CHAPITRE IX
1. La Costa. — II. Aspect. —III. Les lomas. —IV. Vépétntion et production. — V. Propriétés rurales. — VI. L'agriculture péruvienne. — VII Les grandes propriétés. — VIII. Irrigation de la Costa. — IX. Les canaux de Chicama — X. Brûler la pierre. — XI Lois d'irrigation. — Xn. Une région intéressante. — XIII. La province de Tumbes. — XIV. Essences forestières. — XV. Fertilité du sol. —XVI. Récoltes. — XVII. Les palmiers-cocotiers. Une exploitation avantageuse.— XVlll. Le bananier. — XIX. Ressources minières, — XX. Climat de Tumbes.
I. — La Cordillère des Andes se divise en entrant au Pérou en trois chaînes qui sillonnent le pays du nord au sud. L'une de ces chaînes, que l'on nomme Cordillère Occidentale ou Cordillère de la Côte, suit et serre de si près les côtes du Pacifique, qu'entre la mer et les montagnes, il n'existe plus qu'une étroite bande de terre affectant la forme d'un plan incliné, longue de près de 2.000 kilomètres et d'une largeur variant entre 90 et 150 kilomètres, comprise entre le bord de la mer et 1.500 k 2.000 mètres d'altitude. Cette zone, que l'on nomme la Costa, a une superficie de 250.000 kilomètres carrés environ; c'est une série de dunes (lomas), de plaines d'apparence désertique, sillonnées de vallées transversales arrosées par des rivières torrentueuses.
II — Le sol de cette zrne descend vers la mer du haut
de la Cordillère en ondulations déchiquetées, sablonneuses etjaunâtres. Si des vallées et vallons assez nombreux forment des oasis d'une incroyable fertilité, la verdure qui les signale contraste très vivement avec les contreforts de la Cordillère et avec les arenales, régions de sables stériles, et avec deux sortes de déserts de plusieurs centaines de kilomètres, l'un au nord que l'on nomme Séchura^ l'autre au sud appelé pampa d'Islay.
Comme nous l'avons déjà dit, l'état caractéristique de la Costa est une extrême sécheresse. Mais il y a la rosée, appelée garua, et surtout le courant deHumboldt — véritable fleuve d'eau froide venu des régions antarctiques — qui rendent le pays habitable. La fraîcheur qui se dégage de ce courant tempère l'ardeur des rayons du soleil. C'est ce qui fait que la chaleur maxima de cette zone ne dépasse guère 30°, et cela sous la même latitude que le nord de Madagascar ou que Java. Ce courant assainit la côte en transportant au large le mélange d'écume, d'algues et de vase rejeté du fond de la mer par les éruptions sous-marines. Il roule en outre des poissons en quantités innombrables, groupés en masses compactes; ces poissons à leur tour attirent des nuages d'oiseaux de mer, mouettes, cormorans, pajaros, gaviotes, etc. ; ces oiseaux sont si nombreux parfois, que pendant de longs moments ils interceptent la lumière du soleil. Ce sont ces mêmes oiseaux qui ont recouvert les îles Chinchas et d'autres encore, du guano qui pendant longtemps lit la fortune du Pérou ; cette richesse est à l'heure présente sinon épuisée, du moins considérablement amoindrie.
III. — Entre la chaîne de collines de la Côte que Ton nomme communément lomas, la terre reçoit, pendant ce qu'il est convenu d'appeler hiver, de petites averses ; à cette époque la garua ne tombe pas. Pendant cette saison
relativement humide le sol se couvre d'une sorte de pâturage qui est d'autant plus abondant que les collines sont plus hautes ; ces herbages sont plus rares lorsque l'année est exceptionnellement sèche ; le plus souvent ils couvrent d'un vert tapis toute la pente des collines où se nourrissent de nombreux troupeaux venus de la Sierra et des vallées adjacentes.
Dans certains ravins de cette chaîne il y a de l'eau courante pendant quelques semaines, quand cesse la saison pluvieuse il reste des sources dont l'eau est employée pour arroser des oliveraies et des champs de luzerne. Les terrains cultivés de cette partie deslomas ne dépassent guère 200 hectares.
On pourrait cultiver beaucoup d'autres vallons en les arrosant à l'aide de pompes, mues par des moulins à vent, comme cela a été essayé avec succès dans une quebra^da entre Mollendo et la première station du chemin allant à Arequipa.
Toutes les rivières ou torrents qui sillonnent la zone de la Costa roulent peu d'eau malgré leur largeur, pendant les mois de mai à décembre. En janvier, février, mars et avril, les eaux produites par les pluies qui tombent dans la Sierra les convertissent en cours d'eau des plus torrentueux, impossibles à franchir autrement que sur des ponts établis de loin en loin.
IV. — Malgré son apparence aride la Costa est la région la plus peuplée du Pérou, en raison sans doute de son climat absolument uniforme, et aussi à cause du voisinage de l'océan. Du reste cette côte, qu'on dit inculte, peut être transformée en riches plantations de coton et de canne à sucre, comme l'exemple l'a maintes fois démontré dans des plaines nues et désolées, où il a suiB d'établir quelques barrages ou de faire quelques travaux d'irrigation. Sans
être d'une grande diversité, la production de la Costa est quand même des plus importantes.
Cette végétation est concentrée dans un certain nombre d'oasis naturelles et artificielles, ces dernières deviennent déplus en plus nombreuses. Tout ce qui n'est pas vallée, les plaines et versants des montagnes, est dénudé pendant sept à huit mois de l'année ; çà et là, on trouve des cactus et des chardons qui recouvrent un peu l'aridité du sol. Mais lorsque les averses et la rosée de brouillard commencent à tomber^ ces déserts se couvrent d'une végétation herbacée plus ou moins abondante, parmi laquelle jaillissent les grandes fleurs jaunes de l'amancaues, et diverses autres aux couleurs rouges et blanches qui égaient le paysage, généralement morne et désolé. Mais tout cela disparaît avec le retour du printemps, et bientôt le sol reprend son aspect désertique.
La végétation reste constante dans les vallées arrosées par de petits cours d'eau, ou par des étangs et des mares (represas) dont Feau a été captée plus ou moins loin. Si les essences forestières sont peu nombreuses, puisqu'on voit à peine quelques bosquets de caroubiers, d'acacias ou de molle odoriférant, car les grands arbres ne se plaisent pas dans cette région, en revanche on y trouve toutes les variétés des arbres à fruit d'Europe, en même temps que ceux des régions intertropicales : poiriers, pêchers, pruniers, pommiers, mûriers, oliviers, voisinent avec des bananiers, des citronniers, des orangers, des grenadilliers, l 'ananas, etc. C'est aussi une grande variété de légumineuses, pommes de terre de plusieurs sortes, la patate camoie, le manioc (yucca), divers échantillons de plantes naturelles et un grand nombre de fleurs cultivées avec soin.
Les plantes qui font l'objet d'une culture intensive sont : la canne à sucre, le cacaoyer, le riz, le cotonnier, le maïs,
la vigne et le nopal ou cochenillier. Toute cette végétation est celle que l'on trouve à proximité de la mer. Les végétaux se modifient peu à peu à mesure qu'on s'élève vers la Sierra. Tout d'abord les variétés délicates cèdent la place à de plus grossières, les plantes tropicales perdent peu à peu du terrain et finissent par se mélanger avec celles de nos pays tempérés à 1.000 ou 1.200 mètres.
A cette altitude, on commence à trouver en abondance le cactus, les nopals et surtout un géant de l'espèce, le peruvianus ; les arbres fruitiers croissent encore admirablement ; de même la vigne qui donne des fruits comme en France.
Toute cette région jusqu'à 3.000 mètres semble l'endroit d'où l'Europe a tiré la pomme de terre, qui paraît être le produit naturel du pays avec d'autres tubercules, Valluco et le Tnassua..
Quoique du nord au sud de l'immense Costa, tous les fruits, toutes les plantes et cultures que nous venons de désigner viennent également bien et s'exploitent en plus ou moins grande quantité, la nature semble avoir divisé cette zone en plusieurs parties en donnant à chacune d'elles une production spéciale, c'est-à-dire plus favorisée.
Par exemple, en partant du nord de la république, nous trouvons la région de Tumbès spéciale pour ses tabacs; dans celles de Piura et de Paita et dans celle d'IcA plus au sud, le coton est exploité en grand avec d'excellents rendements; la région de La.mra.yeque et de Ghiclayo produit du riz en abondance. Dans le département de Libertad, les régions de Pac.vsmayo et de Trujillo se prêtent admirablement à la culture de la canne à sucre (1).
(1) Cette graminée, que l'on cullive encore davis de meilleures conditions dans les vallées profondes de la Sierra et de la Montana, croît d'une façon admirable dans cette partie de la Costa et y donne de plus grands
Le département de Lima produit aussi de la canne à sucre, et dans la contrée avoisinant la capitale et le Callao on cultive, en outre, les plantes maraîchères.
Sur la côte sud, dans les régions de Pisco et de Moquegua, la vigne fait Tobjet d'une grande exploitation et vient dans des conditions merveilleuses. Toute cette partie du Pérou est aussi particulièrement favorable à la culture du coton ; l'olivier se développe admirablement dans les provinces de Lima, Camana, et Moquegua. Il y existe trois variétés d'oliviers donnant des olives : noires communes, vertes, et rouge brun ; l'industrie en extrait 46 kilos d'huile vierge pour 140 kilos de fruits.
En parlant de l'agriculture nous nous étendrons plus longuement sur toutes ces productions, leur exploitation et les avantages qui en résultent.
V. — La propriété rurale fut organisée au Pérou par les conquistadors espagnols, dont les chefs distribuèrent entre leurs subalternes une grande partie du territoire conquis sur les Incas. Ces fractions se nommèrent partidas ou encomiendaSj et leurs possesseurs étaient seigneurs absolus de ces fiefs ; plus tard les héritages et les cessions divisèrent progressivement ces propriétés de façon qu'il en existe aujourd'hui une plus grande quantité ; cependant la majeure partie de ces propriétés possèdent encore une extension territoriale très considérable ; celles qui comprennent 100 ou 150.000 hectares ne sont pas rares ; nous ne parlons pas ici des grandes concessions de 500.000 et
bénéfices en raison de la proximité de la mer et des grands centres ; elle ne subit pas non plus dans cette région de tempêtes ni d'oraf^es qui en d'autres lieux détruisent en quelques heures de magnifiques plantations. Dans ces vallées delà Costa, la canne à sucre atteint sa pleine maturité en 18 à 20 mois et peut donner quatre coupes ; le rapport est de 10.000 kilos par hectare, tandis qu'aux Antilles, la canne ne donne que 3.Û0O à 4.500 kilos par hectare.
jusqu'à 2 millions d'hectares accordées ces dernières années à diverses sociétés, entre autres à la « Peruvian Corporation. »
Au Pérou et dans presque toute l'Amérique espagnole, on désigne, sous le nom d'hacienda, une portion quelconque de territoire cultivable en totalité ou en partie, dont l'étendue n'est pas inférieure à 35 hectares. Dans toute hacienda, il existe un édifice plus ou moins important nommé las casas (les maisons), qui sert en même temps d'habitation pour le propriétaire lorsqu'il se trouve à l'hacienda, et pour le mayordomo ou intendant, en même temps que de bodega ou dépôt pour les marchandises et les outils. Le gouvernement intérieur d'une hacienda dépend uniquement de ses propriétaires ; mais ces derniers ne peuvent se soustraire à l'inspection et à la juridiction des autorités locales.
On désigne sous le nom de chacara^ ou de c/iacra, toute hacienda dont l'extension n'excède pas 30 hectares ni moins de 15 ; une hijuela est une propriété de 5 à 15 hectares. On appelle quinta la propriété de 5 hectares et moins. Les dénominations de chacra et de hijuela sont parfois synonymes, quand il s'agit par exemple de diviser une hacienda pour la vendre ou la répartir entre héritiers. Dans la pratique le mot chacra signifie une propriété peu étendue : généralement les chacras sont toujours mieux cultivées en raison de leur superficie plus réduite et proportionnellement produisent souvent plus que certaines haciendas. On y cultive des fruits et des plantes maraîchères, de là le nom primitif de chacra qui s'applique à toutes les cultures de ce genre. Les quintas existent seulement aux environs des villes, il faut les considérer comme des villas ou des maisons de campagne ; elles atteignent une grande valeur et elles sont d'un bon rapport. Quelques quintas
des environs de Lima ont de magnifiques plantations et jardins, et des habitations d'une construction riche et élégante.
VI. — Après avoir été des plus prospères^ pendantlapériode incasique, l'agriculture péruvienne fut presque totalement abandonnée sous la domination espagnole ; des régions fertiles jusque-là, parce que savamment irriguées, redevinrent stériles, toute la main-d'œuvre étant envoyée dans les mines qui seules étaient fiévreusement exploitées.
Depuis que le Pérou a reconquis son indépendance, les habitants se sont attachés peu à peu à redemander au sol toutes les richesses qu'il peut produire ; les résultats furent des plus encourageants, outre une multitude de chacras, un grand nombre d'haciendas se sont élevées et ont rapidement prospéré partout où existent quelques voies de communication.
Sur beaucoup de points du littoral, l'agriculture est très avancée, il y existe un certain nombre d'établissements agricoles importants qui emploient un outillage des plus perfectionnés, et qui utilisent les procédés les plus nouveaux de l'agronomie moderne. Dans toutes ces grandes haciendas (1) il y a des directeurs techniques, pourrait-on dire, des agronomes français, anglais, allemands, américains.
(1) Le mot hacienda ne désigne pas toujours, comme on le croit généralement, une immense exploitation agricole, avec d'imposantes constructions, dont la partie réservée aux maîtres renferme tout le confort que comporte le luxe moderne. Ces établissements ne sont pas encore très nombreux, et on les trouve seulement à une courte distance des grandes villes, à proximité des lignes ferrées, des principales voies de communication ou à proximité de cours d'eau navigables. (Le modèle type de ces établissements est l'hacienda d'/n/a«tosà quelque distancede Lima, sur la route de Chorrillosy. Une hacienda signifie exactement : domaine rural d'une étendue plus ou moins considérable. Dans la plupart
Dans la banlieue des grandes villes comme le Callao, Arequipa, Lima, tous les terrains utilisables sont bien cultivés et ces cultures sont aussi belles que dans nos campagnes ; pas un endroit qui ne soit irrigué et fumé comme chez nous.
Malheureusement, sur beaucoup de points de la Costa, mais surtout dans la Sierra et dans la Montana, le plus grand nombre d'entre les hacendados (1) emploie encore, en agriculture, les procédés de culture les plus rudimentaires, par routine ou par ignorance, si bien que les champs ne produisent pas les récoltes qu'ils devraient raisonnablement produire. Dans la Montana, ces procédés n'ont pas grande importance, surtout à l'heure actuelle, car la terre est si fertile qu'elle donne quand même tout à profusion ; mais dans la Sierra les méthodes d'exploitation, malgré les modiiîcations apportées par quelques propriétaires, gagneraient beaucoup à être quelque peu améliorées (2).
Les raisons pour lesquelles l'agriculture ne s'est pas développée à une certaine distance de la Costa, sont les suivantes : Tout d'abord le manque d'initiative, d'émulation parmi les populations rurales, dont la majeure partie produit uniquement pour son usage, sans s'occuper de personne ; l'Indien, en général, n'ambitionne rien, il ne
des cas, si le domaine est important comme superficie, surtout sur les hauîsp ateaux.une partie estréservée à l'élevage; dans les vallées chaudes, à exploiter sur une grande échelle la canne à sucre, le coton, le cacao, etc. Le plus souvent, beaucoup d'haciendas se composent uniquement de quelques cases en torchis ou pisé, autour desquelles on a défriché l'espace nécessaire à la culture de quelques hectares de canne à sucre dont la récolte sera totalement employée à fabriquer de l'alcool de canne qui, sous le nom de cana ou de borracha, sera d'un écoulement facile et rémunérateur.
(1; Du hacenderos, propriétaires d'haciendas.
(2) Dans le but d'inculquer les connaissances nécessaires aux agriculteurs péruviens, le gouvernement a favorisé la fondation récente d'un institut agricole dirigé par des pères salésiens.
consomme pas d'articles étrangers qui lui sont indifférent» quand ils ne lui sont pas inconnus.
VIL — En second lieu, la mauvaise division du sol : il y a trop et de trop grandes propriétés, cela limite la production, restreint la population et l'immigration ; ces grandes propriétés restent souvent incultes, faute de capitaux ou d'initiative : des vallées entières de plusieurs centaines de milliers d'hectares appartiennent à une ou deux familles. C'est ainsi qu'une seule famille est propriétaire de la campagne aux environs d'Arequipa; trente-deux hacendados se partagent les vallées du département de Piura et trente-six la splendide vallée de Chicama. De ces dernières il n'y a trop rien à dire, car elles sont en pleine exploitation ; mais la plupart de ces grands propriétaires de l'intérieur et de la Costa obtiendraient de g-rands avantages en morcelant, pour les louer, leurs propriétés en petits lots, ce qui doublerait la valeur de terrains qui, pour l'instant, ne produisent rien. Ainsi opèrent les grands propriétaires argentins qui se trouvent bien de cette méthode. Depuis quelque temps, et devant les résultats splendides obtenus dans l'exploitation en grand de la canne à sucre et de ses dérivés, des différentes variétés de coton et des rizières de la Costa, des sociétés américaines se sont substituées à plusieurs propriétaires qui laissaient leurs terres à peu près inexploitées; la province de Tumbes, dont nous parlerons plus loin, offrirait encore quelques bonnes opérations de ce genre.
VIII. — Il se dessine, à l'heure actuelle, au Pérou, un mouvement en faveur de l'irrigation d'une grande partie de la Costa, des projets grandioses sont à l'étude depuis plus de trente ans. Les événements politiques en ont empêché la réalisation. Parmi ces grands travaux dont l'exemple a été donné par les Incas, figurait un immense
réservoir à établir à 6 lieues de Piura, pouvant contenir 150 millions de mètres cubes d'eau.
Si ce projet n'a pas encore été exécuté, en revanche un certain nombre de réservoirs, puits artésiens et canaux ont été construits par des particuliers ou des sociétés, et des régions entières ont été fertilisées.
La commune de Sechura a ouvert plus de vingt canaux qui arrosent ses vastes plaines ; celle de Catacaos, aidée par le commerce de cette localité, a ouvert six canaux de grandes dimensions. C'est ainsi que depuis 1902 Catacaos et Sechura produisent annuellement 45.000 quintaux (46 kilos) de coton. Les propriétés de ce district sont divisées en petits lots.
La zone de la Costa renferme 20 millions d'hectares sur lesquels 250^000 sont cultivés à l'heure actuelle; 5 millions d'hectares faciles à irriguer et à travailler, aussi fertiles que les meilleures plaines connues, restent encore improductifs.
Une soixantaine de rivières torrentueuses mais de peu de longueur descendent de la Sierra pour arroser quelques parties des terrains secs de la Costa. Chacune de ces rivières favorise des cultures plus ou moins étendues, suivant le volume d'eau qu'elles apportent et les circonstances plus ou moins favorables des vallées qu'elles traversent. La plupart de ces rivières sont, il est vrai, intermittentes. Malgré tout, il se perd encore, pendant la saison sèche, des milliers et des milliers de litres d'eau.
On trouve fréquemment des vestiges de canaux, dont plusieurs servent encore. Cette région, stérile aujourd'hui, était autrefois couverte de cultures et de jardins, car le système d'irrigation des Incas était fort bien compris. Les Péruviens se décident aujourd'hui à les imiter et à les améliorer si possible. Dans certaines circonstances, il
Arriéras ou llamerus, conducteurs de Hamas
LE PÉROU ÉCONOMIQUE i63
s'est produit des faits heureux de restauration d'ouvrages abandonnés et perdus, comme ce fut le cas pour la vallée de Chicama (1), autrefois région stérile et aujourd'hui une des régions les plus riches et les plus fertiles du Pérou. Ce fait est connu de tous sur le littoral.
IX. — Voici, d'après M. Charles Wiener, qui cite cet exemple dans son livre Pérou et Bolivie, à la suite de quelle trouvaille heureuse cette transformation d'un désert a pu être opérée.
Un M. Luis Albrecht, au cours d'un voyage dans l'intérieur, remarqua des traces de cultures anciennes, et, curieux de savoir comment ces cultures avaient été alimentées, il se mit à la découverte du canal d'irrigation qui avait dû exister autrefois. Il en trouva les traces et les poursuivit jusqu'à la source qui se déversait et se perdait dans un profond ravin. Aussitôt, il acquit à vil prix ces immenses terrains, et fit rétablir le canal des autochtones. Les frais occasionnés par cette opération montèrent à peine à 40.000 francs.
Après avoir installé douze haciendas, exploité pour son compte quatre fermes immenses, M. Albrecht dota ses cinq enfants à raison d'un million de soles chacun, soit 2.500.000 francs en monnaie française, sans compter des machines et des haciendas pour une valeur de quatre millions, de la canne à sucre pour une valeur égale, et des terrains immenses, gagnant tous les jours en valeur dans des proportions extraordinaires.
X. — Les canaux d'irrigation anciens traversent parfois d'assez grands espaces sur un sol granitique. Pour creuser une roche aussi dure, les Indiens modernes emploient un procédé fort curieux; ils brûlent la pierre,
[i] Non loin de Trujillo, département de Libertad.
Pour brûler la pierre ils amoncellent sur la roche qu'ils veulent creuser, du bois, des mousses, du charbon, de la taquia (excréments d'animaux, particulièrement de llama), suivant les régions. Ces combustibles sont allumés, et lorsque la pierre a atteint une température assez élevée, on verse de l'eau froide sur la surface chauffée. Les cendres obtenues par la combustion servent à tracer les bords de la canalisation ; l'opération est recommencée plusieurs fois. Le granit se fendille tout d'abord, puis éclate petit à petit, le canal s'établit graduellement sans grande main-d'œuvre, les cendres servent d'isolateur, les bords du canal sont très nets.
Tous les propriétaires n'ont pas eu le bonheur de trouver des travaux à peu près faits, mais cette découverte stimula les initiatives, et de nouvelles haciendas s'établirent là où il n'y avait que sécheresse ou stérilité.
A l'heure actuelle, une douzaine d'entreprises d'irrigation se sont organisées, une moitié de ces entreprises particulières sont en train d'être menées à bonne fin.
En principe, tout le travail consisterait donc à capter les eaux à l'intérieur du territoire et à les verser, par des canaux convenables, sur les plaines voisines.
Des études récentes ont permis cependant de constater que dans certains cas il serait beaucoup plus économique de faire l'irrigation par des puits artésiens comme on l'a pratiqué en Afrique et en Australie. En effet, tout le long de la côte se développe la chaîne des Andes, hauts commets, pour la plupart couverts de neiges perpétuelles et dont les rivières de la côte ne révèlent qu'une petite partie des eaux du dégel, le reste traversant la côte par des conduits souterrains, très peu profonds. En général, des puits do 15 à 50 mètres de profondeur seraient largement suffisants pour profiter de ces eaux et entreprendre
la création des oasis, que les cultures élargiraient après de plus en plus.
XI. — Les irrigations ont été organisées au Pérou par la loi du 6 octobre 1893. D'après cette loi, pour avoir une concession, il suffit :
1° De présenter une demande écrite au gouvernement avec description précise des lieux à irriguer, des cours d'eau qu'on veut utiliser, du délai de travail, etc. ;
2° De déposer une petite garantie pour donner au gouvernement toutes les assurances d'un projet sérieux. Le gouvernement, de son côté, donne la propriété à long terme ou pour toujours des terrains et cours d'eau, l'exemption des droits d'importation sur les machines agricoles et tout le matériel nécessaire à la construction hydraulique, l'exemption de l'impôt direct pendant trois ans en faveur de ceux qui occupent ou travaillent les terrains irrigués, etc., la faculté de changer le cours des eaux qui ne sont la propriété de personne, d'augmenter le débit au moyen d'étangs-réservoirs.
Les concessionnaires auront le droit d'employer gratuitement les terrains du domaine public qui seraient nécessaires pour la construction de réservoirs, lits d'aqueduc et tous autres travaux indispensables à l'irrigation. Si ces terrains appartenaient à des particuliers, le gouvernement, en vertu de cette loi, les déclarerait d'utilité publique et en effectuerait l'expropriation conformément aux lois.
XI 1. — Au sujet de la mise en valeur des territoires de la Costa, il existe encore un certain nombre de projets, intéressants peut-être mais d'une exécution problématique ; nous n'en parlerons donc pas. Il nous paraît plus utile de signaler aux capitalistes français quelques régions qui semblent prendre un grand développement, nous serions particulièrement heureux d'attirer leur attention sur le départe-
ment de Piura, le plus septentrional du Pérou, et en particulier sur la province de Tumbes, qui est située sur le golfe de Guayaquil et qui forme la limite du Pérou et de l'Equateur. Cette région nous paraît susceptible d'être le centre d'exj)loitations diverses des plus rémunératrices.
XIII. — Le territoire de la province de Tumbes comprend en superficie, plaines, collines et mont'.<gnes, 300.000 hectares, desquels 150.000 hectares en terrains plats peuvent être facilement irrigués (1). La région montagneuse et accidentée peut être réservée pour l'élevage du bétail et pour l'extraction des bois de construction et de teintures qui y sont extrêmement abondants, au point que rétablissement d'un chantier dans le port de Tumbes serait une opération avantageuse.
XIV. — Parmi ses arbres les plus abondants sont le chêne (roble), le charme (charan), le pechiche, l'acajou, le bois de fer, l'oranger, le palmier, l'acana, le cannetier, le rosisella, le bois violet, le buis, l'aulne, le chonta, l'œuf végétal, l'arbre de la tagua, le bois noir, le bois jaune, le caroubier, le manglier et une foule d'autres essences pour la teinture.
La province de Tumbes est arrosée par le rio de ce nom qui est avec le Chira la plus importante des rivières de la Costa.
Ce fleuve est navigable de novembre à mai, pour des bateaux ne calant pas plus de quatre à six pieds, sur une étendue de 100 kilomètres ; le reste de l'année, la partie navigable est réduite des trois quarts ; des vapeurs ne calant pas plus de 50 à 60 centimètres pourraient cependant utiliser les deux tiers de son cours.
(1) D'après des personnes compétentes, rirrigation de cette plaine serait de facile réalisation, les frais occasionnés s'élèveraient à 150.000 livres pour toute la région, ce qui ferait une livre sterling par hectare.
A son embouchure dans la mer, le Tumbes mesure 2 kilomètres de largeur, réduits à 200 mètres en temps de sécheresse, formant une plage toujours recouverte d'une magnifique végétation de palmiers, cocotiers, tamarins, manguiers, bananiers, etc. A l'époque de la baisse des eaux, on peut estimer la vitesse du courant de ce fleuve à un mille et demi à l'heure et jusqu'à huit milles à l'époque des crues, car il pleut annuellement dans cette province et plus ou moins abondamment; lorsque ces pluies sont copieuses, elles peuvent être comparées à celles de l'isthme de Panama.
Le centre d'activité de la province est la ville de Tumbes, située à très courte distance de la mer à l'embouchure du rio. Elle ne présente pas encore une grande activité commerciale, mais par sa situation dans le golfe de Guayaquil et comme ville frontière, elle prendra un certain développement lorsque la région sera mieux connue.
XV. — Placés sous la ligne équatoriale, les terrains de la province de Tumbes sont seuls comparables pour la fertilité à ceux de la Montana baignés par les affluents de l'Amazone, et ils ont la supériorité d'être d'un accès facile. Ce sol excellent est entièrement pur de mélanges de sables, comme il s'en rencontre dans d'autres provinces de la Costa.
XVI. — Tumbes possède tous les fruits de la zone torride, tels que la canne à sucre souvent citée, qui dans cette région plus humide produit dix à onze mois après avoir été plantée et dure vingt-cinq ans. Le rendement des autres produits est le suivant :
Coton 2 récoltes à l'année
Maïs 4 — —
Riz 3 — —
Ramie 4 récoltes à l'annexe.
Tabac 5à8 coupes —
Café 2 récoltes —
Lin et chanvre 2 — —
Cacao toute l'année
Pommes de terre 2 récoltes à l'année
Patates 3 — —
Manioc 1 — —
Cocotier toute l'année
Les haricots donnent 4 récoltes. En outre, on trouve des amandes, noix, châtaignes, Fanis, le ratanhia, la tagua ou ivoire végétal (corozo), la cochenille, le quinquina, le caoutchouc, le baume du Pérou, et, comme nous l'avons dit, quantité d'autres produits naturels plus ou moins intéressants. On pourrait, paraît-il, y cultiver le thé, la coca et l'opium.
XVII. — Un produit de grande importance peut s'obtenir à peu de frais dans cette province, nous voulons parler du fruit du cocotier qui y est d'excellente qualité et qui atteint un volume considérable.
Dans un hectare de terrain on peut planter cent palmiers, dont le produit annuel sans travaux ni dépenses d'aucune sorte est évalué à 3 ou 4 soles (1) par palmier. C'est ainsi que le rendement d'un hectare serait de 400 soles à l'année, le terrain restant libre pour y cultiver d'autres plantes, les bananiers par exemple, ce qui augmenterait le rendement de l'hectare.
En Tumbes, les palmiers cocotiers produisent la cinquième année après avoir été plantés; on sait que delà noix de coco on extrait trois produits de grande consommation, l'huile, extraite de la coprah^ la farine et le beurre de
(l)Un cocal ou plaQtatioade cocotiers deSO.OOO pieds, ce qui, paraît-il, estime plantation modeste, peut laisser annuellement im bénéfice liquide de 60.000 à 80 000 franc-. Dans des exploitations de 20.000 hectares le bénéflce net peut s'ék-ver à plus de cinq millions.
COCO. Aujourd'hui l'huile de coprah est raffinée par des procédés perfectionnés, dans les fabriques de Marseille qui sont les principales d'Europe.
On ignore encore généralement que de cette industrie du raffinage de l'huile de coco, est sortie l'industrie du beurre de coco, généralisé aujourd'hui à l'étranger sous le nom de végétaline, beurre végétal, taline et cocoaline. Ce beurre est riche en substances nutritives et ne rappelle en rien son origine par son goût et son aspect.
L'application principale de l'huile de coco réside dans la fabrication du savon. Les trois quarts des stocks de savon, des manufactures de parfumerie, ont pour base ladite huile, qui donne à la pâte une grande finesse, la rendant aussi plus mousseuse. Quant à la farine de coco, elle est employée moulue dans la confection de pâtisseries.
On tire encore du cocotier toute une variété de produits. Par exemple, de l'étoupe qui entoure le fruit, on fabrique des cordages pour les bateaux, de l'étoupe pour les calfats, du noir de fumée, de la pâte pour papier, la cellulose, etc., etc.
Il nous faut signaler aussi une autre sorte de palmier, le vibocaya qui croît par milliers à l'état sauvage dans tout le nord du Pérou et la Montana. Les fruits viennent en grappe de 150 à 200 baies, environ de la grosseur d'une noix. Chaque baie contient un noyau oléagineux donnant 60 à 65 pour 100 d'huile ; ce noyau est enveloppé d'une écaille très dure entourée d'une chair comestible dont on extrait, comme du cocus nocifersi, dont nous venons de parler, le beurre de palme. Le noyau, qui est également comestible, donne l'huile de palme qui s'emploie aussi dans la fabrication du savon et des bougies,
XVI n. — La culture de la banane doit être aussi dans cette région des plus avantageuses en raison de la proximité
de la côte et parce qu'elle peut aller de pair avec celle du cocotier ou du cacaoyer, à qui elle donne de l'ombre. Le bananier est un arbre précieux. On ne se lasse jamais de son fruit qui peut se manger mûr et cru, grillé sous la cendre ou bouilli et réduit en pâte, en confiture, en boisson, en amidon, etc.
Comme presque tout l'amidon est transformé en sucre dans la banane, ce fruit est extrêmement nourrissant. Une seule plante de bananier peut donner 100 kilogrammes de fruits par an, de sorte que, sur la même superficie, la culture du bananier fournit 45 fois plus de matières alimentaires que la pomme de terre et 133 fois plus que le blé. 11 existe une banane dorée et la banane rosée. Pour l'exportation, il est préférable de cultiver une banane blanche, celle que les exportateurs du Brésil ont adoptée, car elle résiste beaucoup mieux à un transport prolongé.
XIX. — Il est possible que dans les contreforts de la Cordillère qui forme la limite entre le Pérou et l'Equateur, région qui n'a pas encore été explorée, on rencontre des filons d'or, particulièrement en raison de la proximité de Zaruma, centre démines très riche; d'ailleurs on lave des alluvions aurifères dans différentes rivières. Mais on ne peut rien affirmer avec certitude, présentement, car dès l'endroit connu sous le nom de Puyanco, sur le rio Tumbes, commence la région des forêts, restées jusqu'à ce jour impénétrables.
Il semble qu'une grande partie de la province de Tumbes se trouve composée de charbon de terre et de pétrole. Les gisements de pétrole découverts jusqu'aujourd'hui sont extrêmement nombreux. Le principal d'entre eux est l'établissement de Zorritos, monté suivant le système américain, avec tous les appareils modernes. Cet établissement seul fournit la plus grande partie du pétrole consommé
au Pérou. Ces gisements situés au bord de la mer sont à 34 kilomètres du port de Tumbes.
Des gisements de lignite (1) ont été découverts dans les coteaux de Ma.1 Paso, à 27 kilomètres de Tumbes. Au pied de ces coteaux se trouve la belle rade de la Cruz qui fut l'ancien port des Incas, et l'endroit où débarquèrent pour la première fois les conquistadors espagnols.
XX. — Le climat de Tumbes diffère essentiellement de celui des autres provinces du département de Piura ; il est plus humide, souvent nuageux, mais moins chaud ; pendant les mois les plus rigoureux de l'été, la température maximum atteint à peine 32% mais pendant les huit autres mois, elle varie entre 22 et 25". Comme la brise de la mer est constante et se fait sentir dans toutes les parties planes, la grande chaleur est peu sensible.
Quoique cette région se trouve placée sous la ligne équinoxiale, les maladies y sont rares, exception faite des fièvres paludéennes qui peuvent se présenter aux époques de grandes pluies. Ces dernières, qui se produisent tous les trois ou quatre ans, occasionnent des inondations.
Dans ces circonstances peu fréquentes, il est prudent, pour éviter le paludisme, d'habiter à une certaine distance des marécages formés par l'inondation, loin des miasmes qui se dégagent des décompositions organiques sous l'action du soleil tropical.
En résumé, malgré toutes les ressources que nous venons de signaler plus haut et les facilités relatives qu'offre l'exploitation de ces richesses, cette partie du Pérou est peu exploitée ; elle mérite cependant d'attirer l'attention des capitalistes, car nous avons l'absolue conviction que cette région doit faire l'objet d'entreprises fructueuses.
(1) L'étendue de ces couches de charbon est de 450 milles.