CHAPITRE XII
I. La Montana. — II. Aspect et divisions. — III. Végétation. — IV. Administration. — V. Climat. — VI Moustiques et zancudos . — VII. Fièvres tierces et intermittentes moyen de les prévenir, traitement. — VIII. Conseils pratiques aux voyageurs. — IX. Les voies navigables de la Montana, — X. Maranon. — XI. Huallaga. — XII. Ucayali. — XIII. Pachitea et Pichis. — XIV. Apurimac. - XV. Pérené. — XVI. Territoire de colonisation. - XVII. Encore les voies d'accès à l'Orient et la navigart;ion fluviale. — XVIII. Faune de la Montana.
I. — Comme on le sait déjà, la Montana. (1) est la partie du territoire péruvien qui s'étend de l'autre côté de la Cordillère orientale jusqu'aux frontières du Pérou et du Brésil. Sa largeur varie entre 500 et 1.200 kilomètres, sa longueur est de 1.000 kilomètres, approximativement.
Cette zone est formée par un immense territoire boisé d'un peu moins d'un million de kilomètres carrés, qui, composé d'abord de hautes collines, contreforts du versant oriental de la Cordillère des Andes, se continue ensuite par des vallées peu profondes et des plaines (boisées, toujours), jusqu'aux confins de l'Equateur, de la Colombie,
(1) Nous le répétons, le mot « montana » n'a pas ici la signification de montagnes, mais de régions des forêts ; on appelle aussi cette zone VOrienle (OrieatJ, ou encore Région de los Basques, ou région des forêts.
du Brésil, et de la Bolivie. Cette région peut se diviser en deux parties aussi distinctes que la Costa et la Sierra.
II. — La première est la Montana proprement dite, désignée aussi sous le nom de Ceja de Montana (1) ; elle comprend les premiers versants montagneux jusqu'à une altitude de 1.800 à 2.000 mètres. Cette région correspond à la Sierra, mais tant par sa climatologie que par ses productions, elle constitue une contrée entièrement distincte. L'autre partie forme la région désignée sur les cartes sous le nom de « région de los bosques y mosquitos », région des forêts et des moustiques ; elle s'étend depuis 1.800 mètres au-dessus du niveau de la mer, jusqu'aux immenses territoires baignés par l'Amazone et ses affluents.
La Montana proprement dite, ou Ceja de Montana, renferme un grand nombre de plateaux et de vallées extrêmement riches et fertiles ; c'est, de l'avisdetousles voyageurs, la région la plus saine du Pérou et qui se prêterait le mieux à une exploitation intensive, et même à la colonisation. Les colonies qui se sont formées dans la vallée du Chanchamayo sont très prospères, et il paraît évident que des résultats semblables, sinon supérieurs, pourraient être obtenus dans l'immense « Pampa del Sacramento », située entre le Huallagaet l'Ucayali.
III. — Le sol de cette partie du Pérou est littéralement couvert d'une végétation admirable, d'une exubérance telle qu'elle échappe à toute description ; elle rend très difficile le travail de défrichement. Dans ces forêts séculaires arrosées par des pluies fréquentes, des représentants de toutes les familles végétales connues se trouvent répandus sur les plateaux, vallées, plaines, s'étreignant et s'entrelaçant dans une véritable lutte pour la vie. Après
(1) Sourcil de la Montana.
avoir franchi les derniers cliaînons des Andes, on n'aperçoit plus qu'une immense mer de verdure, qui se prolonge sur plusieurs milliers de kilomètres jusqu'aux rives de l'Atlantique. Ces forêts renferment les essences les plus riches et des produits de grande valeur commerciale, comme le quinquina et le caoutchouc.
IV. — L'énorme territoire constitué par la Montana ne forme qu'une seule division administrative, le département de Loreto, qui, s'il est le plus vaste et le plus riche du Pérou en ressources de toutes sortes, en est en môme temps le moins peuplé. Les endroits cultivés sont relativement rares si l'on considère l'immensité du territoire, ils sontoccupés par des plantations de cannesàsucre, de coca, de caféiers, de cacaoyers, de tabacs. Les établissements les plus avancés s'occupent en outre de l'exploitation du caoutchouc et des plantes médicinales qui sont la source d'importants bénéfices, comme nous le verrons plus loin.
Cependant, si l'on consulte une carte du Pérou, on s'aperçoit qu'elle contient un grand nombre de noms, que l'on pourrait prendre pour ceux de quelques villages ou localités de quelque importance. Le plus souvent ce ne sont là que des expressions géographiques, le nom d'une exploitation isolée et parfois abandonnée ; dans d'autres cas, c'est celui d'un village ou d'un campement indien, qui par moments se déplace au gré de la fantaisie de ses habitants, de sorte que cette vaste région ne possède qu'une population approximative de 130.000 habitants, en comptant les cahuchero on seringueiros venus de l'Amazonie brésilienne.
A la tête de cette grande division territoriale, le gouvernement de Lima s'efforce de placer des fonctionnaires d'élite et des plus méritants, les plus aptes à diriger les affaires de la région qui reste toujours fort éloignée de
l'administration centrale. Le gouverneur, ou commissaire spécial du gouvernement dans le département de Loreto, a des attributions beaucoup plus étendues que celles dont jouissent les autres préfets, de façon à faire immédiatement face à toutes les nécessités ou à toutes les difficultés. Ces efforts ne sont pas toujours couronnés de succès.
V. — Quoique entièrement située sous les Tropiques, la région des forêts péruviennes possède un climat plus sain qu'on ne le croit généralement, surtout quand on le compare à celui des régions intertropicales situées sous la même latitude ; l'orientation des vallées, l'abondance des eaux et l'extension des forêts vierges qui la couvrent, déterminent un climat chaud et humide dans les terres basses, et chaud et sec sur les collines et en pays plat non inondé par les crues. Dans la Montana proprement dite, les saisons correspondent avec celles de la Sierra, avec cette différence que la limite entre la saison des pluies et la saison sèche est beaucoup moins sensible, car dans cette partie de la Montaiûa, la pluie tombe par intervalles, même pendant cette dernière saison.
Cette zone est beaucoup plus agréable à habiter que les vallées du bassin de l'Amazone, car on peut y choisir l'atmosphère que l'on désire, suivant que l'on veut habiter le versant de telle ou telle montagne ou élévation.
La chaleur dans la journée évolue entre 20° et 32" ; celle des nuits, de 15 à 20" ; le thermomètre dépasse rarement ces extrêmes. En général, le climat de cette région est excellent ; le milieu du jour est un peu plus chaud. L'inconvénient ou plutôt le désagrément de cette contrée, ce serait la fréquence et l'abondance des pluies ; toutefois, comme elles ne sont jamais froides, elles ne sont pas désagréables pour tous, et on arrive à les affronter avec indifférence, d'aucuns ajoutent avec plaisir. Nous avouerons ne
pas partager du tout ce sentiment. Ces pluies sont produites par la condensation dans ces altitudes des vapeurs de l'Océan Atlantique apportées par les vents d'Est très fréquents, qui sont arrêtés par les Cordillères. En raison de ces pluies, les matinées et les soirées sont relativement fraîches.
Dans les vallées de laMontana, inférieures à 1.000 mètres, les cas de fièvres intermittentes sont plus fréquents que dans la première région, cependant ils n'affectent j amais une forme maligne ; et en général cette région ne mérite pas la réputation d'excessive insalubrité qui lui a été faite. Il est certain que la fièvre tierce et le paludisme sévissent avec plus de force dans les terrains inondés et marécageux ; les matières organiques entrant en décomposition sous les effets d'une chaleur humide sont un foyer de fièvres paludéennes et de béri-béri. C'est pourquoi tous les villages, campements, établissements d'échange ou baracons sont établis à quelque distance du bord du fleuve, et autant que possible dans les parties les plus élevées s'il s'en trouve.
Tous ceux qui vivent dans ces régions marécageuses, particulièrement les chercheurs de caoutchouc, prennent en peu de temps un teint jaune produit par l'affaiblissement du sang, occasionné non seulement par les fièvres dont tous ne sont pas atteints, mais par la nourriture généralement trop peu substantielle dont il est fait usage et qui ne procure pas au sang les éléments nécessaires à sa reconstitution. On évite cet état d'anémie lorsqu'on peut varier son alimentation végétarienne en y ajoutant fréquemment de la viande fraîche. Avec une alimentation réconfortante et une vie réglée, on peut, dans la Montana, se maintenir presque en aussi bonne santé que dans d'autres régions plus salubres.
Donc en général, sauf dans quelques rares endroits, le
climat de ces régions basses est difficile à supporter. Cette contrée n'est pas un territoire de colonisation mais d'exploitation, l'Européen ne s'y acclimate pas facilement ; il peut y vivre pendant un certain temps, quelques années même, au bout desquelles il est obligé d'aller se rétablir en Europe ou dans la Sierra. Aussi le commerçant et le seringueiro occasionnels n'ont-ils qu'un but : gagner de l'argent le plus vite possible pour s'établir ailleurs. Toutefois ce climat est encore moins mauvais que sa réputation, et on peut se maintenir dans un état de santé relativement satisfaisant en évitant l'abus des boissons alcooliques et autres excès.
Par contre, si l'Européen est habitué à boire et s'il ne veut modifier en rien ses habitudes dans ces régions chaudes, il s'expose à contracter une maladie de foie et la dysenterie, cependant peu fréquente, et à compromettre ainsi son existence.
VI. — Mais la fièvre h'est pas le principal inconvénient de ces régions, celui-ci consiste dans l'existence d'innombrables légions de moustiques de toute taille et de toute espèce, qui, principalement la nuit, ne vous laissent pas un moment de repos. Les zancudos (littéralement échassiers) sont parmi les plus féroces de ces animalcules ; ils fréquentent de préférence les rives de l'Ucayali et de l'Amazone, mais on ne les rencontre guère à une altitude supérieure à 1.200 mètres.
Celui qui n'a eu à lutter que contre les ennuyeux cousins, les familiers moustiques d'Europe, ne peut se faire une idée juste de cette plaie que sont les zancudos. Dès que la nuit commence à tomber, c'est une véritable invasion, il n'y a plus un moment de tranquillité, c'est une attaque et une défense continuelles ; mais l'ennemi est si subtil qu'il s'introduit de tous côtés, il pénètre parla partie
inférieure du pantalon et grimpe le long des jambes que les chaussettes et les caleçons sont impuissants à protéger contre des milliers de piqûres. Rien n'est plus exaspérant que d'être envahi par une nuée de moustiques ; quelques piqûres énervent déjà sensiblement, mais un grand nombre, contre lesquelles on ne peut se défendre, irritent à tel point le voyageur, même au caractère le mieux fait, qu'il tombe dans des accès de fureur et de rage incroyables ; c'est un ennemi qui décourage les meilleures volontés. Souvent, à une journée de fatigue et de privations, on n'a pour tout repos qu'une nuit de supplice.
Ces minuscules animaux sont certainement doués d'un instinct étonnant, on peut dire que l'odeur de l'homme les fait accourir de tous côtés. Souvent, on arrive à un endroit où il n'y avait pas un seul zancudo, quelques minutes après ils arrivent de toutes parts par légions (1).
Si la moustiquaire employée a une petite ouverture, ils y pénètrent en grand nombre et ne laissent plus au corps un moment de repos. Le meilleur moyen de s'abriter contre les moustiques, c'est de tendre sa moustiquaire de bonne heure, quand l'ennemi n'est pas encore arrivé, car si l'on attend la nuit, il sera impossible de ne pas en enfermer quelques-uns avec soi ; alors le supplice commence. La moustiquaire doit être grande, de façon à pouvoir être glissée sous les quatre côtés du matelas. Dans les baracons (2), le meilleur moyen de se préserver des moustiques c'est de fermer toutes les portes avant la nuit. Il est vrai que dans les maisons ainsi closes il fait une chaleur suilocante, mais de toute façon elle est plus supportable que les zancudos.
(1) On emploie avec succès contre les piqûres de moustiques, de la teinture «J'iode légèrement diluée dans l'eau.
(2) Sorte de factoreries.
Si l'on était pour vivre longtemps dans la région, il serait préférable de construire une habitation avec de grandes fenêtres, sur lesquelles on pourrait adapter un châssis couvert d'une gaze, ou mieux d'une toile métallique, de façon que l'air puisse entrer librement, sans livrer passage aux maudites bestioles, les ennemis infatigables des habitants des régions basses de l'Amazonie péruvienne, auprès desquels la fièvre semble un mal insignifiant.
VII. — C'est surtout pendant la saison des pluies (de novembre à mai) que la fièvre sévit, mais plus particulièrement au commencement et à la fin de cette saison ; au commencement, en raison des alternatives de sécheresse et d'inondation, qui permettent aux miasmes délétères de s'élever et de se répandre ; à la fin, alors que les fleuves et les lacs débordés rentrent dans leurs lits, laissant à nu de grands espaces marécageux dont les rayons du soleil précipitent la décomposition.
La fièvre est dite tierce (ierczana) lorsque les accès en sont quotidiens ; chez les personnes que ce malaise atteint pour la première fois, la fièvre présente trois stades bien marqués : l"tout d'abord, des frissons plus ou moins longs avec claquements de dents et crampes de jambes; 2° transpirations abondantes ; 3° sensation de chaleur excessive. Chez les acclimatés elle n'offre que ces deux derniers symptômes : elle s'annonce par un accablement général, des douleurs vagues dans les articulations, et quelquefois aussi, des maux de reins. Les accès ne sont pas intermittents chez les acclimatés, ils ne s'en ressentent généralement qu'après plusieurs mois. Toutefois un travail forcé au soleil, des excès variés se paient le plus souvent par un accès de fièvre.
Le traitement de la fièvre est facile et à peu près partout le même; un vomitif, suivi d'une purgation saline
(sulfate de soude ou magnésie), suffisent pour la couper aussitôt qu'on en ressent les premiers prodromes : troubles gastro-intestinaux, inappétence, sensibilité du creux épigastrique; parfois aussi, mais très rarement des vomissements ou diarrhées bilieuses. Ce remède réussit presque infailliblement, si on y ajoute pendant quelques jours de faibles doses de quinine et mieux encore, s'il est possible, l'usage d'un peu de vin arsenical (1).
Si un premier accès s'est déclaré, ou si la fièvre est bien prononcée, on la traitera de façon analogue : vomitif, purgatif, quinine. Mais dans ce cas, les doses de quinine iront de 75 centigrammes à un gramme pendant quatre ou cinq jours environ, trois heures avant les accès. SiTon disposait d'une potion d'antipyrine, de teinture de racine d'aconit et de sirop de morphine, on pourrait l'utiliser avec avantage un peu avant la quinine.
Malgré tout, il est bien plus important de prévenir la fièvre que d'avoir à s'en débarrasser ; on y arrive assez facilement par des soins hygiéniques, puis par l'usage préventif de la quinine (2). C'est là le moyen qui nous a toujours réussi, car pendant les divers séjours que nous avons faits dans des régions réputées insalubres, nous ne fûmes jamais atteint d'accès intermittents, quoique vivant le plus souvent assez frugalement, à la manière indigène, de manioc, de bananes, de camotes (3), de riz, auxquels nous ajoutions de temps à autre quelque gibier, et du poisson plus fréquemment; c'est là encore, peut-être, la raison de cette immunité relative. Cependant, nous ne pûmes échapper à l'anémie résultant d'un climat chaud et humide
(1) La lerciana, qui sévit à certain moment dans la vallée de la Costa, ne résiste jamais à ce traitement.
(2) Par doses de 23 à 30 centigrammes, à prendre trois ou quatre fois par aemaine.
(3) Variété de patates.
toujours déprimant, et d'une alimentation assez peu substantielle.
En résumé, si l'on veut éviter la fièvre et ses conséquences déprimantes, il faut observer une grande hygiène tl:i corps, se maintenir en appétit, prendre comme boisson, lorsque cela est possible, du thé ou du café très étendu (les boissons de fruits fermentes sont loin d'être nuisibles) ; porter une ceinture de flanelle ou de laine contre les variations de température ; éviter toute marche au soleil après une averse, ainsi que tout voyage ou travail entrepris à jeun. Les abus de boissons (1) et autres excès, doivent être tout particulièrement évités, car c'est là le motif de la plupart des accès de fièvre.
VIII. — A part la fièvre et l'anémie, les autres maladies qui existent dans la Montana et même dans tout le Pérou, ne sont ni nombreuses ni trop dangereuses, ni plus ni moins, en tout cas, que les différentes affections qui menacent ou empoisonnent notre vie en Europe.
De toute manière, même la considération de la fièvre ne doit sincèrement arrêter aucun voyageur ou colon ; nous conseillerons seulement à ceux qui viendront s'établir dans les régions inférieures de la Montana, de ne pas le faire au commencement de la saison des pluies, mais au commencement de la saison sèche, c'est-à-dire de mai à novembre, afin qu'ils puissent s'acclimater plus facilement.
Enfin, il est naturel d'ajouter que tous les tempéraments ne sont pas faits pour les pays tropicaux. Une personne déjà anémiée ou dont le système nerveux est débilité, ou qui a une maladie de foie ou des voies respiratoires, ne doit pas s'expatrier, pas plus que les personnes d'un certain âge, cinquante ans par exemple, alors que les forces
(l) Nous disons ahns, car l'usage modéré de certaines boissons alcooliques ne saurait être interdit.
commencent à baisser et sont moins propres à s'adapter à une nouvelle vie et à un nouveau climat.
Comme conseils pratiques, nous devons ajouter que l'Européen qui veut voyager ou s'installer dans les régions de la Montana, devra savoir faire beaucoup de choses par lui-même : faire la cuisine, le charpentier, chasser et pécher, savoir faire du commerce et très souvent faire le médecin. Les indigènes et les métis ont souvent recours aux blancs pour adoucir leurs maux ; pour ces pauvres gens l'Européen doit tout savoir et avoir réponse à tout, sans cela il perdrait son prestige ; bien plus il serait considéré en ennemi, car son ignorance serait taxée de mauvaise volonté. C'est en se faisant les éducateurs patients des Indiens, en les renseignant et en essayant de porter remède à quelques-unes de leurs maladies, que certains colons se créent une influence et certaines facilités dans leurs établissements.
De même, pour voyager sur le versant oriental des Andes péruviennes où le numéraire est peu apprécié, il est indispensable de se munir d'une petite pacotille d'articles variés, tels que : hachettes, couteaux, ciseaux, aiguilles, miroirs, chapelets, médailles, mouchoirs et foulards de couleurs vives ; ceci, pour les échanges et les cadeaux, car le cadeau est, auprès de l'Indien des hauts plateaux delà Cordillère, comme aussi auprès des Indiens viansos (soumis) et bravos (sauvages), de la Montana, bien plus utile que l'argent.
Comme arme, le revolver et un fusil de chasse muni d'un canon rayé ; les cartouches doivent toujours être à enveloppes métalliques, à cause de l'humidité qui fait se gonfler les douilles en carton et parce qu'elles peuvent être facilement rechargées.
Dans les lorêts de la Montana, le fusil de chasse est
destiné à rendre plus de services que la carabine winchester, car la densité de la végétation y est telle, que l'on tire rarement à de grandes distances. Gomme boussole, la plus pratique et la plus maniable est la boussole dite d'arpenteur.
Comme couchage, il sera très pratique de se munir d'un hamac, ou bien d'un long sac en peau de mouton, de vigogne ou de guanaco, la toison à l'intérieur; une habitation est vite improvisée à l'aide de quatre piquets, de quelques branchages et d'une botte de feuilles de palmier ou de bananier, cela suffira contre les averses assez fréquentes. Mais, ce que le voyageur ne devra pas oublier d'emporter, c'est une moustiquaire ; la gaze n'offrant pas une assez grande résistance, il est préférable d'employer dans ce but la toile légère, qui sera aussi un excellent objet d'échange.
Enfin, dernier conseil, les bagages, campement, instruments, armes, provisions, ne doivent pas dépasser la charge de six hommes. Les provisions destinées aux indigènes ne sont pas d'un prix très élevé et on peut généralement se les procurer dans les haciendas des frontières.
On paiera la chalona, ou un mouton sec, 4 francs la pièce ; le bœuf se vend de 10 à 12 fr. 50 l'arroba (25 livres) ; le chuno ou fécule de pomme de terre gelée, 25 francs les 112 kilos; la même quantité de maïs se vend 16 francs; les pommes de terre fraîches, 2 fr. 50 les 30 kilos. La mélasse ou chancaca vaut 0 fr. 90 le kilo ; le sel 8 francs les 46 kilos.
IX. — Onne peut parler de la Montana sans dire quelque chose des grands affluents de l'Amazone qui sillonnent cette région après avoir pris leur source dans la Sierra ; quoique la région ne soit pas encore très connue, diilé-
29fi LE PÉROU ÉCONOMIQUE
rentes explorations ont permis de déterminer le cours de quelques-unes de ces grandes rivières qui permettent de se rendre des hauts plateaux péruviens à Iquitos sur TAmazone.
X. — L'Amazone, sous le nom de Mar.vnon, prend sa source dans le lac de Lauricocha, dans le département de Junin ; il n'entre au Brésil qu'après avoir parcouru plus de 2.000 kilomètres en territoire péruvien, il prend le nom de Solimoes et ne devient pour les Brésiliens le véritable Amazone qu'à partir de son confluent avec le rio Negro. Depuis sa source jusqu'à son embouchure, ce fleuve incomparable reçoit plus de 11.000 affluents et arrose par lui-même ou par ses tributaires 3. 200 kilomètres en latitude et 2.800 kilomètres en longitude, c'est-à-dire les territoires de six Etats sud-américains.
Parmi les affluents de l'Amazone sur lesquels le gouvernement péruvien fonde les plus grandes espérances pour donner une issue sur l'Atlantique aux innombrables ressources naturelles que renferme son territoire de la Montana, figurent : le Huallaga, l'Ucayali, le Pachitea, le Pichis, l'Apurimac, l'Urubamba, l'Ené, le Péréné, etc.
Le Huallaga est une des rivières les plus torrentueuses du Pérou. Ce serait le meilleur moyen de communication avec l'Amazone, si la navigation à vapeur n'était malheureusement arrêtée par le rapide au Pongo cVAguirrey à 167 milles au sud de son embouchure. Le Huallaga prend sa source à Pucsillacu à peu de distance de Gerro de Pasco, et il se jette dans le Maranon après avoir reçu de nombreux affluents. C'est la voie navigable la plus anciennement connue de l'Orient péruvien au port de Yuri- MAGUAS, non loin du Pongo de Manseriche. Elle est régulièrement fréquentée par les vapeurs venant d'Iquitos qui drainent par l'Ucayali toutes les marchandises, tous
les produits récoltés dans les établissements qui se sont fondés sur ses rives. La distance d'Iquitosà Yurimaguas est de 380 milles, qui sont franchis en 20 ou 22 heures en descendant et en 35 heures en remontant le courant.
XII. — L'Ucâ.ya.li est une artère immense, dont le volume d'eau est plus considérable que celui de trois de nos fleuves français ; c'est le plus beau des affluents péruviens de l'Amazone, il est navigable dans tout son cours de 700 milles, un grand nombre de chaloupes et de bateaux à vapeur le sillonnent continuellement. Sur les rives de ce fleuve qui a été exploré et étudié plusieurs fois, on trouve un certain nombre de factoreries et d'établissements commerciaux dans lesquels il se fait un grand trafic de poissons fumés et surtout de caoutchouc. L'Ucayali, formé par le Pachitea, l'Apurimac et le Be>'i, se jette dans l'Amazone, près deNauta. La navigation à vapeur pourrait s'étendre, d'après certains explorateurs, entre autres Samanez, jusqu'au Tambo à l'Ené, et sur FUrubamba, les explorations de Robledo ont confirmé cette possibilité.
XIII. — Le Pachitea, qui descend du plateau de Junin, où il a sa source à l'est du Gerro de Pasco, reçoit aussi un certain nombre d'affluents, dont le Pozuzo, le HuANCABAMBA, le Yanaghaguas et le Pichis. Le Pachitea a été parcouru à différentes reprises par des petits vapeurs du gouvernement et par d'autres appartenant à des maisons d'Iquitos, jusqu'au port du Mayro, au confluent du Palcazu, lequel peut, paraît-il, être aussi remonté en partie jusqu'à son confluent avec le Ghuchur- RAS, situé à quelques milles au sud du Mayro; le fait n'a pas été prouvé jusqu'ici par la pratique ; malgré tout, il existe de nombreux partisans de ce point comme aboutissement de la voie centrale du Pérou. C'est cependant Puerto-Bermudez, sur le Pichis, qui a été choisi; ce cours
d'eau coule plus à l'est et parallèlement au Palcazu, mais il est certain que, dans l'avenir, les partisans du Chuchurras obtiendront la construction d'un embranchement, car ce point est le plus rapproché du chemin de fer de la Oroya et des principales villes du Pérou central.
XIV. — L'Apurimag a sa source dans la Cordillère occidentale sur le plateau de Condoroma, entre les départements de Guzco et d'Arequipa, il reçoit I'Urubamba, le Pachacaga, le Paucartambo, le Pampas, le Mantaro, le Perené, le Tambo, etc.
L'Apurimac qui, comme toutes les rivières citées, roule pendant l'hiver des masses liquides considérables, offre aussi comme celles-ci de nombreux rapides et des profondeurs très variables pendant l'été, il serait donc exagéré de dire que la navigation à vapeur peut y être assurée toute l'année, sans que quelques modifications soient apportées à son cours. On peut cependant arriver à la jonction du Tambo et de l'Urubamba en descendant le cours de l'Apurimac (1), de l'ENietduTAMBO, ces rivières n'offrant aucune difficulté sérieuse à la navigation. Toute la région arrosée par ces rios est d'une richesse inouïe, indescriptible ; dans ces contrées, s'étendent des plaines immenses couvertes d'une végétation incomparable. Ces cours d'eau sont navigables toute l'année pour des radeaux et des canots ; l'emploi de petits vapeurs à aube, ne calant pas plus de 0 m. 70, serait des plus heureux.
XV. — Le Perené est un affluent de l'ouest du Tambo qui vient de la pampa de Chanchamayo, région riche et fertile où il existe une colonie florissante et un certain
(1) L'Apurimac, qui prend le nom d'Eni après sa jonction avec le Mantaro, peut desservir directement le riche département d'Ayacurho, mais elle nous parait un peu éloignée pour servir utilement les intérêts commerciaux de Cueco, qui le seront plus facilement par l'Urubamba.
nombre de riches haciendas, mais ce cours d'eau n'est navigable que près de son embouchure et à peu de distance du confluent du Pangoa.
XVI. — Toutes les régions comprises entre le Alto Ucayali, le Pachitea et les autres affluents déjà cités, sont situées dans la première partie du versant oriental et par conséquent jouissent d'un climat salubre ; il n'est pas de contrée plus intéressante par la valeur de ses productions naturelles et par la fertilité fabuleuse du sol. Tous les voyageurs qui ont traversé ces territoires sont unanimes à reconnaître qu'ils sont préférables à tous les autres pour des entreprises d'exploitation et même de colonisation.
Entre l'Ucayali et le Pichis, on trouve un plateau immense appelé le Gran Pajonal. Cette région, autrefois colonisée par les Jésuites, est redevenue le domaine des Indiens Campas, desquels, avec de bons traitements et en leur laissant une grande liberté, on pourrait se faire d'utiles auxiliaires. Le Pajonal, comme son nom l'indique, renferme des plaines étendues couvertes de riches pâturages où les troupeaux se sont propagés depuis. A la suite de la révolte de 1747, les missions durent être abandonnées.
Sur la rive droite du Pichis s'élève le Cerro de San Carlos, où l'or est très abondant; il en est de même du Cerro de San Matias qui se trouve sur la rive gauche du même fleuve, à peu de distance du Pachitea.
Le « Cerro de la Sal » qui, comme son nom l'indique, possède de riches gisements de sel, sépare le bassin du Pichis de celui du Perené et du Chanchamayo. Dans toute la région désignée plus haut, on trouve en abondance le caoutchouc, la coca, le quinquina et tous les autres produits de ces contrées dont nous parlons plus loin; le
climat est relativement tempéré et des plus sains, particulièrement sur le Pajonal, que nous n'hésitons pas à signaler comme une région d'avenir. Il en est de même des territoires situés entre le Picliis, le Palcazu et le Pachitea.
Au nord du Pachitea se trouvent d'immenses plaines analogues à celles du Pajonal et paraissant plus riches encore, ce sont les pampas dîtes Pampas del Sagramento. Nous ne dirons rien de ces plaines qui s'étendent jusqu'au Maranon, car elles sont restées inexplorées jusqu'à présent et servent de refuge aux Indiens Cashibos, considérés à tort ou à raison comme des sauvages sanguinaires, anthropophages même ; ces guerriers féroces et de si mauvaise réputation nous paraissent plutôt être les victimes des autres tribus qui les chassent et les exterminent pour s'emparer des femmes et des enfants. Les territoires qui s'étendent depuis le Ghanchamayo jusqu'à l'Apurimac et ceux compris entre l'Eni et l'Urubamba, jusqu'au 11" 3', méritent de retenir l'attention au même degré que ceux que nous avons déjà nommés, mais cela, quand ils seront pourvus de communications praticables. Il est bien entendu que tous les établissements agricoles, commerciaux et autres devront toujours s établir là où les communications par eau ou par terre sont ou seront les plus rapides.
XVII. — Devant le développement croissant de certaines parties de la Montana, particulièrement de la région d'Iquitos et des environs des confluents du Tambo et de l'Urubamba, le gouvernement péruvien a compris qu'il était indispensable, ce qui d'ailleurs a toujours été son ambition, de desservir ces fertiles contrées en les reliant à la côte du Pacifique et à l'Atlantique par les grandes artères fluviales de l'Amazone. A cet effet, continuant l'œuvre patriotique commencée il y a plus de trente ans déjà, mais depuis longtemps interrompue par suite de
circonstances malheureuses, le gouvernement actuel fait les plus louables elforts pour amener, à grands Irais, jusqu'à un port fluvial delà Montana, les deux chemins de fer, Callao, la Oroya, Gerro de Pasco et Huancayo, et celui de MoUendo, Arequipa, Sicuani, Guzco. Le premier constitue la voie dite, VisL centrale ciel Peru, qui se continue actuellement par une route dite carrossable jusqu'à Puerto-Bermudez, sur le Pichis ; le deuxième forme la voie transversale sud qui, de Guzco, doit se poursuivre jusqu'à Bolognesi ou tel autre port sur l'Uurubamba, ou à Sihua- NiRO. Dans le chapitre sur les voies et communications, nous avons déjà parlé de ces routes, nous nous bornerons à ajouter quelques commentaires.
Outre les deux voies déjà citées, le gouvernement, sollicité avec insistance, semble disposé à porter son eiïort sur une troisième ligne, la voie du nord, qui partirait de Paita sur la côte pour aboutir à un point navigable du Maranon (1). Malgré l'intérêt réel que présente cette voie» nous estimons que le gouvernement péruvien renouvellerait, en l'entreprenant, l'erreur grave commise par le zélé et patriote président Balta qui, dans un but louable, dispersa les efforts de l'État en éparpillant, sur plusieurs points du
(1) La voie du nord part actuellement de Pacasmayo pour aboutir à Yurimaguas, port sur le Huallaga. Pour se rendre de l'un à l'autre de ces deux points, on prend la ligne ferrée qui mène de Pacasmayo à Yonan, à 35 kilomètres de Cajamarca; de ce point à Chachapoyas il y a 275 kilo mètres; de ce centre jusqu'à Moyobamba dans le département de Loreto, il y a encore 260 kilomètres à franchir par des sentiers muletiers ; de Moyobamba à Balsapuerto, 65 kilomètres ; il reste alors à peine 125 kilomètres en canot sur les rios Cachiyaco et Paranapura pour atteindre Yurimaguas qui se trouve à 3 kilomètres de Tembouchure du Paranapura; jusqu'au Maraûon, comme la rivière fait de no;nbreux circuits, il y a 205 kilomètres. De l'emboiichure du Huallaga et du Maraiion à Iquitos, il y a 586 kilomètres ; d'Iquitos à Tabatinga, frontière du Brésil, 542 kilomètres et enfin de Tabatingti, au Para, 5.4;u kilomètres. Celte voie est surtout longue et pénible jusqu'au Huailagua.
territoire, des ligues ferrées qui, restées inachevées, ne constituèrent jusqu'à aujourd'hui que des amorces, sans utilité pratique. Il conviendrait plutôt de ne céder à aucune sollicitation et de consacrer toutes les ressources disponibles à l'achèvement de la voie du Pichis (via centrale) qui parait la plus avancée. Il semble qu'arrivé sur les rives de ce fleuve, toutes les difficultés ne seront pas encore vaincues et qu'il faudra poursuivre l'effort jusqu'à l'Ucayali si l'on ne veut pas avoir travaillé en pure perte.
Malgré la bonne volonté du gouvernement et de ceux qui se sont occupés de ces questions importantes, il faut reconnaître que le problème de la navigation à vapeur sur les rios Huallaga, Perené, Palcazu, Pichis, Tambo, etc., n'est rien moins que résolu, en ce sens que si ces fleuves sont navigables en canot, il ne s'ensuit pas qu'ils le soient toute l'année pour des vapeurs, même calant fort peu, car ils présentent, suivant les crues occasionnées par des pluies plus ou moins abondantes, une grande instabilité dans leur vitesse et leur profondeur. Pendant l'hiver, les fleuves et rivières de la Montana roulent un volume d'eau tellement considérable que dans certaines régions la crue dépasse 25 mètres d'élévation ; ces torrents entraînent des végétaux et des arbres immenses, si bien que cette saison, qui devrait être favorable à la navigation puisque les rapides, lorsqu'il en existe, sont couverts parles eaux, est au contraire dangereuse, surtout en remontant le courant, en raison de la vitesse de ce dernier et des épaves qu'il roule sur son parcours. C'est pourquoi les maisons d'Iquitos qui ne possèdent pas encore de vapeurs calant peu, mais pourvues de machineries puissantes, ne se soucient pas de risquer leurs bateaux sur ces rios trop souvent dangereux ( 1 ) .
(1) Pour éviter ces difficultés, un de nos compatriotes, M. Olivier Ordinaire, ancien consul au Callao, qui avait été frappé des inconvénients et
XVIII. — Si la Costa et la Sierra ont une faune assez pauvre, en échange celle de la Montana est beaucoup plus riche ; comme la description des multiples espèces du règne animal de cette zone demanderait une étude longue et détaillée, qui ne peut trouver place dans cet ouvrage, nous ne citerons que quelques espèces. Les principaux quadrupèdes sont, par ordre d'importance :
Diverses variétés de félins, felis pardalis, felis onza, felis concolor, portant différents noms, tigre, yagarète, ou jaguar à la robe mouchetée, animal souple, nerveux et féroce ; les lions d'Amérique ou pumas, appelés aussi couguars, sont de deux espèces : l'une au pelage fauve, l'autre brun. Il existe en outre dans la Montana un grand nombre de petits félins variant de la taille du renard à celle du chat, cette dernière espèce pullule véritablement.
La férocité des félins de grande taille a toujours été notablement exagérée par la plupart des voyageurs. Certes, la rencontre d'un couple de jaguars ou de pumas n'est pas exempte de danger, mais le plus généralement, ces animaux éprouvent une certaine répugnance à se rencontrer avec l'homme qu'ils jugent sans doute plus féroce et sanguinaire qu'eux-mêmes, c'est pourquoi, le plus souvent, ils fuient prudemment à son approche.
(les avantages offerts par ces splendides régions, avait, lui aussi, présenté un projet qui méritait de retenir l'attention, et qui tôt ou tard se trouvera réalisé, car il diffère peu de celui qui est en cours d'exécution. Ce projet consiste à emprunter aussi la ligne centrale du Pérou à construire un chemin à travers le &ran Pajonal, pour aller directement de la vallée du Chanchamayo à TUcayali par le rio Unini ; cette voie aboutit à un port plus lointain que celui proposé par le Perené, le Palcazu et le Pichis, mais à un port où peuvent mouiller en tous temps et en toute saison des vapeurs de 500 tonneaux. En outre, si l'on tient compte que les sources du Punis bifurquent à peu de distance des eaux de l'Ucayali, il serait, dans l'avenir, facile de rejoindre ce fleuve par deux petits canaux.
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Il existe aussi plusieurs espèces de fourmiliers ou tamanduas ; l'un, connu improprement sous le nom de oso horiniguero (ours fourmilier), atteint très souvent une assez forte taille, et quoique d'allure lente et débon. naire, il ne craint pas, lorsqu'il est attaqué, de se mesurer avec le jaguar, auquel il fait de terribles blessures à l'aide de ses grands ongles fouilleurs ; cet animal vit surtout de fourmis.
Le tapir porte au Pérou les mêmes noms qu'au Brésil et au Paraguay, il s'appelle a.nta, vaca. del mxonte^ gran hestia, Arborebi, selon chaque peuplade indienne qui le traque sans relâche. C'est l'animal le plus fort de la faune sud-américaine ; d'un naturel très timide, il fuit au moindre bruit, droit devant lui en cassant tout sur son passage. Il affectionne plus particulièrement les endroits marécageux et la proximité des rivières. Cet animal est susceptible d'être apprivoisé et on en trouve souvent dans les établissements ou les villages indiens de la Montana, errant en liberté dans les enclos ou autour des habitations. On a dit que la chair de cet animal avait des vertus purgatives, c'est là une erreur ou une exagération ; cette chair est très comestible et a le goût de celle du bœuf, à peine un peu plus coriace.
Il existe aussi des cerfs, des daims, des chevreuils de diverses variétés ; plusieurs espèces de cochons sauvages, dont le pécari qui vit en bande nombreuse ; la chair de ce petit sanglier est excellente, mais la chasse en est parfois dangereuse. On trouve aussi plusieurs espèces de tatous, animal bizarre, recouvert d'une sorte de cuirasse en forme d'écaillé, il vit dans des terriers qu'il creuse avec une extrême rapidité. L'aï ou paresseux ressemble à un singe muni de longues pattes, armées de griffes longues et recourbées, ce qui l'oblige à muxher avec lenteur j ces
griffes sont d'une grande ténacité, il est impossible de lui faire lâcher la branche sur laquelle il s'est réfugié sans la casser; ce pauvre animal, inoffensif, est la victime de tous ceux qui le rencontrent.
La Montana renferme aussi une grande variété de singes. La première place revient au singe hurleur, singe rouge, dont les hurlements s'entendent de fort loin et surprennent désagréablement ceux qui ne sont pas habitués à ce concert diabolique; le sinistre marimonda(At^Ze niger)j le frailecito ou petit moine, le plus mignon des singes d'Amérique {Chrysotrix phsn^eus), plusieurs variétés de macaques, de ouistitis, de coaïtas, dont on fait une grande consommation, car la chair du coaïta et du maquisapa, pillards intelligents, souples et nerveux, que 1 on rencontre dans toutes ces régions en plus ou moins grand nombre, figure comme le principal plat de résistance sur la table des voyageurs et des traitants.
On rencontre souvent dans toutes les régions basses de l'Amazonie, une sorte de chauve-souris dont le corps est de la grosseur d'un pigeon au maximum, on la nomme vampire, ainsi qu'une autre petite espèce de la taille de celles de nos climats. Cette chauve-souris vit du sang de tous les animaux qu'elle peut saigner pendant leur sommeil. S'il est vrai que les animaux piqués fréquemment s'affaiblissent peu à peu et deviennent anémiques, il est faux que ces piqûres puissent entraîner la mort d'un homme ; l'imprudent qui s'est endormi dans la forêt sans être entouré d'une moustiquaire, s'il est piqué à l'orteil, endroit préféré par le vampire sans doute parce qu'il est découvert, s'en tirera avec quelques jours de faiblesse. C'estégalementune légende fausse, que ces chauves-souris maintiennent leurs victimes endormies en leur procurant une sensation de fraîcheur, en les éventant doucement
pendant la succion. Il n'en est pas moins vrai que ces murcielagoSj comme on les nomme dans l'i^mazonie péruvienne, sont une plaie dans les vallées qu'elles habitent de préférence.
Les oiseaux sont en nombre tellement considérable qu'il faut renoncer à les décrire. C'est tout d'abord, d'après leur importance , le condor, roi des Cordillères et des oiseaux de proie, qui atteint parfois jusqu à cinq mètres d'enverj^ure ; l'aigle à tête blanche ; un vautour redoutable, la harjna, destructor^ et une multitude de petits aigles et faucons de toute espèce, tous plus voraces les uns que les autres. Parmi tous ces oiseaux de proie, il nous faut signaler à nouveau le plus utile d'entre eux, une sorte de vautour noir, l'urubu, nommé gallinsizo au Pérou,
Le gallinazo, qui pullule dans presque toutes les villes du Pérou où on le rencontre aussi souvent que les pierrots dans nos rues et presque aussi familier, rend les plus grands services à la voirie en aidant activement les balayeurs municipaux à débarrasser les rues des immondices qui y sont jetées. Dans certains endroits le service est uniquement fait par les gallinazos qui sont protégés par les lois.
Les pauxis ou hoccos sont de grands oiseaux noirs à bec rouge, donnant aux chasseurs une chair très appréciée, il en est de même de plusieurs espèces de dindons sauvages ; on rencontre partout des faisans nommés gai/os del monte (coqs de la forêt), des perdrix nombreuses, des toucans, des tourterelles, et toute une innombrable variété d'oiseaux chanteurs et parleurs. Parmi ces derniers il nous faut citer les cheredes^ sorte de perroquets qui répètent en sifflant tout ce qu'ils entendent. Ces oiseaux ont un grand talent d'imitation, on leur fait dire ce que l'on veut ; les vrais perroquets ou loros présentent une
grande variété et leur chair^ quoi qu'on dise, est fort délicate; les perruches criardes fourmillent littéralement, ainsi que les aras aux plumages admirablement variés.
On trouve sur toutes les rivières et fleuves de la Montana des tortues en grand nombre qui sont une grande ressource pour les indigènes. Les reptiles, qui sont plutôt rares sur la Costa et dans la Sierra, sont par contre trop nombreux dans l'Amazonie péruvienne ; parmi ceux-ci, figurent en première place le boa constrictor, et le sucuriyu ou boa aquatique ; cedernier, nommépar les indigènes de la Montana yuca marna, et, par les métis, msuma, de agua. ou mère de l'eau, atteint des proportions vraiment incroyables : Emmanuel Liais cite le cas d'un sucuriyu de 22 mètres. Nous avouerons n'en avoir jamais entrevu aucun approchant de cette taille, même de loin. L'unique spécimen que nous ayons pu mesurer était un sucuriyu atteignant un peu plus de 9 mètres, dont nous avions trouvé le cadavre enfoui dans la vase ; en outre, nous avons pu voir, dans une exploitation, un très curieux fauteuil fait avec les vertèbres d'un boa de 12 mètres.
Beaucoup de voyageurs ont fait au sucurivu, ou boa aquatique, une réputation aussi terrible qu'imméritée ; si par son aspect cette couleuvre géante est redoutable et inspire une légitime frayeur, elle est généralement inoffengive et fuit à l'approche des canots et au moindre bruit.
Parmi les serpents il en existe maintes variétés plus dangereuses les unes que les autres : serpent à sonnettes, serpent corail, macarana, plusieurs espèces de bothrops tout aussi redoutables, la vibora, sonsa ou vipère niaise, etc., etc. Malgré l'abondance de ces répugnants reptiles dans certaines régions, il ne faut pas croire qu'à chaquo instant on aura maille à partir avec quelques-uns d'entre eux, le plus souvent on ne fait que
les entrevoir, car à moins d'être surpris endormis ils se dissimulent au moindre bruit, et il en est de môme de tous les animaux réputés dangereux, qui semblent plutôt vouloir s'écarter de la présence de l'homme ; il est vrai que celui-ci est encore l'animal le plus redoutable de ces régions, et dans bien des cas plus encore le civilisé que l'indigène.
Diverses espèces de caïmans habitent les fleuves des régions basses, car on les voit somnoler sur la vase du rivage ou des îlots ; cet animal répulsif atteint souvent 5 mètres de longueur. Les iguanes sont une sorte de grands lézards inolTensifs et comestibles dont la taille dépasse fréquemment plus d'un mètre ; ils sont très nombreux dans les forêts du bord des fleuves. Les batraciens présentent aussi des espèces nombreuses et variées. Nous avons gardé le plus désagréable souvenir d'un énorme crapaud-bœuf, dont les coassements, semblables à de rauques aboiements, sont des plus lugubres à entendre pendant la nuit.
Les rivières regorgent de poissons de toutes tailles ; on peut dire sans exagération qu'elles sont un véritable vivier. Dans les principales, on trouve encore le lamantin, appelé aussi manati, c'est le peixe boï (poisson bœuf) des Brésiliens. C'est un mammifère inoffensif qui atteint souvent 6 mètres de long et pèse plus de 500 kilogrammes ; ces amphibies paissent l'herbe des rivières, les femelles ont des mamelles ressemblant assez aux seins d'une femme ; la chair du manati ressemble assez à celle du bœuf, aussi sa pêche est-elle toujours une bonne fortune.
Il nous faut signaler aussi le paiche, sorte d'énorme brochet pesant de 100 à 150 kilos. La chair de ce poisson qui est séchée, fumée ou salée, fait l'objet d'un grand commerce dans toute l'Amazonie brésilienne, où elle sert
d'aliment principal aux indigènes, aux chercheurs de caoutchouc et à tous les ouvriers métis ou indiens qui travaillent à bord des vapeurs et des établissements installés sur les bords des fleuves. C'est un objet de première nécessité et à ce titre il est intéressant d'en connaître la valeur pour avoir une idée des dépenses occasionnées sur une exploitation par les ouvriers de couleur. Le païche^ appelé pirarucu par les Brésiliens, se prépare presque entièrement dans TUcayali où il est très nombreux : c'est avec le caoutchouc le principal fret des vapeurs qui sillonnent ce cours d'eau; on le vend à raison de 18 à 20 soles les cent morceaux de 5 à 6 livres de poids ; ce prix varie généralement fort peu. Il n'en est pas de même des charapsis, sorte de grosses tortues d'eau douce très appréciées, comme comestible, surtout dans larégion d'Iquitos. A l'époque de la baisse des eaux qui est celle où ces tortues se répandent sur la plage pour faire la ponte, elles valent moins d'un franc pièce; mais après cette époque les prix augmententprogressivement. La valeur moyenne est
généralement de un sol.
On fait un grand usage de la chair de cette tortue dans la population moyenne, en raison de la cherté de la viande de boucherie qui n'est pas très abondante et se vend à raison de 0 fr. 50 la livre dans les morceaux inférieurs. A Iquitos un mouton vaut de 7 à 8 soles, un porc élevé par les Indiens vaut 5 soles. Dans cette région, on ne trouve de pain qu'à Iquitos et dans les principales agglomérations ; la farine, qui vient des Etats-Unis, vaut 30 à 35 centimes la livre, le pain également (Iquitos). Le biscuit ou galleta sèche est d'un usage plus fréquent que le pain ; de provenance américaine, il se vend à raison de 3 fr. 75 la boîte de 12 livres. Ce sont là les prix de gros à Iquitos; ils varient considérablement suivant les régions.