CHAPITRE XI
I. La Sierra. — II. Aspect. — III. Température. — IV. Solitude de la Puna. —V. Végétation. — VI. Productions. — VII. L'agriculture sur les hauts plateaux péruviens. — VIII Plantes fourragères, pomme de terre blé, orge, maïs, frais et rendement par hectare- — IX. Difficultés d'écouler les récoltes. — X. Une culture intéressante, le maguey et le zapupe. — XL L'élevage, bœufs, vaches, moutons. — XIL Question des transports. — XIII. Mortalité des animaux. — XIV. Le Michipas. — XV. Le llama, l'alpaca, la vigogne, le paco-vienne. — XVI. Tonte, rendement, prix de la laine. — XVII. Les animaux de la Sierra.
I. — La Sierra commence à 130 ou 140 kilomètres de la côte ; cette zone, d'un caractère exceptionnel, se compose de montagnes élevées et d'immenses plateaux qui s'étendent d'une extrémité à l'autre du Pérou, sur une largeur variant entre 60 et 220 kilomètres. Montagnes et hauts plateaux se trouvent encore enserrés entre deux crêtes d'une grande élévation (1), qui prennent le nom de Cordillère occidentale et de Cordillère orientale, suivant qu'elles se dressent comme une immense barrière longitudinale à l'ouest ou à l'est du pays. C'est l'arête dorsale du Pérou ; elle forme comme une ligne de partage qui
(1) Quelques sommets dépassent 6.000 mètres, et les montagnes de 3.500 à o.OoO mètres sont très nombreuses.
séparerait la faune et la flore, les eaux et les vents de deux mondes dilïerents.
II. — Avec ses plateaux dont plusieurs sont d'une étendue considérable, situés à des altitudes variant de 2.000 à 4.000 mètres au-dessus du niveau de la mer, comme celui de Titicaca, la Sierra forme comme un pays neutre élevé par la nature au centre du Pérou, entre l'Océan Pacifique et les plaines immenses du bassin de l'Amazone.
Par suite de son élévation excessive, jointe à sa proximité de l'équateur, cette région a un climat très particulier. C'est ainsi qu'on y observe des changements de température subits et violents, des tempêtes et des orages tellement forts et redoutables qu'ils mettent des convois en péril ; malgré le voisinage des tropiques, on y peut voir des montagnes couvertes de glaciers et de neiges éternelles, à côté de pics moins élevés, dont l'aspect est morne et dénudé.
III. — Sur certains plateaux plus élevés, on est brûlé par le soleil au milieu du jour, et le soir on gèle parfois si certains vents se sont mis à souffler. Cependant, on aurait tort de croire que sur les grands plateaux la température soit difficile à supporter ; à part les variations pénibles par leur fréquence, la chaleur ni le froid ne sont jamais excessifs, l'air y est très vif et très pur, sans brouillard d'aucune sorte, les pluies ne tombent avec force que pendant trois mois de l'année.
La Sierra se divise en deux régions naturelles, la Sierra proprement dite et la Puna. La Sierra proprement dite est une région excellente où les Européens s'acclimatent fort bien; les maladies de foie, la dysenterie et les fièvres endémiques ou épidémiques y sont inconnues ; en revanche, on y est sujet à une oppression de poitrine dont nous avons déjà parlé, connue sous le nom de soroche, puna et veta.
A partir despremièresélévations et jusqu'à une altitude
de 3.500 mètres, le climat est en général tempéré et le froid fort supportable. Pendant les journées les plus froides, la température baisse jusqu'à 5° et même 2° au-dessus de zéro. Pendant les journées chaudes, elle s'élève à 16 et 18® dans les parties les plus hautes et jusqu'à 24° dans les parties basses, mais dans les vallées profondes elle atteint souvent 35°.
Depuis 3.500 mètres d'altitude et jusqu'à 4 500 mètres, c'est-à-dire dans la partie de la Sierra désignée sous le nom de Ceja de Cordillera,{i), le froid est assez vif, car pendant la saison des pluies, en été, la température baisse pendant la nuit jusqu'à — 3**, et le jour elle ne dépasse pas -f- 7° dans les parties élevées et -\- 16° dans les parties basses. Pendant la saison sèche ou hiver, la température est de -j- 11° pendant le jour et + 8° pendant la nuit.
Dans la Cordillère et les punas ou plateaux élevés audessus de 4.000 mètres, le froid est intense pendant les mois de juin à septembre ; la température la plus haute de cette zone est de 11 à 12° et la plus basse est de 16 à 18° au-dessous de zéro.
IV. — Rien n'est plus morne et plus triste que les punas ; l'horizon est large mais l'aspect d'effrayante nudité de cette nature est navrant; on se sent comme prisonnier entre une ceinture de pics neigeux et de roches nues ; partout la solitude, car les habitants, les animaux et même les végétaux semblent s'être réfugiés dans les vallées et ne se montrent nulle part. Au loin, l'œil n'aperçoit partout que des landes couvertes d'une herbe chétive et rude qui croît sous un vent froid, glacial (2), à l'altitude
(1) Sourcil de la Cordillère.
(2) La neige tombe assez souvent dans la Puna; en plus des tempêtes de grêle éclatent presque chacpie jour, mais ces orages de menus grêlons durent à peine quelques minutes.
du mont Blanc. Au milieu de cette nature désolée et inhospitalière, l'homme n'a pourcompagnons que quelques Hamas ou quelques vigognes qu'on distingue épars sur un versant de montagne.
On nomme puna. brava, les endroits les plus sauvages de cette région, par contre on désigne sous le nom de paramos les terrains de la puna situés à une altitude moindre où l'on trouve des plateaux un peu plus herbeux et moins froids ; c'est le pays des troupeaux, l'y chu (1) et la luzerne y croissent comme dans la sierra proprement dite.
V. — La végétation de la sierra n'est ni abondante ni variée, on ne trouve des arbres que dans les vallées basses et abritées, dans ce cas on rencontre côte à côte les végétaux de la zone tropicale et ceux des climats tempérés. Les uns et les autres n'atteignent cependant que des proportions ordinaires, même dans les vallées profondes ; ils sont d'apparence médiocre dans la plupart, surtout si on les compare à ceux des versants de la montana. Quelques arbustes forment tout le combustible de la chaîne centrale et des hauts plateaux, on les nomme ccapu et ccanlli ; ils sont d'essence résineuse. Plus encore qu'à ces arbustes, les indigènes ont recours pour entretenir leurs foyers à des mottes de terre et d'herbes sèches mélangées de taquia, (2).
On trouve encore quelques buissons épineux croissant entre les rochers, les tala. qui montrent leurs branches rachitiques, crispées et retournées sur le sol. Mais à côté de cette végétation rabougrie, misérable, des plantes fourragères, groupées par familles, s'étalent à perte de vue. C'est le pays de la pa/a (littéralement paille), c'est-à-dire
(1) Pâturage des plateaux.
(2) Fiente de ruminant, particulièrement de llama.
difTér entes sortes de luzerne, Vychu, le crespillo excellents pour engraisser le bétail, plusieurs sortes de cactus, entre autres le cajaruru et la ca&eza de negro (tête de nègre) qui rendent les mêmes services que la luzerne et le crespillo ; mais la chair et la graisse des animaux engraissés avec ces cactus sont peu fermes.
VI. Toutes les céréales, l'orge, le blé, l'avoine, etc., viennent admirablement bien dans la Sierra, mais cette zone est par-dessus tout la patrie de prédilection des tubercules ; on y rencontre plusieurs sortes de yuccas (manioc), plusieurs variétés de patates et de pommes de terre. Tous ces produits, principalement ceux qui sont analogues à ceux de nos climats, atteignent dans la Sierra des proportions et des qualités supérieures à celles que nous obtenons en Europe.
La canne à sucre, le bananier, l'ananas et tous végétaux des tropiques ne poussent que dans les vallées basses ; comme nous l'avons déjà dit, la canne à sucre arrive à maturité dans ces vallées au bout de dix mois, comme dans la Montana ; sur la Costa, cette graminée ne peut être récoltée que de dix-huit à vingt mois. Dans la Sierra, la canne à sucre sert presque uniquement à produire la chancaca. (mélasse) et du tafia.
Si l'on écarte un instant les richesses minières incalculables que renferme le sous-sol delà Sierra (1), cette zone apparaît surtout comme un merveilleux pays d'élevage, et grand producteur de céréales, mais elle restera toujours plus pastorale qu'agricole.
VII. — L'agriculture n'a pas pris un grand développement dans la Sierra, l'activité des agriculteurs étant grandement paralysée par la difficulté des moyens de
(1) Or, cuivre, argent, étain, fer, houille, mercure, plomb, etc., eto.
communication. Leur insuffisance est telle que la zone tempérée de la Sierra, qui pourrait fournir en abondance toutes les céréales, car partout le sol est couvert d'une énorme couche d'humus ne peut servir à approvisionner les habitants de la Costa, qui doivent acheter leurs farines au Chili.
VIII. — L'agriculture s'exerce toujours au moyen d'un outillage des plus primitifs ; cependant on récolte d'énormes quantités de luzerne, d'escourgeon, d'orge et d'avoine ; la luzerne vaut, toute fauchée, 8 centimes Tarroba (16 kilogr. 300). L'industrie des fourrages comprimés pourrait se développer dans les régions traversées par le chemin de fer central.
Le maïs et le blé font l'objet de cultures assez importantes, surtout dans le département de Cuzco; le maïs de cette région est aussi renommé que le maïs de la montana, dit chuncho (sauvage) qui se récolte quatre mois après avoir été semé ; il en est de même des blés de qualité supérieure de Huamachuco et de Torata. Malheureusement, faute de pouvoir les transporter dans les centres de consommation, on doit négliger l'exploitation de ces produits, qui, dans l'avenir, amèneront l'aisance et le bien-être.
Pour l'instant, les habitants ne cultivent que les plantes et les céréales indispensables à leur alimentation et à l'approvisionnement des principales agglomérations. Ils récoltent aussi le qainua-quinua, (1), plante indigène qui ne se rencontre que dans cette zone ; c'est paraît-il un des aliments les plus complets et les plus nutritifs qui existent; les indigènes en mangent les graines en potage ou en gâteaux ; les feuilles sont aussi comestibles et se mangent comme les épinards.
On connaît des quinuas de diverses couleurs, des
(1) Chenopodium quinoa.
blancs, des noirs, des rouges, des moirés ; mais la plus usitée est le quinua blane que l'on mange cuit ou sous la forme d'une farine appelée canihua ; les autres catégories sont employées comme fourrages. Il est indéniable que le jour où cette plante sera plus connue et plus facilement exportée, elle pourra rendre les plus grands services aux classes pauvres des deux continents, étant donné l'insignifiance des soins qu'elle exige, le peu de frais qu'elle entraîne et l'énorme rendement qu'elle fournit ; on peut cultiver la quinua sur les sols les plus froids et les plus pauvres de la Sierra.
Les départements susceptibles de prendre un grand développement agricole sont ceux de Puno, Guzco, Huanuco, de Junin, et dans ce dernier tout particulièrement les provinces de Tarma, Jauja et Huancayo ; ce dernier point sera très prochainement relié à Lima par un chemin de fer en construction. 11 existe déjà dans ces centres des cultures très importantes. Voici à titre de renseignement le rendement par hectare, de quelques céréales :
74 kilos de blé ensemencé rendent 952 kilos dans un terrain irrigué, et 381 kilos dans un terrain non irrigué ou arrosé ;
62 kilos de maïs donnent dans le premier cas 952 kilos et 793 dans le second ;
79 kilos d'orge ou d'avoine rendent 2.379 kilos en terrain irrigué et 1.010 en terrain non irrigué, 309 kilos de pommes de terre rendent 3.172 kilos. 11 faut tenir compte que la pomme de terre ne se sème pas en terrains non irrigués et que le maïs dans l'un ou l'autre terrain ne s'arrose plus une fois semé.
Les frais d'exploitation par hectare varient naturellement suivant la plante et le mode d'exploitation qui est encore très défectueux.
Le blé occasionne une dépense totale de 42 fr. 50 par hectare; le maïs, 55 francs; l'orge et l'avoine, 35 fiaucs ; la pomme de terre, 75 francs.
Pour la vente des graines telles que le maïs, l'avoine, l'orge, les fèves, quinuas, on se sert dans la Sierra d'une mesure appelée tercio qui est de 60 jkilos, s'il s'agit du blé ; le tercio est de 72 kilos.
Les prix moyens de vente de ces denrées sont les suivants : le blé vaut 140 francs la tonne métrique, le maïs, 167 francs; l'orge, l'avoine, 83fr. 50; la pomme de terre 67 francs ; la quinua, 209 francs; les fèves, 83 francs, etc.
Comme on le voit, l'exploitation en grand de ces différents produits pourrait être rémunératrice, et les provinces de Tarma, Jau^a et Huancayo pourraient être transformées en greniers de la Costa : 1" si les procédés agricoles de la Sierra étaient quelque peu modernisés; 2" si le prix du fret par chemin de fer était abaissé à 2 centavos par tonne kilométrique.
IV. — A l'heure actuelle, le transport d'une tonne métrique de Angaraes à Lima par voie ferrée revient à 150 francs ; il faut y ajouter le prix du grain. On comprendra qu'il est impossible, actuellement, de provoquer dans ces régions la culture en grand des céréales pour faire concurrence aux blés d'Australie et du Chili qui sont consommés sur la côte, et dont le prix de vente au Callao est de 180 francs la tonne, un peu plus que le prix du transport du blé de la Sierra.
Il existe dans les régions de Tarma, Jauja et Huancayo un certain nombre de moulins à farine, extrêmement primitifs, qui pour l'instant cherchent à suffire aux néces*' sites locales sans y parvenir.
X. — Quelques industriels entreprenants s'étant rendu compte que différentes espèces de cactus du genre maguey
étaient très répandues dans certaines parties de la Sierra, surtout dans le département de Junin, firent des essais d'exploitation qui réussirent fort bien. Gomme cette indus trie est très rémunératrice (1) au Mexique et que le maguey péruvien semblait promettre un rapport au moins égal à celui de ce pays, on fit des plantations de plantes de maguey; on choisit l'espèce dont les feuilles sont dépourvues d'épines et qui sont considérées comme les meilleures.
Ce cactus n'a pas besoin d'être irrigué; mais s'il l'est, il se développe plus vite. Chaque plante possède généralement 130 feuilles qui peuvent produire près de 7 kilos de fibre propre et 11 kilos d'aguardiente (2). Cette plante fleurit tous les dix ans ; sa fleur s'épanouit au sommet d'une tige de six ou sept mètres de hauteur; après quoi cette tige tombe et la plante meurt. Un hectare de terrain peut contenir 1.100 plantes; comme culture, il suffit de nettoyer simplement les touffes une fois par an.
Nous signalerons en outre la culture d'un autre textile du même genre, le zapupe, qui pourrait être avantageusement exploité non seulement dans la Sierra, mais particulièrement sur les versants de la Cordillère occidentale, à partir de 1.000 mètres d'altitude. L'aifaire serait d'autant plus avantageuse, que ce textile pourrait être plus facilement exporté, les communications étant beaucoup plus aisées sur la Costa que dans la Sierra. Les Indiens du Mexique connaissent le zapupe depuis des siècles, et ils le tissent; il n'est connu des blancs que depuis deux ans. Il pousse dans l'État de Vera-Cruz, et on a facile-
(1) Le propriétaire de riiacienda « Collor », près de Huancayo, tire d'importants bénéfices d'une exploitation de maguey, et encore ne fait-il qu'un commerce local.
(2) Eau-dc-vie.
ment étendu sa culture dans des régions présentant les mêmes conditions d'altitude et de climat que certaines parties de la Sierra péruvienne et de la Cordillère occidentale.
Le zapupe est un agave qui a deux fois plus de feuilles que le henequen de Yucatan. Sa fibre est blanche, résistante, flexible, incorruptible dans l'eau. Ses avantages sur le henequen sont évidents : il fournit, par pied, deux fois plus de fibres ; il donne sa première coupe dès la troisième année après le repiquage, et l'on sait que le henequen ne produit qu'au bout de cinq, six ou sept ans.
Entre la troisième et la sixième année, le zapupe produit annuellement de 100 à 110 feuilles et, dans les dernières années de son existence, entre douze et quinze ans, il en donne encore de 75 à 80. Les coupes sont de 20 à 35 feuilles par chaque trimestre. Quand on ne coupe pas les feuilles, la plante ne vit que cinq, six ou sept ans; la hampe florale de huit pieds de haut, dont le développement signale la caducité et précède la mort de la plante, ne naît que beaucoup plus tard, entre la douzième et la quinzième année, si l'on exploite les feuilles.
La production annuelle de fibres est, en moyenne, de 2 livres et demie à 3 livres par plante.
La culture est très simple. On plante les rejetons espacés, en damier, de 6 pieds et demi en 6 pieds et demi, soit 1.600 plants à l'hectare. Les sarclages ne sont nécessaires que la première année ; dès la seconde année, la vigueur de la végétation empêche toute autre plante de pousser. Il peut être nécessaire d'ouvrir à la sape des chemins d'exploitation.
Actuellement, on peut se procurer des jeunes plants d'un an pour 5 «entavos. La journée d'un péon vaut 80 centavos. Sur ces bases, on calcule que la livre de fibre re-
vient à 4 ou 5 centavos. Sa valeur, à New- York, a été estimée 8 ou 9 cents, soit 16 ou 18 centavos.
Le zapupe pousse dans les terrains pierreux, mais il se développe plus rapidement dans les sables. Il redoute l'ombre et l'humidité du sol; on doit préférer, pour une plantation, des terrains en pente. Les pluies tropicales et les sécheresses ne causent aucun dommage. Le repiquage doit se faire entre octobre et mars.
Les fortes épines terminales protègent la plante contre le bétail; aucune clôture n'est nécessaire.
Un avantage notable du zapupe sur les autres plantes tropicales : on récolte les feuilles toute l'année et l'on peut, sans inconvénient, retarder une coupe de plusieurs semaines; le planteur n'est donc pas à la merci des péons, dont la mauvaise volonté a fait perdre tant de cannes à sucre, de coton, de cacao et de café.
XI. — L'élevage tend à devenir de plus en plus un facteur très important de richesse publique et privée au Pérou. Il se développe principalement dans les départements de Puno, Ayacucho, Gajamarca, Junin et Ancachs. Dans ces derniers départements diverses sociétés viennent de se constituer; ces sociétés achètent des haciendas exploitées jusqu'alors d'une façon empirique pour les transformer suivant les principes modernes.
Dans les départements cités les troupeaux de bœufs, de vaches, de moutons, d'alpacas et de Hamas sont très nombreux, et procurent de beaux bénéfices. Dans le département d' Ancachs et même dans la province de Cauta, l'élevage des chevaux est d'un excellent rapport.
Le mouton élevé sur les plateaux andins du Pérou est petit et de forme irrégulière (1), la tonte s'en fait tous les
(1) La race bovine des plateaux andins laisse aussi à désirer : les bœufs sont de petite taille et les vaches mauvaises laitières, ne donnent en
ans ou tous les deux ans ; elle produit à peine deux livres de laine annuellement. On a cherché à diverses reprises à obtenir, par le croisement des races étrangères et notamment avec le mérinos, de plus beaux produits donnant des laines supérieures. On a remarqué qu'il était très mauvais pour la reproduction d'amener des béliers étrangers trop jeunes dans ces régions. Le vétérinaire belge Declerck estime que le travail d'acclimatation, auquel ils sont soumis, diminue leurs forces. Le climat des hauts plateaux est, en effet, sec et froid; la dépression atmosphérique, dans une semblable altitude (3.000 à 4.000 mètres), est très grande et, de plus, la nourriture y est généralement insuffisante pour les races étrangères, habituées à une alimentation beaucoup plus intense.
Dans le but d'améliorer la race ovine du pays plusieurs fortes sociétés anglaises et péruviennes établies dans les provinces de Tarma, Jauja et de Huancayo, ont introduit dans leurs haciendas des moutons mérinos et des croisés. Elles ont importé aussi un certain nombre de vaches suisses. Dans les haciendas de « Consac », de « Runatullo », de « San Juan de Yanamucro» où ces essais furent faits, les résultats ont été des plus encourageants. Pendant que les brebis du pays produisent à peine un kilo de laine annuellement, les mérinos et les métis donnèrent dans le même espace 1 kilogr. 600 et 2 kilogr. 500 par tête ; les vaches, elles, donnèrent 15 litres de lait par jour.
Une autre société anglaise a importé de Punta Arena (Terre de Feu) à Atocsaïco, près deJunin, eutre la Oroya
moyenne que deux litres de lait par jour; il est vrai que l'on a dans la Puna lamauvai?e habitude de ne traire les vaches qu'une fois par jour, ce qui est de nature à faire Laisser leur produclion en lait. D'autre part les bœufs ne sont mis à l'engrais que vers l'âge de quatre ans, ce qui est trop tard.
et le Cerro de Pasco, de magnifiques brebis et de superbes béliers, 8.000 bêtes en tout, qui après la période d'essai donnèrent également d'excellents résultats financiers; l'intelligente initiative des capitalistes anglais et péruviens recevait ainsi sa récompense.
XII. — L'élevage des brebis ne se fait guère au Pérou que pour la laine ; il y aurait, ce nous semble, grand avantage, de viser à l'engraissement du mouton et à l'alimentation du marché de Lima. Malheureusement, pour les éleveurs, la question du transport n'est pas tout à fait résolue, et elle est d'une grande importance; il est très coûteux et assez dangereux d'envoyer, par exemple, des moutons de la Oroya à Lima par chemin de fer. On est obligé de les amener le plus souvent au marché de la capitale par petites étapes et à travers des contrées où ils ne trouvent pas la nourriture suffisante à leur subsistance ; ces bêtes maigrissent donc considérablement en cours de route, et de plus les troupeaux laissent toujours un certain nombre d'animaux dans les précipices du chemin.
L'idéal, pour l'éleveur, serait de s'établir aune distance relativement faible de la côte et d'un port, de ne pas avoir des plaines immenses et arides qui l'en séparent, de cette façon, il pourrait emmener ses moutons prêts pour l'abattoir sans qu'ils perdent de leur poids. D'après les renseignements qui nous ont été donnés, ce territoire idéal d'élevage pourrait se trouver dans le Nord-Ouest du Pérou, non loin de Tumbes.
XIII. — Dans la Sierra, avec les méthodes actuelles d'élevage, la mortalité annuelle, dans les troupeaux de bêtes à cornes, est d'environ 10 pour 100 du capital, elle peut s'élever à 20 et 25 pour 100 chez les nouveau-nés. Les éleveurs péruviens et leurs pâtres ne savent guère porter remède aux maladies du bétail. Les éleveurs et les
sociétés qui font de l'élevage méthodique obtiennent une mortalité moins élevée en vaccinant leurs animaux.
La mortalité des agneaux s'élève Jusqu'à 50 pour 100 ; elle serait occasionnée parles gelées et les chutes de neige, autant que par les maladies qui attaquent les jeunes moutons.
A ces 50 pour 100, Téleveur peut ajouter 25 pour 100 pour pertes et vols du fait des pasteurs. Il reste donc 25 pour 100 à l'avantage de l'éleveur. Malgré ces coefficients élevés de pertes, l'élevage dans le département de Junin est considéré comme lucratif. Dans les haciendas établies sur les deux rives durio Mantaro, on table sur un intérêt de 25 pour 100, qui, dans les plus mauvais cas, n'est jamais inférieur à 10 pour 100.
On n'exagère rien en affirmant que l'élevage est, au Pérou, une industrie de grand avenir. Il rapportera de solides fortunes chaque fois qu'il sera tenté d'après des méthodes rationnelles. Les meilleurs résultats seront, malgré tout, obtenus dans la région nord-ouest du Pérou où la mortalité n'excéderait guère 25 pour 100 et où les conditions de transport seraient plus facilement assurées. En Huancabamba, province du département de Piura, on élève déjà une race spéciale, à toison noire longue et soyeuse.
L'élevage des mulets, chevaux, ânes, porcs et chèvres se fait dans de meilleures conditions sur la Costa, où ces animaux s'alimentent de baies de caroubier, desalt-bushes, totoras et graminées qui poussent dans les dunes.
XIV. — Les dépenses occasionnées annuellement par l'élevage des bêtes à cornes s'élèvent à 7 fr. 50 par tête d'animal; pour les brebis, cette dépense peut être ramenée au tiers. Les pâtres ouvaqueros gagnent un salaire infime, mais en compensation, ils ont le droit d'élever des ani-
maux leur appartenant, ces animaux proviennent le plus souvent du tant pour cent qui leur est alloué sur les naissances ; en outre, ils ont encore le michipas, qui consiste dans le droit de garder avec les leurs des troupeaux d'autrui. Le michipas et le tant pour cent ne sont généralement accordés que pour l'élevage de la race ovine. L'Indien quechua pasteur, habitant une hacienda, peut également cultiver sur le domaine du maître tout le terrain qu'il désire pendant le temps qu'il ne doit pas au propriétaire généralement une semaine par mois; il n'est pas rétribué, mais il touche sa ration.
En résumé, on peut affirmer que l'élevage en grand, en observant les procédés modernes d'exploitation et en y ajoutant celle d'une laiterie moderne, serait un excellent emploi de capitaux dans le département de Junin. Parmi les difficultés auxquelles se heurtent parfois les éleveurs, dans ces régions, il nous faut signaler les vols d'animaux dont nous avons déjà parlé sur la Costa et les usurpations de terrains par les communautés voisines. Les haciendas sont souvent en procès avec ces communautés pour des questions de limites. Les vols de brebis sont plus fréquents que les vols de bêtes à cornes.
XV. — Une des bêtes les plus précieuses du Pérou par ses utilités diverses est le Uama (1), c'est par excellence l'animal de la Sierra et de la Puna. D'un naturel craintif, il vit pendant l'hiver en troupeaux demi-sauvages, sur les plateaux de la Sierra ; l'été il remonte vers les solitudes de la Puna, sous la garde d'un seul pâtre. Le llama est la providence des habitants des régions déshéritées de la Sierra, qui mangent sa chair, s'habillent de sa laine et utilisent ses déjections comme combus-
(1) Au Pérou on dit ; la llama.
tible (taquia), il sert en outre comme bête de charge.
Le commerce des hauts plateaux du Pérou a en eiïet des allures toutes particulières ; vu le manque de voies de communication et la longueur des trajets à parcourir, les transports de marchandises, grains, minéraux, se font à dos de mulet, d'âne et de llama ; ce dernier animal est le plus fréquemment employé parce qu'il est très docile et qu'il trouve partout à s'alimenter sans qu'il en coûte rien à son maître.
Les meilleurs Hamas peuvent porter jusqu'à 50 kilos, mais c'est le quintal péruvien (46 kilos) qui paraît être sa charge normale ; nous en avons vu se coucher et refuser de marcher parce que les ballots dont on les avait chargés paraissaient dépasser ce poids. Le llama marche lentement, on est surpris de voir avec quelle lenteur, quelle hautaine indifférence cheminent ces animaux, qui s'arrêtent souvent pour brouter çà et là l'herbe pauvre de la montagne, Vyohu et à son défaut la paja brava (mauvaise herbe) qui leur suffit quand d'autres animaux périraient de faim à côté de cette môme nourriture. Ils vont à raison de 4 kilomètres à peu près par heure, et peuvent faire sans s'arrêter des étapes de 20 à 22 kilomètres par jour (1).
Les mules, au contraire, peuvent faire des étapes de 40 à 45 kilomètres, avec une charge par animal de 120 à 140 kilogrammes (2). Le pouvoir de transport du llama est donc six fois plus faible que celui de la mule. Cependant si l'on tient compte du prix peu élevé de l'animal, delà
(1) Il y a à ce sujet un dicton du pays qui dit : que la llama marclie 4 heures, fait 4 lieues (lieues de 20 au degré) par jour, et porte 4 arrobas (H kgr. 1/2).
(2) Les négociants européens qui font des affaires avec les villes des hauts plateaux péruviens, ne devraient pas oublier qu'en vue du transport à dos de mule ou de llama, les ballots et les caisses qu'ils expédient ne doivent pas dépasser Gfj kilos ou 28 kilos, cliaque animal, mule ou llama, portant deux de ces caisses.
facilité de son alimentation, on s'aperçoit que le llama est un moyen de transport économique, le fret à dos de llama ne dépassant pas à l'heure actuelle 4 francs par 100 kilos et par 100 kilomètres. Il est vrai qu'il ne faut pas être très pressé.
Le prix d'un de ces animaux qui était autrefois de 20 soles est descendu aujourd'hui jusqu'à 5 et même 4 soles, depuis l'ouverture au transit de la ligne de la Oroya au Gerro de PascOj et à cause de la paralysation momentanée de l'exploitation minière, les grandes sociétés s'occupant actuellement de vider les raines qui sont envahies par les eaux.
Le passage d'une caravane de Hamas est toujours intéressant à observer. La démarche lente et tranquille, ils vont en troupe serrée, la tête haute ; leurs grands yeux noirs et curieux expriment une sorte d'orgueil imbécile. C'est sans doute pour flatter cette vanité que les arriéres indigènes leur ornent les oreilles, préalablement percées, de pompons de laine rouge ou bleue. Un seul conducteur ou arriero conduit généralement une piara, de trente bêtes; ces arriéres sont des Indiens quéchuas généralement doux, patients et parfois serviables, ce sont d'excellents, pour ne pas dire d'indispensables auxiliaires, à peu près les seuls dignes de confiance ; la réputation de probité des arrieros est assez justifiée. Certains de ces Indiens, possédant de grands troupeaux de Hamas, sont fort connus. Les arrieros sont munis d'une sorte de connaissement comme les capitaines de navires de commerce.
Les arrieros traitent leurs animaux avec la plus grande douceur. Bêtes et gens franchissent d'un même pas les pentes escarpées et les passages difficiles des Cordillères, en passant d'une chaleur étouffante, lorsqu'ils sont au soleil, à un froid glacial, lorsqu'ils sont à l'ombre.
Dans ce pays de ravins et de précipices, les Hamas ne marchent jamais la nuit, l'étape doit toujours être achevée avant la fin du jour, car cet animal ne mange pas dans l'obscurité. S'il est doux et docile avec son maître, le llama qui semble avoir ses défauts et ses qualités, est tout particulièrement entêté, il oppose dans ses mauvais moments une extraordinaire force d'inertie, on pourrait alors le tuer qu'il ne bougerait pas. Il arrive parfois que le llama de tête se trouve pris de la fantaisie de ne plus marcher, ou du désir de dormir. Il se couche alors au milieu du chemin, sourd aux remontrances et aux encouragements de son conducteur indien qui se garde bien de le frapper.
Il nous est arrivé de voir tout un convoi de Hamas, chargé de minerais, couché au milieu d'un sentier; le favori, le llama de tête, s'étant senti saisi d'une soudaine paresse, s'é. tait étendu sur le sol, aussitôt imité par tous ses congénères. L'arriero, assis sur ses talons à quelques pas du mutin, l'exhortait d'une voix douce, mais le gaillard taisait la sourde oreille. Alors, placidement, l'Indien se leva, rassembla un petit tas de cailloux et au bout de quelques instants il en prit un qu'il lança adroitement dans les oreilles de l'animal qui sommeillait; après un court intervalle il recommença son manège et ainsi de suite jusqu'à ce que le llama, ennuyé et trouvant sans doute dans sa cervelle obtuse que la place ne valait rien pour dormir, se levât et se remît en route.
La laine du llama surpasse en brillant et en solidité la laine du mouton. Elle fait l'objet d'un grand commerce avec l'Angleterre et les États-Unis : le prix de vente moyen d'un kilogramme de laine de llama, non lavé, est de 1 fr. 25.
L'aipaca est un autre animal domestique de la Sierra ;
c'est en somme un liama de petite taille. Il est uniquement élevé pour sa laine v . est plus fine que celle du llama ; elle se cote à raison r" = 3 fr. 25 le kilogramme.
La vigogne (vicuiia) est également un ruminant sans cornes, à peu près semblable au llama par la forme, mais de couleur fauve généralement, et doué d'une grande agilité ; la vigogne ne vit qu'à l'état sauvage, elle ne se rencontre guère qu'au Pérou et en Bolivie (1) et l'on emploie pour la capturer des pièges spéciaux, formant une enceinte originale que l'on nomme klepis. Sa laine est fine comme de la soie et a une valeur supérieure à celle de l'alpaca. Son prix moyen est de 5 francs le kilo, mais il s'est élevé dernièrement jusqu'à 12 francs (2).
On parvient à domestiquer certaines vigognes capturées toutes jeunes et on obtient, par le croisement avec l'alpaca, un métis nommé paco-vienna, dont la toison fournit une laine plus grande et de meilleure qualité ; supérieure à la toison des chèvres d'Anatolie, cette laine se vend 4 à 5 francs. 11 y a dans l'élevage de ces animaux, qui ne coûtent aucun entretien, une importante source de profit, car ces laines sont fort demandées.
XVI. — La tonte annuelle des Hamas, alpacas et pacoviennas, a généralement lieu le jour de Santiago (saint Jacques), patron des Hamas. C'est dans toute la Sierra l'occasion d'une fête, où, comme toujours, on se livre à d'interminables beuveries. Le llama est loin d'être beau, lorsqu'il est tondu, aussi paraît-il moins fier ; sur le dos, on lui laisse, sans la tondre, une petite place, afin que le sac de minerai ou de marchandise dont il sera charsTé.
(1) Un autre ruminant sauvage, semblable par la forme et la couleur à la vigogne, mais à la toison moins fine, le guanaco, se rencontre sur toute la chaîne des Andes, depuis le i'érou jusqu'au détroit de Magellan.
(2) La laine de brebis se cote à 0 fr. 90 ou 1 franc.
ne puisse le blesser. II arrive souvent que la tonte des alpacas ne se fait que tous les deux ans. Elle produit six livres d'une laine longue de 20 centimètres.
XVII. — 'La faune de la Sierra est un peu mieux pourvue que celle de la Costa ; cependant cette zone n'a pas non plus assez de végétation pour attirer les animaux sauvages. Il y existe cependant quelques carnassiers, des renards, le harruco ou daim des sierras et un certain nombre de petits animaux, sans compter les cochons et les cobayes (1) dont on élève un grand nombre.
Un certain nombre de cours d'eau sillonnent cette région : les uns, les moins nombreux, se dirigent vers le Pacifique ; les autres, tous affluents de l'Amazone, et l'Amazone elle-même, coulent dans la direction de l'Atlantique, en faisant des détours sans lin à travers le dédale monstrueux des montagnes qui contrarient constamment leurs cours. Pendant leur parcours dans la Sierra, ces cours d'eau semblent ne faire vivre aucun amphibie ; ceux-ci, lamantins, loutres et une sorte de petits phoques, ne commencent à se montrer que dans la Montana. Les poissons, sans être rares, ne se trouvent en abondance que dans la même zone orientale.
On aperçoit le condor, ce roi des Cordillères, partout dans la Sierra, mais principalement pendant l'été : malgré la force de ses ailes immenses, on le rencontre peu à une altitude dépassant 4.500 à 5.000 mètres, où l'air se raréfie de plus en plus. Quoi qu'on en ait dit, ce géant ailé fréquente fort peu les montagnes couvertes de neige ; il n'aime pas les glaciers ni le froid excessif, d'ailleurs il n'y saurait que faire et n'y trouverait aucune proie.
(1) Dans une grande partie de la Sierra, les oiseaux de basse-cour sont le plus souvent remplacés par des cochons d'Inde, qui sont élevés dans les habitations mêmes. Il s'en fait une grande consommation.
Si dans la Sierra la nature s'est montrée avare de végétaux, en échange, elle s'est montrée prodigue de richesses métalliques ; il n'existe pas de pays au monde où se trouvent concentrées un aussi grand nombre de mines. Comme nous en parlerons plus loin, nous n'indiquerons que pour mémoire l'or, l'argent, le cuivre, l'étain, le fer, la houille, le mercure, etc., dont on rencontre partout des gisements dans la Sierra. Il faut ajouter que, toujours faute de communications, le plus grand nombre, pour ne pas dire la presque totalité, restent sans être exploitées.