CHAPITRE PREMIER
La guerre de 1879 à 1884 entre le Chili et le Pérou fût pour ce dernier pays un véritable désastre. Toutes ses forces en subirent un fort ébranlement. Outre la faillite de sa richesse nationale, le Pérou dut subir l'accaparement par le Chili dé territoires où se rencontraient deux de ses principales sources de revenus : le guano et le salpêtre. L'Etat et l'individu se trouvèrent ruinés du même coup.
La région de l'Est, la terre du caoutchouc, était alors peu connue, et Ton ne pouvait pas encore s'attendre à y trouver les sources d'un relèvement économique.
Quelles furent les causes, de cette guerre ? Elles ne se trouvent pas dans un intérêt sacré, national ou religieux. Les deux sociétés en présence, «[également jeunes, vivaient d'un héritage analogue. La commune tradition espagnole était un élément d'unité pour l'Amérique litre et républicaine. Mais d'autres intérêts étaient en cause. Novicow a parlé des guerres (1) anciennes et modernes suscitées par l'ambition économique et le désir de domination matérielle (2) L'esprit public au Chili, en 1879, était dominé
(i) Novicow : La Guerre et see prétendue bienfaits (ptisim).
(2) Dans un livre hâtif sur V Histoire de l'Amérique du Sud depuis ta Conquête jusqu'à nos Jours (1897), on lit que « le Pérou chercha et «mena le conflit «, et on avoue cependant que ce pays « était A la veille de la hanqueroute », que « la flotte et Tarmée (du Chili) étaient disciplinées, numériquement suffisantes », et que ce pays « ambitionnait une extension de territoire que sa puissance matérielle lui permettait d'obtenir ». On peut déduire de ces citations, avec la plus saine logique, (jue ce n*est pas le pap épuisé, qui voulait la guerre, mais la nation ambitieuse et pauvre, le Chili, qui s*était dès le passé préparé pour la lutte. D'ailleurs, l'auteur est si merveilleusement informé qu'il écrit « qu'au Pérou une révolte se produisit à La Paz (?) » et que les armées péruviennes et boliviennes étaient isolées dans leurs « capitales respectives, La Paz et Lima (7) » ; et il dit aUIeurs que Tacna, le département péruvien, est « un territoire à guano et à salpêtre ». L'historien anglais Markham démontre que le
trftité entre l» Bolivie çt le Pérou, dont l'ignortace prétendue par )«
28 LE PÉROU CONTEMPOBAIN
par ces tendances. Il y avait chez ses dirigeants la volonté cachée, mais ancienne, d'acquérir, par le succès d'une guerre possible, la richesse et l'abondance.
Le peuple chilien habite, entre les Andes et l'Océan, une bande de terre étroite et tourmentée. Le climat, plus éloigné que celui du Pérou des ardeurs tropicales, donne à la race, d'origine et de tradition basques (1), une volonté et une endurance particulières. Le patriotisme est la vertu première de ce peuple tenace. L'aridité du sol et la pauvreté de ses habitants, le contact dangereux d'indigènes braves et turbulents, les Araucans, développèrent chez les Chiliens le sentiment d'une solidarité étroite.
Le Pérou au contraire, parvenu au sommet de sa prospérité économique et sociale, se laissait aller à l'abandon, à la mollesse des époques de richesse et de loisir; et ayant toujours vécu selon des traditions de justice internationale, il restait, dans l'ensemble de sa population, extrêmement chevaleresque et idéaliste.
Les résultats de la grande lutte qui allait se livrer sur le Pacifique étaient aisés à prévoir.
L'on vit au Chili les intérêts s'unir en vue de l'intérêt général ; la commune ambition d'une conquête fructueuse faire taire les appétits individuels; l'union créer la force. Au Pérou, on vit au contraire éclore les compétitions politiques et l'individualisme égoïste; les ressorts de l'âme nationale se relâchèrent, à l'heure où il eut fallu que tous les cœurs s'unissent dans un élan unanime.
Des deux côtés la guerre fut héroïque. Le Pérou et le Chili luttèrent selon l'esprit de la tradition qui dominait
Chili provoqua de sa part la déclaration de gruerre, était connu et publié depuii 1876 au moins. « The chilean minister al La Paz. Carlos Walker Martinez, écrit Marckham, acted on his knowledg^e of their (les clauses du traité) and referred to them in a book publishad in 1876. »• {A Hisiory of Peru, Chicago, 189Î, p. 386.)
(1) Cette influence basque fut plus forte dans les classes supérieures, qui fo^m^rent roligarchie dominante. M. V. Letelier écrit dans son remarquable Ensnyo fie Onomatologia (Madrid, 1906) que les noms basques ont dominé dans les hantes classes de la société (Amunategui, Irarrazaval, Echevarria, etc.), et les cutillans et les andalous, dans toutes les classes, indifféremment. (P. 135.)
LK RENAISSANCE PÉRUYIENNE 29
chez chacun d'eux. Les Chiliens avec leur cruauté atavique, leur âpreté, montrèrent une véritable folie destructrice; les Péruviens, animés d*idées plus larges, obéissant à des tendances plus généreuses, respectaient la vie des prisonniers, ménageaient les intérêts particuliers, se conformant en toutes circonstances à leur idéalisme humanitaire. C'est que le Chili n'avait en vue que la satisfaction, par la conquête, de convoitises matérielles, illégitimes; alors que le Pérou, poussé à la guerre, ne luttant que pour défendre rintégrité de ses domaines, aspirait à la victoire sans rêver de conquêtes. Alors se révélèrent chez nous de grands hommes, des caractères de Plutarque. Même sur la terre ennemie, les Péruviens prisonniers (et qu'il me soit per mis de rappeler à ce propos le grand nom de mon père) élevèrent la voix pour condamner l'impérialisme naissant, et proclamer le droit du Pérou, après la défaite, à l'unité de son territoire.
Les traités de paix mutilèrent notre Patrie : le Tarapaca avait été conquis par le Chili, et un problème épineux se posait pour l'avenir : deux provinces péruviennes, Tacna et Arica devaient demeurer sous la domination du vainqueur pendant un délai de dix ans, à l'expiration duquel un plébiscite fixerait leur destinée.
Cette guerre qui fut un grand mal pour l'harmonie sudaméricaine, ne fut pas d'ailleurs absolument heureuse pour le vainqueur et eut quelques avantages pour le vaincu. Le Pérou en souffrit cruellement dans ses intérêts matériels; mais la guerre réveilla chez son peuple les qualités innées qu'une longue paix, dans la mollesse et dans l'abondance, atrophiait peu à peu. Elle lui montra le danger que sa somnolence lui faisait courir, et la nécessité de la lutte, de l'effort incessant, pour reconquérir et conserver une situation morale et économique enviable, parmi les républiques voisines. Grâce à cette épreuve, le Pérou reprit conscience de lui-même.
Certes, on ne saurait nier le profit matériel que le Chili retira de sa victoire. Le fleuve d'argent qui s'épanchait du
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Pérou féconda sa terre pauvre; il put créer des écoles, développer considérablement son administration, grftce aux richesses qu'il venait d*acquérir. Mais cette prospérité soudaine contenait déjà les germes d'une décadence. La richesse rapidement acquise suscita le grand mal des démocraties: l'esprit du mandarinat. Elle assoupit l'amour du travail qui avait fait la force et la grandeur de la république, et fit miroiter aux yeux de tous le mirage de l'or acquis sans effort personnel. C'était au reste toute la tradition républicaine qui était compromise par l'essor des idées, des forces, des goûts nouveaux. Le Chili avait été jusqu'à la guerre l'apanage d'une aristocratie conservatrice modérée, d'une puissante oligarchie. Portâtes avait fondé ce régime qui n'avait de républicain et de démocratique que le masque. Par suite de l'enrichissement* qui fut la conséquence des succès militaires, une nouvelle force se manifesta : l'aristocratie ploutocratique.
Chez les meneurs de la politique agressive du Chili, il n*y avait point ce qu'un sociologue (1) a appelé « l'idolâtrie béate des kilomètres carrés. » Il n'y avait que la soif d'acquérir au plus vite des richesses immédiates. Ils étaient dominés aussi par l'ambition de s'élever au point de vue social; décidés, s'il le fallait, à « brûler l'étape », selon le mot de Bourget.
Pendant de longues années, au Chili, le gouvernement appuyé sur cette oligarchie, avait été le centre et le pivot de la vie nationale, le a primum movens » de toute action progressive. Mais, quand le président Balmaceda voulut, avant la révolution de 1891, fortifier le pouvoir central, donner de l'unité à l'esprit national, qu'il voulait laïque et démocratique, il se trouva en face de deux aristocraties unies pour lui faire échec, et il lui fallut lutter, sans succès d'ailleurs, avec les forces combinées de la tradition et de l'argent. Le gouvernement unique de naguère dut faire place à un parlementarisme avide d'autonomie et de pou-
(i) Novicow ; oMv. oiti^
voir : une machine capricieuse, mal réglée et qui fonctionne encore péniblement. C'est ainsi qu'une crise politique fut une des plus graves conséquences de la guerre. La lente dissolution des forces nationales, résultat suprême de la lutte entreprise par le Chili, dans un but de spoliation, s'accentue malgré la résistance que lui oppose un patriotisme resté vivace. L'avidité de succès économiques a ruiné le moral et le patriotisme de l'ancien Chili, du Chili de Montt, de Varas, de Santa-Maria (1).
Un autre effet, lointain et indirect, de la guerre, est le problème social qui trouble' actuellement le Chili. Le Chili était un pays d'aristocratie et de sélection, où la démocratie ne réalisait quelques pénibles conquêtes que par l'efTort soutenu de ses hommes les plus capables.
Le succès des armes y provoqua une effervescence favorable au développement des ambitions et des aspirations populaires. Une bourgeoisie enrichie, parvenue, a voulu jouir des prérogatives jusqu'alors réservées aux familles patriciennes. L'expansion de la (richesse a divisé les hommes et nettement séparé des classes qui, autrefois, étaient unies dans la nécessité de l'effort commun. Et cela malgré l'homogénéité de la race. L'envie et la déGance sont au fond des relations entre individus; les gouvernants et les gouvernés forment pour ainsi dire deux sociétés distinctes, mais antagonistes. La « question sociale » qui, avec l'esprit sanguinaire du roto, rend terribles les grèves, est le problème inquiétant que le xx* siècle réserve au Chili.
Avec un grand sens politique, Bolivar rêvait de réaliser la confédération des pays américains qui avaient été réunis sous un même sceptre avant d'être des républiques. Il pensait assurer par là l'unité morale et intellectuelle de
(1) Une politique large et libérale, une influence contraire à toute séparation des classes, à toute oliprcbie et à tout fanatisme a été menée de front par trois écrivains, principalement: Marcial Martinez, politicien remarquable, de culture européenne ; Diego Barros Arana, bistorien et éducateur très érudit, mais assez faible dans les idées générales, et Valentin Letelier, un des cerveaux les plus puissants de l'Amérique espanole, à la fois juriste, sociologue et éducateur.
rAmérique latine. Cette grande vue, môme, a été aussi compromise par les résultats de la guerre fratricide de
Le Chili n*a jamais exécuté le traité à Tégard des provinces de Tacna et d*Arica, qui n'ont pu encore obtenir de se prononcer par un plébiscite sur la nationalité qu'elles veulent adopter.
Pourtant cette unité des républiques hispano-américaines est plus nécessaire maintenant que jamais. Elles ont aujourd'hui un intérêt collectif à défendre leur liberté, contre l'invasion économique saxonne, ou contre * une tutelle politique des Etats-Unis.
On prétend néanmoins que la guerre de 1879 fut une lutte de races. C'est une erreur que de parler d'oppositions de races dans nos pays. Un auteur a cherché, récemment, à démontrer dans un livre sur La race Chilienne que la population du Chili constitue un groupe ethnique à part, très semblable à la race germanique, de qui elle serait issue. Le Chilien se vante d'être un Saxon parce que, ue possédant pas de facultés poétiques, imaginatives, inapte aux conceptions idéalistes, il se distingue néanmoins par les qualités de ténacité, d'endurance, qu'il croit être le propre des ancêtres dont il se réclame. Mais le Germain, qui possède en effet et à un très haut degré ces qualités, n'en est pas moins un peuple foncièrement idéaliste. Oublie-t-on le grand art des Nlebelungen, l'imagination diffluente qui semble être la caractéristique de la mentalité germanique, le fort et noble idéalisme de Fichte et de Goethe ? M. Jean Finot a condamné, dans son livre si remarqué sur Le préîugé des races, cette théorie de 1' « opposition » des Latins et des Saxons, cliché commode à l'usage des auteurs qui veulent expliquer sans plus d'efforts le succès éphémère de certains groupes de race germanique (1). Il a démontré qu'après la guerre du Transvaal et le rapide relèvement
(1) Le Préjugé des Races (4906). P. 404 el suiv. : La Légende des Peuples dits Latins.
LA KBNAISSANCE PÉRUVIENNE 33
de ritalie, on n'est plus fondé à parler de décadence néolatine.
Il y a une civilisation latine, une âme latine : il n*y a pas de race latine. Et la latinité de la France, de TEspagne, des républiques sud-américaines, si Ton entend par ce mot la persistance du sang romain, est une dénomination fausse, une conception anthropologique désuète. Les anthropologistes démontrent aujourd'hui que le type qui domine en Espagne est le produit d'un croisement celto-germanique : c'est le type méditerranéen, dolichocéphale, qui est le plus répandu. On peut donc rejeter la notion d'un antagonisme de races dans l'Amérique espagnole. Ce qu'il y a sûrement, ce sont des différences de milieux, comme par exemple entre le Chili froid et austral et le Pérou doux et tempéré, qui ont pu influer sur les facultés des populations; mais dans cet amas de peuples où tant de courants ethniques se trouvent déjà mêlés, on reconnaît les caractères d'une origine commune: tous ont gardé plus ou moins de l'héritage espagnol.
On a dit que, malgré ses revers, le Pérou avait retiré des avantages imprévus de la guerre qui s'était abattue sur lui comme tm orage. En effet, c'est seulement à cause de sa débâcle qu'il est arrivé à la conscience de lui-môme, qu'il a fait œuvre de psychologie collective et de rénovation sociale.
L'époque de la colonisation fut le moyen âge péruvien, tout occupé du fatras de la scholastique, de discussions théologiques, et courbé sous la puissance formidable de la Foi. Mais ce fut aussi un temps de rêve, de mysticisme, de sensualisme religieux qu'entretenaient une savante casuistique de l'amour et l'étalage impressionnant dés pompes cultuelles. L'homme n'était pas tourmenté par l'inquiétude de sa destinée et le souci actif de la vie. Un gouvernement à coup sûr tyrannique, mais paternel, avait réglé une fois pour toutes les grandes lignes et même les menus détails de l'existence oisive et effacée.
La Révolution vint tout changer et tout rajeunir. Ce fut
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une explosion de force et d'indépendance intellectuelle et morale. Un profond légalisme acheva la conquête révolutionnaire. Mais les morts gardaient une influence puissante. La République ne fut, longtemps encore, qu*une sorte de socialisme d*Etat. Elle imposait sa direction autoritaire aux énergies individuelles, pour l'accomplissement des réformes entreprises par sa forte initiative.
La richesse du sol rendait la vie facile. Les révolutions périodiques ne modifiaient guère que l'aspect extérieur des choses. L'ftme obscure de la masse irestait inconsciente, par suite de son manque absolu de culture et d'énergie.
Avec la guerre s'ouvrit un nouvel ftge : ce que Bagehot a appelé « Tâge de la discussion » (1). On s'évertua à analyser les causes de l'agression dont on était victime; à calculer les effets immédiats et lointains de cet événement. On fut amené à envisager la situation économique, à discuter le problème du relèvement national, à jeter les bases j de l'éducation nouvelle qu'il convenait de donner au peu-
ple. A l'Etat militariste avec ses luttes continuelles pour .^ le pouvoir, ses improvisations stériles, il fallait opposer
V un nouveau système ayant pour objectif la renaissance des
forces économiques épuisées par la grande crise nationale. La loi était jusque-là la principale clef des mouvements collectifs.
Tout chef militaire qui briguait le pouvoir offrait invariablement, pour se faire élire, un nouveau programme et une nouvelle charte. C'était l'empire du « Status ».
Mais par suite de la guerre, les individualités se redressèrent. On vit se manifester un esprit d'entreprise et d'association jusqu'alors insoupçonné. Et cette éclosion d'initiatives individuelles était le prélude d'un grand essor de la nation vers de nouvelles destinées.
Il fallait à notre peuple un grand effort, pour acquérir ces qualités d'endurance, d'initiative et d'énergie, cet esprit d'association, qui peuvent seuls assurer le relèvc-
(i) Phytia and PolUies (passim).
ment matériel d'un pays ruiné. Le Péruvien n'est pas un être de volonté. Ni la race, ni le milieu ne l'incitent à l'activité. L'Espagnol est doué d'une volonté inégale; capable d'effort passager, il est dépourvu de caractère, si l'on entend par là une organisation des désirs et des forces, un système pour l'action et pour la vie ; il a pour ainsi dire l'énergie explosive. Au Pérou, on est de volonté encore plus faible. La vie coloniale façonna des mœurs statiques, en opposition avec le grand dynamisme de la conquête. Le climat est doux et égal, préservé des grandes crises atmosphériques. D'un autre côté, il n'y a pas davantage chez les autres races du Pérou, pas plus chez le nègre imaginatif et sensuel, que chez l'Indien soumis et indifférent, des facteurs de progrès, une réserve de forces utilisables. Sous les Incas, l'Indien était travailleur par hérédité, par instinct; il était habitué à un effort continuel, rigoureusement défini et dirigé. Et l'on sait, d'après les études de M. Pierre Janet, comment l'automatisme psydiologique annihile la volonté et fait place aux idées fixes, aux suggestions unilatérales et puissantes. C'est ainsi que l'Indien a été une force de résistance pendant la guerre de 1879 : qu'il est toujours, sous la corvée, un élément de patience, de travail et de mécanisme; mais, ses longues habitudes de servitude économique, religieuse et sociale le rendent passif et moins plastique que le nègre. Il est plus adonné que celui-ci aux labeurs pénibles et longs.
Le Péruvien est imprévoyant, incapable d'épargne, épris de richesse facile, homme de pensée, mais jamais d'action (1). Les caractères de l'époque antérieure à la guerre, furent, dans Tordre économique, l'imprévoyance, la dispersion des forces, le gaspillage de la richesse fiscale, la faillite des associations, l'accumulation des emprunts, l'ivresse de l'or, la prodigalité collective. Après 1890, des nouvelles directions dans la politique fiscale, le relèvement
(1) Vide. IxL Politiea Economica de la Metrôpoli, Lima, 1906, p. 7 et suivantes, où son jeune auteur, M. Oliveira, a fait, pour la première fois, une étude de la psychologie économique de nos races.
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(lu crédit national, le paiement de la dette publique, le rejet du papier-monnaie, l'épargne dans les grands rêva* nus, ont changé la physionomie financière du Pérou. La masse inactive, prodigue et imprévoyante a connu la fécondité du travail, la puissance de la coordination sociale, la valeur de l'effort individuel. On a vu se former, dans une poussée rapide, des sociétés nationales, des entreprises industrielles et commerciales; on a vu partout l'émulation en forme de concurrence et de lutte. Mais ce mouvement qu'on pourrait appeler l'âge de l'association n'est plus une agitation fiévreuse, dans un but indéfini et fallacieux. Ce n'est plus l'étape des banques, mais l'époque industrielle et la suprématie sur le sol et suir les forces réelles de l'industrie nationale.
Il y avait toutefois, dès l'origine de la République, un péril d'anarchie politique, fille des mouvements militaires. Pour en finir avec le militarisme, pour assurer la paix inté> rieure et, dans la paix, le jeu libre des forces industrielles, il a fallu une grande révolution, en 1895. Depuis cette époque, l'armée n'est plus la force dangereuse des chefs, mais la sauvegarde de la paix et l'organe de la défense nationale. Une mission militaire française a modernisé cette force et l'a rendue plus consciente de son grand rôle national. L'âge des révolutions, où le tâtonnement politique et les ambitions militaires nous serraient cruellement, est à jamais fini. A cette laborieuse formation d'un gouvernement civil a succédé l'essor do toutes les forces nationales, inlcUectueL ""^ ^ les et économiques. Ainsi la guerre a mis fin au césarisme
politique, a stimulé l'individualisme et l'association. A cette dure école, nous avons appris des leçons de travail et des exemples de stoïcisme.
Après la crise fiduciaire, conséquence d'un grave ébranlement économique, on pensa à la stabilité monétaire. Et l'étalon d'or surgit comme corollaire du relèvement matériel et témoignage de notre richesse aurifère. Toutes les craintes d'exode monétaire, d'instabilité de l'étalon, fondées sur notre passé, furent oubliées bientôt, et le nouveau
régime unifia les transactions et nous plaça, d'un bond, dans la forte phalange des peuples à l'étalon d'or. Or, selon les prévisions d'un grand économiste, l'Allemand Guslav SchmoUer, la débâcle de l'argent est très probablement définitive (1).
Le Pérou, a, par ce régime, des relations de solidarité économique avec l'Angleterre, les Etats-Unis et les pays de l'Union latine. L'étalon d'or pressa, par cette môme solidarité, l'évolution des forces nationales.
L'assujettissement du mojmayage d'ai^eni à une loi prohibitive, était la contre-partie du nouvel étalon. L'identité d'étalon rendait plus sûres les relations commerciales entre le Pérou, les Etats-Unis, l'Angleterre et quelques autres pays d'Europe, donnait une nouvelle direction à notre grande production aurifère et unifiait le système d'exportations et d'importations par son application aux tarifs douaniers. Le système nouveau s'affermit et toutes les relations industrielles et commerciales en profitent. C'est déjà un soutien très ferme pour la vie nationale.
Analysons rapidement les causes de cette réussite des finances et des fortunes individuelles. Si l'étalon d'argent empêchait l'accumulation des capitaux par les craintes de faillite, l'or a apporté la plus large confiance. L'évolution des Banques en témoigne fortement. Le capital des Banques a augmenté rapidement, de près de 60 Voi soit 209.000 liv. ster. de 1903 à 1905. Les réserves croissent, une banque allemande s'établit, et dans ce mouvement du crédit, l'élément national lient sa place par une large contribution financière. On ne craint plus d'échec de banques, comme avant la guerre. Dans l'induslrie ce sont des capitaux péruviens qui figurent dans les entreprises de transport, dans l'éclairage et ailleurs.
Dans l'année 1905, selon les calculs savants d'un Péruvien, M. Malaga, trois millions de capital national et étranger se placent dans de nouvelles affaires industrielles.
(1) Principeê tf Economie PolUique^ 1906, t. UI, page Si 6 et suiyantes.
36 LE PÉROU CONTËHPOIIAIN
L agriculture change d'aspect : elle devient scientifique, associative; elle abandonne la routine ancienne, elle comprend la force des terres et défriche les champs vierges. Le caoulcliouc transforme TOrient et rend la prospérité aux éblouissants rivages de l'Eldorado. Les mines d'or sont une richesse superbe, un fleuve jamais tari, où les Yankees naviguent vers une terre de belles espérances. L'industrialisme suivant une forte progression, provoque un certain exode des champs vers les villes et des provinces vers Lima, la métropole. On peut établir facilement l'échelle progressive des produits nationaux. L'augmentation est presque partout de plus de 30 %. Le caoutchouc a doublé, la coca a triplé dans l'exportation annuelle (1). Les deux centres minéraux, Cerro de Pasco et Santo-Domingo, avancent dans une progression presque géométrique; toutes les forces de la terre et du sous-sol sont mises à profit pour accroître la richesse nationale et étrangère.
La propriété urbaine et rurale augmente journellenient au point de vue des loyers: pour les villes, il y a plus de 00 Vo d'accroissement; pour les champs, il y a presque le 30 °/o. Les villes se peuplent davantage et le prix de la propriété monte continuellement. La métropole devient une ville très moderne par l'hygiène, par les constructions nouvelles, par l'oubli du style colonial. On peut affirmer que si la propriété urbaine est plus productive et plus chère, les moyens de l'acquérir ne sont pas plus rares. Il y a même des constructions pour le peuple fondées par les sociétés La Colmena et La Victoria, dont on peut acquérir la propriété dans un long délai, moyennant un amortissement annuel. On trouve partout un esprit de travail et d'effort très ferme. L'épargne s'étend, les caisses progressent en nombre et en richesse. L'ouvrier les favorise beaucoup et il y a ainsi de nouvelles habitudes qui se forment lentement et un vrai progrès vers la prévoyance.
fil Cr la slatislique dressée par M. Malaga dans El Comerdt de JJma le l^i* janvier 1906, sous le litre : « Le Pérou en 1905 ».
La moyenne de notre progrès dans la production est forte, môme si on la compare ù un pays aussi puissant que les Etats-Unis d'Amérique. D'après le Census, la production du coton, la grande force agricole ailx Etats-Unis, était, en 1879, de 5755,4 milliers de balles, en 1889, de 7472,5, en 1899 de 9534,7; c'est-à-dire une augmentation décennale seulement de 30 % malgré l'exlension des terres nouvelles. On sait que la récolte des grains est la moitié, tout au moins, de la valeur de l'ensemble des récoltes américaines. C'est avec le bétail et le coton, la grande triade économique. Selon le Census de 1880, il y en avait 47 millions et demi d'hectares ensemencés; en 1890, il y avait 56 millions. L'augmentalion est de 18 7» pour ces dix ans. En vingt ans, de 1880 à 1900, elle atteint 56 % C'est seulement dans le lin et le tabac que la production a beaucoup changé. La production du lin, qui est la plus forte du monde, après celle de la Russie, s'est accrue du double de 1889 à 1899; pour le tabac, la plante indigène, la première production nationale, l'accroissement a été en vingt ans, de 50 7o (1). On voit bien que dans un délai plus court, en une décade, nos productions agricoles doublent et même triplent (2). Nous pouvons supporter le parallèle avec les grands pays producteurs.
A cette augmentation des produits, se rattache une augmentation des capitaux. Malgré tout, l'intérêt ne baisse pas. C'est au Pérou, du 8 et du 10 % pour l'industrie, tandis qu'ici, en France, on n'obtient que le 3 1/2 ou 4 Vo- Dans une terre encore vierge ou à peine ouverte à la culture, il y a, de tous côtés, des champs à défricher et à féconder, des entreprises à diriger, des dominations à établir sur la terre humble et généreuse. L'industrie commence : l'électricité est à ses débuts. Le capital augmente avec le concours du sol fécond et de la richesse du soussol.
(1) Cf le bel ouvrage de P. Leroy-Beaulieu : Ltt Etats-Unis au XX* SièrUy 1906 (passim).
(2) Voir, pour les détails de cet accroissement des productions péruviennes, le troisième cbapi're de ce livre : n Lea Forces économiques actuelles. «
40 LE PÉROU CONTEMIOIUIV
Mais si les capitaux s'élèvent, heureusement ils n'entrent pas en lutte avec le travail; il n'y a pas de grèves puis* santés, de syndicats agressifs et batailleurs. Premièrement, rindustrialisme n'est pas très avancé. Et aussi la question sociale est très lointaine. La situation de l'ouvrier est bonne, supérieure à celle dont il jouirait en Europe. On a fait le bilan des progrès du salariat européen au xix" siècle, et, malgré tous les pessimismes, on est arrivé à démontrer qu'au cours de ce siècle, la hausse des salaires a favorisé la classe ouvrière, et que le rencliérissement de la vie reste toujours au dessous du surplus des salaires. M. Gide, dans un livre remarquable, a même écrit qu'il y a pour l'ouvrier, dans le salaire actuel, quelque chose de plus que le prix de la simple nourriture, si pauvre soitelle (1). Le xix* siècle a beaucoup favorisé le relèvement économique des classes inférieures. En France, le salaire moyen pour l'homme est de 4 fr. 30, pour la femme de 2 fr. 45. Le salaire aux Etats-Unis est très fort. La moyenne, dit M. P. Leroy-Beaulieu, dans l'ouvrage cité, est de 8 fr. par jour ouvrable pour un homme, de près de 5 fr. pour une femme. On sa>it que les salaires aux Etats-Unis sont les plus élevés du monde. Au Pérou, le salaire est beau, coup plus proche de celui des Etats-Unis que de celui de l'Europe. A défaut d'un census de travail et de calculs très précis, on peut affirmer que le minimum est pour l'industrie de 4 à 5 fr. et qu'il arrive souvent à 10 fr,, dans certaines entreprises. Il se trouve quelquefois des salaires de 12 et 13 fr. La femme est certainement dans un plan inférieur, presqu'au niveau européen. Et le salaire rural n'est pas comme en France toujours inférieur à la moyenne du salaire industriel. Pour le sucre, le caoutchouc, etc., le salaire arrive facilement à 5 fr., et, comme les ouvriers manquent, il reste toujours le môme. Il est arrivé dernièrement un phénomène produit par des causes accidentelles et, peut-être, par un protectionnisme outré :
(1) Voir Economie Sociale^ 1906, p. 71 et luiv
LA RENAISSANCE PÉRUtlENNB 41
la hausse des prix de nourriture. Mais o*est là une crise qui disparaît lentement.
Pour établir des rapports de justice entre le patron et l'ouvrier, on commence déjà à faire la part du légalisme. Deux professeurs de l'Université, MM. Manzanilla et Luis Miro Quesada, le premier, à la Chambre, dans des discours d'une verve éloquente, le second par des ouvrages remarqués, ont présenté le programme d'une législation du travail, qui établit le risque professionnel, la responsabilité en cas d'accidents, etc. On a bien compris que la liberté politique et la vraie démocratie ne peuvent se fonder que sur la liberté économique, et que celle-ci ne s'obtient guère par le jeu des lois naturelles. L'œuvre de solidarité est déjà très avancée dans les crèches, par la bienfaisance, par un flot de charité bien entendue, dont l'ftme nationale est fécondée dès les temps de la colonie espagnole.
L'Etat a toujours été au Pérou la grande source de pro« grès et d'action. Cette tradition latine qui donne au gouvernement tous les pouvoirs, qui subordonne au césarisme l'œuvre féconde des individus est aujourd'hui, au Pérou, presque oubliée. On croit à l'ef&cacité de l'action particulière. Mais on veut un Etat puissant et riche, apte à la défense nationale, au maintien du crédit, à la protection des grandes entreprises industrielles. On a haussé les impôts, et, aujourd'hui notre budget est relativement prospère. La balance du commerce nous est généralement favorable : même quand les importations priment les exportations, cela ne trouble pas l'équilibre économique. Le Président actuel du Pérou, M. José Pardo, a expliqué que ce surplus des importations comprend les matières premières, en grand nombre, les machines pour les industries nouvelles, les matériaux pour les chemins de fer et l'or scellé, bref des éléments de production et d'exportation, des facteurs d'une plus grande richesse future.
La richesse est un produit de l'action combinée de la terre et des hommes. Nous avons déjà tracé le tableau du
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progrés économique. Pour l'étendre, pour rendre le facleur « population » plus puissnnt, pour unir les zones do production, on pense maintenant â augmenter le réseau des chemins de fer, on veut suivre l'exemple des Elals- Unis qui colonisaient avec des rnils. Nous avons dît que, parmi les trois rt^gions du Pérou, ce sont seulement la côte et la siVrra qui sont assez développées; et que la civilisation n'est réelle que dans les régions de la côte. On veut la porter dans la monlana, où se trouvent les grandes richesses de la coca, du caoutchouc et de l'or. Un chemin de fer est en projet, qui réunira la capitale à rUco3-ali, un grand fleuve de la montagne, affluent de l'Amazone. Pour affermir l'unité politique, pour accroître les forces économiques, ce chemin de fer est la grande espérance. Le Pérou est une république centralisée, avec une métropole dominatrice. Il faut unir les grandes villes de la côte du Pacifique aux régions de l'Orient. D'après les lois sociales de Tarde, la métropole est le centre de rayonnement imilalif pour les villes provinciales {!). C'est un phénomène aussi fatal que ceux qui règlent la marche de l'imitation du dedans au dehors ou du supérieur à l'intérieur, il y a pour les provinces lointaines du Pérou, h l'Orient, d'autres types d'imitation, le Brésil cl la Bolivie, surtout le premier par sa civilisation supérieure. Un chemin de fer nouveau est destiné à changer ce centre d'imitation, à unifier les aspirations nationales, à greffer sur l'originalité provinciale le caractère de la métropole. Ue patriotisme est un sonlimenl qui tire sa force de l'unité collective : l'isolement des provinces forme des petites patries, avec leurs vices et leurs égoîsmes.
Tel est l'état économique du Pérou. Une race Imaginative et idéaliste ne perd jamais, même dans le travail, ses qualités particulières. On ne trouvera pas chez nous, dans un climat énenanl, cette force de labeur qui fait de l'homme une machine â haulc pression. On n'aura jamais
(1) et. Lei LoU de l'Imitation,
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à nous prêcher, comme Spencer à la démocratie américaine, l'Evangile du repos. On peut dire que l'éducation pour Faction et pour l'effort est encore nécessaire, et que nous n'avons pas cette volonté ûpre et forte grâce à laquelle l'homme travaille pour travailler, comme la volonté saxonne qui a en elle-même son principal but. Le tropique est le père de Yotium ancien. Le rêve, l'imagination nous ont laissé de fortes empreintes. Nous devons encore conquérir la vie intense, the strenous li{e.
La psychologie du Péruvien est simpliste, sans arrière-fonds de complexité intérieure. Il a la vision intellectuelle prompte, facile, primesautière; il arrive à des synthèses prématurées. La généralisation rapide et fausse est le mal de cet esprit léger et vivant. Elle s'est traduite dans les lois, dans le formalisme politique, dans l'oubli des divers aspects ethniques de la nation. Entre la sensation et l'action il n'y a pas de délai : le curriculum psychologique est très vite parcouru. Ainsi la volonté est légère, inconstante, capable d'élans discontinus et faibles. C'est une race impressionnable, imaginative, ardente. Son imagination est plastique et nette, mais elle est parfois éprise de rêveries et d'utopies. Le rire est très généralisé chez nous; sans arriver à Yhumour germanique, la moquerie est générale et puissante. M. Bergson a montré (1) comment le rire généralise et cherche des types, comment il traduit une certaine insociabilité. Une pensée émue par les accidents de la vie et très solidaire des malheurs d'autrui ne cherche pas le comique. Au Pérou, le rire a été le grand mérite de la littérature contemporaine. Nous n'arrivons pas à l'essence des choses. On peut nous appliquer le mot profond de Guyau, dans l'Irréligion de l'Avenir : « nous aussi, nous feuilletons la vie ».
Ainsi la lilléralure péruvienne, très pauvre dans le roman, dans le drame et dans l'épopée, a triomphé dans deux genres, la satire politique avec Felipe Pardo, Manuel
(1} Sstai sur le l{ir$ et la Signification du Comique (passim).
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Atanasio Fuentes et Juan de Arona, et la tradieion. La iradicioTiy due à un grand maître, créateur du genre, le Péruvien Ricardo Palma, est la narration vivante et colorée des temps passés, de Tépoque coloniale avec son faste, sa religiosité mystique et inquisitoriale, son sens ardent de la beauté et de l'amour, sa causerie ailée et facile, digne du xviii* siècle français, M. Palma est un profond ironiste : ses traditions font rire, par le comique franc et généreux, par un certain voltairianisme, comme elles plaisent par la langue classique et souple, par la reconstitua tion des mœurs abolies et des époques mortes.
L'influence française a toujours été souveraine au Pérou, aux temps du romantisme, par le lyrisme sentimental de Cisneros, d'Allhaus et de Salaverry; aux époques modernes, par le naturalisme et plus encore par toutes les formes du modernisme qu'a flétries Max Nordau. Chez nous, comme dans toute l'Amérique méridionale, cette imitation crée une superfétation littéraire : fleurs de vieillesse et de décadence sur un tronc jeune et vert. 11 y a, certes, entre le génie français et l'esprit péruvien des analogies frappantes. Ce sont l'esprit lucide, la généralisation, une certaine gaieté de coeur et quelquefois le lucidus ordo cartésien. Mais l'imitation, pour être féconde, doit changer de caractère. M. José de la Riva-Agiiero vient de démox>trer, dans une thèse (i) remarquable, que cette imitation doit porter sur les grands penseurs, les Renan, les Taine, les Guyau, qu'elle doit ôtre plutôt idéologique que formelle.
L'influence française est unique dans toutes les formes de la pensée : dans le droit, par l'imitation du Code Napoléon, dans l'organisation universitaire, dans le caractère des étudesi dans les idées générales. Fouillée est chez nous l'émule de Spencer et on connaît mieux Le Bon que Huxley ou Weissmann. Il y a môme entre les deux esprits français et péruvien, une communauté plus forte, l'idéalisme politique et (1) la générosité internationale.
(i) Voir la deuxième partie da livre : Caracter de la Literatura tn il Perû independientet Lima, 1905.
Idéalisme épris de réformes totales, de transformation légale et extérieure, internationalisme généreux qui s*esi montré dans le penchant du Pérou vers Tarbitrage. Avec tous les pays voisins, il restait, dès l'aube républicaine, quelques affaires de limites territoriales. On avait établi comme règle générale, YutipossidetiSy de 1810, c'est-à-dire, l'état antérieur à l'indépendance. Et pour finir avec les conflits de fait et de droit, notre pays a recherché l'arbitrage dans ses grandes affaires internationales, avec l'Equateur, la Bolivie et le Brésil. La délimitation de frontières favorisera le libre épanouissement de la vie nationale.
Dans notre civilisation, la qualité domine la quantité : la . ^ \
culture est supérieure à la densité du territoire. Il faut l\ \ espérer que l'immigration permettra le mélange des races et que la densité de la population future favorisera la réalisation de l'idéal démocratique et social.
Dès aujourd'hui, on nourrit des idées égalitaires. Le ;' Pérou n'a jamais été une vraie oligarchie. C'est plutôt le.' règne des avocats, espèce de mandarinat social qui prépare l'avènement démocratique des meilleurs, et la forma** tion d'une vraie aristocratie sélective.
Le catholicisme espagnol est la religion des Républiques sud-américaines; il a conquis l'Indien et a encore certains caractères de domination et d'ambition politiques. Il oublie parfois la cité divine pour la cité terrestre. Un grand écrivain argentin, Alberdi, affirmait jadis que le protestantisme était l'unique religion pourries Républiques, que le dogmatisme du Syllabus était l'ennemi de la liberté américaine. Mais cette opposition théorique n*C3t pas si forte, dans la pratique, dans la vie. Au Pérou, la religion tombe dans l'indifférentisnie : elle devient le dccorum, l'extériorité cultuelle sans grand élan intérieur. Elle perd par son formalisme, sa vertu intime, que la science cherche à transmettre aux âmes nouvelles.
L'avenir pour le Pérou n'est pas sombre aujourd'hui comme en 1883. Il possède l'assise économique de sa graiv
deur future; il devient de plus en plus une puissance sudaméricaine. Certes, il y a encore beaucoup à faire; des péi'ils connrnuns à loute démocratie, û prévoir et à éviter. Le conflit des races est un grand mal. Les Indiens forment la grande majorité nationale et, comme ici l'indigène n*est pas le Peau-Rouge, on peut espérer que par la liberté politique, par la protection économique, par la défense de cette race contre la tyrannie du curé et du cacique^ elle sera un facteur de relèvement national.
La côte est sèche et pauvre, avec des plaines sans irrigation. Voici le grand problème de l'avenir : irriguer les terres de la côte qui, par la proximité de la mer, sont dans des conditions spéciales à Tégard de Tcxportation. Le Far- We.si des Etats-Unis a été conquis de la sorte. L'étendue des irrigations, dit M. Pierre Leroy-Beaulieu, dans l'ouvrage déjà cité, est peut-être le fait le plus remarquable du développement de rOuest (1), et les récoltes des terres irriguées sont supérieures à celles des terres non irriguées. Encore c'est rirrigation privée, individuelle qui triomphe dans ce pays des grands trusts, sur les œuvres associatives des capitaux. Après l'irrigation, l'immigration est le problème ethnique et politique pour le Pérou. Avec le canal de Panama et le chemin de fer pan-américain, deux réalités encore lointaines, un grand courant d'hommes envahira l'Amérique du Sud. Et au Pérou, il ira, d'étape en étape, de la côte déjà irriguée, à la sierra, et de là à la montagne, difficile, touffue, orageuse. Malgré la gravité de ces problèmes non résolus, on a beaucoup acquis pour l'avenir. Le Pérou a subi une transformation rapide ^t éclatante. C'est une république qui s'affirme dans la paix, c'est un Etat qui s'enrichit et grandit, c'est un pays qui renaît (2).
(8) J'ai voulu esquisser, dans ce premier chapitre, le tableau de la situation actuelle. Les chapitres suivants développent ce cadre et cherchent k en trouver les origines et les conséquences pour Tavenir,