‹ Le Perou contemporain: etude socialeChapitre 5 sur 14 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

menaciis dans Uur inndipendance et dans Uurs traditions* L$s Etats-Unis ne négligent aucune occasion d'affirmer leur volonté de suprématie ; ils se confèrent un droit de police^ ils affectent une sorte de protectorat, partout ils interviennent, à Cuba, au Venezuela, à Panama, dans la guerre récente du Honduras et du Nicaragua. Déjà, ils ont lancé Vidée d'une union douanière gui grouperait les deux Amériques et n'irait à rien moins qu'à exclure la concurrence européenne. Le Zollperein préparerait l'unité américaine sous l'autorité de la grande république du Nord. La « greater America » consacrerait le triomphe définitif delà culture anglo^axonne. « Ce suicide collectif de l'Amérique espagnole ne peut pas être désirable non seulement pour des républiques qui ont Vorgueil de leur langue, de leur tradi* tion, de leur race, mais pour l'Europe qui serait menacée dans son expansion industrielle, et pour l'équilibre du monde, la « Weltpolitik » de l'avenir, qui exige des alliances et condamne les impérialismes. »

Contrent' impérialisme des Etats-Unis se dresse l'impérialisme des Japonais, le Pacifique doit être l'Océan des jaunes. Le comte Okuma écrivait dernièrement dans lé Tokio Economist : « Le Pérou et le Chili conviennent beaucoup mieux que U Brésil à rémigration japonaise ; ces pays non seulement sont situés à une distance beaucoup moins grande que ne l'est le Brésil, mais encore ils sont dans les conditions voulues pour être inclus dans la sphère d'influence que le Japon se promet d'exercer à l'avenir. Le canal du Panama ne se terminera pas avant longtemps, et il est nécessaire auparavant que le Japon ait pu établir son influence sur la côte Ouest du Sud de l'Amérique au mieux de ses tnté" rets. » Déjà, des Compagnies de navigation s'établissent entre le Japon, le Pérou et le Chili. L'invasion des jaunes est une éven* tualité plus redoutable mille fois que celle de la suprématie des Etats-Unis : c*est la rencontre de deux cultures ennemies, sans rapport, dont l'une devra disparaître dans Vautre.

En face de ces graves périls comment les Républiques espa^ gnoks peuvent-elles sauver leur indépendance et maintenir leur tradition) Une solution d'abord se présente : l'union, la fédé' ration de toutes les républiques de t Amérique du Sud pour la

PRÉFACE y

déjense de Uun intérêts et de leurs droits. Mais les solutions simples rarement répondent à la complexité des faits historiques, L'Europe s'entête dans une politique de rivalités imbéciles en dépit des changements qui transforment le monde.

Le Chili a fait contre le Pérou ce que l' Allemagne a fait contre la France et pis encore. M. Garcia Calderon voit le salut dans les relations qui doivent de plus en plus s'établir entre les républiques du Sud et les grandes puissances européennes, auxquelles les rattachent leurs intérêts et leurs sympathies. La suspicion contre l'Europe, la prétention de Vexclure des a f aires américaines qui ne concerneraient que les Américains, est un anachronisme dangereux. « L'Angleterre, la France, l'Es* pagne, unies en Europe, peuvent exercer leur action féconde sur le Pérou, le Mexique, l'Argentine, la Bolivie, les républiques de l'Amérique centrale. »

Le Brésil et le Chili paraissent plutôt disposés à subir l'influence de VAllemagne. « // n'y a qu'à séparer ce qui est différent et à unir ce qui est analogue pour former cette lutte d'influences fécondes pour l'avenir d'un continent libre et républicain. »

L'Europe ne peut pas se désintéresser du Pacifique, elle est nécessaire à l'équilibre des forces en présence. Son rôle est de prévenir les conséquences d'une lutte violente entre l'impérialisme américain et l'impérialisme japonais, d'empêcher les simpli^ fications brutales que ne manqueraient pas d'amener, en un sens ou en un autre, les abus de la force triomphante. La doctrine de Monroê a eu sa vérité dans le passé : elle a interdit à l'Europe toute nouvelle tentative d'exploitation coloniale dans l'Amérique libérée. Mais la doctrine de Monroë est une doctrine périmée.

Le danger qu'elle voulait conjurer n'existe plus. Un danger contraire exige une politique contraire. Loin d'être une garantie d'indépendance pour les faibles, l'isolement les livre aux entreprises des forts. La liberté de l'Amérique du Sud ne peut se maintenir que par un libre courant d'influences multiples qui tendent à s'équilibrer. La grande raison d'espérer, c'est que « les intérêts économiques sauveront par leur variété, par le rôle de l'Europe et du Japon, l'indépendance de l'Amérique Espagnole contre la tutelle exclusive des Saxons. »

Yl PREFACE

Deux grands faits prochains pont favoriser Ventrée en scène de ces facteurs nouveaux; l'ouverture du canal de Panama, qui sera suivie du chemin de fer pan-américain : l'union de Buenos- Ayres à Lima par une grande ligne à travers la Bolivie, le centre du Pérou et le Nord argentin, « Le canal va séparer deux Amériques ; le Nord et le Sud auront peut-être des destinées différentes. Le Pacifique ne sera plus l'Océan isolé : l'Europe y arrivera avec son commerce, son influence, ses idées et ses pro-blêmes d'équilibre mondial, » Par le canal comme par le chemin de fer, l'Europe se trouvera singulièrement rapprochée du Pérou, à vingt jours seulement de distance. L'immigration sera facilitée, les relations commerciales, les rapports de tout genre multipliés. Par ses traditions, par ses institutions, par sa culture, par ses affinités électives le Pérou se rattache à la France; pourquoi « les Français jadis entreprenants restent ils les derniers dans la lutte pour la possession du marche péruvien l »

Par les problèmes qu'il pose, par les solutions qu'il en apporte, le livre de M. Garcia Calderon mérite d'appeler et de retenir notre attention. L'usure internationale ne peut pas être toute la politique extérieure de la France. Si l'Europe ne peut se désintéresser du Pacifique, des grandes luttes qui s'y préparent et dont il dépend d'elle peut-être d'atténuer les brutalités, la France ne peut se désintéresser de l'avenir des républiques latines de r Amérique, avec lesquelles disparaîtraient les promesses d'une magnifique expansion de sa propre culture dans le monde.

Gabriel SÊAILLES

Professeur à la Sorboane.

lî

INTRODUCTION Géographique et Historique

Le nom d'Amérique n'a plus tout à fait le même sens qu'autrefois : il s'applique aujourd'hui plus spécialement aux Etats-Unis, creuset des civilisations occidentales, puissance mondiale par sa richesse et son impérialisme. On appelle « américanisme » un sens spécial de la culture et de la vie. C'est le matérialisme, le culte de l'intérêt, un idéal de puissance et de lutte. L'Européen a modifié ainsi la signification traditionnelle du terme « Amérique ».

Il est une autre Amérique, plus jeune que celle du Nord, et qui offre d'autres caractères de tradition et de race. Il serait peut-être utile de l'étudier et de la connaître ; car, tandis qu'aux Etats-Unis, la civilisation est mûre au point que l'on y trouve des symptômes de décaden^^e, au Sud, dans des terres à peine défrichées, dans des pays où la population est peu nombreuse, l'influence occidentale serait très féconde. Au point de vue économique, cet intérêt est évident; il Test aussi quant aux problèmes ethniques, d'immigration et de peuplement. Et il y a finalement une autre face de l'évolution de ces peuples, qui peut intéresser les hommes de science. Ces nations sont des républiques, et des républiques latines. Le Nouveau Continent présente donc, en dehors des Etats-Unis, des caractères originaux. Les différents Etals possèdent une forme politique, qu'on discute encore en Europe et qui est là-bas un fait historique et ancien. Ils appartiennent au groupe des nations latines, et cela a quelque importance pour les destinées du monde occidental et pour les futurs conflits des Saxons, des Slaves, des Latins et des Jaunes*

Le Mexique, le Brésil, l'Argentine ont attiré les regards des financiers dans ces derniers temps : ce sont des pays assez développés, assez sûrs de leur paix intérieure, pour inspirer la plus grande confiance aux capitaux étrangers. L'Argentine, le beau pays latin de l'Amérique méridionale, est une terre sympathique pour la France : Buenos-Aires imite Paris, et l'esprit français assouplit les traits de celte civilisation de La Plata, soudaine, matérielle, variée et puissante (1). Nous voudrions au moyen de ce livre, appeler un peu de cette attention française, ouverte aux idées nouvelles et aux nouveaux peuples, sur le Pérou, dont le nom est déjà un symbole de fécondité et de richesse. Nous demanderions au capital français d'achever l'œuvre du génie français, et d'envahir ces terres lointaines, où la pensée et la langue de la France ont toujours dominé dans la politique, dans les lettres et dans la vie.

Le Pérou est, géographiquement, un pays bien doué. Il ofCre le plus grand intérêt aux hommes de science, par sa constitution géologique, par la variété de ses climats et de ses zones, et par les vestiges des anciennes civilisations qu'il présente partout. Aussi les voyageurs scientifiques l'ont étudié dès l'époque de la domination espagnole. Le Français Frézier écrivit un livre sur son voyage en Amérique méridionale, plein d'intérêt pour la connaissance des mœurs coloniales. Et d'Orbigny, dans son étude sur l'Homme américain, analysa les conditions anthropologiques des Indiens du Pérou, avec une science sûre et même un esprit de psychologue, A notre époque républicaine, des noms illustres d'érudits, d'hommes de science, de voyageurs, s'ajoutent à la série des temps espagnols : ce sont Jimenez de la Espada, Middlendorf , Squire, Wiener, Uhh,

(1) On a publié, en 1906, un gros livre lur T Argentine qui fait pendant, chez Téditeur Colin, à celui sur iei Etats-Unis. VArgentme au XX* Héele^ par Martinbz et Lbwandowsri, avec préface de Pbllsqrini, Téminent homme d*Etat argentin. Celui-ci écrit que TArgentine « a déjà passé l'âge difficile, s'est guérie de eetle maladie endémique de notre Amérique, Tanarchie ». Page xxx, Introduction.

etc. Nous devons à Tschudi, à Marckham, à Prescotl et à Raimondi, les plus riches études sur notre géographie et notre histoire. Dans cette œuvre commune, Raimondi a été le géographe; il a donné la carte de notre territoire et ou a décrit toutes les régions. Marckham nous a popularisés, dans le monde saxon, par ses travaux dans la Hallcyul Society, par les livres d'érudition historique et de voyages. Prescott a donné le plus beau tableau de la civilisation des Incas, avec amour et connaissance des faits. Tschudi a étudié, avec le Péruvien Rivero, les « anciennetés péruviennes », dans les monuments, dans l'orfèvrerie et la poterie, dans toutes les manifestations isolées de la civilisation des Incas. Et c'est par l'effort de ces savants illustres et par celui de quelques Péruviens, Carranza, Basadre, Patron, Paz-Soldan, Polo, Garland, etc., que les traditions antérieures aux Espagnols et les aspects si variés de notre sol sont maintenant connus et appréciés; c'est par leur action que le nom du Pérou représente à l'étranger une tradition brillante et une terre riche et féconde.

Le Pérou occupe, à l'Ouest de l'Amérique méridionale, la région moyenne et tempérée, entre les ardeurs équatoriales et les froids du Sud. Par sa position et par sa forme, il possède tous les climats et toutes les productions. C'est, peut-être, dans le continent Sud, le pays le plus harmonieux dans sa variété géographique. Il ne présente pas les grandes plaines de l'Argentine, ni la luxuriante monotonie tropicale du Brésil, ni l'étroite extension du Chili : il est plus varié que tous ces pays ensemble. On trouve, au Pérou, la côte aride et la forêt touffue et abondante; les Andes, avec leurs neiges éternelles, et les petites vallées et les collines de faible altitude; avec les rivières près que taries de la côte, le puissant Amazone et ses fleuves tributaires : toutes les diversités et toutes les oppositions. Prescott a appelé tout cela d'un nom heureux : il a parlé de la « variété fixe » qui caractérise le Pérou. C'est un échelonnement de l'Ouest à l'Est, de la côte à la montana, passant par toutes les diversités et toutes les nuances.

depuis l'extrême aridité du désert jusqu'à la fécondité excessive des tropiques.

Le Pérou est limité à l'Ouest par le Pacifique. Sa longue côte, en décrivant une courbe, s'étend sur cet Océan où se tracent déjà les grandes routes maritimes de l'avenir. Au Nord, ses frontières touchent la Colombie et l'Equateur, par des régions contestées. C'est la région des fleuves, le Morona, le Napo, le Putumayo, terre encore dépeuplée et très féconde. Le département si riche de Loreto, « l'Orient péruvien », occupe la plus grande partie de cette frontière. A l'Est, c'est le Brésil, qui côtoie le Pérou, par de vastes limites, par des terres riches et convoitées. C'est là le cœur de l'Amérique, la vaste région des forêts et de l'or. Au Sud-Est, le Pérou est séparé dé la Bolivie par une ligne sur le Titicaca, lac navigable, par le Desagûadero, fleuve qui en découle, et par des régions mal déûnies et soumises à un arbitrage de frontières. Sa figure est celle d'un polygone non convexe. Le plus grand côté est à Textrême nord, en ligne sinueuse, depuis l'océan jusqu'au cœur de l'Amérique. La côte se déroule suivant une ligne assez régulière, d'une belle curvature. A l'Est, la délimitation forme coin dans le territoire du Brésil, où elle ouvre un angle de plus de 45 degrés; et puis, il y a, dans les limites avec la Bolivie, une forte saillie du poly gone, jusqu'au Sud, où la ligne forme la frontière du Chili. Le territoire compris dans ces limites représente trois fois celui de la France : il est, selon la moyenne des calculs, malgré l'indétermination des frontières, de 1.862.480 kil. carrés. Et la densité est faible: 2.5 habitants par kil. carré (1). C'est le môme phénomène partout, dans cette Amérique aux espaces si vastes. La terre est vide,

(1) Dans V Atlas Geogrofico del Pe?T/, Paz Soldan donne comme surrace du Pérou i.605.472 kilomètres, c'e»trà-dire « cent fois les Etats pontificaux, trois fois la France, surface plus grande que nimporte quel E(al d'Europe, excepté la Russie ; si Ton suppose que la jpopulation est de 4 millions, on a 3 1/2 habitants par kilomètre carré, soil 3 fois moins que la Russie, 15 fois de moins que la Prusse et la Suisse, 37 fois d« moms que la Belgique ». Ceci fut calculé en 1865, avant la conquête du Tarapaca par Le Chili. (Otiv. cUé^ p. io.)

et les grandes villes, pourtant, par une attraction puissante, y grandissent sans cesse. La capitale devient trop vaste pour un immense pays sans habitanls. Et l'équilibre de la civilisation ne peut pas s'établir.

Le Pérou offre trois régions géographiques bien définies, la côte, la sierra^ région froide des plateaux, et la mon/ana, immense territoire de fleuves et de forêts. Celte diversité si marquée nuit à l'unité nationale. Les climats différents laissent leur empreinte sur les hommes; les races hétérogènes se mélangent difficilement; et la nature, par ses divisions et ses oppositions, est toujours Tenirave (x une organisation des forces nationales (1). Les pays de rOuest américain, divisés par les Andes, présentent la même variété : le Chili, si étroit dans sa longue extension, est peut-être le seul où l'unité soit faite. Malgré la profonde division des classes, l'âme nationale y est déjà formée.

La côte est tempérée et sèche. On n'y trouve pas les grandes chaleurs de la zone tropicale. La température est presque constante, d'une extrême monotonie, qui se traduit dans la nonchalance et dans Yotium des habitants, les criollos de l'époque espagnole. Malgré sa latitude, du 3* au 18* degré au-dessous de l'Equateur, le climat est doux et voluptueux. Deux phénomènes donnent une grande constance à la température : ce sont le courant de Humboldt, qui refroidit les côtes, et les brouillards qui protègent la terre contre le soleil. On a presque partout le climat des terres basses d'Europe, sans brusques changements et sans variations profondes. La température moyenne de la capitale, Lima, est de 19M. Les pluies sont rares; les rivières sont pauvres et s*assêchent parfois avant

(I) Reclus écrit que m ce manqué de cohésion consUtue un ffrand diinger et fut une des rations qui, dans le récent conflit, assurèrent la victoire des forces ciiiliennes, » plus unies sur le sentiment de nationalité ». Nouvelle Géographie universelle j 1893, t. XVIII.

d'arriver à la mer. La flore est grise, monotone et sèche. Des plaines, le Sechura, le Nasca; dans les provinces conquises par le Chili, le Tamarugal, donnent à la côte un aspect de nudité triste. Des vallées charmantes et fécondes égaient de temps en temps la pauvreté du paysage; mais rirrigation n'est pas développée et on a encore, sur de très grandes surfaces, la sécheresse du désert (1). Des dunes de sable marin, les médanoSy font de ces régions une petite Arabie, où quelques arbres isolés augmentent la sévère tristesse des terres stériles. L'influence de ce climat sur l'homme est complexe : l'imagination est riche, la perception est souple, mais la volonté est faible. Un observateur péruvien, Unanue, dans sa dissertation sur le climat de Lima, écrivait que « emoUit animos clœmentia cœli ». Le climat sans transitions produit des caractères sans richesse et sans variété. De fréquents tremblements de terre, dus, selon certains géologues, à un mouvement des roches profondes du Pacifique, et, selon une autre opinion, à la proximité des volcans et à leur travail intérieur, donnent à la côte quelque chose d'instable et peutêtre empêchent, dans les habitudes comme dans l'architecture des villes, la conservation, la fixité et la longue endurance.

A l'Est de cette zone côtière, inégale et pauvre, s'étend une autre région, la sierra, avec une flore et une faune spéciales. Elle diffère des terres arides, par \tous ^es aspects. Et d'aboird par la constitution géologique. C'est la région des mines et des hauts plateaux (1). Les Andes

(1) « Les nuages pluvieux se trouvant arrêtés aux crêtes de la Cordillère, et, d'autre part, les vents maritimes qui viennent frapper la côte n'ayant pas un développement d'ampleur surOsante pour se charger d'un excédent d'tiumidité, la côte du Pérou manque de pluies ». Telle est Texplication de celte aridité, par Reclus {ouv, cité^ L c). On a donné plusieurs explications de cette sécherease, et, au Pérou, l'astronome Villarreal a étudié longuement le problème. Il parait que la solution en est difficile, par la multiplicité des facteurs météorologiques, géologiques et hydro graphiques qui ont une grande influence sur le climat de la côte péruvienne.

INTRODUCTIOlf ^7

lui donnent un caractère majestueux. De grands massifs se dressent dans toutes les régions, et de profondes vallées, étroites et chaudes, où se cultivent la coca, le maïs, la pomme de terre, se perdent sous la simplicité hautaine des cimes neigeuses. De fortes pluies dans les mois d'été, de novembre à mars, fécondent ces terres, où toutes les températures s'échelonnent, depuis la chaleur des vallées jusqu'au froid des hauteurs. L'altitude de la sierra varie entre 1 .500 et 3.500 mètres. Au delà, on trouve la puna, région des pasteurs, extrêmement froide et solitaire, aux grands pâturages.

Les Andes forment le centre de cette région. Elles viennent du Nord, du nœud de Pasto, en Colombie, et forment, dans toute l'extension du Pérou, une « saillie centrale » de ce grand plateau qui va de Pasto à Cochabamba, dans la Bolivie. Leur direction est une longue ligne sinueuse, de rOuest à l'Est; au Cerro de Pasco, la cordillera se replie sur elle-même et forme un nœud imposant. C'est la terre de l'argent et du cuivre, la grande réserve de richesse américaine, après Potosi. De Pasco, la pente des Andes devient moins raide, jusqu'à Ayacucho et jusqu'à Carabaya, où on trouve des pics très hauts. De grandes cimes, comme le Huascan (6.721 m.), plus haut que le Chimborazo (2), comme les pics de Pasco et de Carabaya donnent une superbe beauté à cette longue chaîne péruvienne. D*après le3 études des géologues, les Andes sont moins anciennes que les chaînes de la Guayana et du Brésil : leur apparition est contemporaine de celle des Mon-, tagnes Rocheuses aux Etats-Unis.

Le climat de la sierra est plus varié et plus riche que celui de la côte : il a des oppositions violentes, des orages, des pluies abondantes. La faune a un trait original : ce

(t) n y ■, sur la cAte, des glies pétrolifères, du borax, du sel, du salpêtre, etc. ; mais la grande réçion minière est la Sierra.

(2) Ost une donnée de Reclus, dans son admirable étude géo^aphique sur le Pérou, dont je me suis servi pour quelques tUiia de cette introduction géographique.

sont les animaux dont la laine s'exporte, l'alpaca, le huanaco, le lama, bête de somme des Indiens, entêtée et patiente, qui est comme le chameau des plateaux péruviens. L'hydrographie y est aussi plus abondante : les grands affluents de l'Amazone se forment dans cette région, le Huallaga, le Maranon, le Pachitea, le Perené et tant d'autres, qui forment un grand réseau fluvial, à l'Est du Pérou, entre la sierra et la moniana.

Humboldt relevait la différence entre les plateaux de la sierra péruvienne et ceux du Mexique et de l'Amérique centrale. Au Nord, les plaines se forment dans le dos même des montagnes; au Pérou, les Andes et la Cordillère sont deux branches de la même chatne et forment deux vallées, orientale et occidentale; et les plateaux sont des « vallées longitudinales » limitées pa^r ces deux extrêmes, comme par deux murs puissants. Dans toute cette région, entre 1.500 et 3.000 mètres d'altitude, habite l'Indien au teint bronzé, le guîc/iua, selon la classification de d'Orbigny; mais il y a aussi des aymaraes, et des types très mélangés. Le climat a marqué de son empreinte le type physique et moral de la race. La circulation est plus active, le thorax est plus large, la respiration est rapide; les hom< mes gagnent en largeur ce qu'ils perdent en élancement, en hauteur et en souplesse. La monotonie des plaines donne une certaine tristesse et une gravité âpre à ces esprits, qui ont souffert d'une perpétuelle minorité dans notre histoire. La perception est lente et l'action est simple, uniforme et tenace; le sentiment est mélancolique, caché, défiant; la faculté imitative remplace la puissance créatrice.

La « montagne » est la dernière région péruvienne, la plus large et la plus riche, à l'Est, entre les frontières de la Bolivie et du Brésil. L'Amazone et ses affluents en forment le cadre simple et bien défini. Le Maranon, le Huallaga, rUcayali, courent parallèlement du Sud au Nord, el forment avec le Yavari, un autre affluent de l'Amazone,

dans le Brésil, l'extrême oriental de la région amazonîque péruvienne. Rien n'est comparable à l'abondance, à la variété, à la richesse de la flore et de la faune de ces régions, qui s'approchent du Brésil, et ont la même végétation tropicale et luxuriante. Comme dans les forêts de rinde anglaise, les arbres s'unissent par les racines et par les sommets, la terre humide et riche d'un humus fécond, contient tous les germes de la vie végétale, et des hordes animales et des hordes humaines, souvent aussi dange- ^ reuses les unes que les autres, y vivent par la générosité des terres et par l'abondance d^ la chasse. C'est l'état de nature, moins idéalisé que ^ns les rêves de Rousseau. Une terre inépuisable enf^e de nouvelles espèces et, sur les tiges mortes et sur^s arbres vieillis, le courant de la vie se renouvelle s^i^s cesse dans un grand épanouissement. Les voyai^rs parlent de ces régions comme d'une terre démesiiirée et grandiose, où l'homme, encore sauvage, n'a même pas la grandeur de la pensée, pour vaincre cette Rature qui l'écrase. Des tribus, des clans, des peuplades inférieures, à tous les stades d'une évolution arrêtée, se trouvent parsemés dans l'immense extension orientale. Une « Mésopotamie » entre le Huallaga et l'Ucayali, a là-bas, selon l'observation de Reclus, tous les caractères féconds de la région asiatique. Ces sauvages sont les « primitifs » de Spencer : j'en ai vu quelques-uns qui sont de grands enfants, d'une taille superbe, doux et faciles, dès qu'ils sont isolés. Ils s'appellent cashivos, pinos^ caribos, campas, etc. Et le climat les rend précoces au point de vue sexuel, trop rapides dans leur évolution intellectuelle, dominés par l'instinct et par la haine. Le cannibalisme y existe encore, quoique restreint.

On peut donc établir un rapport inverse entre la nature et la civilisation, de la côte à la « montagne » péruvienne. De la côte à la sierra et de la sierra à la « montagne », la culture s'affaiblit et se perd; et dans la même direction, de rOuest à l'Est, la nature, d'abord pauvre et sèche, devient de plus en plus belle, jusqu'à « la montagne »

iO INTRODUCTION

extrêmement féconde (1). La variété est si grande que Reclus a pu dire que « le climat du Pérou est unique au monde », et la richesse est si réelle que Téminent géographe écrit que les <x mines (du Pérou) ne sont point épuisées et ses ressources agricoles restent entières; les sources et les hautes vallées amazoniennes lui font commander par dizaines les versants tournés vers les mers de l'Europe (2) ». On projette l'extension des trois chemins de fer de pénétration, de la côte à TOrient : celui du Sud, de MoUendo au Cuzco est déjà fait et arrivera bientôt à la ville sacrée des Incas; au centre, du Callao, notre grand port, la voie ferrée avance jusqu'à Cerro de Pasco, le nœud de la Cordillère, et de là, elle sera dirigée, dans un avenir qui ne semble pas lointain, jusqu'à un port sur TUcayali, fleuve tributaire de l'Amazone. Et une troisième route, peut-être prochaine, unira Paita, sur le Pacifique, à un port sur le Maranon. La géographie péruvienne sera moins tranchée après la terminaison de ces routes. La civilisation y gagnera et l'unité politique et l'unité morale, si difficiles par l'hétérogénéité des races, se formeront lentement.

Il y a un certain régionalisme au Pérou. La variété des

(1) D'Orbigny a très bien décrit les variétés du climat, de TOcéan à la montagne. Le tout mérite d'être cité : « 1» Sur le versant oriental des Andes, les nuages existent toujours, et même, pendant neuf mois de Tannée, ils ne franchissent pas une limite déterminée, arrêtés qu'ils sont par les montagnes; il en résulte des pluies continuelles et la plus belle végétation du monde; 2» s^r les plateaux, neuf mois de Tannée, aucun nuage ne se montre à l'horizon; mais pendant Tété les nuages du versant s^élèvent un peu, quelques-uns franchissent les montagnes et passent •ur les plateaux ; alors des orages fréquents, presque journaliers et pour ainsi dire à heure fixe, y versent (vers trois heures; des torrents de pluie ou de grêle et font naître une végétation maigre et rabougrie ; 3<> ces nuages sont arrêtés par la Cordillère occidentale, et il en résulte qu'aucun ne j^asse sur le versant ouest, où, par suite du manque continuel de pluie, il n'existe plus qu'une végétation artificielle. Ainsi le versant occidental, où jamais on ne voit de pluie (c'est la côte dont nous avons parlé) ; les plateaux, où il pleut (rois mois de Tannée (c'est la sien-a^ de 1 antérieure description!; le versant oriental (ou la « montagne •>), où il pleut toujours, telles sont les trois zones tranchées qu'on remarque, sous les tropiques, en Bulixie et au Pérou.

(:2) Ouv. citéj l. c, pages 518 et 489.

HfTftODUGNION 11

climats et' la tradition ont donné à quelques villes des traits originaux et permanents. La centralisation politique est assez forte, mais la diversité des races conserve l'individualité de plusieurs provinces péruviennes.

Au Nord, Trujillo, une des grandes villes de Tépoque espagnole, représente l'oligarchie, la tradition chevaleresque, l'orgueil régional. Dans cette population agricole, il y a beaucoup d'éléments conservateurs. Des maisons traditionnelles, dans la ville, rappellent les temps d'aristocratie et de féodalité espagnole. Chiclayo est plus libéral, plus ouvert, par sa position sur l'Océan, à tous les courants. Le département de Loreto, très commercial, se développe rapidement par ses relations avec l'Europe; mais il n'a pas de traits originaux : il est souple et instable, dans l'activité et les mœurs.

Au centre de la côte, Lima, la capitale, la « cité des Rois », selon l'héraldique espagnole, est la ville la plus avancée en civilisation et en beauté, de tout le Pérou contemporain. Elle passe par un moment de transition dans son architecture et dans ses caractères. Elle perd un peu de cette vieillesse aristocratique et charmante, riche en souvenirs de galanterie, de mysticisme et de faste, pour devenir une ville moderne et commerciale, avec de grandes avenues raides; et des maisons blanches, belles et uniformes, à la simplicité monotone. On y trouve encore «des recoins mélancoliques et voluptueux, des promenades coloniales, où les maîtresses des vice-rois étalaient leur luxe et leur beauté; des couvents anciens et silencieux, aux cloîtres superbes, où on trouve des mosaïques de la plus grande beauté; où la vie est nonchalante, contemplative et isolée, comme dans les temps anciens; et, ci et là, des maisons petites et basses, avec des fenêtres grillées et des balcons couverts, mystérieux, devant lesquels on peut évoquer la sensualité coloniale, les intrigues d'amour, et la passion*espagnolc, forte et vaillante, habituée aux dangers et aux luîtes. Dans la vie nouvelle, l'aclivilé municipale vise à l'hygiène de la ville et à la beauté des monu-

là INTRODUCTION

ments. On a noté de mauvais symptômes dans celle-là. La santé des habitants est attaquée par la tuberculose et par quelques épidémies qui font des ravages. La natalité ne progresse pas. Les récentes statistiques notent une amélioration dans la santé de la ville. Lima est la capitale, sous tous les aspects, dans la pensée, dans l'activité, dans les mœurs, dans la politique et dans la vie : elle impose, dans un pays centralisé, les opinions, les modes, les habitudes. Et la beauté et Tesprit des femmes, traditionnels dans TÂmérique espagnole, donnent à la vie sociale une grande distinction et une frivolité élégante et pleine de charme. Un mouvement continuel de la province vers la ville centrale, crée le phénomène noté par Tarde, l'imitation de la capitale par les villes régionales. Le Callao, notre grand port sur le Pacifique, avec des traditions d'héroïsme et de liberté, est de beaucoup moins avancé que la capitale; mais, après l'ouverture du Canal de Panama, il est peut-être destiné à concentrer le mouvement commercial du Pacifique et à détrôner Valparaiso.

Au Sud, Arequipa, Cuzco, Tacna sont des villes qui ont une tradition dans la politique et dans la pensée. Arequipa a un climat très défini, sec el fort, riche en ozone; et le caractère des habitants semble en porter l'empreinte. Ils sont vaillants et tenaces, ils savent lutter pour les idées, ils ont des convictions rigides, des fanatismes rouges ou noirs, religieux ou libéraux, mais nobles et vivants. A toutes les époques de notre vie républicaine, la liberté et la pensée ont trouvé, à Arequipa, un ferme soutien. C'est la ville qui a donné plus de politiciens et de juristes à notre pays. Cuzco est le centre de la tradition indienne : il a la mélancolie, la puissance et l'isolement de cette tradition. Dans tous ses hommes de pensée, dès le Lunarejo, il y a érudition, sérieux et effort, et une grande puissance d'analyse. Tacna est la ville de la liberté nationale, dans la pensée et dans la vie, depuis Zela Vidal jusqu'à Vigil; et aujourd'hui, sous la domination du vainqueur, elle est patriote, réservée, généreuse, avec des femmes belles et

vaillantes, avec des hommes qui conservent Tesprit péru vien, là-bas, comme les Français en Alsace et en Lorraine, raine.

La sierra présente encore des villes intéressantes comme Cajamarca, Ayacucho, Puno, où la vie est monotone, où la tradition est puissante. Il y a partout des peuples gris et tristes, sans la vivacité de la côte; mais la fécondité intellectuelle de ces régions se manifeste, par les hommes qu'elles envoient à la capitale, pour y devenir parfois les maîtres de la politique.

La race indienne, plus ou moins pure, habite cette grande région et forme la base de la population péruvienne. Ils parlent Vaymara et le quichua. Le quichua est une langue d'agglutination, riche et sonore, où les affixes servent à dénoter les variations du sens et les plus vives nuances de la pensée et du sentiment. Toujours opprimée sans la conscience de sa dignité et de son passé, obéissante et sénile, la race indienne est défiante et craintive. Elle chante sa mélancolie dans la quena^ instrument doux et émouvant, et le son pénétrant de cette musique intense s'étend dans la solitude des hauts plateaux, pendant les nuits claires et froides, avec une plainte douloureuse (1).

L'ancienneté de cette race est inconnue. Les origines péruviennes sont du domaine de l'archéologie et de la linguistique. Les deux grands empires du Mexique et du Pérou, de l'Anahuac et du Tahantisuyu ont été précédés très probablement par des siècles d'une histoire qui tient de la légende. Quelles ont été les guerres de race, les émigrations, les dominations successives sur ce conti nent 7 Les deux belles civilisations épanouies ont été des produits d'une évolution sociale, longue et difficile, ou

(1) Marckham raconte quelque part quMl entendit une chanson où l'Indien liait le jour de sa naissance et se considère comme maudit. Le texte qu'il donne rappelle le cri du livre de Job. Il en a le môme parallélisme et la même monotonie dans la plainte.

plutôt l'œuvre d'une race supérieure et triomphante, venue de l'Asie? Car si le développement social est arrivé à ces deux grands efforts politiques, au Mexique et au Pérou, pourquoi, ailleurs, ne trouve-t-on pas des constructions analogues et des formes sociales intéressantes? Aularil de questions que l'étude des monuments et des langues existants veut résoudre. Au dix-neuvième siècle, plusieurs savants américains et européens se sont appliqués à cette question de genèse. On a établi, entre l'Asie et l'Amérique des comparaisons ingénieuses : avec la Chine, avec les Tartares, avec les races mongoles, le parallèle est allé loin. Mais de t^us ces efforts, il n'en reste rien. Lopez a cru trouver, par des études de philologie, une certaine parenté entre les races aryennes et les races péruviennes; mais Maspero a détruit cette opinion extrêmement curieuse et érudite (1). Un savant péruvien, M. Patron, a donné une dernière théorie du plus haut intérêt, qui est encore en discussion. Il a trouvé dans la langue sumérienne, parlée dans la Mésopotamie, près de l'Euphrate, le fleuve des grands empires, de profondes analogies avec le quichua et l'aymara. Son système, admirablement construit, se fonde sur l'écriture iconographique, telle qu'on la trouve dans les monuments péruviens : il prétend même avoir déchiffré, comme Champollion en Egypte et Opperl en Asie, la clef de cette écriture péruvienne, par figures, par symboles. Et il arrive à des conclusions très nouvelles :

(i) Dans son ouvrage si curieux, Lei Races Ary^nneu du Pérou (Paris, 1871), M. V. P. Lopez prétend que le quichua est une langue arienne agglutinante, riche en flexions, et dont les racines ont le M même sens, les mêmes fonctions et les mêmes dérivations que dans les langues ariennes, et principalement dans le rameau pélasgique ». Il s'appuie sur le témoignage de Montesinos pour donner à la culture péruvienne une grande ancienneté et pour établir une série des dynasties, plus ou moins légendaires, antérieures à Tépoque des Incas. Ce seraient les Amaulas qui auraient eu un rôle théocralique et sacerdotal, avant les Incas. On voit trop dans celte ingénieuse reconstruction le désir de trouver un parallélisme entre notre civilisation et celle de l'Egypte ancienne. Toutefois . son livre est un essai d'une remarquable ingéniosité, qui a démontré de réelles analogies entre les vases archaïques de l'époque pélasgique et les vases péruviens, et la ressemblance frappante entre un chant péruvien et les hymnes du Rig-Véda.Cf. p. 20, 21, 272, 297 et 338 .

P l'unité des langues et des races américaines; 2^ l'analogie parfaite entre le sumérien et les langues de notre continent; 3® la ressemblance dans la mythologie, dans les coutumes, dans les formes de la pensée et de l'art. Ainsi, a-t-il esquissé un beau parallèle entre le dieu péruvien Huiracocha et le dieu Ea, de la mythologie babylonienne.

L'existence d'une civilisation antérieure à celle des Incas est un fait démontré par les monuments. La différence de style et de construction donne aux ruines de Tiahuanaco, une ancienneté plus grande que celle des autres débris de la civilisation indienne. Orbigny (1) écrit que les ruines de Tiahuanaco « dépassent de beaucoup en beauté comme en grandeur, tout ce qui a été bâti postérieurement par les Incas ». Par l'élément sculptural, par la majesté des blocs immenses, merveilleusement taillés, par l'ornement et le dessin, ces monuments attestent une civilisation très ancienne et savante. Comme dans l'Inde ancienne, où la culture brahmanique, splendide et mystique, est plus belle que les civilisations postérieures ; on dirait qu'au Pérou cet ancien épanouissement d'art et de vie est suivi par un rétrécissement, par une domination monotone et môme par une décadence.

L'histoire, un peu légendaire de la civilisation péruvienne, commence avec les Incas. Ce sont deux fils du Soleil, Manco-Capac et Mama-OccUo, époux et frères, qui la fondent. Comme dans les traditions orientales, ils enseignent les vertus domestiques, les vertus guerrières, le travail et l'effort. Et, c'est pendant le règne de leurs successeurs, qu'un grand Empire s'établit, s'affermit et croît, dans une expansion continuelle. On trouve dans cette épopée de conquête, dans cet impérialisme primitif, les traits d'une civilisation mûre et riche. Plus humaine et plus brillante que celle du Mexique ancien, de TAnahuac de Montezuma, la culture des Incas représente, dans l'histoire, une forme admirable de socialisme : l'union puissante

(1) LHomme Amérieainy t. !•», p. 324.

de rautorité et de la discipline, de l'unité politique et de l'expansion! impériale.

Le gouvernement des Incas était une autocratie tutélaire, le despotisme d'un grand paierlamilias, descendant, du Soleil, sacré et divin, au-dessus de Timmense machine sociale. Il y avait une vraie division de castes dans cet Empire, comme dans Tlnde des brahmanes. Mais, elle était plus simple : les nobles sont séparés du peuple par des cloisons définitives et Tlnca est au-dessus de tous, comme une providence humaine et civilisatrice. Prescott écrit que <x les crânes de la race des Incas manifestent une supériorité visible sur les autres races du pays, quant à l'extension de l'intelligence » (1). Cette différence ethnique, résultat d'une invasion ou d'une conquête, donna à l'Empire la force des monarchies anciennes, et explique la beauté d'une civilisation, créée par une aristocratie puissante.

Il y a donc deux aspects à étudier dans cette culture : l'œuvre des meneurs et l'âme des foules. Le système politique des Incas était fort savant. Ils avaient établi une hiérarchie compliquée, où tous les fonctionnaires se surveillaient mutuellement; ime division territoriale parfaite, une tutelle sévère et paternelle; un jacobinisme puissant, comme à Sparte. Et ils avaient donné au droit, au Code des relations individuelleSi une simplicité rigoureuse. L'Inca était le législateur : toute faute devenait ainsi un péché contre le roi-dieu et un sacrilège. L'union de la religion et de la loi créait un Code draconien, où la peine de mort était fréquente. Tout était prévu rigoureusement, minutieusement, dans la vie des hommes. Jamais moule plus universel et plus inflexible ne détruisit mieux tout individualisme. Dans la croyance et dans les mœurs, dans le mariage et dans la propriété, dans le travail et dans le costume, la réglementation était tyrannique et uniforme. A un certain âge on devait se marier, et l'Inca dirigeait, dans une fête publique, la grande cérémonie de l'union

(1) Historia de la Conquisla dkl Pérû^ 1851, p. 11.

des sexes; on avait toujours un morceau de terre à cultiver pour soi, et, comme dans le mir russe, on augmentait la petite propriété, après le mariage, après la naissance de chaque enfant. L'union des sexes et l'habitation étaient déterminées par le souverain. On se mariait dans le môme clan, on vivait dans le cadre familial. La vie se développait dans la tradition, sous l'autorité de l'Inca, des anciens, des parents. Cette politique s'étendait à des régions nouvelles, par la conquête, qu'on menait avec une habileté digne des anciens Romains. Elle se fondait sur le respect des cultes nouveaux, sur l'élargissement du panthéon national, sur le mélange des vainqueurs et des vaincus dans les tribus conquises (1).

Sous cette paix ordonnée et universelle, la civilisation avait toute sa force et son éclat. Dans les tissus, dans l'orfèvrerie et la poterie, dans l'art de Tembaumement, aussi achevé que dans l'Egypte des Pharaons; cette culture atteint une belle perfection. C'est surtout un art minutieux et analytique, qui excelle à donner le relief des choses. Il y a encore l'œuvre anonyme, les forteresses d'Ollantaitrambo, de Sacsahuaman, importantes et isolées, avec de grandes pierres taillées et des monolithes, d'une symétrie et d'une puissance grandioses. Et les longs chemins, construits dans un but politique, comme celui qui va de Quito au Cuzco (2). Le travail régulier et coor donné avait produit, sous la direction des Incas, des mo-

(i) Cieza de Léon, dans la Segunda Parte de la Cronica del PerUy publiée par Taniéricaniste Jimenez de la Espada, éludle en détail Tadministration des Incas, leur politique qu'on dirait romaine on saxonne, pour assujettir et s'assimiler les peuples conquis (divisions des territoires, ordre des tributs, formation du census^ visites royales aux provinces, services des courriers, etc.), et il résume son opinion dans ces mots: « Los senorios (il parle des Incas) nunca los tiraban à los naturales. A todos mandaban unos y otros que por Dios adorasen al sol ; sus demaa religiones y costumbres no se las proivian, pero mandabanles que se gobernasen por laa leyes et costumbres que usaban en el Cuzco, y que todoi hablasen la lengua gênerai. » (P. 62, Madrid, 1880.)

(S) L'astronomie était peu développée, mtis elle n'ignorait pas les ■aisooi, et It médecine était fort intéressante. Il y avait là un aeos concret des choses, un positivisme que Ton trouve encore chei Tlndlea de nos jours. Voir la thèse si intéressante de M. Lavoreria sur VArt de guérir eh$M lêt ilnctfiM Péruvieni (Lima).

numculs que Reclus place après ceux des Romains et des ChiiK>is. L'esprit politique de cette caste supérieure canalisait l'activité et la force de la race, et se perpétuait par des œuf res séculaires; et l'Indien, obscur et inconnu, apportait son effort à cette constiuction qu'il ne verrait pas, comme l'ouvrier du moyen âge, animé par la foi, élevait la belle cathédrale, dans laquelle il ne pourrait jamais prier ni gémir.

On comprend la puissance de suggestion d'une telle civilisation et d'un tel régime. L'Indien voyait dans ses constructions, transmises de génération en génération, quelque chose de divin. Et le faste des Incas, et le prestige religieux de leur caste, et la discipline, faisaient du Pérou ancien, de l'immense Tahuantisuyu, un empire singulier, où domina le plus despotique et le plus paternel des socialismes (1).

Il y a un problème difficile à résoudre dans cette constitution de l'empire. On ne saurait dire si le milieu permit la création de cet empire, par la faiblesse des hommes, par l'ignorance des masses, ou si une race nouvelle, que les traditions font venir du centre de l'Amérique, de la région du Titicaca, assujettit et disciplina ces peuples jusqu'à leur donner un instinct d'obéissance et de servitude. Cette dernière solution est de beaucoup la plus vraisemblable. L'effet psychologique de l'autocratie étrangère fut des plus curieux. On forma une race tenace et servile, obéissante et patiente, sans individualité et sans révolte. On -enrichit l'automatisme, le subconscient des populations, et on détruisit tout sentiment du moi (2).

(1) On a parfois parlé du communisme indien. Mais il y a là une erreur, et c'est avec raison çue Letourneau écrit que l^empire des Incas fut une expérience de socialisme qu'il eût été très intéressant de suivre. H n'y avait pas communisme des femmes, ni communisme dans la propriété, car la distribution des terres, selon l'avis de Prescott, donnait une certaine persistance à la propriété de chacun, malgré son renouvellement annuel. Ce n'était pas l'ulopie de Platon ou de Campanella,mais une organisation étendue, forte, minutieuse et autoritaire, qui se rapproche des rêves d'avenir des socialistes d'aujourd'hui.

(2) Le sociologue Richard a écrit que It « psychologie des communautés les plus incultes nous montre chez leurs membres l'extrême

La déformation des crânes, pratiquée dans une grande échelle chez les aymaraes, et sous les Incas, semble à Reclus a un moyen d'assoupir des nations entières » (1). Ce serait donc une pratique extrêmement savante et dominatrice que celle des Incas. Ils opprimaient le cerveau pour laisser dominer Tinstinct assujetti et mécanique. Mais, l'habitude suffirait à expliquer l'automatisme de la race. Pendant des siècles, la suggestion et la contrainte, la réglementation minutieuse et la discipline héréditaire, ont abouti à former une race timide, de laquelle on peut répéter le mot ancien, agilur^ non agit (2). On unifia la race à tel point que UUoa et le P. Cobo parlent souvent de l'homogénéité du type et de la ressemblance des hommes. « Quand on connaît un Indien, dit UUoa, on les connaît tous ». Et l'état d'âme des Indiens, passifs et obéissants, était ce que M. Pierre Janet a appelé « la misère psychologique » (3). Ils devenaient suggestibles, ils pouvaient être guidés par des idées fixes. Les Incas puisaient dans cette faiblesse morale leur force et leur grandeur.

L'automatisme, la passivité, l'homogénéité intellectuelle et morale (4) étaient donc les caractères produits dans

faiblesse du <r sentiment dtt moi ». Malgré Tétat de la civilisation

λénivienne, cette infériorité devait se produire, comme conséquence d*une ongue et forte tutelle. Car le même sociologue a démontré que « rinstinct est collectif , la raison individuelle m, et que c'est là une donnée inébranlable de la psychologie. Or, les Incas voulaient créer de grands ressorts collectifs. Cf. Touvrage si remarquable de Richard : Vidée d" Evolution dans ta Nature et VHistoire, Paris, 1904, p. 210 et 275.

(1) Ouv. cit., t. c, p 543.

(2) Le P. Cobo explique bien cette action dans sa vieille Wstoria det Nuevo Mundo, Il écrit : •> Habiendo pasado tantas edades con la continuacion y costombre de estar sujétos, pasando los hijos ])or lo que vieron à sus paares, es connaiural que se acabara en ellos el brio y olvldarase la ira, que son las armas nalurales que el hombre liene para su defensa. »

(3) L'Automatisme psychotogigur^ Paris. 1889, p. 445 et suiv.

(4) Ces caractères correspondent au tableau si précis qu'a donné M. Durckheim des civilisations primitives. La race est homogène ; la conscience collective est très forte ; la division du travail est primitive ; le droit pénal est très étendu et très sévère. « La vraie raison de ce développement des règles répressives, écrit Téminent sociologue, c'est donc qu'à ce moment de l'évoiation la conscience collective est étendue et forte, alors que le travail n'est pas encore divisé. >• {De la Division du Travail social, Paris, 1893, p. 157.)

la race par raction prolongée d'une casle éprise de domination absolue. La religion apportait sa force à cette organisation politique, mais elle n'était qu'une forme de Tautorité des Incas : Tempire avec ses dieux, n'acceptait pas de tyrannie sacerdotale. Et la foi devenait, sous les Incas, un instrument d'assujettissement et de puissance. Le climat, l'action du milieu, donnaient à l'esp^^it collectif, à la physionomie des classes inférieures, des traits spéciaux.

La terre des grands plateaux a un aspect sévère et monotone : son climat est doux, le ton vital y est moyen, et l'adaptation se produit facilement. L'Indien, dans les pâturages ou dans les terres de labour, était le fils du milieu : on trouve encore chez lui, la mélancolie des plaines, l'isolement de la sierra, le misonéisme (1) des habitants d'une terre, toujours la même, aux longues et vagues perspectives. Toutes ces facultés laissent voir la forte empreinte du milieu. C'est, dans sa volonté, l'endurance due à un climat froid, la résistance physique témoignée par l'ampleur du thorax, par la puissance des muscles, par l'organisation des corps petits et durs. L'imagination des couleurs et des formes ne pouvait pas se développer dans un milieu aux contours arrêtés, aux lignes simples, aux horizons sublimes et monotones à la fois. La perception était faible, elle analysait les éléments des choses; elle arrivait à créer une architecture analogue au milieu, dans laquelle Humboldt trouve la symétrie, la solidité, la simplicité, comme caractères (2). Mais, si l'organisme était peu ouvert aux excitations du climat, et si l'intelligence était affaiblie par l'action politique et par la pauvreté de la perception, une certaine vie intérieure, de sensibilité

(1) Prezier parle de la force de la tradition citez les Indiens. « Ils ne l'ont pas oublié (Atafmalpa), écrit-il. Ils s'habillent à Ta ntique ; ils portent encore ks images du Soleil, lear divinité, de la Ltme, et les «Qtres symboles de leur idolâtrie. » (Voyage à fAnufriqnte du Stid, p. 249.)

(2) On trouve dans cette arcbilectnre les mêmes traits qne dans ceRe des Egyptiens : la solidité, la fféométrie, le sentiment de la dnrée. Cf. S. Reinaeh : Apolh, Bi9toir$ génirahe deâ Arts pUtêHome», 4*édXioR, p. 28.

intense, de fantaisie rêveuse et triste, trouvait son expression dans une musique pénétrante et plaintive, celle de la quenGy et dans une poésie douloureuse, dominée par le sens de la fatalité et de la mort, celle du yaravi (1).

L'Indien n'est pas un peuple sauvage, un « naturvolk », selon le mot de Vierkandt. Si on le compare avec l'homme primitif, reconstruit, dans une grande synthèse, par Spencer, on trotive quelques analogies, mais aussi de profondes différences entre l'Indien et le primitif. Il a la résistance du primitif, qui est, chez lui, un produit de sa vie et de son milieu. Il n'est pas le « primitif » de Spencer (2), parce qu'il n'est ni vorace ni brutal; que, dans ses émotions, il n'a pas l'impulsion rapide des sauvages, mais la vengeance lente et la dissimulation continuelle, et que dans sa volonté, il est tenace, minutieux, monotone. Dans l'ordre intellectuel, si l'Indien est « misonéiste », c'est plutôt par la forme sociale, par le prestige des traditions; et, ce qui le sépare surtotit des primitifs, c'est l'abstraction. Le quichua est une langue riche en mots abstraits (3).

Quand un individualisme fort (4), comme celui des con-

(1) M. Carranza, dans de belles études publiées par leBolefin de la Soci^dad qengrafica de Lima, nie toute faculté esthétique à la race indienne. Cela est vrai de Timagination plastique, mais non d'une certaine imagination diffluenle, au sens que lui donne Hlbol, dans laauelie se trouvent les germes du rythme, de la rêverie sentimentale et d'un subjectivisme plus ou nioins développé et riche. Et on ne saurait nier le sens du rythme chez les Indiens, qui se révèle dans la musique et dans l'arcbilecture. « L'imagination diffluenle, dit Ribot, t un caractère général d'intériorité parce qu'elle est issue moins des sensations que des sentiments. » {Essai sur C Imagination créatrice, Paris, 1900, p. 165.)

(î) Vide sur V Homme primitifs Spencer, Piincipe» de Sociologie, trad. franc., T, I, p. 66 et suiv.

(3) n Quichna, écrit Marckham dans Hislory of America^ is a noble language, wi(h a most exlensive vocabulary, rich in forms of the plural number, ^which argue a very clear conception of the idea of plurality ; rich in verbal conjugations, rich in the power of forming compound nouns, rich in varied expressions to dénote abstract ideas ; rich in words for relationships which are wanting in the old world idioms ; tnd rich above ail in synonyms. »

(4) Un écrivain espagnol, le savant Unamtmo, a développé, dans son beau livre En îomoal CasHcismo^ les aspects si variés et les conséquences s! intéressantes de cet individualisme. Il cite, dans la préface de don livre, ropmion analogue de l'Anglais Martin D. Ilnme: Yide Ihe Spdnish PeopUj London, i901, préface.

22 INXRODUGTION

quérants espagnols, se greffa sur cette race monotone cl passive, quand la dynastie nationale fut vaincue, par la ruse et par le machiavélisme, et qu'Atahualpa fut fait prisonnier, le grand Empire s'écroula, l'immense organisation unitaire s'éparpilla tristement, et l'Indien, orphelin, vaincu, ne sut qu'obéir au despotisme régnant.

Et alors, une nouvelle étape historique de guerre intérieure, de conquête et d'anarchie, succéda à l'époque des Incas. La race espagnole apporta à cette lutte le goût de l'aventure, l'héroïsme épique, l'individualisme excessif, le fanatisme et la cupidité audacieuse et sanglante. Cette étape est une épopée, par l'énergie, par le sentiment religieux, qui agit comme deu8 ex machina^ par la disproportion entre les moyens et les buts, par un souffle de race qui anime et pousse les hommes à lutter et à conquérir, contre la nature inconnue, contre l'Indien mal soumis. Une famille, les Pizarro, impétueuse et vaillante, avec l'ardeur de l'Estremadura, sa région natale, organisa cette con quête. Francisco Pizarro est le chef de cette famille; il détruit le pouvoir des Incas, il fonde Lima, la capitale, en 1535, et, avec une activité étonnante, avec un esprit orgueilleux et raide, il gouverne le territoire, éloigne ses ennemis et est partout un de ces fiers conquistadores chantés par Hérédia, dans ses magnifiques Trophées. Ignorant, mais rusé et habile; ambitieux et actif, au-dessus de toute mesure; vaillant et tenace, organisateur et conquérant, il représente dans le Pérou conquis l'absolutisme espagnol; et la terre nouvelle lui permet d'exercer librement les qualités traditionnelles de sa race.

Il semble que cet excès de mouvement (1), que cet amour du danger et des luttes, produisit les guerres civi<

(1) M. Martinez Ruiz a bien expliqué plusieurs formes de la culture espagnole par cette sorte de dynamisme excessif. « Aventureros, soldados, navegantes, hombres de accion, en suma, llevan, écrit-il, à la lileratura la accion y eso explica el florecimiento estraordinario del teatro... La vida es accion y tanto mas admirable sera la obra de arte cuanlo mas rapida, complicada y peregrina sea la accion. El culteranismo es la mas alta expresion del movimiento en el lenguage. » (El Aima CaêUllana^ Madrid, 1900, p. 142 et 143.)

les, parmi les Espagnols. La conquête était une œuvre trop facile pour une race si hardie. Et d*abord entre Pizarro et Almagro, puis entre les Pizarro, et la couronne, jusqu'à la mort du vaillant et chevaleresque Gonzalo Pizarro, pendant toute cette époque troublée par l'anarchie, les conquérants détruisaient l'œuvre des Incâs et s'épuisaient dans leurs luttes intestines. Certes, les Espagnols ne méconnaissaient pas la grandeur de la civilisation indienne; et Ondegardo et Las Casas, le défenseur de la race vaincue, témoignent de cette admiration du conquérant pour l'harmonie politique et sociale de l'em* pire. Mais l'ambition des richesses, ensevelies dans les tombes ou étalées dans les temples, et les besoins de la guerre entre les conquistadores, ne ménageaient pas la vieille culture.

L'anarchie se termine en 1548, dans la bataille de Xaquixaguana. Le dernier des Pizarro, le plus noble représentant de cette famille de conquistadores, perd la bataille; et, un homme supérieur, Gasca, diplomate et guerrier, tenace et loyal, envoyé par le roi espagnol, s'applique à organiser la future vice-royauté péruvienne. Prescott a comparé Gasca à Washington, par le sens jeune, par l'ordre et la méthode dans leurs propos. A l'époque guerrière, succède une période longue, monotone et fastueuse, la Colonia (1). Et dans un climat tempéré et énervant, la grande race des dominateurs s'affaiblit et s'épuise (2). Le fanatisme conquérant est remplacé par la religiosité voluptueuse, par la sorcellerie et le mysticisme oisif; la politique docile au pouvoir absolu, s'occupe des luttes continuelles de l'Eglise et de l'Etat; la volonté se perd dans

(1) La meilleure étude sociolo^cique qui ait été faile sur cette période de la civilisation péruvienne est celle de M. J. Prado y Ugarteche : K>tfa*fo social del Perû ffurante In Dominncion es/tanotti, Lima, 1894. Elle est pour notre pays ce que le beau livre de J.-A. Garcia fils, La Ciuffad fndifina, est pour Tépoque coloniale argentine.

(2) La même décadence se fait noter en Espagne au dix-septième siècle. Dans son livre, déjà cité, Martinez Ruiz écrit : « La decadencia se acentua. Dégénéra al fînalizar el siglo XVII el noble idioma castellano en parla culterana, la bravey^ en f|tQf||rroQeri(i, U hQpesQdid en be«T tismo. • {Quv, cité, p, 64,)

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la vie nonchalante; la vanité s'accroît aux dépens de l'orgueil dans le lu^ des fêtes et dans la vie courtisane. Mais l'imagination perd la sécheresse castillane, l'esprit $*ouvre aux choses, la perception devient moins aigûe, la sensation moins intense; et des intelligences érudites et lucides, souples et brillantes se consacrent aux lettres, au pédantisme scolastique, au gongorismey qui est un lointain antécédent du symbolisme.

Et la division des classes et des races se fait plus tranchée : les Indiens sont honnis, malgré la bonne tutelle des rois; les Espagnols et les criollog se heurtent continuellement; la noblesse est au-dessus des métis (1) et les méprise ou les éloigne. Le travail est une besogne d'es* clave; le droit d'aînesse faii des fainéants; et, dans cette oisiveté, la mobilité de la race cherche à trouver de nouveaux champs d'action, dans l'amour et ses risques, dans l'érudition, dans la curiosité scientifique de la fin du xviii* siècle, dans la lente préparation d'un mouvement libérateur. En 1788, Tupac-Amaru dirige une grande révolution des Indiens (S); au début du siècle suivant, le mouvement des idées et la poussée des aspirations enfantent des révolutions partielles, qui aboutissent au grand mouvement libérateur.

En 1821, la République est proclamée à Lima par San Martin; et en 1866, après une guerre avec TEspagne, le Pérou affirme à jamais son autonomie politicpie. Pen« dant tout le xix* siècle, le militarisme favorise l'anarchie, et les forces actives du pays se concentrent dans la poli-

(1) Dans un pamphlet très curieux de Tépoque, on lit : « Los cholos r«speUnios à los espanoles como à bijoa M sol. a Vkte, Cwteolncono, Laiarillo de Ciegos caminani€$.

(f) Ulloa décrit la «ituatiou des Indiens dans plusieurs pag^s de ses Noiicias sécrétas dç America. On y lit : « Los Indlos son uoos verdaderos •sclavos en aquellos palses, y serian dichosos, si no tuvieran mas de un amo a quîen contribuir lo que ganan con el sudor de sa trabi^o, pero son tantoa, qfoe al paso que les importa cumplir coo todos, no son duenos de )o mas minimo que con kanko afen y trabajo han adquirido. » (P. 239.)

tique, dans les luttes pour le pouvoir (1). La constitution, greffée sur la charte française, n'atteint pas l'âme collective. Des formes anciennes, des instincts séculaires persistent, et le pouvoir devient despotique, et le travail est toujours une occupation inférieure. Les avocats exercent le pouvoir avec les chefs de l'armée : il y a une dynastie de lettrés, comme en Orient. La richesse s'accroît, par le guano et le salpêtre, la vie est facile et abondante, l'Etat joue le rôle de gérant des fortunes, le gaspillage augmente, le mirage de l'or produit un déséquilibre dans les esprits; et la banqueroute, et la guerre du Pacifique achèvent l'œuvre de dissolution antérieure. L'histoire d'un demi-siècle n'est qu'une course affolée sur la richesse, parmi l'instabilité des choses et les luttes ambitieuses des hommes.

Dans la dernière décade, la vie change d'aspect, la paix devient définitive, et il y a progrès plus ou moins net dans les formes politiques et sociales. Le but de ce livre est d'esquisser ce progrès et de démontrer les superbes perspectives de notre avenir, dans l'évolution du continent américain et dans la marche de la race latine.

(1) Flora Tristan écrivait en 1834, avec son remarquable esprit observateur: « Ce n'est pas, actuellement, pour des principes que se battent les Américains-Espagnols, c'est pour des chefs qui les récompensent par le pillage de leurs frères. » {Pérégrinations cTune Paria, Paris, 1834, II, p. 47.)

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