépendance, à gouverner le pays. Cet isolement favorisait le succès des meneurs et des ambitieux, et la politique devenait un champ tranché, avec des petits intérêts et des égoîsmes. La capacité universelle, l'improvisation, un certain encyclopédisme, dans les hommes de gouvernement, privaient de sérieux et de spécialité les démarches de l'Etat. Les intellectuels, qui ne formaient pas un parti fermé, mais qui, dans l'Université et dans la presse, préparaient une nouvelle pensée politique, ont voulu réaliser leur rêve; et on peut dire que, dernièrement, la politique, dans le gouvernement et dans les Chambres, a beaucoup évolué. Des spécialistes, dans l'éducation, dans le droit et les finances, donnent à la formation des lois un caractère scientifique. Ce ne sont pas seulement des avocats et des docteurs, mais des hommes d'affaires, des ingénieurs, qui forment partie des cabinets et des congrès. La politique n'est plus une profession. C'est une forme et une application de l'activité de tous.

Pendant plus d'un demi-siècle, la politique appelait tous les regards, elle était le centre de la conscience collective. Mais on la craignait comme un fléau ou on l'ambitionnait

comme une sinécure» Trop instable et anarchique, elle relardait l'organisation de l'activité et du travail. Aujourd'hui, il y a d'autres intérêts qui rapprochent et divisent les hommes; la politique a gagné en profondeur, iout en perdant de son importance exclusive.

Dans les collèges, dans les écoles populaires, dans l'esprit de l'enseignement populaire, on ne connaissait pas ce qu'on appelle l'éducation civique. Quelques traits de chauvinisme dans la culture historique, c'était tout ce qu'on donnait à la préparation pour la démocratie. Une réaction générale contre cette absence de réflexion patriotique dans l'instruction, a créé dans l'enseignement des cours d'éducation civique et, dans l'histoire, des réflexions sur notre passé, nos luttes, nos défaites et nos héros. La dernière génération s'élève dans un culte plus réfléchi de la patrie et dans un sens plus vrai des choses politiques.

Le progrès et l'intensité de l'action de l'Etat eut, au Pérou, une contre-partie dangereuse. C'est la bureaucratie. La politique des peuples latins, fondée ^ur la réglementation universelle et la puissance excessive de l'Etat, favorise la production de ce phénomène de décadence. Et dans les pays jeunes, où les champs d'activité industrielle ne sont pas défrichés, le parasitisme politique est presque naturel. Il demande moins d'effort et (f initiative; il donne un but facile et presque mécanique à la vie. Malheureusement, la bureaucratie n'est pas une école de caractère. Dans les races où l'individualisme est faible, l'Etat paternel est un grand danger. On a fort bien écrit « qu'augmenter le domaine des services publics, c'est restreindre le domaine de la liberté morale » (1). Et l'idéal de tous les gouvernements, et encore plus des gouvernements républicains, c'est la formation de l'individualité, du selfhelp et du caractère. La démocratie fondée sur la coopé-

(1) P. 8f, Priiis, otnr. cUé.

ration et la liberté est ranlilhèse de la bureaucratie. Com< bien d'énergies qui pourraient être utiles dans le commerce et rindustrie, se raidissent dans la besogne trop spécialisée et monotone des services publics !

Il y a une différenciation naturelle dans les fonctions dt FEtat. Le développement de la vie nationale demande de nouvelles directions, de nouvelles surveillances. Une certaine croissance de TEtat et de ses pouvoirs entraîne fatalement une extension de l'organisation bureaucratique. Mais il faut bien distinguer ce qui est naturel de ce qui n'est qu'une nécessité factice. Dans la vie politique, comme dans l'évolution des organismes, c'est la fonction qui crée l'organe. Quand on augmente les services politiques pour favoriser les intérêts particuliers, ou les nécessités d'un groupe, on produit une superfétation politique.

Cette bureaucratie est la même au centre du gouvernement et dans les divisions politiques et administratives du territoire. Les départements sont fortement centralisés; ils dépendent, par l'action du préfet, de l'autorité du chef de l'Etat. Nommés par le gouvernement, éphémères et remuants, les préfets ne peuvent pas connaître les nécessités locales et y satisfaire. Aussi ils ne sont guère de vrais intermédiaires entre l'activité originelle et autonome des régions et la politique centrale. Ils appliquent un plan trop inflexible de gouvernement, sans corriger ou modifier, selon l'esprit local, les directions qui viennent du pouvoir. Ils contribuent plutôt à affaiblir les germes de sel/governmenl dans les provinces et à donner une uniformité stérile à l'action nationale. Parfois ils ont à lutter sans issue contre des autorités provinciales, les caciques, les curés, qui ont une action dépressive sur la foule et qui organisent une féodalité dans le régime républicain. Une certaine intolérance politique donne un caractère monotone à l'autorité des préfets : ce sont des fonctionnaires politiques, mais jamais des autorités sociales et éducatives.

Aussi l'autonomie de la commune, du district, de la

région est nulle dans un pays d'une si puissante centralisation. On ne pouvait pas demander des habitudes d'indépendance et de personnalité aux communes dans les débuts de l'organisation républicaine. Il fallait une forte impulsion centrale pour donner la vie à des membres engourdis dans la longue servitude coloniale. Et toute une race, l'indienne, qui n'avait qu'une hérédité de dépendance servile, ne pouvait pas être appelée, dans les gouvernements provinciaux, à agir librement. Mais cette tutelle extrême est devenue un besoin dans quelques régions et |' a étouffé parfois l'individualisme régional.

Et cependant les corps locaux (1) ont une grande importance pour la vie politique et pour la formation de la conscience collective. C'est déjà un truisme que de plaider leur nécessité dans la démocratie, gouvernement d'autonomie et d'opinion.

Par les institutions locales, la région acquiert la conscience de ses besoins et de ses droits. Pour la création d'un idéal national, d'une législation souple, il faut connaître cette volonté des régions. La commune autonome devient un organe de collaboration politique et la loi n'est plus une entité inefficace, un caput mortuum. En même temps, la réfraction que toute mesure politique et légale subit dans les divers milieux, est exprimée par la commune; et l'œuvre du gouvernement et des lois n'est plus la même. On dresse une expérience sociale qui corrige les égarements des ordonnances d'en haut. Dernièrement, au moment d'établir au Pérou un nouveau système d'impôts pour augmenter les recettes du budget, on ne connaissait pas l'état social des régions et la diversité des situations économiques. Toute loi générale devient audacieuse dans cette ignorance, et on peut difficilement combler les lacunes de la statistique.

Pour faire l'éducation de la liberté, il n'y a rien de plus fécond que les institutions locales. Or, cette éducation,

(1) On coDDait rimportaoce que Taine, Le Play et Balzac ont donné anx communes et à leur eiprit.

nécessaire pour l'exercice du suffrage, est très imparfaite chez nous. La politique est une affaire d'improvisation facile, quand elle n'est pas basée sur une préparation acquise dans les organes inférieurs, dans les corps locaux. Gladstone disait, en 1892, que c'est par les institutions locales que nous acquérons l'intelligence, le jugement, l'expérience politique et que nous nous rendons aptes à la liberté.

Entre l'action privée et égoïste et l'action politique abstraite et générale, nous n'avons pas de moyens termes où l'activité des hommes s'entretiennent des buts partiaux d'intérêts qui leur sont communs. On veut agir sur le tout sans avoir l'expérience des partieë. P^a conscience du devoir public est faible, parce qu'on ne se sent obligé que vaguement, idéalement, vers la patrie. Et cette parcelle d'idéal que les grands écrivains de science politique ont montré dans le désintéressement de celui qui travaille pour le groupe, pour la commune, pour quelque chose qui dépasse l'individualité isolée, se perd dans la vie obscure et dépendante des corps locaux.

L'autorité centrale gagne avec la différenciation. Un pays d'une forte centralisation et d'immense bureaucratie, l'Allemagne, accepte une vraie collaboration individuelle dans les gouvernements locaux, et la Guisbezirk^ et la Amlsbezirky la petite et la grande commune, ont une vie puissante et libre. Le césarisme n'y nuit pas à cette superbe végétation communale.

Nous avons l'héritage jacobin en politique, et la centralisation étouffe encore, dans une expansion croissante, la formation de l'autonomie locale, et le libre épanouissement des originalités provinciales. Toute notre organisation donne à l'Etat un rôle excessif. Et il faudra attendre longtemps pour arriver à une réaction d'individualisme.

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