‹ Le Perou contemporain: etude socialeChapitre 7 sur 14 · DANS LE PÉROU RÉPUBLICAIN · texte numérisé non relu

DANS LE PÉROU RÉPUBLICAIN

Après la spontanéité cl Tindividualismc de la conquête, quand toutes les rebellions indigènes furent apaisées, une nouvelle société se forma; et chez elle on ne trouva plus la puissante originalité et Télan épique de la guerre des races. On voulait Tunification! dans les idées et dans les sentiments, l'assujettissement personnel et direct des hommes à la monarchie espagnole. Il fallait étouffer le pur individualisme de la race. Dans ce choc avec la nature et IfS hommes, l'Espagnol retrouvait ses vieilles inclinations de liberté, d'orgueil et d'audace personnelle. Et il y avait là un danger pour l'avenir. L'Amérique devait imiter la métropole, où dominait l'absolutisme politique et religieux.

Nous avons noté le caractère statique de l'époque coloniale. Le système d'idées était simple et fort. La religion, comme d;jiis la Cité antique (1), devint le pivot de la vie, de la pensée, de la politique, de la législation, des mœurs. On vivait sub specie œlernilaiis. Certes, la vie était loin de l'idée ascétique; les moeurs, par l'amour chevaleresque, l'éducation des salons, la conversation éprise des concetli, par la volupté du climat, annonçaient la fin de notre moyenûge et la joyeuse apparition d'une Renaissance. Mais, dans toutes les âmes, la foi étant l'unique assise pour la pensée, dictait la solution de tous ks problèmes de la destinée et de la mort. La politique s'appliqua à affermir le pouvoir religieux, c'était Vancilla iheologiœ. Avec l'Inquisition, le moule pour les idées fut encore plus étroit. La puissance

(1) « La religion f dit Fuslel de CouUnges, était un lien matériel, une cbaine qui tenait Thorome esclave... La doctrine était peu de chose ; c^élaient les pratiques qui étaient Timportant. » (La Cité Antique, p. 195.)

civile enserrait Thomme tout entier, son esprit, son action et sa vie. Le dogme fut la première loi de la cité.

A ce caractère théocratique, où la foi et le droit se trouvent mêlés, on reconnaît Fesprit de la monarchie espagnole de Charles V. Ce génie mystique et autoritaire, fut l'homme représentatif de la tradition espagnole. Il imposa l'unité au corps social; mais cette unification sous la monarchie n'était que l'expression politique des instincts nationaux. La féodalité ne fut jamais un besoin de race en Espagne : l'individualisme national (!) et l'esprit démocratique créèrent une unité sociale qui s'appela ayunlamienio, ou fut la bchetria, et qui signifia toujours une force autonome, inassimilable, soutien d'égalité et de démocratie sociales. La formule unitaire ne pouvait être là-bas ni la hiérarchie féodale ni la division des castes : l'esprit ibérique cherchait un système qui respecterait à la fois l'hérédité égalilaire et l'individualisme national. Ce fut ainsi que naquit ce qu'un grand historien portugais a nommé le césarisme démocratique (2), c'est-à-dire la monarchie au dessus d'une grande égalité collective. La race espagnole ne voulait pas du germanisme de l'époque gothique : elle acceptait le roi de droit divin et de droit souverain, sacré par l'Eglise et unificateur de la loi. Ce devait être un pouvoir central qui ne tolérerait pas le morcellement de la nouvelle féodalité. Le milieu ethnique créait ainsi une forme nouvelle de monarchie, centralisée et forte, sans aristocratie féodale et sans hiérarchie des classes.

Le gouvernement du Pérou était le reflet de cette orga-

(1) Cet individualisme est la grande force espagnole. Martin Hume le considère comme un trait d'hérédité sémite et africaine en Espagne. Il y avait là aussi un élément germain par Tibère. LMllustre hispaniste écrit : « The feeling of individualily, upon whlch the sentiment was based, lay deep down in the root of the race, but cunning politicians deliberately turned it lo the advanlage of their ambitions... Ail that Spaniardi hâve done in the world, their transient impérial greatness and their per manent lenacily is owing to this qualily in ils varions manifestations... each indlvidual was set aparl under the divine inspection and was himself distinguished by the Lord. » {The Spanish Peopie, London, 1901, p. X et XII.)

(S) Oliveira Martins : Hisioria da Civilisaçao Iberica, Liilioa, 1901, p. 189 et suiv.

l'évolution des idées et DBS FAITS 40

rasation métropolitaine. Dans un milieu diiïérent la machine politique devait bientôt changer. Il y avait de nouveaux rouages qui en compliquaient le mécanisme. L'individualisme était faible et l'égalité difficile. L'harmonie des pouvoirs et des personnes fut toujours un desideratum contraire à l'esprit anarchique de la race. L'Espagnol acceptait la loi, et y trouvait quelque chose de divin, selon le mot des (ueros. L'individualisme était, chez cette belle race, le culte de la volonté fière, la force de la croyance morale, l'énergie rigide, sans les souplesses de l'analyse. Au Pérou, le climat et l'hérédité avec le métissage, affai- l ^ blissent la volonté. Dans le système psychologique, l'énergie laisse la place à la mobilité imaginative et à la disso- '' ciation sentimentale. Si la conquête fut le règne de l'eiïort, l'époque coloniale est une longue période d'épuisement moral. On abandonna aux Indiens et aux nègres les seules ressources d'énergie, le travail du sol et le labeur des mines, et à l'Etat la puissance sociale, la législation, les directions économiques, la surveillance du culte. A l'affaiblissement individuel succédait ainsi, par une naturelle réaction, l'autorité exclusive de l'Etat. L'équilibre espagnol était détruit : on oubliait les droits, mais on réservait les devoirs.

Le mysticisme devint la forme aiguë de l'individualité espagnole. Il fut l'originalité religieuse d'une nation éprise de toutes les autonomies. Ce mysticisme ne prêchait pas la négation du moi, ne condamnait pas la liberté : il avait un puissant caractère moral. L'âme trouvait de nouvelles forces dans la visite divine : l'extase était une source d'énergie. L'annihilation de l'être, le panthéisme, la renonciation à l'individualité, toutes ces formes de mysticisme oriental s'opposaient à l'esprit national. Devant Dieu comme devant le Roi, l'Espagnol conservait sa liberté : les deux puissances de la terre et du ciel restaient les assises de l'individualité de la race; elles se plaisaient même à l'originalité et à la liberté des âmes. A l'époque coloniale, le mysticisme péruvien ne fut qu'un effort imaginatif, une forme de sensualité

OU de crédulité enfantine. La vision était intellectuelle, sans originalité et sans éclat. Le climat, par Férotisme, avait troublé la source divine. C'est ainsi que l'individualité s'affaiblissait même dans sa grande expression religieuse, le mysticisme. Une grande sainte, comme Rosa de Lima, si belle dans la charité et dans les larmes, est bien loin d'avoir la forte personnalité et l'énergie créatrice de Sainte Thérèse, la grande Espagnole.

L'Etat continuait son action dépressive : il devançait, il entourait, il déplaçait l'action individuelle. La race arriva à une grande homogénéité morale. L'Indien, comme tous les peuples primitifs, est, selon l'observation de l'anthropologiste Waitz, peu différencié. Son type de race est partout le même. Le fils des Espagnols, jeté dans le moule collectif, perdait les derniers ressorts de l'individualité native. Et cependant, une humeur batailleuse, une certaine anarchie sommeillante, un amour maladif pour toutes les luttes, de l'Etal et de l'Eglise, de l'Espagnol et du créole, favorisait l'épanouissement de quelques individualités supérieures. Le caractère collectif avait changé et à la place de l'individualisme, on ne trouvait qu'un mauvais ferment de dissolution et d'anarchie.

Toutes les institutions empêchaient l'essor personnel : l'Inquisition par son fanatisme (2), la famille par la tutelle

(I) Tocqueville a étudié dans l'ancien régime celle homogénéité des hommes, malgré la division des classes. « C'esl le gouvernement d'un seul, écrit-il, qui, a la longue, a toujours pour effet inévitable de rendre les hommes semblables entre eux et muluellemenl indifTérents à leur sort... Non seulement les provinces se ressemblent de plus en plus, mais dans chaque province les hommes des difTérenlcs classes, du moins tous ceux qui sont placés en dehors du peuple, deviennent de plus en plus semblables, en dépil des parlicularilés de la condition. » (U Ancien Régime et H Réoolution, Paris, s. d , p. 116.)

(2} M. Desdévises du Dézert a montré, contre les savantes opinions de Menendez Pelayo, que l'action de l'inquisition fui funeste, même au dix-huitième siècle, sous la nouvelle dynastie politique. 11 cite, parmi les ouvrages défendus. VEs/.rit drs Lois, des Traites d'Analomie et de Géographie, le livre de Gibbon sur VEmpire Romain et autres. « On arrive, écrit-il, à admirer l'héroïsme de ceux qui s'aventurent à écrire dans un pays où la vue d'un livre nouveau semblait mettre en fureur prêtres et magistrats. Il fallait être réellement fou ou possédé de la passion du vrai pour courir de gaieté de cœur au-devant de pareils dangers. » [UEs/^figrte de VAficien Régime, 1904, p. 225.)

l'évolution des idées et des faits 51

prolongée, par Tautorité despotique du paier(amilias. L*Eiat nuisait au libre jeu des farces économiques : il canalisait les richesses, il favorisait ou entravait les productions, on eût dit qu'il voulait régir jusqu'à la nature. Les caractéristiques de cette action étaient l'ignorance, l'inconstance, le tâtonnement. On faisait de grandes expériences et le sol fécond perdait ses richesses, tout en devenant un laboratoire d'inaptitude politique et de cupidité collective. Le monopole était le trait essentiel de la politique espagnole.

Toute la production américaine n'avait qu'im débouché, l'Espagne. L'isolement espagnol après la guerre des Maures, après les attaques du protestantisme, devenait plus grand, car l'expansion de la race s'arrêtait aux Pyrénées et s'étendait prodigieusement vers l'Amérique conquise. On voulut fonder un empire économique, une sorte de Zollverein. Mais celte union ne pouvait se fonder que sur un effort solidaire, sur un libre-échange entre la Métropole et les colonies. Et la solidarité n'était qu*un mot à l'époque coloniale. Le pouvoir espagnol favorisait les petites rivalités, les tracasseries dans ses domaines américains et il condamnait la liberté économique. On anéantissait le Chili pour relever le Pérou, on sapait l'industrie américaine pour assurer le succès de la production espagnole. La découverte de l'Amérique avait ébranlé l'unité espagnole : on traitait les membres épars du grand corps politique comme des ennemis. L'Etat favorisait l'émulation et prohibait la concurrence : c'était une politique contradictoire qui fécondait les terres pour décréter leur épuisement.

La crise était inévitable, car l'individualité affaiblie ne pouvait pas favoriser l'union nationale, ni s'opposer à l'omnipotence de l'Etat. Et il n'y avait plus d'éléments de solidarité. Il faut chez un peuple une réserve d'activité individuelle pour que l'association soit un produit naturel, dans toute sa spontanéité et sa force. La charité, cette forme de solidarité instinctive, ne faisait pas disparaître

52 LE PÉROU COiNTEMPORAIlf

les différences sociales : tout effort vers la coordination des énergies restait inconnu.

En résumé, la politique espagnole, inorganique et hâtive, avait changé d'idéal. Elle ne cherchait plus Tégalité sous un roi absolu. Dans un autre milieu, la détermination de ce but n'aurait été qu'une imitation difficile ou une adaptation impossible. La diversité des races s'opposait à l'égalité. L'unité politique était affaiblie par les luttes des deux pouvoirs, religieux et civil. Le régime tributaire, par l'inégalité des contributions, accentuait la séparation des classes. Le milieu ajoutait à la tradition des tendances dissociatives; Tindividualisme péruvien était infécond, obscur, négatif. Le criollo, fils d'Espagnol, se trouvait écarté des charges publiques : par droit de naissance il restait inactif au milieu de la mollesse du climat et de la frivolité de la vie. L'Espagnol jouissait des égards politiques; son fils, par le seul fait qu'il était né au Pérou, était condamné à végéter et à obéir. La classe supérieure souffrait de ces chutes continuelles : c'était une démocratie à rebours. L'aristocratie politique ne se recrutait qu'en Espagne. Et la démocratie se formait par l'union des criollos déchus et des métis habiles et ambitieux, contre l'autorité oppressive, au-dessus de l'Indien soumis et du nègre esclave. En môme temps, les forces économiques ne pouvaient pas apporter Tégalité. M. Loria a très bien démontré comment « Tinoccupation de la terre totale, dans des condi^ tions d'universelle liberté juridique, produit une forme économique égalitaire » (1). Le manque de cette liberté devait créer une inégalité générale avec toutes les formes du monopole économique et industriel. La politique royale voulait la répartition du territoire et préparait l'égalité des conditions; mais les richesses du clergé et le droit d'aînesse diminuaient le total divisible et séparaient, par des vinculations, des fîefs héréditaires. Dans chaque famille, le majorât divisait les fils et perpétuait le privi*

(i) Le Basi economiche de la Constituxione sociale (Torino),1902, p. 3.

l'évolution DBS IDÉES ET DES FAirS 53

lège. Une sorte de féodalité, contraire à Tinstinct national, s*étendait sur le territoire.

Cette pression sociale développait des germes de libéralisme, des désirs de démocratie, d'égalité et de liberté qui restaient inassouvis. Le clergé, les criollos, les métis, les Indiens, après la Révolution de Tupac-Amaru, en 1788, toutes les forces éparscs, mais puissantes, séparées du gouvernement, corrompues par tous les monopoles, alliées pair un pacte tacite, composaient une démocratie pleine d'aspirations libératrices. Le vice-roi n'était pas, comme h roi en Espagne, le symbole d'une nation égalitaire, mais le suzerain féodal et le chef d'une petite oligarchie riche et puissante, qui pesait d'un poids séculaire sur les énergies nationales. Le droit d'aînesse devait favoriser Tindividualisme, mais il donnait souvent tous les avantages de la richesse et de la vie facile à des élus du hasard. Ce majorât destiné à affermir les traditions de famille, l'éclat du foyer, le pouvoir romain et catholique du père, n'était qu'une école de gaspillage* Les superstitions énervaient l'esprit chrétien. Par une fatalité naturelle, de la terre méconnue et changeante surgissaient les mythes et l'imagination populaire se repaissait de toutes les créations d'une religiosité timide, extérieure et imaginative.

Ces caractères étaient universels. Le pouvoir civil avait perdu la direction unificatrice de la foi, la démocratie se constituait grâce à l'ambition des nouvelles générations; la révolte contre l'intolérance civile et religieuse, contre l'uniformité de la vie, fortifiait l'esprit batailleur; le climat favorisait la précocité intellectuelle. El la curiosité d'un esprit prompt, facile, ouvert à toutes les formes nouvelles, préparait le succès des idées d'indépendance collectives. Le mouvement fut unanime, épique, de 1808 à 1810, dans TAmérique espagnole. Une poussée soudaine féconda le sol monotone et sec : le sang espagnol, généreux et fort, réclamait ses droits héréditaires. On voulait la commune autonome, la démocratie sous l'autorité sacrée, l'égalité fondée sur Tindividualité. Il y avait déjà

une Révolution inavouée, immanente, générale : rimitation donnerait ragonccment des principes. La réalité préparait ridéal, par un double mouvement, de critique spontanée des traditions, et de recul vers les iomles perdues de l'égalité, de Tunité et de l'individualisme.

De petites unités, les cabildos^ luttaient pour la vie ; cherchant sans cesse à empiéter sur la forte unité directrice. C'étaient des collectivités, où les criollos s'exerçaient à l'autonomie et à la liberté. Ces communes rappellent les corps spontanés d'avant la Révolution Française, que Taine a étudiés dans son grand ouvrage sur le Régime Moderne (1). On ne s'en défiait pas; on oubliait, faute de psychologie politique, leurs assises naturelles, leur croissance, leur rôle futur (2). Aussi, l'état d'esprit de l'époque coloniale était la subconscicnce. L'instruction scolastique avait tous les caractères d'une science ergoteuse : les discussions de la chaire étaient dignes de provoquer le rire épique de Rabelais^ ou l'ironie de Voltaire. On commentait Duns Scot encore plus que St-Thomas d'Aquin et la science livresque n'était qu'un puissant effort de mnémotechnie (3). Même les grands écrivains, un Solorzano Pereira, un Léon Pinelo, un Baquijano faisaient étalage d'érudition archaïque et bizarre : dans leurs livres Stace coudoyait le docteur Subtil et on citait Ovide après les Consolations de Boëce.

(•) Cf. Lfs Orifjines de la France contemporaine ^ p. 191 elsuiv., t. IX.

(2) On sait qu'aux Etats-Unis la Commune fut aussi un dei facteurs de la Révolution. John Adams écrivait à Mably, en 1752, que la Commune, comme institution autonome de la Nouvelle-Angleterre, préparait, par rbabitude des affaires publiques, par la réflexion cl le jugement, le mouvement de libération collective. Une constitution locale préparait une Constitution de l'Etat.

(3) Le livre de Reynier sur la Vie univ^r^ilaire 'tans V Ancienne Espigne étudie de près la décadence de Salamanca, modèle des universités américaines. En voici auelques observations : « Les deux forces qui avaient le

filus contribué à donner une si forte impulsion aux esprito, fa royauté et 'Eglise, commencent, des qu'éclate la Réforme, à s'inquiéter des progrès de leur œuvre... Le suprême conseil de l'inquisition étend sur l'enseignegnement un contrôle qui le paralyse... Une inquiétude universelle pèse sur la pensée... En 1568, on s'était avisé d'ouvrir pour la première fois, à Salamanque, une salle de dissection ; on la ferme prudemment huit ans après et Von supprime du même coup l'enseignement de Tanatomie. » [P. 163 et suiv.)

l'évolution des IDÉblS ET DES FAITS 55

C'était un pêle-mêle d'idées vraies et de réminiscences pédantesques, un perpétuel empiétement de la mémoire sur l'intelligence. La vie changeait et imposait de nouveaux moules, mais la science oubliait pour l'ivresse de la quiddiias, les nécessités de la rénovation libertaire. On pourrait appeler notre Révolution le a miracle américain » par la coordination des efforts jusqu'alors séparés, par l'acceptation générale d'un idéal obscur, difficile et lointain, par l'union du dévouement et de l'héroïsme.

A ce moment de l'histoire, le mouvement des idées féconda la semence nationale. L'imitation s'effectua de haut en bas, par les dehors, les soulèvements militaires, les négations, pour aboutir bientôt aux idées de la grande Révolution. Il y avait une imion souterraine des francs-maçons, qui allait d'Europe aux deux Amériques; en outre, trois révolutions devançaient le mouvement de notre continent : au Nord, la déclaration des Droits de 1776; en France, les luttes du Jacobinisme et même l'essor républicain sous le Consulat; en Espagne, le mouvement fécond de 1812, dans les Certes de Cadix, où les députés de l'Amérique unirent leur action à celle des représentants de l'Espagne pour imposer une Constitution libérale. De tous côtés, l'absolutisme faisait faillite, et encore plus les habitudes politiques de la théocratie. Les « Cahiers » de 1789 n'étaient pas très différents des plaidoyers pour l'autonomie américaine.

De ces trois antécédents, l'exemple français fut le plus frappant. Au Pérou, l'effort constitutionnel de 1812, au milieu de l'agitation révolutionnaire, apporta une trêve aux désirs d'indépendance, et son échec affermit l'inclination révolutionnaire. La révolution des Etals-Unis provoquée par une lutte économique, était en réalité un éveil de l'individualisme religieux, une excitation de puritanisme : l'action y était pénétrée du souffle religieux des « pilgrim fathers ». La Révolution française (1) était civique

(1) « Le devoir pria pour r^gle de la polilique; la iiislice inlervenant dlOB le gouvernement d^s affaires bumainea ; l^ iiberti conçue non plu|

et humanitaire; elle luttait aussi contre l'absolutisme, détruisait les privilèges au nom de Tégalité civile; ce fut une expérience de liberté pour les peuples américains. Les Coriès de Cadix, comme les Etats Généraux de France créèrent la conscience politique : c'était a l'âge de la discussion » après le règne des disciplines autoritaires et inquisitoriales

L'ancien régime français comme l'époque coloniale, avait une politique d'Etat. L'idée de raison publique primait tous les droits individuels. C'est là le type classique qui généralise, qui procède par moyens termes, qui ignore l'apport de l'originalité individuelle. L'Etat était une /în en soi, comme dit Kant, de la dignité humaine. Dans cette organisation simpliste, logique et unitaire, on ne comprenait pas des conflits de droit ou des respects pour la molécule humaine. La Révolution marqua un revirement. La raison individuelle devenait ou voulait être la mesure des choses, comme dans le criticisme allemand : l'objectivité, dans l'intelligence et dans la vie, était un principe d'erreur. La Révolution trouva les catégories de ce criticisme politique : elle fut une critique de la raison d'Etat.

L'individualisme fut son centre et son but. La raison d'Etat, dit Michel, avait séparé, dans certains pays, jusqu'à la Réforme, dans d'autres, jusqu'à la Révolution, la morale de la politique. Ce n'était pas une politique immorale, mais une politique amorale (1). Dans la politique de Bossuet, le droit du prince est le droit de Dieu. La morale est une science de fîns et on croyait que l'Etat était une {in en soi, que la raison d'Etat était la vraie éthique collective. On appliquait la statistique à la morale : l'individu ne comptait pas dans le calcul des grands nombres. La Révolution changea les termes du problème politique :

comme un privilège, mai» comme un attribut naturel de chacun des membres de la société : là est roriginalllé, la grandeur de la Révolution française. » (Edme Championf Esprit de la Révolution française^ Paris, 1887, p. 76.) (1) Ll'iée d'Êiit : Estai critique, Paris, 1896, p. 6.

elle donna à l'individu le rôle qu'on avait toujours réservé à l'Etat.

L'essence de l'individualisme esl la liberté. La Révolution reprenait la tradition cartésienne, si propre à l'esprit ^ français. (1). L'ancien régime était le règne du mécanisme, de la diversité incohérente, de l'inconscience: on éduquait l'automate de Descartes. La Révolution reconnut la dignité c de la pensée. Elle voulait l'ordre, la clarté, l'unification, la conscience dans la pensée et dans la vie. L'existence collective dépendait du cogiio de tous les esprits. Il y a une analogie frappante entre les deux mouvements de la France et de l'Amérique Espagnole. Ce n'était pas un principe politique, mais plutôt une tradition qu'on voulait adapter aux nouveaux temps. La république n'était pas une nécessité nationale. M. Aulard a analysé la psychologie des Etats-Généraux et la pensée des précurseurs, un Mably, un Voltaire, un Rousseau, un Condorcet et il n'y trouve pas d'inclinations républicaines. On veut plutôt une organisation de la monarchie. Le but nouveau est la fin de la féodalité, par la domination bourgeoise des Etats-Généraux. Le roi doit être fort par le peuple contre les privi- «^ lèges héréditaires. L'esprit classique fuit les différences et les inégalités : il cherche le lucidus ordo politique. De même, à l'époque coloniale, on veut détruire les privilèges et renouveler la grande tradition monarchique, l'égalité sous Yimperium romain et catholique. C'est partout l'échec du morcellement féodal et la crise de la discontinuité politique. Mais, l'individualisme changeait d'esprit selon le milieu et la race : au Pérou, et dans plusieurs autres pays d'Amérique, la volonté faible et l'intelligence variable et souple évitaient la discipline et la loi. On cherchait la libération et on tombait dans l'anarchie. L'individualité n'était pas assez riche pour créer son propre idéal, l'intelligence condamnait la loi extérieure et inflexible.

(1) Histoire poiitUfue de la Révolution firançaite. Paria, 1906, p. 24 et auiv. •— La Révolution reconnut dans la Convention, avec Chéoier, le le^ cartésien.

58 LE l'ÉROU COiNTEUPORAlN

mais la volonté était incapable d'une discipline de l'action. L'individu tomba dans l'égotisme. L'idéal français, paradoxal en apparence, la a république monarchique », cherchait la liberté plus que l'égalité: la bourgeoisie remplaçait un peu la féodalité. L'idéal espagnol, le « césarisme démocratique)», impliquait l'égalité plus que la liberté. La France supporta tous les chefs, tous les jacobinismes au nom de la liberté; l'Amérique subit toutes les anarchies au nom de l'égalité. La réalité se passe toujours des formules et des idéalismes: elle lutte entre la stabilité et l'illogisme. Le cartésianisme ajoutait à son intellectualisme, à la res cogilans, le primat de la volonté. M. Fouillée a voulu y trouver des relations entre Descartes et Schopenhauer (1). On sait que pour la philosophe des Méditaiions, la volonté libre fonde le jugement, l'évidence est un produit de l'activité volontaire et que, si la passion est, selon sa définition un « précipitât d'idées », l'idée môme, la synthèse d'un jugement, est, pourrait-on dire, un « précipitât » de volonté. Les grands principes révolutionnaires s'expliquent par cette dépendance de la pensée envers la volonté : il faut toutes les libertés!, liberté politique et religieuse, pour que l'évidence se produise, pour que la vérité jaillisse de cette libre concurrence des directions volontaires. Egalité fondée sur l'instrument commun, la pensée; liberté dérivée de l'énergie autonome, la volonté; voilà les grandes lignes de l'œuvre révolutionnaire. La loi n'était que l'expression de la volonté générale. La raison d'Etat devenait raison commune. On ne peut pas dire que la Révolution ne fit que détruire : elle créa un nouveau régime, après l'ébranlement des traditions, comme la philosophie cherchait des affirmations conslructives après le doute méthodique. Môme dans l'ordre religieux, la Révolution incline vers le christianisme, vers une affirmation déiste et tolérante, contraire aux partialités des Eglises (2). On voulut concilier la tra-

(1^ Hescarfes, dans la collection des Grarifit Ecrivains chez Ilachelle. (2^ On peut môme dire que la Heligiona été un dei grands mouvements )*elifpleu;( de rHumanlté. Par le pencbant démocrAtique et locial, par U

l'évolution des idées et des faits 59

dition classique avec la négation révolutionnaire : la volonté souveraine, fondée sur Tégalité collective, créait des lois générales, logiques, nouvelle raison d*Etat simple, universelle, rationnelle.

L'esprit du xvii* siècle restait puissant. On fit table rase de tout ce que les anciens avaient établi dans le domaine des formes sociales et politiques; et ensuite, sur cet anéantissement théorique, on fonda, par un assemblage plus ou moins cohérent avec des principes divers, le droit naturel, la thèse des trois pouvoirs, Tautonomie de la volonté et de la raison : un nouveau régime, traditionnel par l'esprit classique et libéral, par l'individualisme. On revint à la nature, à la liberté; on voulut séparer la pensée des attaches traditionnelles, la vie des empreintes légales, des corvées historiques; on opposa l'histoire à la nature, on ^tab-lit la liberté des cultes, la libéFié politique et la liberté économique après la faillite des physiocrates et le succès d'Adam Smith. L'axe politique, le but humain a changé. On nie les droits de l'Etat et on établit les droits de l'individu. La synthèse s'opère et réussit. Voilà l'homme doué par la nature, de la vie, de la volonté et de la pensée : il crée l'Etat par un acte de volonté, par un contrat collectif : il travaille, il pense, il jouit de ses biens et il n'est pas entravé dans l'usage de ces droits naturels : il fonde la loi par sa volonté, il lui obéit par sa raison; il est le même, sans égards aux climats et aux milieux, doué d'un droit naturel et a-priori, universel et rationnel; il veut l'ordre, la liberté appuyée sur la différenciation et l'harmonie des pouvoirs; le pouvoir législatif, qui fait la loi, l'exécutif, qui lui donne une efficacité pratique, une

foi opUmUle dans un royaume k venir, pareil au messianisme, par le prosélytisme effréné, elle rappelle le christianisme, et même donne aux principes primitifs devenus étroits leur sens pur et ancien, la liberté, pour la vérité par la liberté des consciences, la fraternité des étus par la solidarité humaine, l'égalité sous le dogme autoritaire par l'égalité tout la loi et la raison. M. Aulard a démontré que la catholicisme fat très respecté peadtat la Convention et l'athéUme flétri. (Cf. Li Gulti tff la Haiion it le CuUi di l'RiH tupié/nef uqi, p, le.)

réalité; le pouvoir du juge qui dépend de la loi donnée (1).

Il est aisé de comprendre la suggestion de celte logique révolutionnaire sur TAmérique éprise des théories du droit divin. Le rayonnement imitatif fut si fort que la comparaison des constitutions de France et d'Amérique montre parfois de simples plagiats. L'esprit social était dominé par les mêmes besoins : la griffe autoritaire menaçait de mort les organismes affaiblis. Il fallait un programme, une organisation claire pour cette poussée inconsciente des instincts libéraux. On les trouva, non pas seulement par la direction idéologique et froide, mais par le contact des hommes de l'indépendance américaine avec le grand milieu révolutionnaire, la France. Miranda, du Venezuela, un des pionniers de la liberté, étudia en France et fut des Girondins : Bolivar, le grand chef, directeur du mouvement collectif, était en France pendant la Révolution; La Mar lutta pour l'indépendance de l'Espagne contre Napoléon. Uni môme souffle libéral, une imitation proche et puissante, menait leurs pas vers l'épopée libératrice. L'Idée arrivait ainsi dans les livres et dans l'âme des hommes.

La Révolution n'était pas préparée par une Déclaration des droits, par une représentation du tiers-état : anonyme, intîonscienle, mais forte et grande, elle visait seulement à l'abolition de ce qu'on appelait, du Mexique à La Plata, la tyrannie gothique, le fanatisme, l'ignorance et Tabsolu tisme. Les deux grandes idées françaises gagnaient les esprits : la liberté politique, comme but immédiat : l'égalité, comme desideratum lointain et définitif. Ni la forme de gouvernement, ni le régime censitaire, ni le caractère universel ou restreint de la souveraineté n'étaient en discussion. Dans les programmes des révolutionnaires, la lutte avait un caractère plus élevé : c'était le choc des deux puissances primitives de l'Avesta, Ormuzd et Ahriman. Les caractères religieux et économiques restaient au deuxième

(1) On sait comment Montesquieu a démontré la nécessité de ces pouvoirs indépendants pour la vraie liberté. (Cf. MonUiquieu, par A. Sorel, Pans, 1897, p. tOî.)

l'évolution des idées et des faits 61

plan : la liberté politique était la grande aspiration américaine. Des deux chemins, l'évolution et la révolution, le premier fut fermé par l'échec des Cortès de Cadix; on ne trouvait ouvert que le second.

Et le mouvement, partiel et incohérent au début, eut bientôt les aspects d'un grand effort solidaire pour la liberté. La Révolution eut la force d'une idée simple, logique et très expansive. Les besoins différaient d'un milieu à l'autre, selon les climats, l'importance politique et l'esprit traditionnel : au Pérou, la monarchie avait plus de racines, le criollo formait le « tiers-état »; au Chili, il se trouvait déjà les germes d'une oligarchie, avec O'Higgins; à Buenos-Aires on haïssait le monopole économique; au Nord le tropique fortifiait les inclinations libertaires. Mais, au-dessus des partialités régionales et des besoins locaux, planait l'effort commun, suscité par les mêmes causes générales. La France des Cahiers et l'Amérique du XVIII* siècle attaquaient les mômes réalités : le manque d'une loi fixe et générale, les excès des privilèges, h faillite d'une administration vacillante et avilie.

Le césarisme crée toujours des habitudes mentales par sa suggestion et sa puissance : la crainte religieuse, le respect mystique, l'idée de stabilité politique et de continuité héréditaire. Il dirige tout, il prévoit tout, il achève tout, et affaiblit ainsi les forces originales de l'individualité. La vie devient une belle sinécure. Au Pérou, le viceroi a le titre, le prestige des rois espagnols; mais l'Eglise avec ses empiétements, ses luttes et ses influences dans un milieu religieux, le césarisme lointain changeant les autorités, créant une discontinuité de buts et d'efforts, détruisent le prestige classique de la tradition monarchique. Celle-ci change, elle souffre des heurts, elle devient tour à tour maîtresse et servante : ses grands caractères, l'unité, la stabilité, la logique intime et despotique, s'évanouissent. Un nouvel état d'esprit se forme et s'enrichit avec les dépouilles de la force autoritaire: il est mobile, anarchique, il méprise l'unité des traditions. Les deux forces humaines,

6â LE PÉROU CONTEMPORAIN

le besoin et la croyance, vont tout détruire par leur union. On sent partout l'agitation obscure d*un grand enfantement.

Et les meneurs se multiplient et collaborent à l'œuvre inconsciente des foules. La Révolution était, selon le mot sociologique, un échange d'autorités. Les chefs devenaient rois, autorités impérieuses et religieuses. Mais, leur domina'tion avait un autre but. Elle revenait à la formule ancienne, à l'idéal espagnol: le « césarisme démocratique » et l'égalité sous un chef. On fondait la liberté et on l'affaiblissait sous un despotisme réfléchi, égal et unique. La Révolution américaine était ainsi une réaction, un retour aux traditions dénaturées par la décadence de la monarchie. L'instinct endormi sous la servitude s'éveillait et devenait raison nationale. Le succès de la révolution n'était que la force d'un atavisme profond, affaibli, mais jamais éteint.

Deux grands noms concentrent ce mouvement américain : Bolivar et San Martin. Leur psychologie différente reflétait les deux tendances révolutionnaires. Rupture éclatante avec le passé, imitation de la révolution française, imitation de la confédération des Etats-Unis, égalité au détriment de la liberté, chez l'un; conservatisme dans la révolution, traditionnalisme mitigé, respect et élargissement de l'idéal monarchique, liberté au-dessus de l'égalité, chez l'autre. Ces deux forces, Bolivar, l'homme du Nord, et San Martin, l'homme du Sud, s'unissaient pour la négation du passé et se séparaient pour l'affirmation et la construction de l'avenir. Leur moule d'esprit était divers : Bolivar étant ambitieux, égoïste, tempérament despotique mais grand et visionnaire dans son égotsme; San Martin étant dévoué, sensé, timide, dominé par des traditions. Esprit génial, généralisateur, type psychologique du criollo, Bolivar devait arriver à l'égotisme : il voulait en utopiste tout organiser, tout gouverner, jeter les esprits dans un mfima

casier inflexible : il avait Tillogisme de tous les grands créateurs. San Martin, esprit monarchique, sans ambition et sans autoritarisme, se condamna, comme le politique grec, à Tostracisme; il revint avec sa fille, Antigone pieuse et Gdèle, au cœur des traditions monarchiques de la France.

Mais, dans leur heurt fatal, il y a plus que le choc des deux directions d'esprit; c'est le jeu des deux forces historiques, la mise en scène des deux méthodes de construction sociale. Bolivar imite Napoléon et San Martin rappelle Washington. Ils réalisent Tocuvre démocratique dans un esprit différent. Bolivar devait triompher par le génie, par la suggestion d'une ambition hautaine et croissante, par les excès même de son œuvre. Et avec lui, la centralisation administrative, l'instabilité politique, Tégalité outrancière, le déclassement social.

Bolivar était plus Américain que Napoléon Bonaparte n'était Français : il obéissait à l'hérédité de sa race, à la farce du milieu; il avait l'originalité du génie. Dans le milieu américain, les qualités maltresses de notre Bonaparte s'affaiblissent : la trempe unique, la primitivité robuste, l'énergie du condottiere ne sont pas les mômes. Napoléon est toujours le survivant d'une époque disparue; il a toute la spontanéité créatrice, toute la force germinative de la nature dans une civilisation artificielle et vieillie. Il est à la fois une force primitive et une énergie savante. Dans la botanique humaine, il veut être une plante unique qui plonge ses racines dans une terre cultivée avec tous les engrais humains. Bolivar est moins égoïste; il a l'élan généreux et dévoué de sa tradition et de sa race. Ces deux grands meneurs imposent leur volonté expansive, leur moi passionnel, intensif, nerveux, leur invention géniale des hommes et des moyens. Ils prononcent le {iat dans le chaos, ils renient Tidéologie et ils sont idéologues, par l'esprit symétrique, par le système, par une sorte de catholicisme politique. Ils ont la passion de l'unité, ils veulent la coordination de toute chose dans un plan unitaire. Napo-

léon, plus autorilaire, veut le triomphe de la Révolution sur l'Europe par Timposlure et le jacobinisme; Bolivar cherche la liberté en Amérique par la confédération, par ia solidarité politique do la race. Tous les deux fondent }a démocratie par les excès de leur pouvoir : ils sont Tautor-lé planant au-dessus du nivellement humain. Ils se ressemblent encore par la volonté, par la nervosité de leur action sociale. Le premier est un fauve solitaire, le grand spécimen humain, une trouvaille de la nature; le deuxième est son fils unique, la dernière épreuve de l'effort créateur. Taine (1) décrit à merveille l'intégrité de finstrument mental dans Napoléon, cette force qui trouve l'unité au milieu des choses hétéroclites et éparses, cette machine singulière qui travaille toujours sur des réalités, cette reconstruction organique de la vie dans l'esprit dominateur. Bolivar avait une intelligence plus analytique; dans l'élan unitaire, il simplifiait et malgré lui, agissait comme un idéologue; il avait l'esprit critique plutôt que créateur (2). Il donna le premier une direction à l'organisme révolutionnaire. Son pouvoir était absolu pour créer, pour essayer et pour détruire. îl gouverne les peuples, il distribue des provinces, il change des limites, il fonde la Colombie, il est le maître absolu du Pérou, il crée une République, la Bolivie, et lui lègue son nom; il songe à l'unité romaine, il veut être le César d'une superbe centralisation américaine. L'évolution du continent américain n'est que le reflet et la réalisation de sa pensée ; l'esprit militaire, le personnalisme, la création intégra b des codes et des constitutions, l'instabilité nerveuse dos mouvements collectifs en émanent.

San Martin est l'émule de Washington, et vise à l'objectivité politique, il sait se détacher de la fatalité des faits. Il donne son effort, sans imposer un moule. Il a la volonté tenace et forte, le sens des circonstances et de la marche

(1) Cf. Les Origines de la France contemporaine^ t. IX, p. 28 et auivantêB.

(2) n fil Tanalyse la plus subtile da poème d*OImedo sur la victoire de Junin ; on y trouve tous les principes de la mesure, de Tordre logique. Vide Touvrage sur Olmedo^ de M. v.-M. Rendon, Paris.

l'évolution des idées et des faits 65

des choses. On trouve chez lui l'esprit de modération, le respect do l'évolution lente des réalités. Monarchique et libéral, il veut interpréter dans un sens traditionnel le mouvement fatal de la Révolution. Comme Washington, il voit dans « le temps et l'habilude » les vraies forces de Torgani sation sociale; il a le culte religieux de la liberté, il a le môme civisme et la môme religiosité puritaine que lui. Les deux sont avant tout les héros de la paix. Dans une môme période de Thisloire, Bolivar et San Martin devaient 5'entrechoqucr et présenter l'opposition des deux politiques similaires, Vimperium latin et l'individualisme saxon. Leur heurt rappelle celui de Jefferson et d'Hamillon, et l'aube républicaine de l'Amérique du Nord, sous le gouvernement de Washington. Hamillon défend les traditions, accepte l'aristocratie et le fédéralisme et craint, comme San Martin, la poussée démocratique : il est le vaillant organisateur du « The Federalist ». Jefferson, plus libéral que Bolivar, hait comme lui les privilèges et veut, d'un souffle généreux, exaller toutes les autonomies. Washington ne croyait pas aux formules définitives : il cherchait la conciliation des deux politiques, il acceptait l'unité et l'autonomie fédérative. Son cadre est souple : la volonté individuelle y entre sans perdre sa spontanéité morale. Au contraire, l'Amérique méridionale se laisse imposer un modèle simple, uniforme et autoritaire, sans la complexité et la variété de la vie.

El d'abord une constitution, une lex legum, La Révolution veut un statut; elle a triomphé sur le nihilisme politique de l'Ancien Régime, elle a rejeté l'arbitraire, d'un grand élan vers l'unité dé l'Etat et la fixité de ses lois. L'influence française, par l'esprit logique, par la suggestion de l'égalité, par le rôle négatif est vivante dans tous les esprits. On va imiter, môme jusqu'au plagiat, l'acte constituant français. La direction était logique el féconde. Si une constitution devait être l'organisation politique du nouveau régime, l'ordre dans Tenchevôtrement des ruines, la conscience écrite de la nouvelle nationalité, il fallait

chercher, parmi les grandes directions constitutionnelles, un modèle souple pour les aspirations incohérentes, pour les espoirs inquiets. On pouvait l'acceplcr dans l'intégrité de ses dispositions, et greffer là-dessus la vie nationale ou adopter les grandes idées comme pour créer un produit d'assimilation et de triage.

Ce modèle devait être une constitution démocratique. La Révolution avait changé de fond en comble la hiérarchie sociale et aboli les privilèges. On pouvait encore accepter la monarchie et c'était l'esprit de San Martin qui voyait dans la Révolution, comme les membres des Etats>Généraux de 1789, une organisation de l'autorité monarchique, un renouvellement de la tradition (1). Mirabeau avait donné la formule de ce moyen terme entre la tradition autoritaire et la liberté révolutionnaire : il fallait, disaitil dans un discours, « sauver la soudaineté du passage ». et la monarchie constitutionnelle, force modérée et libérale, était le trait-d'union de ce moment de l'histoire (2). Siéyes avait distingué, dans un but analogue, les droits passifs et les droits actifs des citoyens : les premiers universels, les seconds partiels et restreints. Tous ont droit à être respectés dans leurs libertés premières : la société est un avantage commun. Mais, quand il s'agit de l'activité politique, de la collaboration organisatrice et directrice, il faut accepter des nuances, des infériorités fondées sur le sexe, les situations, les impôts, etc. Au fond, ici et là-bas, l'esprit révolutionnaire était la conquête de droits partiaux: en France, le triomphe du tiers-état, de la bourgeoisie puissante; en Amérique, la domination de l'élément national et la faillite des fiefs traditionnels.

Dans ce tâtonnement politique, dans celte incertitude

(I) Condorcet, un des précursrtirs de la Révoliilion, élait étrangement modéré dans ses propos ; il disait que «> lorsqu'on chanf^e 1rs lois, il faut éviter : : l» tout ce qui peut troubler la tranquillité publique ; $• tout ce qni produirait des secousses trop vives dans 1 élat d'un grand nombre de citoyens ; 3* tout ce qui heurterait de front des préjugés ou des usages généralement reçus. » (É. Champion : La France irap^ès les Cahiers de 17S9, Paris. 190$, p. 226.) (2) Cité par Aulard, ouv. cit , p. 59.

l'évolution des idées et des faits 67

sur la formule fondamentale, il fallait choisir. Il y avait trois déclarations constitutionnelles, en Angleterre, en France, aux Etats-Unis d'Amérique. La première était aristocratique, nationale ou même ethnique Cl) : elle avait des assises historiques, originales et solidaires. Elle était loin de l'esprit américain, par son principe intérieur et par son fort nationalisme.

La constitution anglaise a un grand élément traditionnel, coulumier, non écrit. Elle n'est pas, dans toutes ses parties, le texte écrit, bref, lapidaire, mais l'esprit des traditions nationales, la îex insila. Elle n'est pas un pacte unique jt intégral, dérivé de la souveraineté collective, mais une transac.tion, une délimitation entre des enlités anciennes et autonomes. Elle est une agrégation, un équilibre et non une création. Des actes d'union avec l'Ecosse et l'Irlande, des déclarations statutaires de liberté, la « common law », un amas hétérogène de coutumes, d'opinions, de traditions acceptées, forment un tout fluide et cohérent, plus enclin à la stabilité qu'à la logique. On procède par superposition : en 1215, la grande Chairte du roi Jean, en 1688, le Bill de? droits, en 1701, l'Acte d'union nationale. La vie cherche sa forme par la spontanéité de ses mouvements historiques. Ces traits l'éloignaient forcément de tout rayonnement imitalif, de toute force expansive et conquérante. Elle est trop nationale, trop attachée aux morts, trop éprise de continuité nationale pour être universelle. Elle a donné les droits de l'Anglais et la France a établi les Droits de l'homme. L'une est plus naturelle, l'autre est plus logique; la première tient de la mécanique, la deuxième de la géométrie, de la raison et de l'art.

M. Boutmy a relevé cette différence dans une comparaison profonde : il établit que la filiation historique est le caractère de la constitution anglaise et que la fraternité

H) L'Angleterre n'était pas inconnue pour les Américains, même au

S oint de vue politique. Bello avait des traits saxons dans la sévérité e sa méthode et de son analyse, dans son ferme « common sensé «. Et la philosophie écossaise de Reid fut assez pratiquée au Chili, au Pérou et ailleurs au commencement du dix-neuvième siècle.

idéale est Tâme des constitutions françaises (1). Au surplus, en Angleterre la constitution ne tenait pas compte de l'individu, de Télément anonyme, de la monade sociale. Elle formait des corps, elle acceptait des forces tradition* nelles, universités, églises, corporations, vraies molécules sociales du fort organisme unitaire* L'individu est mobile, discontinu; la corporation a une tradition, une perpétuité, la puissance du temps. L'Etat s'est formé d'une manière cohérente, par la juxtaposition des cellules complexes, par un assemblage d'organismes. Ce n'est pas l'idée de fin qui a présidé à la naissance des éléments assemblés; ce sont les parties qui ont formé le tout par une action mécanique. La constitution est un triage : toutes les personnes morales, lords, nobles, communes, églises, le roi et les pairs se heurtent et, de ce choc partiel, dérive une délimitation d'attributs, une coordination progressive qui n'est qu'un équilibre plus ou moins stable.

Donc, les deux caractères de cette constitution, malgré son prestige traditionnel, étaient contraires à l'esprit américain : l'organisation aristocratique des forces traditionnelles, l'oubli de l'individu, élément premier de toute organisation sociale.

Il y avait un autre type de constitution, plus démocratique et presque contemporain, la constitution des Etats- Unis. Comment se fait-il que la communauté du mouvement libérateur n'ait pas empêché que la soif d'imitation allât s'ouvrir dans un autre esprit politique, celui de la France républicaine ? Cela tient très probablement, à des causes profondes, à une analogie de situation et à une parenté de race. L'individualisme religieux, le self-help de la race, l'absence de titres aristocratiques devaient créer au Nord, par une fatalité naturelle, une démocratie forte et libérale. Mais là aussi, comme dans la constitution anglaise, il y a un pacte, un assemblage d'entités préexistantes. Ce ne sont pas des forces hiérarchiques et tradi-

(1) Etudes de Droit constitutionnel, p. 68.

L*éV0LUTI0N DES IDÉES ET DES FAITS 69

tionnelles, mais des états qui forment une confédéralion, des démocraties partielles qui deviennent des éléments actifs d'organisation constitutionnelle, ^individu était, en Angleterre, le membre d*un agrégat partiel; aux Etats- Unis, il est le sujet d'un état qui s'unit à d'autres états. Dans ces deux branches du tronc saxon, il y a toujours entre l'individu et l'Etat, l'unité et le tout, des moyens termes, des corps interposés et agissants: en Angleterre, ce sont des forces aristocratiques, aux Etals-Unis, des forces démocratiques. La souveraineté n'est plus un acte primitif, l'expression numérique des volontés; c'est une sélection qualitative. Il y a des catégories fixes pour l'élaboration de la volonté générale.

Seule la France avait oublié les traditions et faisait de sa constitution, moins un produit d'élaboration collective qu'une oeuvre de raison. On trouvait dans son effort uim? organisation logique et idéaliste, sans antinomie interne, sans précédents historiques, qui avait la rigidité, l'évidence et la durée d'un théorème. La raideur, l'optimisme, l'idéologie étaient les rançons de ces qualités humaines et civilisatrices. Aussi l'Amérique espagnole y trouva les principes d'un régime de démocratie : l'Etat et la souveraineté collective, comme deux puissances, sans des intermédiaires anciens ou nouveaux, la rationalité du droit opposée à r<( historicité » des traditions. La situation sociale était commune en France et en Amérique, et la constitution, résumé logique de cette situation, devait être la même.

L'Eglise, les nobles, les crioîlos, les Indiens n'étaient pas des forces riches, sponte sua, de la possession d'»m droit séculaire : un statut royal avait établi leurs inégalités factices et leurs droits éphémères; une nouvelle constitution, sur les débris des traditions, devait créer de nouveaitx droits et de nouvelles positions. Sans une charte, l'égalité était restreinte, la situation des Indiens restait toujours inférieure, comme celle des ouvriers, dans l'œuvre démocratique de la France. La monarchie n'ayant pas d'attaches

traditionnelles, n'étant pas la formule d'un équilibre politique, Tunilé dans le choc des forces nobiliaires et féodales, il fallait chercher un autre régime, une autre politique ou, au moins, un nouveau moule. La tradition était d'égalité ibérique : il fallait y apporter l'énergie unitaire d'un chef, roi ou dictateur, caudillo ou prince constitutionnel. Bolivar voulut la dictature : San Martin chercha un roi dans les cours d'Europe. L'instinct, l'accident dans l'histoire, nous donnèrent l'organisation républicaine (1). La mobilité imaginative, l'instabilité mentale, la volonté inconstante y trouvèrent, mieux que dans une forte monarchie, leur reflet et leur satisfaction définitive. Aussi, l'ambition du criollo, toujours flétrie sous un régime étranger et absolu, devenait un moteur polilique, un ressort qui primait tous les autres dans le nouveau mécanisme social.

Le premier principe de celte organisation était la souveraineté dans sa forme primitive, comme dans le Contrat de Rousseau. Les sections américaines, après leur indépendance conquise, formaient des Etats, dans une apparente collectivité; des provinces, des régions déterminaient, de leur libre volonté, le nouvel Etat auquel elles appartiendraient comme éléments politiques. L'acte constitutionnel délimitait les frontières, respectait ou changeait Vutipossidetis colonial, c'est-à-dire, les limites établies par l'autorité espagnole entre ses colonies. On devait, premièrement, créer des nationalités souveraines, passer du régime absolu à la constitution autonome.

Le Pérou, formé par l'ancienne vice-royauté américaine fut séparé de la Bolivie, le Haut-Pérou; perdit Guayaquil, que la volonté de Bolivar attacha à la nouvelle Colombie,

(I) Alberdia démontré dans ses fortes éludes sur le gouvernement de rAmérique, selon la Révolution, que la monarchie était une réalité désirable et la république un accident. Je crois qu'il y avait quelque chose d'instinctif et naturel dans ce mouvement. L histoire est pleine de ces accidents, qui forment une latalité au centre des choses. La Révolution française voulut organiser la monarchie et créa la république et le césarisme de Napoléon ; la Révolution américaine voulait la démocratie et elle ne la comprenait que dans la République constitutionnelle. La monarchie avait été, en Amérique, le règne de la volonté absolue et insatiable. Elle devenait donc suspecte.

et occupa un immense territoire, avec tout TOrient, qui le séparait du Brésil, avec Cuzco, le centre de la tradition des Incas, avec les régions solitaires et fécondes du Tamarugal, sources d'une richesse future, enviable. Il fallait une constitution claire et fortement organisée à cette grande extension territoriale. Junin et Ayacucho, les deux grandes batailles de la liberté, furent aussi importantes pour les destinées de l'Amérique, que le triomphe de Yorktown pour l'indépendance des Etats-Unis. Et une constitution fut aussitôt après la première pensée d'ordre et d'organisation républicaine.

Ces batailles furent des exemples de solidarité américaine contre l'Espagne. Des Colombiens, des Argentins, des Péruviens, luttèrent ensemble, dans ce moment définitif pour la liberté. Il y a quelque chose d'épique dans la lutte : les vieilles armées espagnoles se trouvent battues grâce à l'agilité des Américains, grâce surtout à la puissance de l'idée de liberté, qui présidait aux destinées du Nouveau-monde. Comme à Valmy ou à Jemmapes, l'ardeur sacrée des légions libres arrêta les efforts de l'absolutisme. Et de grandes figures, comme Sucre, Cordova, La Mar, représentent cette belle étape dans le mouvement libéral du monde (1).

Le 22 septembre 1822, une assemblée constituante fut appelée à déterminer l'idéal politique de cette nation souveraine. Quel grand effort au milieu de la lutte pour la liberté ! L'organisation d'un nouveau régime accompagnait l'effort libertaire. On voyait en France un phénomène analogue, la détermination du droit privé au sein des luttes contre la coalition européenne. Edgar Quinet avait signalé ce parallélisme avec sa grande éloquence. Il écrivait : « Comme une mer furieuse dépose au fond de son lit de tranquilles stratifications de marbre, ainsi la Révolution

(I) M. Izcue a fort bien démontré, dans une brochure : Los Pervano$ y su Fmienendenria (Lima, 1906), le rôle des Péruviens dans ces luttes et a détruit le préjugé chilien d'après lecpiel le Pérou aurait été libéré ptr TefTort des autres peuples.

Française, dans ses temps les plus terribles, dépose au fond de son lit les assises parallèles, symétriques, harmonieuses de ses droits privés » (1). On peut étudier avec la même admiration ce code politique donné aux peuples américains comme une parole éternelle, dans le désordre des luttes et dans Técroulement des assises séculaires.

Un poète de TEquateuir, grand par Télan lyrique et par le patriotisme, Olmedo, fut le rapporteur de la nouvelle constitution. 11 avait l'éloquence sereine et la pénétration de Siéyès. « Le sentiment de Tindépendance nationale, écrivait-il, qui est le résultat de celle des individus, met en mouvement toutes les affections humaines et tend à la dissolution de la masse sociale; de sorte que le ferment pénètre en elle, grâce aux suggestions que chacun subit en soi par la contemplation de ses avantages personnels; et Tanarchie succède à Tordre, et l'Etat se voit exposé à devenir la proie du plus heureux ou du plus fort. Qui donc pourra ramener à leur juste milieu tous ces éléments en désaccord, ou, pour mieux dire, qui sera capable de leur assigner le juste milieu qu'ils occupaient et qui a disparu; le point où tout d'abord ils tendaient s'étant déplacé, de même que pour faire rentrer dans l'ordre les mondes célestes, la voix de l'Arbitre Suprême est seule puissante. » On trouve, dans cette longue citation, le principe intérieur et l'histoire du mouvement révolutionnaire. L'individualisme, dans ce sentiment de l'indépendance personnelle, placée, selon les doctrines du droit naturel, à la base de l'indépendance nationale; l'anarchie, créée par l'égoïsme, par la psychologie dissociative des criollos; l'idéal pytha* goricien d'un nouvel ordre symétrique et la nécessité, pressentie et souhaitée, d'une autorité puissante et modératrice qui déterminât le juste milieu politique. Olmedo étudie ensuite le droit de révolution, comme revendication des principes outragés et parle d'un pacte qui se résilie par l'excès et qui se crée de nouveau; bref, l'acceptation nette

(1) P. 3t4, t. II. La Révolution.

de la thèse de Rousseau. « Un Etat qui, dès le début ne fut pas fondé avec la volonté, le consentement et l'approbation de tous les peuples, jamais, quels que soient les efforts pour y parvenir, ne pourra être constitué » (1). Et il ajoute : « Tant que les lois fondamentales ne sont pas raffermies dans un Etat, on y vit dans une espèce d'anarchie plus ou moins déclarée, car une des conditions nécessaires de l'ordre, c'est de reconnaître certains principes fixes d'où naîtront la régularité dans tous les actes et la précision des limites dans l'exercice de l'autorité et des droits civils ».

Le rapport était une imitation ou plutôt une adaptation réfléchie des principes révolutionnaires; la géométrie politique, avec l'ordre idéal, la raison, la vertu aristotélique du juste milieu qui marque ici un rapprochement avec la théorie de Montesquieu sur les trois pouvoirs;1a volonté libre comme fondement de la constitution; le statut comme loi première de toute délimitation des droits privés et des droits publics. Olmedo aimait les Etats-Unis, et dans son rapport, il prônait indirectement leur exemple historique : « Nous observons, écrivait-il, que les pays futurs où l'on a concentré l'esprit d'indépendance avec celui de liberté, sous les garanties de la représentation populaire, ont peu tardé à mener à bout l'œuvre de l'émancipation et à consolider panrmi eux, rapidement, le régime administratif. » Le plaidoyer était fervent, mais le poète comprit que le type français était plutôt appelé à dominer dans la constitution péruvienne; qu'il n'existait pas dans la nation nouvelle comme dans l'Amérique du Nord, des états indépendants, avec leurs libertés acquises par une souveraineté ancienne et mûrs pour toutes les libertés.

La Révolution péruvienne eut besoin d'une protection militaire qui déracinât les traditions espagnoles. Bolivar fut choisi pour cette libération définitive. Olmedo l'appelait déjà l'Achille de cette Iliade américaine, dont il voulait être l'Homère ou l'aède. Comme Napoléon, Bolivar devait imposer la liberté : il conquit l'indépendance de cinq na-

(1) Cf. sur Olmedo t le bel ouvrage de M. Rendon, déjà cité (passim).

lions. L*Europe voulait étouffer l'œuvre de 1789; Bonaparte fît rayonner la liberté de son sol primitif; sous sa griffe de conquérant et sa main de fer d'Empereur, on trouvait un révolutionnaire inconscient, un pionnier des grandes libertés humaines. De même pour affermir le nouveau régime, Bolivar, esprit autoritaire, tempérament de chef absolu, défendit les libertés et imposa sa volonté inconstante, mais généreuse et libérale. Il abolit l'autorité insouciante et capricieuse des rois absolus. Ce moment définitif pour l'histoire américaine, devait laisser un héritage difficile et troublant : le choc perpétuel de la démocratie et du personnalisme, l'égalité toujours aux prises avec la liberté anéantie dans la continuité des périodes militaires.

IH

La Constitution, dès le statut de San Martin jusqu'à sa forme actuelle, acquise en 1860, a un cachet de plus en plus démocratique et libéral. Elle conserve l'esprit religieux, par l'intolérance pour le culte public des autres églises; mais elle fait de la religion un dépôt national, une sorte de gallicanisme. Par le patronat, par le régime des dîmes, par les bénéfices ecclésiastiques, on a établi, à l'exemple français, une constitution civile de l'Eglise. Dans ce sens, la révolution est traditionnaliste. Les rois espagnols avaient sur l'Eglise, dès le règne des premiers monarques absolus, un droit d'intervention et de protection : la défense du culte devenait, en leurs mains, une action civile et législatrice. L'Eglise était une force sociale, mais la faiblesse de la hiérarchie nuisait à ses ambitions politiques. Elle ne pouvait pas, comme en Angleterre, réaliser un pacte constitutionnel et délimiter librement ses frontières. Le roi protégeait l'Inquisition et se montrait plus catholique que le pape : son influence tutélaire empêchait les conflits, devenait souveraine et unique. Chez une race mystique, la religion était le principe de la vie privée et de la vie sociale : il n'y avait pas sépa-

ration, différence ou soudure entre ces deux ordres. Ils s'unissaient dans un but commun de domination et de cohésion sociales. Le « césarisme démocratique » des rois espagnols était un principe religieux, absolu parce que divin, égalitaire parce qu'il supposait la dignité unfverselle de la conscience catholique. Au Pérou, comme dans toute l'Amérique, comme en Espagne, établir la liberté reli- *^ gieuse, c'était faire un problème de conscience de ce qui était un instinct social, une tradition collective et un droit de l'Etat. L'individualisme affaibli réclamait la catholicité, l'absolutisme de l'esprit religieux.

Ainsi, de toutes les libertés, la Constitution (1) ne consacra pas la liberté religieuse. Elle établissait la liberté de la parole contre la censure, la liberté de réunion, la liberté de la foi, mais non celle des cultes. Elle basait les relations entre la liberté et la loi sur un principe souple et vague qui permettait toutes les attaques à l'indépendance personnelle : « Nul n'est obligé à faire ce que la loi ne commande pas; nul n'est empêché de faire ce qu'elle ne défend pas » {%. La liberté pouvajt être flétrie par le légalisme; mais sous une règle honnête et générale, ce principe assurait le libre développement individuel.

Notre Constitution oublia l'idéologie généreuse de la Déclaration des Droits; on n'y trouvait pas des déclamations ou des développements sur le but de l'Etat, sur le bonheur collectif, sur l'égalité et la liberté fondées par la nature. Etait-ce ignorance ou direction réfléchie dans les idées politiques ? L'esprit péruvien était trop scolastique, trop épris de formules juridiques, jusqu'à 1860, pour renoncer â une certaine précision dans les lois. De là ce

(1) Nous adoptons pour celte analyse de la Constitution sa forme actuelle, qui a presque un demi-siècle d'existence ; elle est bien la synthèse définitive de tous les efTorts antérieurs. Et il serait long d*étudier, dans un chapitre d'ensemble, les étapes progressives de notre charte. Tout ce que nous disons de son type final est aussi applicable, d'ailleurs, à ses formes antérieures.

(2) C'est le même article 5 de la Déclaration des Droits de 1789 : « Tout re qui n'est pas défendu par la loi ne peut 6tre empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pat, m

phénomène curieux et naturel : tandis que l'oratoire, dans les congrès, dans les programmes politiques, était faite de romantisme et de sonorité espagnole, les formules légales sentaient la réflexion et l'analyse. II semblait qu'on appliquât la même logique ancienne, toute naïve et formelle, à de nouvelles réalités. Quand on imitait la rhétorique de la France révolutionnaire, on tombait dans le vague, dans l'éloquence pompeuse; quand on s'abandonnait à l'esprit traditionnel et universitaire, on ne manquait guère de précision, d'acuité et de force.

Notre Constitution fut ainsi un triage, parfois une adaptation, çà et là, un mauvais plagiat (1). Elle accepta plusieurs formules de la Déclaration des Droits : les articles III, V, VI, VII, VIII, IX, XVII (2) et les principes donnés dans quelques autres. Mais, elle rejeta ce qu'on appelle le socialisme de cette même déclaration, <c le bonheur commun », comme but social, l'égalité sans laquelle les « distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune » (article l''). Cette Constitution

(1) M. Villaran, le meilleur analyste des ConsUtulioxis péruviennea, a bien démontré celte imitation excessive. Un article, le cinquième, de la Constitution de 1860, dit que « nul ne peut s'attribuer le nom de souverain ; celui qui le ferait commettrait un attenta» de lèse-patrie. » Celte règle ne s'applique qu'à la France, où les Assemblées se disaient souveraines et se disputaient la dictature. Et le plagiat est évident.

(2) Les articles III, V, VI, VII, VIII, IX, XVII disent : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation ; nul corps, nul individu ne peuvent exercer d'autorité gui n'en émane expressément *»; « la loi n'a le droit de défendre qiie les actions nuisibles à la société ; tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas » ; « nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle a prescrites ; ceux gui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis ; mais tout citoyen, appelé ou saisi en vertu de la loi, doit obéir à l'instant ; il se rend coupaole par la résistance » ; « la loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliauée » ; « tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi » ; « la propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. » Les articles XII et XIII sont aussi à comparer avec la charte péruvienne.

de 1860 s'inspira du mouvement démocratique français, de la politique d'avant la réaction thermidorienne. Elle ignore la Constitution de l'an III avec sa complexité et la limitation du suffrage universel. Elle s'inspire de la Constitution française de 1793, vraiment républicaine et égalitaire. Sans accepter le référendum populaire, qui eût été impossible au Pérou, en raison de son état de culture el de l'isolement de ses régions, elle promet l'instruction, la liberté du travail, l'inviolabilité du foyer, de la propriété territoriale; elle établit les droits des étrangers sur leurs propriétés dans le territoire, et le droit de pétition et d'association.

Et toute une partie, la plus importante peut-être, de la Constitution de 1860, est greffée sur celle de 1794. Ce sont les attributions du Congrès. Le projet d'Hérault établissait explicitement que le « Corps législatif propose des lois et rend des décrets » et il déterminait le détail de ces lois. Notre constitution suit de près ces dispositions el donne, au Congrès, comme le projet français, des facultés spéciales, pour la distribution politique du territoire, pour la déclaration de guerre, pour la' fixation annuelle des forces de mer et de terre, pour la ratification de traités, pour la dénomination, le poids et l'empreinte des monnaies, pour la détermination des contributions, etc.

Ses traits relativement originaux sont l'élection du prési< dent par le peuple et la ratification de cette élection par le Congrès; la dualité des Chambres, avec une étrange analogie dans leurs prérogatives; le président comme chef de l'armée en cas de guerre, avec un ministère, soumis à la censure du Congrès, et néanmoins sans droit de dissolution et armé d'un veto impuissant; l'élection de deux viceprésidents par le peuple; l'élection des juges et des membres des Cours d'appel par le Gouvernement et de ceux de la Cour de Cassation par le Congrès; l'organisation des trois pouvoirs, sans réelle indépendance; et, finalement, le régime politique qualifié d'une formule vague <c républicain, démocratique, représentatif, fondé sur l'unité ». L'im-

perfection de cette formule a permis aux dictateurs do vivre sous des apparences de représentation nationale. Ils se disaient démocrates, parce que la volonté des foules les maintenait au pouvoir, et ils « fondaient Tunité » par leur césarisme.

On peut dire de nos constitutions successives ce que M. Aulard écrit de la Déclaration des Droits. On peut les considérer « à un double point de vue, négatif ou positif, comme détruisant le passé ou comme édifiant l'avenir. Les hommes de la Révolution la considéraient surtout au premier point de vue, comme la notification du décès de « Tancien régime », «comme une barrière contre une résurrection possible de cet ancien régime » (1). Et cette importance du premier aspect donnait à la partie constructive une faible place. C'est là le grand défaut de ces œuvres logiques et simples, fortes contre le passé, faibles pour l'avenir.

Taine écrivait que la France fut le chef-d'œuvre de l'esprit classique (2). La clarté, l'ordre cartésien, la souplesse de l'abstraction dominèrent dans cette création superbe d'un moule social. La constitution était une harmonie, un tout continu et logique, sans l'irrégularité et la complexité des choses. Le Pérou républicain, créé d'un seul geste d'autocratie, selon la même tradition classique, fut plutôt un chef-d'œuvre de romantisme. Il existait un divorce entre la forme parfaite et achevée de la constitution et des règles politiques, et le caractère du pays. La liberté prématurément conquise devait produire des effets dissolvants. Une anarchie générale qui cachait un individualisme inquiet et batailleur, un élan vers toutes les libertés, une spontanéité lyrique, l'horreur de la règle et de la tutelle, détruisant les pouvoirs pour accepter après la dictature; l'inconstance, l'indiscipline, le culte de la forme et du verbe, la sonorité et l'enthousiasme, devenaient les traits

(1) Histoire poiiiiguede la Révolution ff*ançaite, 1905, p. 43. (t) Let OrigmÊt d$ la France contemporaine^ p. 2S0.

l'évûlution des idées et des faits 79

de celle grande mobililé politique. La liberlé détruisait Tordre; et c'était une liberté indécise et troublante.

En môme temps, les grands caractères du romantisme, l'ambition de perfection et le culte de l'absolu, le mépris et le dégoût des réalités et des formes existantes, favorisaient l'esprit révolutionnaire. Le xix' siècle a présenté, en Europe et en Amérique, les mêmes traits de révolution et de secousse interne et profonde. La réalisation d'un nouvel idéal, créé en 1789, demandait une dissolution des forces traditionnelles et une organisation d'autres réalités : bref, une crise perpétuelle d'organisation (1). Et dans les pays sud-américains, la soudaineté du passage de l'absolutisme à la liberté produisait une agitation plus forte, aux premiers tournants de leur histoire. Dans la République Argentine et au Chili, le problème politique était moins aisé ou plus complexe qu'au Pérou. L'Argentine avait deux tendances politiques qui se contre-balan- (aient : l'unitarisme et le fédéralisme, la centralisation et l'autonomie régionale. La lutte de ces deux « idéaux » produisait des crises et des dictatures : mais une assise plus solide pour l'orgaïuisation définitive s'affirmait progressivement dans l'individualisme provincial. La richesse agricole attachait les hommes au sol et constituait un gage de paix intérieure. La centralisation française ne pouvait être là qu'une théorie sans avenir. Au Chili, l'oligarchie formée par Portalès endiguait la marche en avant de la démagogie; et la démocratie des suffrages trouvait ainsi une forte correction à ses penchants d'anarchie. L'égalitarisme ne pouvait pas progresser dans un pays où régnait une si forte division de classes.

Au Pérou l'imitation française in© trouvait guère de résistance. La noblesse affaiblie n'était pas un noyau d'action politique. L'autorité du vice-roi semblait une sorte de délégation : les bases d'une oligarchie ou d'une monar-

(1) Seignobos a écrit oue le dix-neuvième siècle a été une époque de révolutions intérieures. (Vide Histoire politique de l'Europe contemporaine ^ p. 792.)

chic n*exislaient pas. Pendant un siècle, notre politique devait suivre la direction de Faction française. Il y eut toutefois une révolution, celle de 1848, qui ne trouva pas d'imitateurs. L'idéal social et humanitaire restait inconnu aux héritiers de la Révolution. On s'inquiétait de la démocratie et de la lenteur de sa marche. On préférait Lamartine et Benjamin Constant à Louis Blanc et à Proudhon.

Les révolutions avaient un (Caractère politique, mais jamais social. Elles passaient rapidement, provoquant des popularités éphémères, sans produire de grands déchirements. Leur raison d'être était individuelle plutôt que collective. Un phénomène général, le militarisme, les créait et les recréait, dans un tissu sans fin. Bolivar avait dit, en abandonnant l'Amérique qu'il domina de toute la force de son génie, que la présence d'un soldat heureux, quelque désintéressé qu'il soit, est toujours un danger chez un peuple jeune de liberté. Cette phrase prophétique fut la formule de tous les mouvements révolutionnaires. Une poignée de soldats, dont la fortune s'était édifiée à l'époque des guerres de l'Indépendance, usurpait le pouvoir et sacrifiait toutes les libertés.

Le militarisme était une force nécessaire dans les débuts de l'organisation républicaine, même après la conquête de la liberté. Spencer a démontré que le militarisme est une puissance défensive de l'organisme social, comme élément de concentration primitive et autoritaire (I). Quand les différentes nationalités américaines étaient encore mal définies, et que les chefs se disputaient l'héritage de l'indépendance, il fallait opposer la force à la force : un fort militarisme était alors nécessaire. Des guerres éclataient entre les peuples, et les armées devenaient encore plus puissantes. Mais, avec le temps ces chocs devenant plus rares, l'instrument militaire de conquête et de défense avait moins d'utilité nationale.

Il subsistait néanmoins encore pour de nouvelles fonc-

(1) Principes de Sociologie^ trad. Gazelles, t. III.

l'évolution des idées et des faits 81

lions : la guerre extérieure faisait trêve aux révolutions (1). Le militarisme ne voulait pas être une survivance inutile et il se transformait en force de dissolution interne. Pour vaincre l'anarchie, on avait recours à l'armée; et les révolulions opposaient généralement deux chefs, deux généraux ambitieux de pouvoir. Le militarisme créait pour un instant Tordre, et le détruisait ensuite dans une nouvelle luttle personnelle. Voilà notre histoire pendant plus d'un demisiècle.

Toutes les forces conservatrices de la société, toutes les énergies traditionnelles restaient en dehors de ce mouvement inquiet et tumultueux. Le militarisme n'avait pas le même caractère que dans les vieilles monarchies, où son alliance avec le sacerdoce lui donnait un aspect sacré |

et inviolable. Il était une force démocratique populaire; i

et dans ce sens-là c'était un élément de constitution républicaine.

On peut trouver plusieurs causes à ce succès vicieux des révolutions. Les habitudes militaires des coteries formées dans la guerre de l'Indépendance cherchaient leur plus grand épanouissement. L'autorité constitutionnelle, la monotonie de la vie normale, étaient des cadres étroits pour les chefs d'autorité militaire, avides d'autocratie sans contrôle. On voulait, même dans la normalité, la forte domination et l'indiscipline révolutionnaire. Trop de chefs et de généraux aux débuts d'une organisation difficile et faible; telle est la première explication des révolutions.

(1) Le professeur Seignobos, dans son cours à la Sorbonne. a bien expliqué, par une forte synthèse, la cause des révolutions américaines : a La population, jusqu'alors tenue à l'écart de toute vie publique, écrit-il, n'a aucune expérience politique; les indigènes sont habitués à obéir au clergé et aux propriétaires ; les créoles eux-mômes n'ont d'autres idées politiques que celles qu'ils ont prises dans les livres ou en Europe : tout leur bagage se réduit à des phrases ou à des formules. La guerre intérieure est faite par une multitude de chefs que la paix laisse désœuvrés ; ils sont fiers de leur rôle et très ambitieux ; ils peuvent trouver parmi leurs anciens compagnons d'armes tous les éléments pour des guerres intestines. Les deux conditions, population ignorante et chefs de guerre désœuvrés et ambitieux, ont dominé toute la vie politique des nouveaux Etats jusque vers 1 860 » {Reoue des Cours et de Conféreîices, — Onzième année, i90î, 1903 T. II, p. 658.)

Au surplus, Télément civil, indolent et mou, encore imbu des ^moeurs coloniales, n'offrait pas de résistance aux querelles de caserne. Il suivait les chct^, dans la curée ambitieuse de sinécures. C'est ainsi que l'oisiveté coloniale favorisa les révolutions. On voulait vivre paisiblement dans la bureaucratie; et il fallait toujours des places nouvelles pour la bourgeoisie gaspilleuse et insouciante. Un nouveau mobile psychologique, l'ambition de parvenir et de paraître, toujours réfrénée sous le régime ancien, de privilège pour les Espagnols, devenait l'élément dominateur dans la république naissante. Le souffle égalitaire renversait les séparations des anciennes classes, et une ascension sociale, sans sélection, sans effort dépuratcur, pressait le mouvement révolutionnaire. Finalement, la politique était déjà une affaire de discussion et de critique, où planait l'idéalisme généreux de la race. Un enfantement perpétuel d'idées, de projets, d'essais réformateurs, de visées hasardeuses, gênait la stabilité, l'ordre et la paix.

Et non-sculcmenl la paix et Tordre, mais l'âme nationale souffraient de cette instabilité de la vie politique. Comment arriver à l'idée du relatif, à l'acceptation des réformes partielles et successives, comment donner à la conscience nationale le sens de l'évolution lente des choses, si* les révolutions opposaient toujours, aux espoirs déçus, la promesse de la régénération totale et absolue ? Comment affermir les caractères et susciter l'individualisme dans un milieu où la tutelle politique imposait l'uniformité aux esprits et où la convoitise du pouvoir affaiblissait les Ames î (1).

Le militarisme favorisait l'esprit national dans son

(1) On trouve dans ces essais tous les éléments de Tesprit jacobin, analysé par Taine. « Les deux racines de Tespril jacobin écrit-il, sont Tamour-propre et le raisonnement dogmatique.^ Son principe est un axiome de géométrie poIiti(^ue qui porte en soi sa propre preuve... L'bomme en généra), les droits de Tbomme, le contrat social, la liberté, l'égalité, la raison, la natui*e, le peuple, les tyrans, voilà ces notions élémentaires... Pour langage : c'est une métaphysique de pédants débitée avec une emphase d'énergumènes. » (Les Origines de la France contem' poraine^ t. V, p. lî, ts et î5.)

l'évolution des idées et des faits 83

amour pour rextériorîté brillante et l'apparence vaniteuse. Il entretenait aussi Thérédité chevaleresque et héroïque de la race dominante, étouffant, dans le germe, l'instinct obscur des foules. C'était la seule énergie florissante : les autres formes de la vie demeuraient à l'état indécis et parasitaire.

Ce régime stérile n'eut qu'un moment d'action intérieure et féconde pour la vie républicaine de 1845 à 1851, de 1858 à 1862, sous l'action d'un esprit supérieur et autoritaire. Castilla, général et homme d'Etat, improvisateur génial el politique prévoyant, accomplit le rêve d'égalité par la libé* ration des esclaves, affermit l'ordre par la codification, devina l'importance de l'Orient et voulut le conquérir, rendit le pouvoir plus fort et durable, encouragea l'effort scientifique et le travail, et contraria l'idéal oligarchique de Vivanco. Il avait l'ambition généreuse de Bolivar; et aussi l'esprit de suite, l'équilibre et la sérénité républicaine de San Martin. Son effort de concentration demeura isolé et périt bientôt dans le choc de nouvelles révolutions. La solidarité qu'il avait ébauchée par l'égalité des conditions civiles, ne pouvait se parfaire qu'avec l'indépendance individuelle et la coopération fondée sur le travail et l'action. Et le militarisme s'opposait précisément à toute organisation des énergies nationales.

Il empêchait aussi toutes différenciations ^e buta et d'aptitudes, toute division du travail. L'homogénéité des fonctions publiques donnait une forte monotonie à l'esprit national. L'improvisation dominait tout : ni la spécialité professionnelle, ni la capacité pratique ne pouvaient en profiter. Et il y avait un divorce radical entre l'idéal républicain et la réalité, entre les doctrines d'individualisme et les faits.

Si le militarisme a été le phénomène normal de notre histoire, il v a cependant des formes, des penchants, des

84 LE PÉnOU CONTEMPORAIN

mouvements définis qui donnent une certaine variété à notre vie politique. Il est difficile de déterminer, avec grande précision, les époques et les buts. Ceux-ci ne furent jamais clairs, pas plus que ne furent nets les caractères des moments historiques. Mais il y a un groupe d'idées pures qui détermine l'originalité relative de chaque période. De 1824 à 1851, on a l'idéalisme révolutionnaire, l'effort constitutionnel, l'inquiétude d'un grand enfantement : tout est encore indéfini et obscur, même les grandes divisions du territoire; de 1851 à 1868, on a une période juridique qui s'oppose à l'époque de création. Un système de lois, des penchants à la logique et à l'analyse, un esprit d'ordre, la détermination des limites et des relations, une certaine stabilité, une ébauche de gouvernement civil après l'orgie militaire : voilà les traits de ces quelque vingt ans. De 1868 à 1895, nous avons un retour à une idéologie plus funeste que celle des premiers temps où dominait une rhétorique superbe. C'est Tivrcssc produite dans les esprits par la richesse fiscale. Et avec elle, le gaspillage, l'abus du crédit, le culte de l'apparence, les grandes entreprises et les grandes faillites; le chauvinisme insouciant, le mirage de toutes les grandeurs : c'est l'époque de désorganisation, de crise et de défaillance; par la guerre, la perte des richesses, la mutilation du territoire. Le relèvement du militarisme fait suite à ce cauchemar de dissolution nationale/Et après 1895, commence une période économique et positive. Elle évolue encore sous nos yeux, vers le travail, l'ordre, l'optimisme et la richesse générale. )

Toutes ces divisions que nous venons d'indiquer ne sont pas aussi tranchées que l'emploi des dates semble le dire : la vie est plus souple et plus complexe que les cadres mathématiques. Mais quelques grands faits ont donné un relief spécial à chaque époque : ce sont l'indépendance, le profit économique résultant de l'exploitation du guano et du salpêtre, la codification et la révolution contre le militarisme. Telles sont les causes d'ordre si différent qui motivent la division en quatre périodes, nettement marquées, de

l'évolution des idées et des faits 8S

rhistoire polilique du Pérou républicain. L'écIipse du militarisme constitue le caractère essentiel de la dernière époque et en est la vraie originalité féconde.

Après 1824 et la bataille d'Ayacucho, quand Tindépendance et l'autonomie constitufionnelle furent un fait, les hommes de pensée et les hommes d'action, les idéologues et les militaires s'agitèrent pour la création d'un régime nouveau et définitif. Une grande fécondité dans les idées et les moyens, des essais, des luttes entre la réforme et la tradition, des formules et des programmes : tel est alors l'obstacle où se heurtent les forces républicaines. On essaya de la dictature et de la confédération; le despotisme des assemblées et le despotisme militaire; mais il n'y avait rien d'arrêté dans ce tâtonnement dans l'inconnu.

Aussi celle première période eut de grands défauts. On imita beaucoup, on descendit jusqu'au plagiat politique. On précipita les réformes sans en prévoir les conséquences. Les changements soudains de buts et de moyens avaient lieu en dehors de toute étude du milieu; c'étaient de simples transformations qui reflétaient les évolutions du modèle imposé de type étranger. L'imitation des vagues formules élo(iucnlcs, du style de la Convention, égarait les esprits. En ces quelques années, on accumula des lois sans repos, jusqu'à former l'échafaudage compliqué de l'organisation politique. On s'acharnait à emmailloter un Etat à peine créé, dans l'enchevêtrement de lois des vieilles nationalités.

C'était au fond une politique d'idées simples, de logique interne, qui s'appuie sur la raison et qui vise aux forces conscientes de l'homme. Elle ignore le pouvoir des traditions, la complexité des influences obscures et subconscientes, le temps nécessaire à l'enrrcinement des réformes radicales. Avant que les effets d'un changement fussent connus, on tombait dans un nouveau radicalisme.

Les grands problèmes de cette époque furent des luttes doctrinaires. On cherchait dans la politique une doctrine complète de la vie. Les oppositions des conservateurs et

86 LH PÉROU GONTtMPORAiff

des libéraux étaient plus que religieuses (1). Les libéraux de cette période formaient un groupe puissant. La Révolution fut un mouvement d*allures irréligieuses, encouragé par les francs-maçons. Le clergé se divisa et condamna parfois les ébauches de liberté. Un déisme rapproché des idées de Rousseau était le credo des hommes du nouveau régime. L'indépendance restait, dans la pensée collective, un fait providentiel. San Martin proclamait le Pérou libre, et il faisait aussitôt après une profession de théisme.

Les libéraux du temps, Sanchez Carrion, Vidaurre (dans ses premiers écrits), Lazo, Luna Pizarro, acceptaient le régime républicain dans toutes ses conquêtes libérales. Parmi eux, Luna Pizarro était membre du clergé : il était imbu de la tradition des grands chrétiens du siècle, de Montalembert, d'Ozanam, de Lamennais (2). Le libéralisme, très faible dans ses aspirations religieuses, était une brillante école de politique. Contre les forces du passé, il prônait les données du nouveau système politique. Certes, Teffort de Lazo et de Vidaurre était plus audacieux : les loges maçonniques étendaient leur action; mais on n'arrivait qu'à la liberté des cultes comme suprême aspiralion réformatrice. Il y eut des prêtres éminents, comme Valdivia, qui attaquèrent le célibat du clergé. Un esprit libéral vivifiait tout.

(1) L'historien Seignobos a noté cette opposition des partis américains et en a expliqué les causes: «D'après les tendances sociales, on a : t* le parti des conservaieurSy des hlancoSy des pelucone.^, le parti de l'ordre ; il est formé du clergé, des grands propriétaires, qui entraînent avec eux leurs Indiens ; il veut conserver le pouvoir aux anciennes fiasses dominantes, assurer les positions aux grandes familles, écarter les nonblancs, établir un suiTra^e restreint, maintenir la religion catholique obligatoire, donner Télat-civil au clergé, constituer de grands domaines d'église ; d'ordinaire, il repousse le jury et la liberté de la presse ; il est hostile aux étrangers ; 2o le parti libéral des puros, des démocrates : il se recrute parmi les gens des capitales et des ports, commerçants, métis. Indiens émancipés ; il veut établir un régime démocratique, abolir l'esclavage, organiser le sufTrage universel, le jury, la liberté de la presse, proclamer la liberté des cultes, enlever au clergé ses domaines ; il est favorable à l'immigration, qui augmente ses forces. » (P. 258, Revue de Cours et de Conférences^ onzième année, 1902-1903, t. II.)

(1) Mlle Flora Tristan appelait Luna Pizarro * notre petit Lamennais » dans ses Pérégrinations (Tune Paria, Paris, 1834.

l'évolution des ioébs et des faits 87

Le groupe conservateur défendait la tradition, l'ordre et le juste milieu politique. Il condamnait la rhétorique révolutionnaire et la démocratie à outrance. Ces politiciens étaient ennemis de l'anarchie et de l'utopie égalitaire. Ils formaient une élite peu nombreuse, avec Pando, fameux diplomate, et Andres Martinez, esprit génial, d'une très forte envergure et d'une culture remarquable; avec Felipe Pardo, dont non seulement les opinions, mais les goûts s'attachaient au classicisme et à l'ordre, et Vivanco, qui avait le culte des Romains de l'époque républicaine. Ce groupe visait à la formation d'une oligarchie puissante, base d'un fort gouvernement républicain.

Et dans ce plan, on pouvait aller jusqu'à la dictature pour défendre le pouvoir contre les empiétements de la démagogie souveraine. Tel fut le grand essai de Vivanco, politicien populaire, homme d'élite, qui appartenait aux classes supérieures, et qui fut môme dictateur plébiscitaire. Il représenta, pour un moment éphémère, l'équilibre difficile entre le sentiment conservateur, épris des traditions, anti-démocratique, défenseur acharné de l'ordre; et les doctrines politiques révolutionnaires.

Vivanco cherchait un moyen terme entre l'ancien et le nouveau régime. Sa politique, malgré sa force dictatoriale, n'était que de Yéclectisme. L'ancien régime avait quelques avantages : la paix ordonnée et rigoureuse, la détermination précise et inflexible de la vie, la règle universelle, dans la pensée, dans le gouvernement, dans l'action. La république, tout en cherchant l'égalité, avait méprisé les libertés; elle créa l'anarchie, et le gouvernement n'était pas assez fort, ni l'individualité assez puissante pour résoudre le problème des relations entre l'individu et l'Etat. Passivité dans les classes sociales, usurpation de tous les pouvoirs par les chefs nés dans la même anarchie : tel était le cadre invariable de la vie politique.

Une dictature civile, oligarchique, conservatrice, puissante et éclairée, devait être l'aboutissement logique de cette indécision. L'idéal monarchique était épuisé, le près-

tige des chefs militaires perdait de sa force, par la stérilité de leur action. La dictature, avec Salav.erry en 1835, et après, avec Vivanco en 1842, pouvait seule mettre un terme à cette politique. On avait renoncé aux idéalités généreuses de la Révolution pour former un gouvernement des classes intellectuelles et supérieures, seul possible^ dans un pays de grand métissage, où les races sont très variées, d'incapacité politique, où la longue tutelle et les penchants vers le nivellement et l'anarchie avaient détruit toute aptitude de gouvernement. Le régime échoua et de nouveau le militarisme et les séditions arrêtèrent l'évolution commencée.

Un autre essai, dans cette même période, de 1836 à 1839, éprouva un échec analogue. Ce fut l'union du Pérou et de la Bolivie dans un gouvernement fédéral, que Santa Cruz organisa et dirigea, avec sa grande maîtrise politique. La durée de ce régime fut si courte qu'on n'arriva pas à en connaître les effets sur les deux pays. Il y avait dans cette tentative des idées très fécondes. Bolivar avait séparé une partie du territoire péruvien, l'Andiencia de Charcas, pour former la Bolivie, destinée à perpétuer son nom et son œuvre. Santa-Cruz unissait à nouveau, par la confédération, ce qui avait été séparé contre la nature des choses. Il donnait aux nouveaux Etats de cette organisation confédérative une originalité et une individualité plus grandes. Pour le Pérou, c'était le retour à la tradition des Incas, parce que Cuzco, centre du gouvernement pré-espagnol et la Sierra, devenaient le pivot de l'organisation de Santa-Cruz. La côte perdait son exclusivisme politique. Et, pour l'avenir, la puissance de cet Etat, créé par une collaboration, et favorisant l'individualité des régions, rapproché de la République Argentine, aussi fédérale, par de vraies affinités pouvait, au moyen d'une alliance définitive déplacer l'axe politique de l'Amérique Méridionale, s'étendre du Pacifique à l'Atlantique, s'opposer à l'impérialisme du Brésil et du Chili et réaliser ainsi le grand rêve de Bolivar, dans un immense territoire. La triste fortune de la ten-

l'évolution des idées et des faits 89

talive de Santa-Cruz, par rinterventioni du Chili et Tinfluence d'un général péruvien, Gamarra, qui défendit Tunilé contre la fédération, sépara de nouveau les destinées de la Bolivie et du Pérou pour les unir ensuite tristement, inutilement, dans la défaite de la guerre du Pacifique. Et ainsi, le sort de TAmérique était changé (1).

La deuxième époque de notre histoire, malgré tous les soulèvements militaires, se caractérise par des efforts d'un nouveau genre. La codification, la lutte pour les doctrines, avant de donner, en 1860, la forme constitutionnelle définitive, l'esprit juridique, fixant une règle à cette activité nationale, indéterminée et tumultueuse; l'égalité civile par la libération des nègres et des esclaves, sont des épisodes différents d'un môme mouvement d'organisation.

Les deux partis, conservateur et libéral, se constituent, et ils portent leur effort sur l'Université et sur l'école. Le traditionnalisme devient plus souple et le libéralisme plus hardi. Deux esprits supérieurs, José Galvez, au Collège national de Guadalupe, et BartoloméTîerrera, au Congrès, à l'Université, par la parole et par le livre, divisent la jeunesse et donnent plus d'originalité et de sérieux à la vie nationale. Pendant de longues années, et dans tous les régimes, on trouve des représentants de ces deux directions, du libéralisme de Galvez, du traditionnalisme de Herrer a.

Galvez, homme d'énergie et de pensée, épris de radicalisme et de réformes, encore imbu de la belle rhétorique révolutionnaire qu'un maître espagnol, Lorente, représentait au Pérou, avec tout son éclat et sa frivolité superbe, était l'homme de la jeunesse et de l'avenir. Il suivait les traces du libéralisme français, de Benjamin Constant et de Laboulaye; il était dogmatique dans son rôle, violent

(1) On ne peut pas oublier Taction intéressante d'autres gouvernementSj celui de Riva-Agûero, en 1822, aux débuts de la vie républicaine, qui avait des caractères d'énergie et de libéralisme ; celni d'Orbeicoso, en 1833, dont Tesprit était oligarchique et conservateur; et celui de Balta,en 1868, qui fut le moment de Tivresse financière, avec les emprunts successifs et les grandes œuvres publiques. Nous avons choisi, dans cette esquisse, seulement les présidents représentatifs, si on peut ainsi parler.

dans ses propos; mais aussi par sa conviction et son éloquence, il avait la puissance suggestive d'un meneur. Condamnant à la fois 1 oligarchie, les préjugés et l'ignorance, il aurait fondé, dans une carrière plus longue et plus sereine, le vrai libéralisme, l'indépendance de l'Etat, la laïcité de l'école, le contrôle sur les forces du passé, l'église et le militarisme.

Herrera était l'antithèse de cet homme illustre. Dogmatique par sa profession religieuse, conservateur, soucieux des traditions, voulant donner à la démocratie une nou* velle doctrine, il est par l'austérité de sa vie et la force de son esprit, une des belles figures du Pérou républicain. Il adopta la thèse de Guizot sur la souveraineté de l'intelligence. On sait que le grand protestant français fut le politicien du doctrinarisme, thèse d'opportunisme dans les idées et dans les faits.

Ce système était un effort pour souder deux régimes, l'un de démocratie et l'autre de privilèges; mais cette synthèse étant impossible, le doctrinarisme arrive à n'être que la défense un peu masquée des traditions. Herrera opposait à la souveraineté du peuple la souveraineté de l'intelli^ gence. Avec cette correction au principe essentiel de la démocratie, on réduisait l'extension de l'aptitude électorale et de l'intervention populaire dans la vie républicaine. Considérant l'intelligence comme un privilège radical, comme l'assise de toute capacité politique, Herrera créait des catégories et des différences a priori dans la réalité. Cette doctrine trop souple servaft, en France, les intérêts de la Restauration et de la Monarchie de Juillet (1), fondait des pouvoirs légitimes et constitutionnels, une monarchie de droit humain, de centralisation limitée, appuyée sur les classes moyennes et la bourgeoisie révolutionnaire qui avaient le privilège de la raison. L'antique raison d'Etat, devenue raison collective, était leur force et leur possession définitive. Au Pérou, dans une nation républi-

(1) Cf. Vidée de FEtat, par H. Michel, p. 191 et suîv. Paris, 1A96.

l'évolution des idées et des FAIIS 91

caine, la doctrine de Guizot devenait un principe d'ordre sévère, de sûr traditionnalisme, et aussi de sélection capricieuse et de préjugés anti-républicains. La doctrine si ferme chez Guizot fut sans cesse remaniée : l'esprit des conservateurs chercha celui des libéraux et entre le legs d'Herrera et celui de Galvez, il n'y eut pas d'opposition politique définitive. On opérait une conciliation par des moyens termes toujours plus rapprochés.

D'ailleurs ce n'était là que le reflet de ce qui arrivait en France, entre libéraux et doctrinaires. Il n'y avait point de contradiction formelle entre la doctrine de Guizot et celle de Benjamin Constant. Dans leur union, on pouvait entrevoir la vérité. La théorie de Guizot, fondée sur l'histoire, et inspirée du culte de la constitution anglaise, établissait le rôle modérateur des pouvoirs constitués, des formations traditionnelles; bref, de l'œuvre de la race et de l'histoire. Celle de Benjamin Constant, rationnaliste plutôt qu'historique, montrait le pouvoir des nouvelles forces, des créations plébiscitaires, de la théorie des lois et de l'action des organes démocratiques : elle opposait le présent au passé, la liberté à la tradition, la conscience et la raison à la fatalité des choses et aux données de l'instinct. Mais c'était, dans les deux doctrines, la môme souveraineté de la raison, immanente dans l'histoire ou actuelle dans l'esprit des foules.

Ainsi, le nouveau libéralisme péruvien acceptait l'influence des doctrines d'Herrera. Il se séparait du libéralisme primitif, idéologique et révolutionnaire, avec ses dogmes d'égalité et de souveraineté populaire. En principe, il proclamait l'universelle capacité politique, mais, en fait, il défendait les droits naturels contre l'autorité politique, l'aspect négatif de l'idéal républicain, pour donner à la constitution, sous les formules de droit, un profond libéralisme. Les formules humanitaires étaient trop usées pour qu'on pût s'en servir : les déclarations abstraites perdaient leur ancienne force. Le caractère juridique et doctrinaire dominait déjà dans les affaires de l'Etat. Un

92 LE l'ÉROU CONTEMPORAIN

certain individualisme, dans la charte et dans les codes, changeait l'aspect des choses.

On s'attaqua à l'excessive intervention de l'Etat, à toute l'hérédité espagnole et jacobine. Le gouvernement de tutelle provoquait, par réaction naturelle, le succès des doctrines du laisser-faire. L'économiste Say, le politicien Benjamin Constant, le philosophe Ahrens et le métaphysicien du droit Lcrminier, dominaient dans les écoles et préparaient la nouvelle idée de l'Etat. Benjamin Constant avait, dès 1828, distingué la liberté des anciens et la liberté des modernes. Dans la cité antique, l'individu est maître dans la vie publique : mais dépendant et presque esclave dans son existence de foyer; chez les modernes, on réduit l'intervention directe, souveraine et plébiscitaire dans la grande cité politique, mais on établit, avec un soin extrême, la souveraineté de l'individu dans sa vie privée, toutes les libertés naturelles qui mènent à l'empire de soi et à l'individualisme. On reconnaissait, au Pérou, après un long tâtonnement que la liberté était en péril, par l'excès même de la démocratie égalitaire, et que pour arriver à un nivellement unitaire on avait toujours favorisé l'autocratie politique. L'influence du droit consacré et codifié dans cette organisation du libéralisme fut donc très remarquable : elle donna la précision et le culte des faits, elle diminua la raideur et la symétrie des déductions.

La codification de tous les droits substantifs et ad/ecff/s, civil et pénal, et du procédé judiciaire dans les deux ordres, est un des grands traits de cette période. Elle lui donne son caractère juridique, qui est le même dans toutes les formes de l'action directrice.

(I) Pnr Giilxol, pnr l'exemple nord-américain, on connut les avnntag.-8 du folf-hHp. M. Villavwn cite Stunrt Mill dans son livre sur la Cooslilutioa péruvieuue et s'inspire parfois du libéralisme anglais

La loi espagnole ne fut nullement un moule rigide, imposé aux colonies d'Amérique. Après la Renaissance, il y eut en. Espagne une puissante floraison d'écoles de droit. Le droit international et le droit national devancèrent les autres branches de la jurisprudence nationale; maïs un esprit très différent de la doctrine des légistes, domina la nouvelle éclosion de la pensée dans le domaine des lois.

On trouve, en tout temps, une notable différenciation dans les droits régionaux, dans les lueros et les codes partiaux; et ce qui avait été, en Espagne, le résultat d'une ancienne autonomie politique et sociale, devint en Amérique une adaptation, le résultat d'une étude des nouveaux milieux conquis. On fit une sélection dans les lois, en respectant les habitudes régionales. La Recopllacion de leyes de Indias, lex legum du régime colonial, fut la réunion de règles successives, corrigées par l'expérience, dans un fort esprit de sagesse et de tolérance. Elle réglait le droit de la race vaincue, de l'Indien, mieux que tous les codes de l'époque républicaine. Il y avait certes un divorce entre cette loi généreuse et prolectrice et l'esclavage introduit par l'égolsme foncier des conquérants. Mais bien que la loi prévît souvent la cupidité des dominateurs et donnât des protections à l'Indien soumis, elle ne put empêcher les égarements des hommes. La Recopllacion reconnaissait et tempérait le communisme indien; elle donnait des règles de tutelle dans les problèmes de la propriété indigène et du droit au travail des races inférieures. Cette tutelle était nécessaire pour défendre ces mineurs de la vie politique contre les empiétements de l'ambition conquérante et souveraine. Pour changer les relations entre les races, la loi espagnole, prévoyante et provinciale, était un grand effort d'égalité et de coopération, sous le régime absolu.

94 LE PÉROU COMEMPORAIN

On doit même reconnaître une analogie entre le système légal espagnol et celui des Anglais dans les colonies. En

Angleterre, on n'applique pas la staiule law, loi spéciale i

du règne, mais la common law aux régions conquises : et on réduit beaucoup Faction de cette législation commune. On créa la colonial common law, analogue à la Recopilacion espagnole (1). Un caractère d'adaptation et de relativité domine dans les deux législations coloniales.

La République, pour arriver à une codification définitive ne voulut point de sélection : elle imita à outrance, elle puisa dans les modèles français, oubliant les traditions espagnoles ou les reléguant au deuxième plan. Cette imitation fut très littérale et très exclusive à la fois.

On ne pouvait espérer, dans une nationalité jeune, en perpétuelle formation constitutionnelle, un droit créé spontanément par la conscience collective, immanente dans les choses, selon les idées de l'école historique allemande. La coutume n'était pas définie; il n'y avait que quelques traditions dans les mœurs. Au lieu du primitif droit espagnol, il ne restait qu'un éparpillement indéfini des anciennes dispositions coloniales. Mais si la matière du droit était enfantine ou mal esquissée, on ne devait pas imposer un cadre étranger, formé par d'autres besoins et d'autres traditions. C'est cependant ce que l'on fit.

Le Code Napoléon fut le centre de l'imitation juridique : il créa chez nous, comme ailleurs, le droit nouveau. Il imposa des formes précises à l'activité privée, qui commençait à agir; et, derechef, il donna une direction nouvelle à l'esprit et à l'action dans la vie nationale. Il fut trop suivi, mais il ne fut jamais stérile dans ses applications.

On a appelé ce code de plusieurs noms, pour déterminer son essence. Loria écrit que c'est le code du capitalisme.

(1) On a expliqué cette différence par les relations entre l'économie et le droit. Le régime de la métropole, fondé sur le capitalisme, ne pouvait pas être appliqué à Técnnomie pins libre des terres nouvelles, où Toccupation et le communisme avaient leur part. (Vide Loin. Le Bote economichede la Conslituzione tociaU, p. 121.)

On a très bien montré que l'œuvre du César Jacobin est le code des classes bourgeoises, qui avaient triomphé dans la Révolution et demandaient une expression légale à leurs ambitions. Au Pérou, la chute du gouvernement espagnol entraînait celle des privilèges nobiliaires : l'indépendance résulta d'un mouvement égalitaire. Mais, les classes sociales ne formaient pas, comme sous l'ancien régime, un échafaudage très composite. Nous n'avions pas de bourgeoisie, dans le sens social du mot. Des nobles, des aborigènes, des métis, des criolles, se séparaient par les situations et les privilèges; mais les vraies divisions étaient plus simples qu'à l'époque de la féodalité. Les Espagnols formaient la classe dirigeante, privilégiée et choisie; les criollos et quelques métis, constituaient une classe moyenne, et les esclaves et les Indiens restaient les capiia minora de l'échelle sociale. Notre « tiers état », c'était le criollo.

Le Code ne s'occupa guère des privilèges qui avaient été déjà condamnés par toutes les constitutions. Les distinctions héréditaires n'existaient plus, le droit d'aînesse finissait rapidement : les lois visaient cette sorte de bourgeoisie, faite des criollos et des métis, qui était au-dessus des esclaves, et qui oubliait même la liberté sous le despotisme, pour ambitionner la plus grande égalité de fait et de droit. Le Code Napoléon trouvait donc une base dans notre condition sociale.

D'autres raisons favorisèrent le succès de la législation française. La tradition romaine, si forte dans le Code de 1804, n'était pas inconnue dans les mœurs. La famille, façonnée dans le moule espagnol, avait le type patriarcal. La propriété reposait sur l'individualisme. Le pouvoir marital, fondé sur le concept espagnol de l'honneur, était très puissant : la femme entrait dans la propriété familiale. On trouvait môme une ébauche de capitalisme dans les possessions de l'ancienne noblesse péruvienne, devenue classe républicaine; force économique de la constitution bourgeoise, qui succédait au patriarcat romain et »n majorât espagnol.

Un Code civil est plus qu'une direction et un cadre pour les grandes institutions de la propriété et de la famille, pour les obligations et les contrats : c*est une forme nouvelle de toute la vie sociale. Ce que l'action politique, extérieure et générale, ne réalise pas, la loi civile devenue organique, le fait, par son influence de tous les moments, interne, inflexible et prohibitive. Aussi les grands caractères du Code français, exprimés dans la législation civile nationale, devaient agir sur la mentalité des hommes.

Les similitudes entre les deux Codes sont très nombreuses : même dans les définitions, on accepta la forme précise et logique du Code Napoléon. Le contrat a le même sens verbal dans les deux codes, de même que l'étude de ses conditions; et à travers les analogies, on saisit des traductions littérales dans plusieurs titres, notamment dans tous ceux qui se rattachent au mariage, aux droits et aux devoirs des époux, à la paternité, à la filiation, etc. Il y a aussi des différences dans l'analyse de certains contrats, comme celui du bail et de la vente, que la plus grande différenciation de la France exigeait plus précis et plus divers qu'ailleurs. On sépare dans notre Code les donations des testaments; on étudie moins les difi'érentes obligations conventionnelles, on détache — ce qui est plus logique que dans la loi française — la preuve de l'obligation même et du paiement, pour la placer dans le système de procédure judiciaire; on réduit le chapitre de l'hypothèque, et on varie de la sorte plusieurs dispositions secondaires du Code Napoléon.

Il y a une différence remarquable entre les deux législations, en ce qui concerne le mariage et le divorce. Au Pérou, on. n'arrive pas à la sécularisation du droit, que Portalis considère comme le grand trait de la nouvelle loi française (1). Le mariage est un acte religieux, un contrat ecclésiastique, devant Dieu, l'Eglise et la loi. L'art. 156

(I) Motifs du Code civil, Pariii, isso, t. I«^ p. 100 : Exposé de motifs du mariage par le conseiller d'Etat Portali».

l'évolution des idées et des faits 97

du Code Civil établit que le mariage est assujetti aux dispositions du Concile de Trente. La loi étudie les effets du mariage, ses conditions de fait, de nullité, de dissolution et ses antécédents; mais on ne trouve pas, dans notre Code, le long titre du contrat de mariage, parmi les contrats, comme dans la législation française. Autant vaut dire que le caractère civil est amoindri dans l'organisation du mariage, et que la loi ecclésiastique le régit, par les mœurs et par le respect du législateur. Le divorce existe seulement comme régime de séparation de corps (art. 191 C. C); le fait matrimonial est perpétuel et indissoluble. Toute la doctrine catholique domine la loi civile dans la formation de la famille.

Dans l'exposition des motifs du divorce, le conseiller d*Etat, Treilhard, écrivait en 1803, que l'autorisation du divorce « serait inconséquente chez un peuple qui n'admettrait qu'un seul culte, s'il pensait que ce culte établît d'une manière absolue l'indissolubilité du mariage » (1). La logique des choses et l'état religieux des mœurs, imposèrent, en 1851, la restriction du divorce au Pérou et le respect religieux et absolu du mariage catholique à perpétuité.

La loi ne créait pas des mœurs; mais les traduisait, et ajoutait la force civile au pouvoir religieux. C'est ainsi que le régime paternel continua, de môme que l'individualisme rétréci. Le père possède l'autorité unique dans le foyer, la femme n'a qu'une faible individualité. Elle n'a pas le droit au divorce, ni l'intervention dans la potesté sur le fils. La dot ne lui appartenait qu'à moitié, le mari ayant droit sur toutes les choses périssables (art. 1.001 C. C.) (2). Dans ce système, la conscience de soi et l'autonomie étaient nulles chez les membres du foyer : la tradition

(') Ouv, €ité,i. !•»•, p. 134. On sait que le divorce fut supprimé rn France, en 1816, pour être rétabli plus largement par la loi de 1884.

(2) La juris prudence française a étendu Faction de l'individualité de la femme par la théorie du mandat présumé, qui ranlorise à intervenir, de son gré, dans les dépenses journalières. (Cf. Le Code civile Livre du Centenaire, 1904, La Famille et le Code civil, pages 25 et 26.)

par Faction de la mère sur les sentiments, l'imitation par la force paternelle devenaient les principes dominants et empêchaient toute novation et tout éveil de l'individualité. Le foyer n'était nullement un centre de coopération, mais un faisceau de demi<consciences subordonnées et inférieures.

En introduisant plus de liberté dans les contrats, le Code créait de nouveaux liens de solidarité et donnait ainsi des règles précises à l'activité indécise et inorganique du caractère national. Il fallait désormais agir dans un cadre, moins étroit que la tradition, mais bien différent de l'anarchie politique. L'autorité des juristes, dans cette période et dans les moments successifs de notre histoire, ne fît qu*étendre le domaine de la loi et créer des habitudes empreintes de la formule légale. On arriva à établir que « tout effet juridique attribué aux libres créations de la volonté n'a de valeur qu'en vertu de la loi, qui implicitement a donné pouvoir à la volonté individuelle en vue de l'effet à produire » (1). Ce principe, développé dans la précision des contrats, fut une doctrine d'ordre qui devait créer des mœurs légales, dans un milieu passant de la réglementation absolue à l'indiscipline et à la liberté.

Par le partage des successions, le Code établissait l'égalité des enfants contre le droit d'atnesse. La constitution avait détruit les privilèges, et la loi civile divisait les propriétés et ruinait l'égalité de droit dans les familles. Les conséquences de cette disposition, étaient, dans l'ordre politique, la condamnation de toute oligarchie, de toute aristocratie des laii{undia; dans l'ordre social, l'ascension de la bourgeoisie et du métissage^ l'affaiblissement de la tradition familiale et de besoin de parvenir et de paraître, dans toutes les classes de la société nouvelle. La quotité de libre disposition était le cinquième : le reste devenait pro-

(1) Saleilles : Introduction à VEtude du Droit civil aileman-^, PatIb, 1904, p. 45. L*émiaent juriste montre le rôle plus considérable que le nouveau Code allemand attribue à l'autonomie de la volonté, tout en acceptant le caractère i>réexistant de la loi, contre la théorie classique qui donnait aux dispositions légales une antériorité de fait et de droit.

l'évolution des idées et des faits 99

priélé héréditaire et divisable. Pour que cet éparpillemenl du patrimoine fût facile, la loi disait que les héritiers ne sont pas forcés à avoir l'héritage indivis, quand même il leur serait défendu, par le fait de leur institution, de diviser le legs reçu en commun (art. 2137 C. C). Sous l'aspect économique, le partage égalitaire des successions favorisa la formation de la petite propriété, naguère entravée par les grands domaines seigneuriaux; unit les classes par la ploutocratie, étendit la richesse privée, donna plus d'homogénéité à la famille égalisée; et, ce qui est encore plus fécond, cette forme de succession augmenta le nombre des hommes intéressés à la fortune collective, à son progrès et à son œuvre. Par toutes ces dispositions, le Code civil prépara Tégalité républicaine et étendit le bien-être à une plus grande masse de la nation. Il n'arriva pas, comme en France, à restreindre la famille. Quant à l'action de ce principe sur l'individualisme de la race, on ne peut rien dire de définitif. En France on a accusé cette distribution nivellatrice de nuire au sclf-help, à l'esprit d'énergie et d'effort, outre qu'elle impose aux fortunes un éclat permanent de liquidation, contraire aux progrès de la richesse Chez nous, les fortunes sont modestes, ce qui enlève à la quotité d'héritage tout caractère protecteur de l'oisiveté, surtout dans les familles étendues. Il y a un caractère social au Pérou qui n'est plus celui des peuples européens : la descendance des familles riches est généralement nombreuse. Ce fait empêche la constitution d'une ploutocratie étroite et restreinte et conduit toujours à l'extension et à l'équilibre proportionnel ilans les fortunes privées. Et comme l'ancien régime, par le droit d'aînesse et par la passivité de la vie générale, créait une légion de fainéants, tout changement dans celte tradition sociale encourage plutôt l'esprit d'entreprise et de hardiesse. L'unité sociale n'est plus la famille, le groupe paternel; mais, l'individu, héritier certain et autonome.

On a souvent démontré que le Code Napoléon est égalitaire, mais qu'il n'est pas démocratique, parce qu'il repré*

sente et défend les intérêts d'une classe, la bourgeoisie dominatrice (1). Dans notre Code civil, les articles relatifs au travail sont très peu nombreux : la législation est plutôt capitaliste. Tout ce que nous acceptons déjà, depuis les revendications ide l'humanitarisme, protection à la femme et aux mineurs dans le travail, rétablissement de Tégalité dans les relations des patrons et des ouvriers par Teffort de la loi et de l'Etat, idées nouvelles de solidarité et de justice, contrôle à la concurrence, au siruggle inhumain, ne se trouve pas, môme en ébauche, dans notre loi. La théorie du quasi-délit et du quasi-contrat s'établit hors de toute considération de risque professionnel et de protection démocratique aux classes inférieures, dont la liberté est moindre, dont l'égalité est trompeuse. On ne pouvait pas espérer qu'un Code donné avant l'affranchissement des esclaves, et qui avait des titres sur la manumission et la condition des affranchis, fût égalitaire. En même temps, la grande industrie n'était pas formée et le problème du salariat ne pouvait guère être en cause. Dans les classes rurales et urbaines, les devoirs de charité entraînaient une diminution de l'inégalité des conditions et de l'infériorité des classes ouvrières. Le Code ne pouvait pas changer des mœurs qui devaient disparaître très lentement, dans les nouvelles générations n'ayant pas connu l'esclavage.

Le formalisme extrême de la législation nouvelle eut une toute autre action sur le caractère national. Il favorisa l'extériorité et le culte des formes; il donna une certaine raideur à la procédure et aux habitudes des hommes de barreau qui étaient d'ailleurs les maîtres incontestés de la vie politique. Au point de vue juridique, l'évolution va du droit formaliste au droit non formaliste, des mots et

(i) Au sujet de celte discussion, où Taine et Le Play ont plaidé pour la liberté testamentaire anglaise, cf. La Succession dans le Code civile p. 18 et suivantes^ dans Touvrage déjà cité sur le centenaire du Code civil. Le Code civil ne s*est pas occupé de protéger Ips masses ouvrières et d*aider à leur développement moral et matériel. Il ne peut donc être considéré comme une législatioa démocratique. (Tissié : Le Code civil et les Classes ouvrières ^ p. 4, 1. c.)

l'évolution des idées et des faits iOl

des solennités inutiles aux réalités et aux conditions essentielles des contrats et des institutions (1). C'est aussi la marche actuelle de notre législation. Toute l'hérédité intellectuelle de scolasticisme et d'érudition surannée avait un débouché dans les maintes formalités difficiles et inflexibles de la codification nouvelle. Le Code de procédure criminelle et civile était encore plus formaliste que les lois substantives.

Le grand danger de la législation fut, dans celte période, un arrêt dans la formation des mœurs et dans l'évolution normale de la tradition juridique. Ce fut un moment de création intégrale et savante, qui devait nuire à la nationalisation du droit. Savigny condamnait la codification, parce qu'elle empêche, au moins pendant lin temps, le cours du droit dynamique (2). Heureusement que l'œuvre de la jurisprudence nationale, par la critique des codes, assouplit beaucoup les dispositions coordonnées, et continua toujours, quoique faiblement, l'élaboration du droit et des mœurs.

En résumé, l'œuvre de codification fut un grand effort qui eut des résultats contradictoires. Il donna un cadre à l'activité en perpétuelle anarchie, et ce fut là un grand profit pour noire avenir. Mais, il avait dos caractères qui se heurtaient, sans produire une synthèse. Le Code favorisa le développement individuel par le partage égalitaire, par le morcellement des propriétés; cl, en même temps, il augmenta le pouvoir paternel, contre l'autonomie de l'enfant, contre l'individualité de la femme; s'il reconnut la liberté de la volonté contractuelle, il ne protégea pas les classes inférieures, par une surveillance nécessaire à cette même liberté dans le contrat du travail et dans toutes les conséquences du salariat; s'il définit les fonctions de la vie privée, la propriété, la famille, la succession, il tomba aussi dans le formalisme. Et il manqua de tout

(1) Grasserie. Les Principes sociologiques du Droit civil^ 1906, Paris p. 3SS et saiTanteB.

(S) Grasseric : Ouv. cité^ p. 318.

102 LE PÉROU COXTEMPOBAUI

caractère social dans un pays, sans association cl sans solidarité.

La fin de Tesclavage créa quelques formes de cette union

sociale, entamée toujours par la division des classes.

^ , . . f Auguste Comte nota que Tabolilion du servage entretient

! des sentiments de solidarité familiale dans les classes ^ ■ ouvrières. Ce fut aussi l'aspect du nouveau système social,

après 1859. La subordination personnelle de tous les membres de la famille au maître n'était plus la même, et, par ce fait libérateur, le travail fut, malgré des exceptions et des crises, plus actif et plus fécond. Par l'organisation des familles ouvrières et par le rapprochement lent des classes, celte époque prépara Tavènemenl de la démocratie. De nouvelles forces économiques devaient faire naître l'abondance fiscale, devaient mûrir la civilisation et produire, après le grand jour de la puissance, du gaspillage et du triomphe, le long crépuscule de la défaite nationale.

Dans la troisième époque de notre histoire républicaine, Torganisme social est plus complexe, et les indécisions de la première heure se changent en directions arrêtées et confiantes. La Constitution a trouvé, en 18G0, sa forme définitive; la codification est faite. Les grands moules de la vie publique et de la vie privée sont achevés. Si la forme est déjà fixée, la matière sociale se transforme rapi- ' dément. L'exploitation du guano et du salpêtre devient la plus puissante ressource des nouveaux budgets. L'Etat, force première dans l'organisation nationale, est maintenant plus riche et plus convoité que jadis. Le militarisme n'abandonne pas ses démarches traditionnelles. El, l'éclosion de tant d'énergies nouvelles demande une ferme organisation politique, qui la favorise et lui apporte un contrôle sûr.

De 1870 à 1879, date de la guerre, l'aspect de Tactivilé nationale par ses buts et par son évolution, a un éclat magnifique. C'est, à la fois, le reflet d'un incendie, l'affo-

l'évolution des idées et des faits 103

lement du succès et le cauchemar de la décadence. On gravit tous les échelons, jusqu'à la cime convoitée; et le destin et l'insouciance des hommes détruisent tout l'échafaudage de la vie nouvelle et arrêtent la marche d'une civilisation en progrès.

Les énergies des hommes se sont appliquées, d'un élan exclusif, à la conquête de la terre, de la richesse et du pouvoir. On voit le pullulement des associations, des compagnies, des banques, des sociétés diversifiées et éphémères, toujours en quête de richesse et d'influence. C'est alors le règne du billet, l'oubli des réserves bancaires, l'empire des hautes exportations, des grandes entreprises de chemins de fer, d'agriculture, de commerce. C'est la confiance et le crédit contre tous les risques et toutes les aventures. On a l'initiative et la hardiesse, on oublie le présent pour l'avenir, la réalité pour l'utopie. L'ivresse de l'or transforme tout : la bureaucratie s'étend, les emprunts s'ac cumulent, l'optimisme devient maladif et insouciant. L'Etat est une source inépuisable de bénéfices, de richesse et de bonheur. Dans cette splendeur décorative, on a tous les brillants traits d'une civilisation mûrie : le luxe gaspilleur» l'existence vaniteuse, le relâchement du puritanisme, l'amour de l'aisance et de la paix; et les dons de notre race, l'hospitalité généreuse, la sympathie pour les peuples, la grande floraison des talents, l'attrait des salons, le raffinement dans l'amour, la grâce et la frivolité dans la vie.

Il faut un effort pour donner un équilibre à toutes ces énergies enchevêtrées, dans l'expansion du génie national. La richesse générale va créer la ploutocratie; et plus d'ordre, plus de stabilité, plus de sérieux, dans la politique et dans les hommes, seront désormais nécessaires. Les grands politiciens de celte période sentent le grave tressaillement d'une crise. Au Sud, dans la terre étroite et pauvre du Chili, des convoitises terribles hantent tous les esprits. Manuel Pardo, l'homme représentatif de ce moment de notre histoire, découvre, en revenant du Chili,

l3 péril national, la guerre future et le déchirement de la nationalité.

En 1872, après un sanglant mouvement militaire, l'espoir de tous les hommes d'ordre, de tous les esprits réformateurs semble réalisé. Pardo est le chef du pouvoir, l'organisateur du régime civil, le plus réformateur des hommes d'élite, d'oligarchie et de tradition, le plus prudent des novateurs. Un grand mouvement d'opinion le fait populaire : un concours de toutes les forces nationales, la tra dition, la richesse et le talent, l'entoure dans une ferme et définitive collaboration. On ne pense plus aux fantômes de l'anarchie, de la désorganisation et du militarisme. Et il semble qu'un ordre nouveau et longuemciît espéré va régner dans la pensée et dans la vie.

Magno ah integro sœclorum... nascitur ordo.

Ce fut l'unique essai d'organisation républicaine dans l'ordre constitutionnel; sans arriver à la dictature comme Vivanco, sans fonder l'autocratie militaire et paternelle comme Castilla. De 1872 à 1876, on prépara une grande réforme dans l'instruction et les finances, dans l'administration et les problèmes politiques. On chercha, d'un tâtonnement long, la synthèse et l'harmonie dans les forces nationales, la transformation du militarisme, le rajeunissement de l'oligarchie, la sélection démocratique des capa cités, la paix entre la religion assujettie et le libéralisme affermi.

Mais, pour aboutir dans l'effort constitutionnel et civil, il fallait l'action intense et longue d'un homme et d'un groupe politique. Le président du nouveau régime détail mourir, sous les coups d'un assassin, à l'entrée du Sénat; et avec lui, toutes les espérances de rénovation et de progrès civil disparaissaient pour ne renaître que dans un avenir lointain.

Le gouvernement eut à lutter, dans l'ordre économique, contre le gaspillage et l'excès de la dette publique. L'étal de la fortune nationale et de la richesse privée, après un éclat passager, passait par une crise intérieure, dans

l'évolution DBS IDÉES ET DES FAITS 108

laquelle on jouait l'avenir. Un déterminisme logique présidait au développement de Téconomie nationale; d'excès en excès, d'étape en étape, on arrivait à la débâcle. Il fallait arrêter la formation indéfinie des sociétés commerciales, ralentir le crédit, créer l'épargne fiscale, régler les réserves bancaires. Dans l'ordre politique, le gouvernement de Pardo donna à la vieille centralisation, un caractère plus sûr par la création de centres d'élaboration politique et administrative, les iuntas depariemenlales, dans les grandes divisions territoriales. Il régla la bureaucratie, toujours instable dans les régimes militaires et créa une JFaculté des sciences politiques, analogue à l'école formée en France après Sedan, pour l'éducation de la nouvelle génération d'administrateurs et d'hommes d'Etat. En môme temps, par la force du nouveau régime, le pouvoir devenait plus sûr de ses mouvements et de ses buts : il s-e dressait contre le militarisme, en représentant de tous les intérêts modérés et progressifs du pays. La bureaucratie organisée était la meilleure défense de l'Etat. Avec elle, l'ambition de parvenir se trouvait satisfaite, et le pouvoir devenait une association pacifiste. Mais, ce fut surtout dans l'ordre intellectuel et moral que l'esprit du gouvernement civil voulut produire des réformes organiques et définitives. Le règlement de 1876, de type français et classique, unifia l'instruction, organisa des programmes et changea de fond en comble les anciennes institutions. Par le latin et la culture littéraire, l'instruction des collèges rappelait les humanités classiques du plan français. II y avait même un goût d'encyclopédisme dans les grandes lignes de la réforme pédagogique : en six ans de préparation dans les collèges, la jeunesse étudiait les sciences et les lettres, la philosophie et l'histoire, avec une extension propre aux spécialités universitaires. La culture populaire, par l'étendue et l'organisation de l'école primaire et par la création des écoles professionnelles (escuelas de artes y o[icios) fut le centre de la grande transformation. On donnait une forte assise à l'égalité politique par l'expansion

triomphale de la culture populaire. On peut môme dire qu'un idéal de démocratie laïque et civile s'esquissait dans ces années trop courtes d'une période active. L'instruction, établie et réglée par l'Etat, devenait une force nationale, gouvernant l'Université et l'Ecole, les hommes d'élite et la foule.

Cette direction fut mieux définie dans les tendances libérales de Pardo, qui, par sa campagne contre l'évêque rebelle Massia, affermit les droits de l'Etat sur les confessions religieuses, avec une grande énergie. Et le parti civil, qui représenta naguère des inclinations traditionnelles et conservatrices, fut désormais le centre d'une action libérale, prudente, sans passion et sans radicalisme.

Tel fut le plan de Pardo, de son parli et de son régime. Malheureusement, ce n'était qu'un équilibre de courte durée, un moment de concentration et do paix entre deux anarchies. Dans l'ordre politique, il y avait opposition entre la tradition militaire et l'effort civil, entre le personnalisme et l'organisation récente des partis. Après la période de Pardo, le militarisme reprit ses vieilles positions, quoique tempéré par la nouvelle collaboration d* s partis. Et Riva-Agûero, la première figure du parti civi^, par son talent, par son action politique dans le Sénat et jiar ses influences personnelles, n'eut pas la succession du chef. Le civilisme perdait ses conquêtes récentes dans un moment grave où il fallait continuer l'œuvre de Pardo, ou s'abandonner à l'universelle banqueroute des hommes, des institutions et des choses.

Sous l'aspect moral, il y avait aussi une antinomie entre la religiosité des classes supérieures et le libéralisme, entre les idées et les hommes qui s'unissaient dans le régime civil. Et, au point de vue économique, l'équilibre final était impossible. D'un côté, les nécessités de la bureaucratie croissante, de l'instruction et des œuvres commencées; de l'autre, le déséquilibre des banques, la crise du crédit, l'avenir compromis par la dette et par les grands emprunts. La crise était fatale. On avait déjà une certaine

l'évolution des idées et des faits 107

conscience de la faiblesse nationale et du déchirement interne. L'optimisme avait longtemps abandonné la défense nationale; et la dissolution s'approchait lentement, sourdement, comme la mort dans les drames obscurs et troublants de Maeterlink .

Et la guerre de 1879, entre le Pérou, la Bolivie et le Chili fut la révélation extérieure de tout ce que le milieu national avait préparé, dans de longues années d'histoire, pour la défaite et la décadence (1). Celle crise générale et profonde marqua un retour violent au militarisme. Dans la paix, l'armée, sous le pouvoir des meneurs, devenait un péril interne; comme elle avait été, dans la guerre, la force et la gloire du pays. C'était le même phénomène qu'après l'indépendance nationale : la survivance d'un organe puissant et excessif, qui n'avait plus à remplir sa grande fonction historique. Et ainsi l'aspect du Pérou, dans la fin de cette période, de 1886 à 1895, est monotone et triste. Le crédit est annihilé; la monnaie acquiert difficilement son ancienne valeur; l'Etat a une œuvre immense de reconstruc'ion, d'aide et de contrôle : l'individu est accablé sous la terrible débâcle : le pessimisme devient la philosophie du moment : les héros de la guerre ont changé de rôle; ils sont les meneurs de la politique nouvelle. Et dans le chaos formé par le choc de tant de traditions, de défaillances et d'espérances à peine ébauchées, on ne devine pas d'où jaillira la future renaissance.

Et tandis que la politique présente celte variété de caractères, de 1800 à 1895, et que la vie nationale, par l'organisation de la richesse nouvelle, a une superbe vitalité pour arriver après à la plus funeste décadence, des luttes doctrinaires accompagnent, d'un noble élan, le mouvement exté rieur des choses. Des grands hommes débutent sur la scène et occupent de leur action personnelle tous les mo ments de cette riche histoire. Dans les Chambres et au

(1) J*Ai esquissé les caases et les conséquences de la gaerre da Pacifique dans le premier de ses chapitres : « La Renaissance péruvienne. ■

pouvoir, les partis et les hommes ont une individual'lé définie et agissante. Un groupe libéral, plus fort que celui de 1860, s'organise et lutte pour un idéal qui embrasse toutes les réalités de la politique et de la vie. De cette coterie ambitieuse, font partie Mariategui, magistrat sévère et politicien d'énergie, Casos, orateur éloquent, idéologue du libéralisme, Quimper, qui donne la doctrine, qui écrit la théorie du droit politique, avec l'idéalisme de Constant et des allures scientifiques, Cisneros, qui a Tesprit de Lamartine, le grand souffle lyrique dans l'oratoire, la générosité démocratique dans ses propos, Pazos, plus sobre, plus rigoureux, esprit de juriste, qui s'approche des doctrines conservatrices, Rosas, à l'intelligence puissante et outrancièrc, d'une force oratoire tranchante et froide, Chacaltana, qui étend et affermit le libéralisme, sans oublier les traditions rhétoriques du groupe.

Et une autre lignée d'hommes illustres s'oppose à ces doctrinaires, sans en former toujours l'antithèse. Ce sont des juristes, des hommes d'ordre et de loi, conservateurs dans le sens plus libre du mot, analystes, logiques et prudents dans leurs déductions. Dans la succession des régimes, ils représentent la stabilité et l'organisation légale; ils cherchent un contrôle aux égarements de la politique audacieuse, sans observation et sans prévision. On trouve de grandes figures dans ce groupe, qui a des variétés et des nuances dans la doctrine, mais qui est toujours un moyen terme entre le traditionnalisme étroit et le radicalisme politique. Deux grands magistrats, par le talent et par la science, Ureta et Paz Saldan, sont de ce groupe. Urela est plus original, Paz Saldan plus érudit; mais l'un et l'autre, comme des préteurs romains, créent une doctrine en interprétant la loi, s'opposent aux empiétements de l'Etat et de l'Eglise et défendent la vraie théorie de la liberté, sans utopie el sans faiblesse. Antonio Arenas et Juan Antonio Ribeyro, avocats de grand mérite, appliquent la môme doctrine sereine, dans les conflits de droit et dans les problèmes politiques. Arenas préside le pre-

l'évolution des idées et des faits 109

mier gouvernement national, après la guerre sans la protection et la tutelle du vainqueur, comme celui d'Iglesias. Garcia Calderon apporte à la politique le sens légal, la force de son talent, de son éloquence sereine, de son analyse et de sa précision; il dénonce le péril de l'aventure financière, il agit dans le Parlement contre les excès du pouvoir, et, au moment de la grande crise, dans un effort admirable, il réunit les forces dispersées pour défendre rintégrité nationale contre les ambitions du vainqueur, dans l'anarchie intérieure des partis et des chefs militaires (1). Pacheco et Tejeda sont des juristes excellents, qui renouvellent et complètent la doctrine et qui précisent le concept du droit civil jusqu'à former une tradition légale. Candamo, chef du civilisme, esprit d'un grand équilibre et d'une vraie honnêteté politique, vieux parlementaire, devient président de la République dans l'épanouissement du régime civil, en 1903. Luis Felipe Villaran, représente, dans le même groupe, une doctrine plus libérale. Il établit, par sa critique et sa grande pénétration, la doctrine constitulionnelle, la liberté dans l'association, la neutralité religieuse de l'Etat contre l'interprétation révolutionnaire, contre les préjugés du traditionnalisme; et défend l'équilibre des institutions politiques, la réalité du suffrage contre les sophismes de la souveraineté populaire, que les disciples de Rousseau appliquaient dans un sens utopique et absolu. Il corrige le libéralisme français de Constant et de Laboulaye par les doctrines anglaises du self-government. Sans l'action de ces groupes, libéraux et conservateurs, la politique nationale aurait abouti aux excès de la démo^ gagie révolutionnaire ou à l'exaltation de la plus dangereuse des autocraties. Les libéraux, toujours soucieux des droits du Parlement et des principes d'autonomie individuelle, formèrent un centre de résistance, au milieu des gouvernements absolus : ils firent de la dictature de fait.

(1) On a comparé, avec une grande précis! od, son action après la guerre h celle de Thiers dans la France Taincne. Par la sévérité, la prudence conservatrice et le désintéressement politique, Garcia Calderon rappelle Thiers.

un pouvoir respectueux des formes conslilulionnelles. Les conservateurs par leurs doctrines d'ordre et par leur légalisme, donnèrent une forme, plus ou moins arrêtée, à la poussée des efforts réformateurs, aux ambitions radicales des esprits progressifs. La guerre changea Taspect de la politique et fit primer d'autres intérêts. Malgré quelques essais de radicalisme, les problèmes d'ordre économique eurent une grande importance : ils donnèrent, après la chute du militarisme, un caractère original à l'histoire nationale.

Et tout l'esprit de celte dernière période, qui se déroule à nos yeux, est empreint de ce caractère économique, concret, positif, épris de réalités. Il y a toujours des survi vances du vieil état d'esprit : des traits d'idéologie dans l'ordre des finances, des propos trop absolus, des retours à la rhétorique surannée. Cependant, une ûme nouvelle se définit, se forme devant nous et semble apporter le cadre définitif de la nationalité.

Celle direction changera certainement quelques traits psychologiques de la race. Il y a même des formes de la vie sociale qui n'existaient naguère qu'en ébauche et qui prennent aujourd'hui des contours arrêtés : ce sont l'association et la solidarité. Aussi l'individu et l'Etat ne sont plus les termes d'une relation abstraite, où l'Etat est l'unique force agissante et la personnalité s'affaiblit ou se perd.

Un individualisme plus riche domine à l'heure actuelle. Affirmation des consciences personnelles par le travail, par l'action, par la préoccupation de l'intérêt indi^ viduel, par l'indépendance que cette œuvre prépare ou achève (1). Comme phénomène secondaire et dérivé, accroissement de la richesse collective, extension des coa trats contre le régime du « Status », de la loi inflexible, dont parle Spencer; changement de buts dans la pensée

(1) Cet individualipme est encore faible : ropinioQ et rimitation gouvernent même les consciences les plus hardies.

l'évolution des idées et des faits 111

cl dans la vie, évolulion opposée aux révolutions, sens des choses contraire aux vieilles idéalités. El, dernièrement, comme reflet de celte transformation de l'individu et du tout, un autre rôle de TElat, au-dessus de Tactivité générale. Un Etat plus riche, plus actif, plus sûr de Tordre et de la paix, qui étend sa protection économique, qui élargit le cadre de Taclion privée, mais qui n'est plus le « primum et ullimum movens » de la vie nationale. Il suit les courants individuels, il corrige la marche autonome des hommes; il est moins un organe créateur, qu'une force d'organisation, d'impulsion et d'équilibre. En même temps, la politique devient une forme de l'aclivité individuelle, une collaboration tranquille et positive. Son intensité et sa passion de jadis, où elle était un jeu d'ambitions personnelles ou une dispute d'école, s'appliquent à d'aulres buis : à des intérêts, à des problèmes de la vie, à des besoins du temps. Et voilà des germes d'une fécondité inconnue pour l'avenir.

La division du travail apporte aussi des résultats nouveaux. Une plus grande hétérogénéité dans les buts et dans les moyens, dans les professions et dans les formes de l'activité économique, corrige les défauts de la monotonie des caraclères cl des hommes. Au mal de l'improvisation, qui fut toujours le trait des efforts péruviens, on oppose la spécialité professionnelle. El cette différencialion n'est pas encore un défaut, parce qu'elle ne contredit pas les effets d'une culture d'allure générale, qui est la marque de l'inslruclion nationale. Les sociologues ont montré le résultat d'uniformité produit par les gouvernements puissants dans les sociétés inaclivcs, sans autonomie et sans résistance. UUoa a eu sur nos Indiens un mot expressif : il affirme qu'on les connaît tous, quand on en connaît un. Dans une nation homogène, on pourra donner à l'imitation et à la suggestion un immense empire; mais on n'aura pas la diversité qui est la vie, l'originalité du génie, la variété qui conduit progressivement à l'unité plus riche du génie national.

m Lfi PÉROU CONTElft»ORAtN

Si Tindividualité est plus forte, rassocialion s'étend indéfiniment au Pérou. Tout dernièrement, un trust de toutes les forces électriques, à Lima, a démontré le progrès de l'association. L'enchevêtrement des intérêts produit par cette collaboration, est une base de la paix et de l'ordre. La stabilité est déjà une nécessité générale, dans celte grande école de mutualité. La grande industrie se forme et progresse par la réunion des capitaux dans le ferme réseau des sociétés multipliées. L'action de l'Etal trouve un contrôle dans ces organismes mineurs : il y a maintenant des intermédiaires entre l'individu et le gouvernement. Le pouvoir, la grande association, trouve des collaborateurs indépendants, des forces vives dans la machine sociale. Certes, la créalion du problèfhe social peut être le péril de cette accumulation capitaliste; mais la faible dcnsilé de la population et le haut « standard of life » du travailleur, éloignent cette lutte économique des classes.

L'association et la division du travail, c'est-à-dire, l'organisation dans le capital et la dépendance mutuelle dans l'effort, ont donné à la solidarité un caractère qui sera désormais une forme de notre vie nationale (1). C'est la solidarité organique dont parle Durckheim : l'association d'individualités développées dans un régime où la conscience collective n'embrasse pas toute la conscience individuelle, où l'homme n'agit pas toujours selon des opinions imposées, ou des idées données. La sympathie, mêlée de charité, a été un sentiment péruvien; mais ce n'était que la réunion des individualités semblables. La coopération, qui suppose l'autonomie personnelle et l'acceptation consciente d'un but général, s'esquisse maintenant, avec le progrès économique, l'organisation de l'industrie, l'ex-

(1) Durckheiin a fort bien établi les caractères de la solidarité que produit la division du travail : a ... Elle n'est possible que si cbacun a sa sphère d'action qui lui est propre, par conséquent une personnalité. Il faut donc que la conscience collective laisse découverte une partie de la conscience individuelle pour que s'y établissent ces fonctions spéciales au'elle ne peut pas réglementer, et plus cette région est étendue, plus est forte la cohésion qui résulte de cette solidarité. » {Divisi(m au Travail social^ Paris, 1893, p. 140.)

l'évolution des idées et des faits 113

tension des rapports, la dépendance produite par l'échange des services. La solidarité en profite, et les liens nationaux se fortifient et se précisent. Les lois du travail sont la dernière étape de ce changement dans les mœurs et dans les esprits. La solidarité va être un fait de spontanéité el de loi.

Dès le moment de la codification, on pouvait espérer une plus grande collaboration des activités : le contrat était réglé, des sanctions d'ordre civil étaient parfaitement établies. « On peut mesurer, écrit Durckheim, le degré de concentration auquel est parvenue une société par suite do la division du travail social, d'après le développement du droit coopératif à sanctions restitutives » (1). Au Pérou, ce parallélisme était faible, parce que le Code ne refléldil pas l'état des choses, et qu'une imitation trop exclusive primait dans les lois. L'anarchie politique empêchait toute vraie différenciation sociale, et le droit coopératif n'impliquait pas la concentration.

Aujourd'hui les nouveaux traits de la vie économique, l'association, la solidarité, l'individualisme, semblent des faits d'avenir. Portés de l'ordre positif à l'idéal national, ils seront aussi les caractères d'une renaissance intellectuelle. Par l'association, l'égotisme intellectuel perdra Fa force : par la solidarité, l'œuvre de la science unira le passé au présent, les traditions aux réformes, et ne ( ondamnera jamais, sans critiques, le legs des généralions finies. Par l'individualisme, l'imitation, dans toutes les formes de la science et l'art, sera plus souple; on cherchera une autre originalité que celle du pastiche ou de l'audace vaniteuse. Tout est encore en germe, dans ce renouvellement de la nationalité. Les formes sont déjà changées; mais il y a encore des survivances du vieil esprit et des fatalités de l'ancien héritage. Mais, quelle évolution de l'anarchie révolutionnaire à la discipline politique; de l'éparpillement des forces individuelles à l'association; de l'idéalité naïve à l'observation des réalités; du

(1) Ont;. ei7<f, p. 137.

militarisme au régime civil; du jacobinisme politique à une ébauche de toutes les libertés !

II y a une autre transformation, dans les sentiments et dans les idées, qui s'ajoute à l'évolution de la politique. Les grands principes d'une société, la religion, le sentiment de la famille et le patriotisme ont subi des changements, qui expliquent ou reflètent le mouvement extérieur des choses.

Sous l'aspect religieux, la colonie était régalisle et fanatique. La religion était le centre de la pensée et de l'action. Mais l'Etat avait un droit d'intei^vention dans les affaires do l'Eglise; un protectorat parfois querelleur et despotique.

La Révolution fut un mouvement libéral et déiste : elle s'attacha à la religion de la raison ou à un providcntialisme mal défini. Le patronat devint le titre héréditaire des présidents; les dîmes sont supprimées, le budget ecclésiastique les remplace. Le Concordat ordonné par la Constitution est un projet qui n'arrive jamais à se réaliser. La religion est une affaire individuelle qui puise encore des forces dans l'opinion, dans le fanatisme des foules, dans l'intolérance générale. Le clergé est une administration : il dépend de l'Etat autant que de l'Eglise. Des luttes doctrinales autour du mariage civil, des cimetières laïques, de l'article constitutionnel qui défend les autres cultes, produisent, dans certains moments, un réveil du sentiment religieux. L'éducation est enore empreinte de mysticisme. L'Université est un internat : l'instruction congréganiste progresse. La religion domine partout, dans les lois comme dans les mœurs. Le monde n'est qu'une dépendance de la Foi, une « ancilla religionis ».

Et après ce moment de religiosité extrême, on passe de la croyance à l'indifférence, par un progrès continuel. Ce n'est pas l'irréligiosité farouche, le jacobinisme anti-

L*ÉyOLUT10N DES IDÉES KT DES FAITS 118

clérical, mais une scission profonde entre le credo et la vie. On agit hors du cadre religieux. Et cet état s'affermit avec le mouvement économique et la préoccupation des réalités. On ne peut môme dire qu'il y ait une pensée catholique. Ni l'apologétique, ni les livres de mysticisme, ni les essais d'exégèse n'attirent les membres du clergé.

Le radicalisme a eu, au Pérou, quelque force. Trois noms le représentent dans notre histoire : Vigil, Mariano Amezaga et Gonzalez Prada. Vigil est un régaliste, un défenseur de l'Etal contre l'Eglise. Dans ce but, il accumule des preuves, il fouille dans les vieux textes, et écrit de lourds volumes, avec une érudition ecclésiastique surannée, mais aussi avec une belle dignité morale et une forte indépendance de pensée. Dans ses dialogues sur l'existence de Dieu, il se montre philosophe faible et il suit la Profession de foi du Vicaire Savoyard. Son influence fut grande; mais elle ne marqua point une évolution dans les idées nationales. C'était une irréligiosité trop ecclésiastique, trop formelle. Mariano Amezaga, polémiste vaillant, étendit le radicalisme aux autres formes de la vie; et Gonzalez Prada, dans un effort continuel et parfois monotone, attaqua l'Eglise nationale et le cléricalisme. Il a la force d'un Veuillot libre-penseur; il est sonore, éloquent et viril. Malheureusement, la partie négative de son œuvre est plus grande que la partie constructive. Il n'a pas un système, une grande doctrine laïque. Il est remarquable surtout par la hardiesse et l'éloquence de ses négations. Sa propagande a beaucoup étendu l'indifférence pour notre religiosité espagnole et inquisitoriale.

On a ainsi, comme formes de Tactualité religieuse, propagande de conversion dans la montagne, sur les races sauvages; religion d'Etat, avec ses allures bureaucratiques; indifférence dans les classes supérieures et moyennes; superstition dans la foule. Telle est la dernière évolution d'une foi que la vie abandonne.

116 PÉROU DONTEMPORAIN

Le sentiment de la famille fut très puissant dans le régime pré-républicain. La tradition espagnole donnait au foyer un caractère romain : le paierlamilias exerçait le droit de tutelle absolue sur la femme et les enfants. L'individualité des fîls était presque nulle : le droit d'aînesse introduisait l'inégalité dans la famille. La galanterie n'empêchait pas une certaine sévérité dans les mœurs. Le mariage avait toute la divinité du sacrement. Dans la République, l'autorité paternelle fut longtemps si forte que, dans la colonie, des relations de justice et de respect absolu régnaient entre pères et fils. La femme par les mœurs et par le Code restait en minorité perpétuelle. Mais, l'individualité des fils s'est affermie de plus en plus, jusqu'à produire un relâchement dans la famille. Après la disparition du droit d'aînesse, l'égalité dans le foyer a fini avec la hiérarchie immobilisée de l'époque ancienne. La femme a toujours conservé les vertus chrétiennes : la fidélité, l'abnégation et la joie de la maternité. Les grâces de la vie coloniale, où le salon avait une importance sociale ne sont plus les mêmes : les femmes ont perdu les dons frivoles de la satire, du flirt, de l'aventure erotique. Elles ont encore un fin esprit de conversation et une grande force dans l'analyse des mœurs. La famille est maintenant un tout plus souple, qui a toujours la stabilité de la consécration religieuse et de l'opinion. Le divorce n'existe pas; et un certain féminisme fait son apparition dans les journaux et dans les salons.

Le patriotisme se forma après l'indépendance, dans l'ivresse de la victoire, dans l'épanouissement de l'autonomie nationale. Il s'approcha du chauvinisme : il fut lyrique et déclamatoire. L'orgueil des traditions et le succès affermirent ce culte collectif. Pendant de longues années, le sentiment de la patrie prima tous les autres. Après le

(1) La femme a eu parfois une très grande influence dans la politique péruYienne. Cf. ce qu'écrit Flora Tristan sur T « ez-présidenla Gamarra. » {Ouv. cité.)

l'étolotion des idées et des faits 117

triomphe sur TEspagne, dans la guerre de revendication de 1866, l'orgueil fut unanime et superbe. Un optimisme absolu domina les esprits. On tomba dans tous les excès de la richesse, dans le gaspillage et dans la grande débâcle. La guerre de 1879 fut la crise du patriotisme. Alors le pessimisme fut aigu et général. Philosophie de douleur et de défaillance qui menaça de stérilité tous les efforts de restauration nationale. L'esprit national ne connaissait que les extrêmes : Tégoîsme flatteur ou la méfiance énervante. Mais, dès 1805, on trouve une nouvelle forme plus rationnelle de patriotisme. C'est un optimisme prudent et plein d'expérience, une confiance sereine dans l'avenir et une connaissance plus sûre de l'actualité. Le chauvinisme est à jamais disparu; et après avoir trop condamné, on commence à espérer.

Le patriotisme est donc la religion civile du pays. La foi est un fait général, mais plus extérieur qu'actif. La famille est toujours un centre d'action morale. Si l'âme nationale n'est pas formée, il y a toutefois quelque chose de défini dans l'esprit de tous : c'est le culte des faits, la fermeté de la famille et la prudence du patriotisme.

Nous avons divisé en quelques grandes périodes l'histoire politique du Pérou républicain : nous en avons marqué les traits généraux. On pourrait même établir qu'il y a un parallélisme assez clair entre les périodes politiques et les périodes littéraires; et que le mouvement de la pensée précède ou suit, dans toutes ses formes, celui de l'action. C'est d'ailleurs très naturel dans un pays qui se forme et où la politique prima tout.

Cependant, on trouve un ralentissement dans l'évolution littéraire. L'action était trop rapide et mobile. Ainsi, quand la politique fut éprise de romantisme, par l'indiscipline, le lyrisme et l'esprit de liberté, la littérature restait encore dans le classicisme. La tradition de Quintana, les règles

118 tn PÉROU CONtfiMPOtUlN

uniformes dominaient la marche des esprits. La politique devançait la littérature dans ses imitations. Quand, après 1850, le romantisme fit son apparition dans les lettres et la bohemia eut un grand éclat, la politique était déjà dans un équilibre relatif d'organisation juridique, conservant malgré tout certains caractères, comme la phraséologie prodigue et l'égotisme qui sont profondément péruviens. Après la guerre du Pacifique, malgré Téparpillement des efforts, on note une tendance uniforme dans la politique et dans les lettres. Elle est faible dans les premiers temps; elle est définitive aujourd'hui. La littérature a des allures philosophiques, une profondeur jusqu'alors inaccoutumée, Elle n'est plus uniquement le commentaire de l'amour et un prétexte à rhétorique. Et l'induction, la généralité dans les vues, l'esprit social et le penchant esthétique sont déjà des signes du temps (1).

La littérature possède aujourd'hui deux grands écrivains représentatifs. Le premier, Ricarcfo Palma, le maître de la tradicion^ espèce d'histoire écrite en raccourci, avec un style piquant et avec une imagination très vive et un curieux voltairianisme, est le dernier rejeton d'une école brillante dans notre littérature, la bohemia, dont nous avons déjà parlé. Il a fait beaucoup pour la culture littéraire du pays et il est très connu en Amérique et en Espagne. L'autre, grand poète, Chocano, riche d'une fantaisie j luxuriante et d'un verbe sonore, a traduit dans ses vers

l'âme de notre race et les traits de notre milieu, sa faune, sa flore, sa fécondité et son sublime. Il veut être et il est déjà, le poète de l'Amérique, l'aède d'un continent.

(1) On ne peut pas parler de philoeophie péruvienne. Dans tout ce siècle, elle a été éclectique, idéaliste, mais faible, sans Fynlhèae ni hégélianisme. Un Espagnol, Mora, apporta la philosophie de Técole écossaisey de Hew et de Dugald Stewart. Nous subîmes , encore Tinfluence de Jules Simonet de Saisset, de toute cette pensée généreuse etl ibérale, et dès 1890 le pusitiyisme domine au Pérou, et tontes les grandes directions de la pensée sont connues et analysées.

L*ÉVOLUTIOir DES IDÉES ET DES FAITS 119

De toute cette esquisse, on peut dériver des réflexions sur la psychologie nationale. Il y a dans la politique et ses indécisions, dans la vie et ses formes, dans la pensée et ses caractères, des traits éphémères et aussi des penchants profonds et constants. Une étude rigoureuse de ces inclinations est impossible; et on ne pourrait guère la faire, dans une nation de climats, de régions et de races si différents, où l'unification est le difficile problème de l'avenir. On en peut toutefois donner un aperçu, dégageant les quelques notes communes de cette diversité, qui serait plus forte et plus riche dans un pays d'une densité et d'une culture supérieures.

En premier terme, l'idéalisme, généreux, superficiel, verbal, dans lequel la forme est plus que l'idée même. C'est l'explication des généralités rhétoriques, des illusions collectives, de l'utopie des réformes, des mépris pour la correction de l'expérience. A cet idéalisme s'ajoute l'incapacité à saisir la réalité totale, dans l'intégrité de ses formes, pour arriver à la synthèse. Et un autre trait constant : le passage rapide de l'idéal à la réalité, de l'ébauche à l'action. Nous n'avons pas le sens lent et organique de la réalité : la routine ou l'utopie sont les deux extrêmes logiques de notre caractère.

La volonté est affaiblie au Pérou par l'action traditionnelle de toutes les autorités, politiques et religieuses. Elle est explosive, inégale, intense sans durée, ambitieuse sans coordination ni lenteur dans les effets. La sensation est rapide et incomplète, comme résultat d'une sensibilité très précoce. Et l'idée, derechef, est partielle, prompte, analytique et extrême. Elle prend la partie pour le tout : un aspect des choses pour la réalité universelle. Tel est le principe de notre apriorisme et de l'idéologie perpétuelle. Le climat uniforme et doux a imposé, comme forme de volonté, le non {acere, ce qui condamne, dans l'ordre intellectuel, tout effort scientifique; ce qui empêche, dans la vie politique, les adaptations profondes, les réformes orga-

niséfs; ce qui donne à toute chose Taspect brillant du décor classique.

L'imagination est légère et brillante; Tassimilation est facile et rapide : bref, Tintellectualisme est le centre de la vie. Par le divorce entre la volonté faible et la pensée brillante; entre ce qu'on désire et ce qu'on fait; entre l'idéal et la vie, entre l'évolution qu'on provoque et la routine qui domine; par Tincapacilé de changer la réalité, les oppositions intellectuelles divisent les hommes et deviennent personnelles. Ce n'est pas le succès dans l'action ou la ténacité dans le labeur ou la moralité dans la vie ou la puissance des idées qui donne le triomphe; c'est l'apparence et l'éclat dans la pensée, dans l'existence, dans la richesse ou dans la forme. L'individualité est faible et difficile pour s'associer; elle est assez définie pour s'affirmer et s'opposer, dans les luttes de l'anarchie, dans le heurt journalier des crises et des égoïsmes.

Le culte de l'apparence et la faiblesse des caractères explique un autre fait général : la ploutocratie, dans le sens de prestige social et d'influence souveraine. La richesse est une force, même si elle se trouve dans des mains inliabiles et égoïstes. Le culte de l'or comme fin en SOI, au sens philosophique, est un des caractères fâcheux de l'esprit national.

De tout cela dérive quelque chose d'illogique et d'imprévu dans la vie nationale. C'est à la fois une improvisation audacieuse, une impulsion téméraire, un désordre réel sous l'ordre apparent, une marche sans but conscient, sans propos défini, sans plan d'avenir, un peu au hasard, comme si la nationalité devait périr dans un siècle.

Telle est la synthèse de notre caractère. Elle peut se résumer en quelques phrases : rôle primaire de l'intelligence; faiblesse de la volonté et triomphe du personnalisme; culte du décorum dans le style et dans la vie; ploutocratie excessive et déprimante.

Page 1