‹ Le Pérou économique;Chapitre 25 sur 35 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

I. Richesses naturelles de la Montaâa. — II. Bois d'ébénis'eric. — III. Essences tinctoriales. — IV. Végétaux textiles. — V. Plantes aromatiques.

— VI. Plantes médicinales, le copahyba, la salsepareille, l'aloès. — VIT. Le cocatier, la coca, ses effets, son exploitation, sa valeur. — VIII. Le quinquini, où en le trouve, comment on l'exploite. — IX. L'or noir. Régions gommifères. — X. Les arbres à caoutchouc. — XI. Caucheros et seringuehos. — Xll. A la recherche des Heveas. — XIII. Exploitation des eslradas. — XIV. Gomment on extrait le latex fine Para et Sernamhy. Production d'un Ilevea, valeur du caoutchouc dans les rivières.

— XV. Falsification. — XVI. Baraconero Aviamento. — XVII. Les vivres d'un seringueiro, sa vie. — XVIII. Prix des denrées dans les régions basses. Dans la Ceja de Montana. — XIX. Ce que produit la campagne d'un cauchero. — XX. Ports d'exportation du caoutchouc. Iquitos. Ma.''endo.

. I. — La région des forêts, dite la « Montana », est et restera longtemps encore pour le Pérou une réserve de ressources inépuisables. C'est vraiment le paradis du végétal, et il n'est pas exagéré de dire qu'il n'est pas de pays au monde où la nature ait prodigué plus de splendeurs, et concentré plus d'essences utiles, riches et variées, remarquables non seulement par leur beauté, mais surtout par leurs qualités précieuses. Tous ceux qui ne connaissent que nos forêts d'Europe ne peuvent se faire une idée du chaos de végétation de l'Amazonie péruvienne. Qu il nous suffise de dire que sur la surface d'un hectare,

on rencontre fréquemment de cinquante à soixante espèces distinctes d'arbres, sans com])ter un grand nombre d'arbustes et de lianes. Sans entrer dans une énumération aride, il nous semble indispensable de signaler, parmi les productions naturelles de la Montana, celles dont l'exploitation pourrait être avantageuse, ou celles dont il est utile de connaître l'existence. Au premier rang de ces produits, il faut placer le caoutchouc, « l'or noir », comme on le nomme aujourd'hui, le quinquina et la coca ; de ceux-ci, nous en parlerons un peu plus loin.

II. — Les bois d'ébénisterie sont tellement nombreux qu'il faudrait un volume pour les énumérer tous. On compte déjà plus de deux cents espèces de bois de fer, par exemple Vitauba, si épais et si dur qu'il résiste au feu et qu'il ne flotte pas sur l'eau. Ce bois, qui a presque la résistance du fer, est surtout employé par les indigènes pour la construction de leurs canots.

L'acajou, le bois de rose, le palo santo, le cèdre, le palissandre se rencontrent partout; il existe une variété de palissandre appelé palo de la cruz, ou bois de la croix, qui est fort recherchée au Pérou et dans les républiques voisines, par suite d'une croyance populaire. Ce bois, des plus singuliers, a le cœur noir, et le reste d'un blanc jaune parsemé de taches noires. D'après la légende, ces larmes seraient les propres larmes du Christ tombées autrefois sur un des ancêtres de cet arbre qui se serait perpétué. Dans les classes populaires et cultivées même, on attribue au palo de la cruz des vertus merveilleuses; celui qui possède une canne de ce bienheureux bois est assuré d'une félicité éternelle dans l'autre monde. Aussi, on peut croire que ces cannes sont des plus recherchées. Le pucheri est une essence aromatique comme le santal des Indes ; il possède la propriété d'écarter les fourmis, poux de bois,

et tous les insectes nuisibles des Tropiques. Sur toutes les rives des fleuves et rivières on trouve le palo de canon, Lois de canot, ayant quelque analogie avec les tecks de l'Inde et de Birmanie, si réputés. Le palo balsa, bois à radeau, est le contraire del'itauba, car ce bois est d'une légèreté telle, qu'il est employé à la construction des radeaux. Cet arbre atteint une assez forte taille et il sufiit de cinq à six troncs pour faire un radeau insubmersible.

III. — Les essences tinctoriales sont aussi fort nombreuses. Parmi les plus répandues, figurent le vita ou génipa, dont les fruits donnent une couleur bleu foncé ; les Indiens de la Montana s'en servent pour se peindre le corps et le visage dans leurs fêtes ou leurs expéditions. Cette coutume aurait pour objet de les protéger des moustiques et aussi d'ell'rayer leurs adversaires. Les fruits du génipa auraient encore, d'après les Indiens, la propriété de guérir l'hydropisie. Il y a aussi les allanguas, l'un arbre, l'autre arbuste, appartenant respectivement aux espèces bignonia et indigofera, dont les feuilles fournissent une teinture bleu d'azur. Viennent ensuite l'indigotier, le rocou, le tupatupana dont les feuilles teignent en rouge, une espèce d'ipecacuanha nommée quilloguya, qui donne une teinture jaune.

IV. — Parmi les végétaux textiles susceptibles d'exploitation, nous citerons la bombanaza, dont la feuille est employée en grande quantité pour tisser les chapeaux dits de Panama, dans les districts de Catacaos (Costa) et de Moyabamba (Montana). Le huimba, un bombax qui donne une sorte de soie douce et brillante, mais trop courte pour être tissée ; elle peut remplacer la laine dans la confection des matelas. Le chambira fournit un fil très résistant avec lequel on fabrique des sacs et des hamacs aussi fins que solides. Le llunchana est une écorce qui, battue,

forme une sorte de tissu dont plusieurs tribus indigènes se fabriquent des chemises très amples ; cette écorce peut également servir à d'autres emplois suivant l'épaisseur à laquelle elle a été coupée.

V. — Les plantes aromatiques sont représentées par le copal dont la résine sert à combattre les maladies de poitrine, le vanillier qui entoure les troncs des plus grands arbres, il en existe plusieurs variétés; il y croît aussi plusieurs espèces de tabac qui peuvent rivaliser avec ceux du Mexique et de la Havane, le camphrier, le cannelier, le giroflier, des piments de diverses espèces, etc., etc.

Diverses variétés de palmiers à choux sont comestibles, la tête de ces palmiers fournit un fruit dont le goût se rapproche de celui de l'artichaut ; toutes les espèces de manioc poussent dans la Montana, la meilleure est la yucca, bravsL, qui contient une grande proportion de poison, mais celui-ci est facilement extrait par lavage à l'eau courante , après que le tubercule a été préalablement râpé ; on fait avec le manioc des galettes dites de cassave, à la Guyane, de la farine ou farlnha au Brésil et des gâteaux au Pérou. Cette racine, la plus alimentaire, remplace le pain dans le bassin de l'Amazone. Le café vient aussi admirablement dans cette zone chaude et humide, les caféiers, autrefois importés d'Europe, ont si bien prospéré sur ce sol fécond que leurs produits sont devenus supérieurs aux meilleures variétés des Antilles et de l'i^mérique centrale ; comme ceux d'Haïti ils sont très demandés sur les marchés des États-Unis. En raison de leur qualité, les cafés péruviens auraient droit à occuper une des premières places sur les marchés d'Europe. Malheureusement la culture du caféier ne se pratiquant guère que sur le versant oriental des Andes, l'acheminement du café vers les ports d'embarquement est excessivement onéreux et en élève les

prix dans des conditions qui l'empêchent d'affronter la concurrence déjà rendue impossible par la surproduction des cafés brésiliens.

Les principales plantations de café se trouirent dans les régions de Carabaya, Huanuco, Choquisongo et Chanchamayo.

La préparation d'un hectare de terrain pour planter du café revient à 160 francs; la culture et la récolte à 12 fr. 50 les 46 kilos. La récolte se fait d'une façon normale à partir de la troisième année avec un rendement d'une livre à une livre et demie par arbuste ; comme en général on sème de 1.000 à 2.500 plantes par hectare, on obtient une production de 1.500 à 3.750 litres.

Malgré la baisse du prix de ce produit il s'exporte plus de 1.500.000 livres de café.

Le Pérou peut donc être relégué au seizième rang parmi les vingt et quelques nations qui se livrent à l'exportation du café ; les envois qui sont faits au Chili, en Angleterre et aux États-Unis s'élèvent à environ 1.200.000 kilos.

VL — C'est du Pérou que nous viennent un grand nombre de simples des plus efficaces ; les plantes médicinales abondent dans la Montana et la plupart des Indiens connaissent une grande quantité de plantes dont les vertus sont encore ignorées de la pharmacopée moderne. Le métier de chasseur de plantes médicinales est très rémunérateur, il est pratiqué par un certain nombre d'habitants des frontières {fronterizos) blancs, indiens et métis. Les plantes les plus recherchées sont :

Le quinua-quinua, dont on extrait le fameux baume du Pérou, utilisé pour les affections de poitrine.

Le copahiba ou copayer, dont on extrait le copahu, est un arbre de taille gigantesque dont le bois serait utilisable en ebénisterie ; ces arbres, rameux au sommet, ont des

feuilles grandes et pennées, les fleurs sont blanches et dégagent une odeur très forte.

On obtient la résine de copahu en incisant l'arbre jusqu'au tissu médullaire, près de la base du tronc ; la résine coule en abondance sous la forme de liquide clair et incolore, qui s'épaissit bientôt et prend une teinte jaunâtre. On recommence plusieurs fois dans l'année l'opération du perçage sur le même arbre, et c'est des plus vieux sujets que l'on tire la meilleure qualité. Un travailleur actif peut recueillir dans sa journée de 10 à 12 kilos de copahu dont le prix moyen est de 4 francs le kilo.

La ssilsepsireille est très répandue dans la Montana et les fronterizos s'adonnent en grand à sa récolte et à sa préparation. Un travailleur peut ramasser dans sa journée, laver et sécher 8 à 10 kilos de racines, suivant son activité, ce qui, au prix moyen de 2 francs le kilo, donne un résultat rémunérateur. Une fois séchées, les racines sont boucanées sous un feu lent, pendant vingtquatre heures, ensuite on en fait des bottes de 10 à 12 kilos environ chacune. La sa,rsciparilla affectionne les lieux humides, elle y étale ses longues tiges sarmenteuses armées d'aiguilles comme celles de la ronce ; les racines s'étendent à une grande distance. La salsepareille jouissait autrefois et jouit encore d'une grande renommée en matière médicale, on la préconisait comme un énergique sudorifique, aujourd'hui on l'emploie comme un dépuratif du sang ; il nous semble que ses vertus sont tant soit peu exagérées.

L'aZoès fait aussi l'objet d'un certain trafic, c'est une plante du genre des liliacées, elle est remarquable par l'épaisseur charnue de ses feuilles et par la couleur différemment nuancée de ses fleurs qui se présentent en épi.

On emploie divers procédés pour extraire le suc de l'aloès, mais le plus souvent, on coupe la pointe des feuilles de la plante, on la suspend sens dessus dessous et le suc s'égoutte lentement dans des vases disposés pour le recevoir. Ce suc est filtré et évaporé ensuite à une chaleur douce, il devient tellement dur qu'il est facile de le réduire en poudre. En bloc sa couleur est brun foncé, en poudre au contraire, elle est jaune doré.

Les vertus thérapeutiques de l'aloès le font considérer comme tonique, échauiïaiit, et fortifiant comme tous les amers, en outre, on lui reconnaît une action purgative qui se déclare plusieurs heures après l'absorption ; on lui attribue aussi la faculté d'agir sur le foie et d'aider à l'évacuation de la bile, on prétend encore qu'il engorge les vaisseaux abdominaux et qu'il dégage les vaisseaux céphaliques. L'aloès est ordonné comme tonique de l'estomac dans les cas de dyspepsie, comme purgatif, comme antibiliaire dans les affections du foie. Employé comme purgatif, on le prend à raison de 2 à 5 grains, soit de 10 à 30 centigrammes ; comme tonique, un demi-grain ou un grain soit de 2 à 5 centigrammes.

Outre Va,ceite-maria., le sang-dragon, le barbsisco ou « jaquinia armillario » dont la racine broyée faitpérir les insectes et que les Indiens utilisent pour enivrer le poisson, ^1 existe encore des centaines de plantes médicinales qui figurent dans toutes les pharmacies et un nombre égal d'autres, dont les vertus incontestables sont appréciées dans la Montana lorsqu'on les emploie sur l'heure et sous l'influence de la chaleur tropicale.

VII. — Le cocayer ou cocatier est un arbuste de la taille d'un citronnier dont le fruit est rouge, il vit uniquement sur les pentes orientales des Andes de Bolivie et du Pérou. Sa reproduction s'obtient en enterrant quelques graines

encore sèches, et les feuilles, qui doivent être cueillies aussi minutieusement que celles du thé afin qu'elles conservent toutes leurs propriétés, peuvent être récoltées au bout d'une année, quinze mois au plus tard. La bonne coca vaut de 2 à 6 francs le kilo.

Les Indiens du Pérou de Bolivie et de Colombie font un usage immodéré de la coca qu'ils mâchent continuellement; comme le goût de cette feuille est presque nul, ils lui donnent du piquant en ajoutant à la chique, ou SiCuUico, une pâte appelée llucta, qui est un mélange de chaux, de cendres de bois de molle et de quinua ou de bouillie de pommes de terre gelée. L'ensemble forme une pâte que les indigènes divisent en boulettes qu'ils enveloppent de feuilles de coca, ces chiques sont désignées sous le nom d'cLCullicos. L'Indien quechua ne se sépare jamais d'un sac contenant une certaine quantité de boulettes et de feuilles de coca, la mastication de cette feuille facilite le bon fonctionnement des organes respiratoires et permet aux indigènes de supporter un certain temps la privation d'aliments plus substantiels. La coca est indispensable aux Indiens et aussi très utile aux Européens qui supportent plus facilement le séjour des hautes altitudes. Avec quelques acullicos pour toute nourriture, les Indiens quechuas, excellents marcheurs, font des étapes incroyables à travers des sentiers impossibles.

Les indigènes qui abusent des chiques de coca sont sujets à une infirmité, sans doute produite par la chaux ou la cendre qu'ils absorbent. Une de leurs joues, celle du côté où ils mâchent, reste atteinte d'une enflure chronique appelée piccho ; ils sont aussi parfois saisis d'accès d'insensibilité morale, pendant lesquels ils continuent à vaquer à leurs occupations habituelles, mais d'une façon machinale et tout à fait inconsciente. On dit alors

qu'ils sont armados, c'est-à-dire armés ou cuirassés.

On a pu nier les effets de la coca, mais il ne fait aucun doute que cette feuille exerce sur l'économie générale une action spéciale qui a beaucoup d'analogie avec celle des narcotiques; il est permis de supposer qu'à la manière de l'opium, la coca endort les fonctions digestives, car elle diminue la sensation de la faim et de la soif, d'aucuns soutiennent qu'elle agit comme excitant, comme le thé et le café. Les deux opinions sont exactes, car nous avons reconnu, par expérience personnelle, que la coca ne produit pas les mêmes effets en Europe que dans son pays d'origine, sous l'influence d'un climat et de circonstances différentes. La mastication de quelques pincées de coca ne nous produit ici qu'une forte excitation nerveuse, semblable à celle que nous produirait du café ou du thé pris à forte dose, mais les fonctions digestives n'étaient pas troublées, ou interrompues passagèrement, comme nous l'avions observé sur les hauts plateaux. Peut-être cette action différente est-elle aussi occasionnée par l'absence de chaux et de cendre.

Lorsque Pizarre conquit l'empire des Incas, les naturels faisaient déjà une grande consommation de cette feuille sur laquelle les conquérants mirent un tribut.

L'usage des feuilles de coca est si considérable dans toute l'Amérique du Sud, que la consommation annuelle s'élève après de 16 millions de kilogrammes, représentant une somme de 45 millions de francs. Ces feuilles sont arrivées à être un des produits péruviens les plus recherchés depuis quelque temps, dans une mesure telle, qu'il existe actuellement une sorte de trust pour l'achat de cette feuille. Son marché principal est Hambourg.

La valeur de la coca, rendue à la côte en paniers d'une vingtaine de kilos, est de 10 à 15 soles. Les fronterizos

se livrent à la culture de ce précieux arbuste, et malgré leur indolence et leur peu de soin, ils obtiennent un rapport moyen, de 110 kilos par hectare. La récolte annuelle atteint plus de 8.000.000 kilos, chiffre qui pourrait être considérablementaugmenté.LesEuropéensqui entreprendraient avec méthode l'exploitation de la coca y trouveraient un grand profit, car cette culture demande peu de soins ; la cueillette seule doit être soignée, dansl'intérêtdurendement.

VIII. — C'est des forêts du Pérou que provient une grande partie des écorces de quinquina employées en Europe. Grâce à ses qualités supérieures, il se fait chaque année une exportation toujours plus importante du précieux fébrifuge, qui atteint une valeur considérable.

On sait que les écorces de quinquina sont surtout produites par le Cinchona, ofîcinalis, qui croît dans la Cordillère des Andes, depuis les montagnes de Sscnta Maria, en Colombie, jusqu'à Chuquisaca, en Bolivie, c'est-à-dire sur une étendue de plus de 3.000 kilomètres. Ces arbres vivent à une altitude qui varie de 1.200 à 3.000 mètres et plus suivant les espèces ou leur éloignement de l'équateur. Ils échappent ainsi aux variations extrêmes, mais leur port varie dans ces divers milieux ; ce sont de grands et beaux arbres dans les zones chaudes et tempérées, tandis qu'ils sont réduits à l'état d'arbustes dans les parties élevées.

Quoique l'arbre entier, y compris les feuilles, contienne un principe fébrifuge, l'écorce seule de l'arbre à quinquina est employée ; elle se découpe sur le tronc et sur les branches de l'arbre debout ou abattu pour aller plus vite. La récolte du quinquina sur le versant oriental des Andes péruviennes est fort pénible. Les arbres une fois abattus, les cascarilleros ou cascadores (1) enlèvent

(1) De cascarilla, nom sous lequel, au Pérou, ou désigne l'écorce d'une variété de quinquina.

l'épiderrae du tronc, et séparent l'écorce au couteau, en lanières de 40 à 50 centimètres de long- sur 8 ou 10 de larae. Ces plaques sont ensuite disposées en piles carrées et exposées au soleil. L'épiderme est laissé sur les branches qui sont également séchées. La récolte est soumise à un mayoral ou Ccipataz (contremaître) qui dirige les travaux, puis mise dans de gros canevas de laine et expédiée dans les centres commerciaux. Là, elle est définitivement emballée dans des cuirs frais qui forment les surones, et c'est ainsi que l'écorce est embarquée.

Véritable spécifique de la fièvre intermittente et des fièvres pernicieuses, ce sont les quinquinas jaunes et rouges qui contiennent une plus grande proportion de quinine, le gris est surtout riche en cinchonine. Les habitants du versant oriental de la Montana, créoles et métis, même les indigènes, ont une confiance illimitée dans les vertus de l'arbre à quinquina ; aussi, prennent-ils fréquemment des infusions de feuilles ou de fleurs de quinquina, sous forme de thé ou de café. C'est par le port de Mollendo que s'exporte la plus grande partie de la cascarilla du Pérou.

IX. — Il nous reste maintenant à parler du caoutchouc, qui, avant les produits que nous venons de citer, et dont l'exploitation laisse pourtant des bénéfices élevés, forme la richesse la plus importante du département de Loreto qui comprend toute la Montana péruvienne. En raison des proportions incalculables qu'ont prises le commerce et l'industrie de Yoro negro ou 07'0 prieto (or noir), comme le nomment les caucheros ou seringueiros (1) de l'Amazonie, nous croyons devoir donner quelques détails

(1) Caucheros et seringueiros, noms donnés aux chercheurs de caoutchouc.

sur rexploitation de ce produit dont la consommation égale et dépasse souvent la production.

X. — On trouve des arbres à caoutchouc appartenant à diverses espèces dans l'immense région comprise entre les rios Maranon, (nom du Haut- Amazone) Ucayali, Huallaga, Pachitea, Urubamba, Yurua, Purus. Madré de Dios, Béni (c'est-à-dire du 2® au 14® degré de latitude sud et du 68® au 78® degré de longitude ouest du méridien de Paris). Ces arbres y sont tellement nombreux que cette région est capable, à elle seule, d'alimenter tous les marchés du monde pendant un grand nombre d'années. Rien que les régions du Madré de Dios et ses nombreux affluents, celles du Purus et du Yurua péruviens (i), toutes trois comprises entre le 7® et 14® degré, ont une superficie d'environ 50 millions d'hectares renfermant un grand nombre d'arbres produisant le caoutchouc, dont le rendement est supérieur à ceux du Brésil.

Dans les régions mentionnées plus haut, les uniques familles d'arbres à caoutchouc qui sont exploitées appartiennent à la série des euphorbes. La famille des Euphorbiacées possède deux genres principaux dans le bassin Amazonique, savoir :

1° UHevea Guyanensis, qui a un tronc de 15 à 20 mètres de hauteur, et 60 à 80 centimètres de diamètre, et forme une colonne cylindrique couronnée par ses branches ; son écorce est de couleur grise.

2° UHevea Brasilensis, de 18 à 20 mètres de hauteur, tronc également presque cylindrique et gris clair, couvert de protubérances.

3" UHevea Andenensey espèce de caractères égaux à ceuxdel'Heuea Brasilensis, mais qui se distingue decelui-

(1) Il est bon de tenir compte qu'une partie de cette région est en litige.

ci, au rapport de la quantité et qualité de latex produit, qui diffère comme de 3 à 5. On lui donne la dénomination d'andenense, parce qu'on le rencontre remontant les Andes jusqu'à plus de 1.600 mètres au-dessus du niveau de la mer; on le nomme aussi orco-shiringa. et le produit s'appelle weak fine (1). L'aspect de cet Hevea, est le même que celui du Brasilensis.

4*' L'Hevea lutea, tronc de 18 à 20 mètres de hauteur, forme cylindrique de 70 à 80 centimètres de diamètre. Le latex de cet arbre a la propriété d'occasionner des taches noires.

5" Les Micrandias, famille qui comprend quatre classes d'arbres distincts, originaire du bassin de l'Amazone, comme la Manisoba qui forme la sixième catégorie.

Toutes ces espèces croissent particulièrement dans les terres d'alluvion, au bord et à l'embouchure des rivières; elles produisent le caoutchouc le plus estimé, connu en Europe sans le nom de « fine-para », qualité qui occupe la meilleure place et atteint les plus hauts cours sur les marchés. Viennent ensuite les castilloas, au tronc de 15 mètres de hauteur, de 60 à 90 centimètres de diamètre, aux feuilles grandes mais assez rares, l'écorce de couleur semblable à celle des Heveas. Le Castilloa, dont on pratique la culture rationnelle au Mexique, peut être exploité dès l'âge de cinq ans, tandis que l'Hevea ne commence à produire d'une façon rémunératrice qu'à quinze à dix-huit ans. En revanche, l'Hevea n'atteint la caducité qu'après plus d'un siècle, tandis que la longévité du Castilloa ne dépasse guère vingt-cinq à trente ans.

Il existe encore des ficus de l'ordre des Ulmacées, arbres et arbustes qui présentent une variété de plus do

(1) D'après J. M. Von Hassel.

600 plantes différentes; des Cecropzas offrant aussi de nombreuses variétés, possédant, comme marque caractéristique, des branches ondoyantes et fistuleuses dans les entre-nœuds : des UrceolaSy des Hancornias et des Manihot; les premiers produisent la cinquième année, les seconds à dix. On trouve encore des Landolphias de plusieurs variétés, et d'autres plantes à caoutchouc qui, quoique produisant du latex, n'entrent pas en compte comme plantes de l'industrie gommifère, soit par la pauvreté de leur sève, soit parce qu'on ne connaît pas encore la méthode d'élaboration convenant à leur latex. Malgré l'apparente uniformité de la forêt, celle-ci se trouverait divisée, suivant. J. von Hassel, en véritables sections par des lignes subtiles, divisions dans lesquelles se trouvent compris les arbres à caoutchouc ; dans la grande plaine du bassin de l'Amazone, se croisent les lignes polaires qui divisent le monde végétal. Ces lignes divisionnaires sont constituées par la formation du terrain, sans qu'à première vue on puisse noterla différence qu'elles établissent, parce que les groupes d'arbres à caoutchouc séparés par ces lignes, sont en apparence de la même classe et de la même famille, quand en réalité leur produit diffère en qualité et en quantité. Un groupe de la zone inférieure, par exemple, produit le double en quantité et d'une qualité supérieure à un autre groupe en tout semblable, existant à peu de distance de la partie extérieure de la ligne.

Le défaut de connaissance parfaite en matière de caoutchouc a été souvent la cause de pertes considérables subies par des sociétés insuffisamment renseignées, car aucun ouvrage de botanique ne détermine avec exactitude cette théorie. Les auteurs s'occupent seulement de la définition des diverses familles d'arbres à caoutchouc, sans

se préoccuper de déterminer dans quelle mesure tel arbre de la même famille et espèce varie dans sa production, quant à la qualité et la quantité, suivant le lieu de la zone extérieure de la ligne qui lui correspond et dans laquelle il est situé.

L'étude de ces divisions est d'un grand intérêt pour le développement de l'industrie caoutchouquifère, car on a pu observer que plusieurs entreprises échouaient parce que la production n'arrivait pas à couvrir les dépenses d'exploitation, sans que l'on puisse incriminer l'administration, pendant que d'autres entreprises négligemment administrées donnaient des bénéfices importants.

XI. — Les chercheurs de caoutchouc, caucheros où seringueiros de l'Amazonie péruvienne se recrutent principalement parmi les loretanos ou habitants du district de Loretos, tous nés dans la région fluviale, ensuite entre les immigrants de la région de Moyobamba, Chachapoyas, Lomas, Tarapoto etc., en troisième lieu, entre les Indiens soumis sinon civilisés, des mêmes régions, et enfin des étrangers de toutes nationalités, brésiliens en majorité. Ces derniers sont particulièrement recherchés, car la recherche du caoutchouc constitue pour eux une véritable spécialité.

Ces seringueiros de métier sont habitués depuis longtemps à une vie à peu près solitaire au milieu des immenses forêts, où ils supportent souvent des souffrances cruelles. Le chercheur de caoutchouc doit être bon chasseur et bon pêcheur, car son habileté lui sera d'un grand secours lorsqu'il se trouvera loin de tout centre habité, pour varier son alimentation et se défendre contre les dangers qui pourraient surgir.

Son centre de réunion et de repos, ou pour mieux dire, sa base d'opéiation, est Iquitos : c'est là qu'il vient se

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reposer et s'amuser, faire son contrat de provision et d'où il part dispos pour les contrées éloignées. Une lancha, (1) le mène le plus loin possible dans la rivière qu'il a choisie, là il descend du petit vapeur avec sa femme et ses fils s'il est marié, toutes ses richesses consistant, principalement dans une carabine, un fusil de chasse, des lignes et hameçons, sa machine à coudre, son accordéon, sans oublier le vase intime qui le suit partout, nous ne savons trop pourquoi. Ainsi équipé, il remonte en canot les rivières et pénètre jusque dans les parties les plus éloignées de l'immense plaine amazonique.

Le cauchero qui s'est adonné plus particulièrement à l'exploitation des lianes et arbustes à caoutchouc, reste parfois absent deux ou trois ans, au bout desquels il revient à Iquitos ramenant sa récolte, qui peut s'élever jusqu'à plus de 10.000 kilos, dans des conditions à peu près favorables ; il se repose et s'amuse quelque temps, puis repart pour recommencer la même vie ; c'est un nomade.

Le seringueiro, au contraire, exploite son seringal, ou estrada (2) comme un agriculteur, et à chaque saison il se dirige vers Iquitos ou quelque point de l'Ucayali ou de quelque autre rivière sur le bord de laquelle il aura défriché une chacara.. Les exploitations sont impossibles pendant l'époque des pluies; ce n'est que de juin à fin novembre que les chercheurs de caoutchouc organisent leurs expéditions.

XII. — Une fois arrivé à un endroit, vierge d'exploitations antérieures, le caitc/ie7'0 installe sa demeure au bord de la rivière même, sur une élévation s'il le peut, puis il entreprend plusieurs excursions dans la forêt en établis-

(1) Vapeur de rivière.

(2) Une estrada ou seringal est un groupe de 100 à 200 arbres à caoutchouc, réunis sur un espace plus ou moins étendu.

sant chaque jour un campement provisoire qui lui sert de centre pour exploiter les environs, marquant au passage, à l'aide de son machète, les arbres qu'il rencontre, et ces marques sont un signe de possession religieusement respecté par les autres caucheros.

Une vue exercée reconnaît les différentes catégories d'arbres par leur aspect particulier ; c'est ainsi que les arbres à caoutchouc (heveas) se reconnaissent de loin, pendant quelques mois de l'année, par leur feuillage jaunâtre d'un aspect particulier, bien connu des seringueiros.

Une fois que la forêt a été suffisamment explorée et qu'il a marqué un nombre suffisant d'arbres, le cauchero commence son exploitation. Il commence par nettoyer les alentours de l'arbre, puis saigne le tronc ou les racines; si son but est d'extraire du sernamby (1), il laisse exposé pour qu'il se coagule, sous l'influence de l'air, le latex que produisent les saignées, et qui s'écoule par de petits canaux artificiellement préparés dans le sol, la sève se transforme ainsi en rubans que l'on enroule ensuite. Ce produit est connu sur le marché sous le nom de sernamby de caoutchouc (caucho). Si, au contraire, le cauchero veut obtenir du caoutchouc en plaque, il recueille dans des seaux la sève des arbres préalablement abattus et la transporte dans une excavation ayant une forme presque carrée et 30 à 40 centimètres de profondeur, il y mélange ensuite du savon ordinaire ou une infusion d'une sorte de liane, pour provoquer la coagulation (2). Telle est la récolte du caoutchouc en plaque.

XIll. — L'exploitation des heveas et des orco-shiringa

(1) Caoutchouc de deuxième qualité.

(2) Le suc de deux sortes de lianes, le aachucumote et le cumalhuascar, servent à cet ellet.

s'opère d'une façon plus régulière et plus rationnelle. Le seringueiros explore le terrain en partant du bord du fleuve ou d'une rivière quelconque, chaque arbre rencontré est relié au précédent par une trocha ou piste tracée à coups de machète. Une fois qu'il a trouvé un nombre d'arbres suffisant, il les réunit par un sentier définitif qui facilitera son exploitation. C'est là ce qui constitue l'unité d'exploitation d'arbres à caoutchouc appelé esirada. Si les arbres sont réunis dans un espace relativement réduit, l'estrada se compose de 120 à 150 arbres, parfois même de 200 en terrains riches.

Si au contraire, les arbres sont espacés, l'estrada sera réduite à 80 ou 100 arbres au plus. Le but poursuivi par cette division, est qu'un homme doit pouvoir travailler une estrada par jour. Un homme actif peut s'occuper de deux estrada de 100 à 120 arbres, et il nous paraît impossible de faire plus malgré des affirmations contraires. Si on admet entre chaque arbre un écartement de 40 pas pour les régions riches, et de 50 à 60 pas pour les régions moyennes, on obtient des estradas de 4 à 6 kilomètres de tour suivant le nombre des arbres : l'exploitation sur une distance plus grande ne serait pas très rémunératrice. Toutes les estradas ont la forme ovale et sont tracées en zigzag, de façon à ce que l'entrée et la sortie partent d'un même point, qui est toujours la case du seringueiro et le « défumador. »

La construction d'une case est une mince besogne. Quelques coups de hache ou de machète donnent du bois pour former les montants, des lianes souples comme des ficelles servent à attacher les traverses et maîtresses poutres. On fend ensuite les côtés d'un palmier quelconque, et on assemble ces divisions en leiu' la'.ssant un certain écartemeni^ puis on pose en travers de la toiture

des feuilles de bananier et voilà une case de terminée Par le même procédé on fabrique un parquet et des cloisons. Le seringueiro qui exploite continuellement la même estrada peut se construire une habitation plus confortable. Le défumador, l'endroit où Ton fume le caoutchouc, qui n'est formé que d'une toiture élevée sur quatre poutres verticales, est d'une construction plus rapide.

XIV. — Le seringueiro chargé d'une estrada saute de son hamac le matin de bonne heure, prend son fusil et part faire sa tournée ; il s'arrête au pied de chaque arbre auprès duquel il a laissé un certain nombre de vases enfer blanc nommés lejelinas (tigelhinaau Brésil) ; comme outil il porte une machadinha, (1), petite hachette d'un tranchant de trois centimètres au plus ; à l'aide de cet instrument, il donne le plus haut possible sur l'hevea un coup sec, oblique, sans entamer l'aubier, des gouttes de latex perlent aussitôt sur le fond rose rouge de l'écorce, ces gouttes se réunissent et coulent en grosses larmes suivant la vigueur de l'arbre qui, selon sa grosseur, peut recevoir de quatre à dix incisions, pas plus, si l'on ne veut pas abîmer l'arbre.

Au dessous de ces incisions qui sont espacées de quinze centimètres environ, le seringueiro place le godet en fer blanc dont un bord tranchant s'enfonce dans l'incision et y reste fixé.

Dans les endroits où Ton ne possède pas de tejelinas, particulièrement chez les Indiens, on fait des godets en zpa, sorte de bambou dont on coupe les tubes au-dessous des nœuds et qu'on adapte à l'incision avec de l'argile. Le seringueiro parcourt son estrada, ne perdant pas plus d'une minute et demie à chaque arbre, et revient à son point de

(1) Ces hachettes doivent être en fer doux, car l'expcricuce u démontré que l'acier endommayo l'arbre.

départ après avoir placé toutes ses tejelinas. Mais, il n'en est encore qu'au tiers de sa tâche, il ressort aussitôt de sa case muni d'un seau en fer blanc nommé « balde » ; refaisant le chemin parcouru, il va d'arbre en arbre pour ramasser le contenu des tejelinas posées, qui est versé dans le « balde. » Une estrada peut fournir de huit à dix litres de latex par jour, fournissant 4 à 5 kilos de caoutchouc pur et sec ; il y a des estradas qui donnent de quinze à dixhuit litres de sève.

Toutes les tejelinas ayant été relevées, le seringueiro, une fois de retour, pénètre sous le défamador et verse dans une bassine le contenu de son seau. Le latex est d'abord nettoyé en le faisant chauffer à une température de 35 à 45° afin de permettre l'agglutinement des impuretés, tels les débris végétaux de toute sorte qui ont pu tomber dans le balde. Ceci fait il allume un foyer alimenté par des racines d'un palmier chctpapa, ou d'autres semblables, mêlés à du bois résineux, puis, lorsque le brasier donne une fumée épaisse, il place dessus une cheminée en fer, sorte de diable, nommée boulbao^ par l'orifice duquel la fumée s'échappe en flocons opaques ; le seringueiro place alors au-dessous de la cheminée une sorte de pelle, longue comme celle d'un boulanger et soutenue sur les genoux ou par une fourche en bois fixée en terre sur laquelle il verse le latex recueilli à l'aide d'une moitié de calebasse, en le faisant tourner en même temps au-dessus de la fumée, mouvement qui détermine la forme que prend le caoutchouc et qui est celle d'une boule. Immédiatement, l'action de la chaleur forme de l'enduit liquide une mince pellicule solide ; le seringueiro continue d'arroser sa pelle jusqu'à épuisement du latex dans la bassine. Après plusieurs jours de travail, il aura un pain de forme ovoïde dont le poids peut varier, suivant les endroits, entre 8 et

50 kilos. Cette bonle est formée de ce que l'on appelle la borracha. fina. (1) plus connue sous le nom de fine pnra,; chaque boule est nécessairement marquée au feu de Titiitiale ou de la marque du propriétaire. Telle est la tâche journalière du seringueiro durant la safra ou récolte ; la durée de la safra est limitée par les inondations qui succèdent aux crues de la saison des pluies et les heveas croissent de préférence dans les terrains inondés ou marécageux qui occasionnent alors les fièvres tierces et paludéennes.

La orco-shiringa, peut se travailler toute l'année ainsi que les lianes et arbustes qui y vivent généralement, mais il faut toujours tenir compte que l'arbre s'épuise si l'on veut augmenter sa production.

Les propriétaires d'estradas, qui connaissent la valeur des arbres, recouvrent Tincision de terre glaise l'extraction une fois terminée, mais ces seringueiros soigneux sont peu nombreux. Il est très important de savoir calculer le nombre d'incisions à faire à un arbre, car si on dépasse ce nombre, l'arbre meurt ou reste longtemps sans produire.

11 convient de faire remarquer que l'exploitation barbare qui consiste à abattre les arbres pour en extraire tout le suc gommeux a été trop souvent pratiquée au Pérou. Il en est résulté que les plantes produisant le précieux suc sont devenues assez rares dans le voisinage des côtes et des lieux habités et que les collecteurs de caoutchouc sont obligés aujourd'hui d'aller le chercher beaucoup plus loin.

C'est pour cela que, dans les nouvelles concessions de terrains à caoutchouc, le gouvernement impose l'obliga-

(1) Tous les débris de latex coagulés sur les arbres, sur les tejelinas, balde et bassine sont soigneusement recueillis par les seringueiros, car ils constituent une qualité inférieure de caoutc\iouc nommée sernamby.

tien stricte de ne pas abattre les arbres et de n'user que de la saignée, comme cela se pratique dans les exploitations bien comprises ef, bien dirigées.

Les propriétaires de grandes estradas, les sociétés concessionnaires de grandes exploitations, ont des employés spéciaux charger d'inspecter périodiquement les estradas et de contrôler le nombre de tejelinas qui sont placées sur les arbres, et l'état de ceux-ci.

On calcule la production moyenne d'un hevea à 5 kilos de caoutchouc fin par semestre. Celle de la orco-shiringa, à 3 kilos. Enfin, celle des autres arbres : raa,nihot, landolphia, hancornia, jusqu'à 45 kilos d'une seule fois, puisqu'ils sont abattus par les caucheros. La récolte d'un seringueiro exploitant l'hevea andeneuse peut s'élever à 600 ou 700 kilos en 7 mois de travail.

Dans tout le bassin de l'Amazone, on emploie comme unité de mesure, dans le commerce, Vaj^roba, portugaise qui est de 15 kilos; les prix sont sujet à de grandes fluctuations, mais d'une façon générale ils ne sont guère inférieurs aux chiffres suivants qui étaient dernièrement ceux des marchés de New-York :

Gaucho (1) Iquitos 4 fr. 70 à 5 fr. » la livre.

Gaucho du Madré de Dios. . 3 fr. 63 —

Jebe fino ou fine para .... 6 fr. 20 à 6 fr. 50 — Le weak fine, produit du orco

shiringa 6 fr. » —

Le Sernambv 4 fr. 85 —

Prise dans les rivières, la gomme se paie généralement de 2 fr. 50 à 3 francs de moins par kilogramme.

Le seringueiro parti à cinq ou six heures du matin a gé-

(1) Dans la classiflcation des gommes on nomme jebe fin ou para fino le caoutchouc extrait des heveas et caucho ou caliucho celui extrait de tous les autres arbres, sauf l'orco-shiringa qui a nom weak fine.

néralement terminé sa tournée à midi, il lui suffit de deux heures pour fumer ou coaguler sa récolte. Règle générale, un seringueiro actif ne travaille pas plus de huit heures par jour, pendant lesquelles, en comptant le caoutchouc à 6 francs le kilogramme, il aura gagné 25 ou 30 francs, si nous prenons pour base une production de 4 à 5 kilos par estrada. (Une estrada riche peut donner 8 et 10 kilogrammes.)

XV. — Les falsifications industrielles ne se rencontrent pas seulement dans les centres civilisés, mais aussi dans les coins les plus reculés de l'Amazonie péruvienne ou brésilienne. Poussés par le désir de corriger leur mauvaise chance, certains seringueiros peu scrupuleux introduisent parfois des pierres, de la terre ou des brins de bois dans le latex qu'ils laissent coaguler, augmentant ainsi son poids frauduleusement ; d'autres y mélangent le lait de Farbre appelé caoutchouc faux, ou le latex du « tapuru », de difficile coagulation et qui absorbent beaucoup d'eau, ce qui cause aussi une augmentation de poids. On mélange aussi le latex du ficus elastica (caucho) avec celui de l'arbre appelé caucho-maska (cousin du caoutchouc) par les quechuas ; le latex de la shiringa ou hevea brasilensis est mélangé avec la leche-caspiy produit par l'arbre appelé lo7^o viicuna^ qui une fois fumé devient noir et acquiert la consistance de la poix, car ce latex n'est qu'une résine. L'opération qui consiste à mouiller le caoutchouc avant de le livrer, est aussi très usitée. Les acheteurs se défendent contre ces fraudes en coupant les boules pour examiner à l'intérieur et établir une défalcation sur les gommes humides.

XVI. — Le seringueiro travaille rarement pour son propre compte ; il a le plus souvent un patron, qui est un commerçant {baraconero) ou un seringueiro propriétaire

d'un certain nombre d'estradas qui travaille sur une grande échelle avec un personnel nombreux. Celui-ci avance au seringueiro : les marchandises, le matériel, les vivres et l'argent nécessaires à une expédition, très souvent sans contrat ni document d'autre sorte que la bonne foi du contractant. Ainsi pourvu, le seringueiro part et revient quelque temps après, ramenant le produit de sa récolte pour régler son compte ; il se repose quelque temps, puis retourne dans la forêt.

Les grands patrons seringueiros ont parfois jusqu'à 200 hommes à leur compte ; ceux-ci sont pourvus par eux de tout ce qui peut leur être nécessaire, et de temps en temps ils vont recueillir la récolte au moyen de petits vapeurs de leur propriété. La récolte des estradas confiées aux seringueiros est remise suivant les conditions stipulées à l'avance.

XVI L — Il faut au cauchero ou au seringueiro qui part pour une saison dans les régions basses, la quantité de vivres suivante :

Morue sèche ou bacalao. . 20 kilos.

Conserves 40 boîtes.

Café , . . 20 kilos.

Sucre. ........... 50 —

Farine de manioc 170 —

Eau-de-vie de canno. ... 50 litres.

Riz 50 kilos.

Haricots (/"ey a 0 du Brésil) . 50 kilos.

Vin, suivant possibilité . . 60 bouteilles ou plus.

Savon 30 kilos.

Tabac 12 —

Pétrole 30 litres.

Allumettes 144 boites.

Il faut aussi comprendre dans ces avances environ huit cents tejelinas, une bassia, un seau, de la poudre et du plomb, des cartouches, des liqueurs, des parfums! des médicaments, des bijoux faux, des étoffes (pour les Brésiliens), le tout pour une valeur de 1.500 à 1.800 francs.

Il arrive parfois qu'un seringueiro peu sérieux, qui a dormi, bu, fumé et joué plus souvent qu'il ne l'aurait dû, ou tout simplement malchanceux, ne rapporte du caoutchouc que pour une somme inférieure à ses avances, il se trouve donc encore lié à son patron pour l'année suivante ; dans ce cas, s'il est honnête, il attendra la saison en cultivant du manioc, ou au contraire, ce qui arrive souvent chez les Brésiliens, il brûlera son compte et, la saison venue, il se fera faire des avances par un patron concurrent.

En général, les seringueiros de métier sont des êtres aux appétits grossiers, chez lesquels l'alcoolisme fait de grands ravages ; il est la cause de la mortalité élevée qui règne dans les forêts. Le jeu sous toutes ses formes et la boisson sont leur passe-temps favori. Aussi, lorsqu'un seringueiro trouve qu'il y a longtemps qu'il n'a pas fait la fête, il monte dans son canot et se met en quête de compagnons et d'un baracon, où pendant quelques jours il videra un certain nombre de bouteilles.

Quelquefois, encore, lorsque la distance n'est pas trop grande, il charge sa récolte et remonte ou descend le fleuve jusqu'à la case du patron auquel il remet sa gomme en compte, tout en absorbant les liquides les plus variés. Aussi, sachant qu'une fois ivre le malheureux prendra envie de tout, et se livrera à des achats fantastiques, le patron encourage-t-il ces excès pour élever le compte à plaisir. Tout l'argent péniblement gagné- par le seringueiro est gaspillé en babioles qu'il se figure iudispen-

sables. Les baraconeros (1) et les patrons tirent d'énormes bénéfices des spécialités pharmaceutiques qui sont très demandées, on ne sait trop pourquoi, des armes, de la parfumerie et de la bijouterie en toc.

XVIII. — Cependant, atout prendre, si Ton considère que le patron seringueiro court grand risque de perdre ses avances, soit parla malhonnêteté, s Dit par la mort du seringueiro, on finit par admettre qu'un bénéfice de 100 à 120 pour 100, et plus même, ne paraît pas très illicite.

Ainsi, la morue, qui coûte Ofr. 30, est revendue 2 francs le kilo ; le sucre, acheté 0 fr. 60, est revendu 2 francs le kilo ; le tabac, acheté 7 fr. 50, se vend 20 et 30 francs ; la farine de manioc, qui est achetée 3 francs les 25 kilos, se vend jusqu'à 100 francs ; l'eau-de-vie de canne à sucre, coûtant

0 fr. 90, se revend 2 fr. 50 et 3 francs, et souvent plus ; le riz et les haricots, achetés 0 fr. 40 le kilo, sont revendus

1 fr. 50 et 2 francs ; les 15 kilos de jpaiche ou pirarucu valent 80 francs, quand ils coûtent 20 francs ; 1 kilo de viande sèche, coûtant 1 fr. 80, est revendu 3 fr. 50; la boîte de conserve dite de « carne fresca » coûte 1 fr. 50, et se revend 4 francs ; une bouteille de cognac est revendue 12 à 15 francs la bouteille, lorsqu'elle coûte 2 fr. 50 à 3 francs ; une chemise de coton, coûtant 3 fr. 50, est revendue 8 et 9 francs, etc., etc.

Ces prix sont ceux des régions basses de l'Amazonie péruvienne, ils augmentent beaucoup suivant que les régions sont plus ou moins éloignées, et plus ou moins bien desservies par les vapeurs fluviaux. Dans les régions arrosées par rUrubamba, le Tambo, l'Inambari, etc., dans

(1) Ces baraconeros ou les patrons sont à leur tour approvisionnés par des aviadores, gros traitants qui leur font à eux-mêmes des avances de plusieurs centaines de mille francs, dont le paiement est fait en caoutchouc en fin de saison, qui commence en juin et se termine en février.

les parties les plus saines de la Montana, mais où les communications ne sont pas encore très commodes, les prix sont dilTérents. Les voici à titre de renseignement :

fr. o.

Carabine Winchester 200 »

Cartouches, le mille 75 »

Fusil à un coup , 125 »

Poudre, la livre 10 »

Plomb, le kilo 2 50

Chocolat en boîte d'une demi-livre. . . 3 25

Cognac, la bouteille 15 »

Bière d'Allemagne, la bouteille 10 »

Biscuit ou galleta, les 5 livres 12 50

Vin en carafons, caisse de 15 kilos. . . 45 »

Saindoux, les 11 kilos 25 »

Eau-de-vie, — 25 »

Tabac, le kilo 12 50

Paiche (poisson séché), les 3 kilos. . . 5 »

Haricots, les 11 kilos 10 »

Café, le kilo 2 50

Sucre 2 50

Riz, les 50 kilos 50 »

Farine de manioc, les 40 kilos 50 »

Une hache ou un machète 12 50

Les hamacs et les étoffes sont dans les régions citées d'un prix exorbitant. Comme dans les régions basses, les sociétés, patrons seringueiros et aviadores, font à leurs employés une avance en armes, outillages, marchandises et vivres d'une valeur de 1.000 à 1.500 francs. Comme plus de la moitié du prix du caoutchouc récolté est payé en marchandises, le kilo, payé en moyenne 6 francs au seringueiro, revient en réalité à moitié prix au patron, dont

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le bénéfice sur chaque seringueiro employé peut être évalué à 1.500 francs au bas mot.

XIX. — Dans la partie de la Montana proche du département de Guzco, zone où abondent les arbres à caoutchouc, que les caucheros saignent à fond en les abattant, la récolte peut s'élever à 1.000 ou 1.200 kilos par homme s'il est actif. Quelques sociétés établies sur l'Inambari et rUrubamba engagent des travailleurs de Huanuco qui, habitués à un salaire de 2 fr. 50 par jour avec la nourriture, deviennent d'excellents caucheros lorsqu'ils s'aperçoivent qu'après leur campagne de six mois, il leur reste un bénéfice dépassant souvent 2,000 francs, leurs avances une fois réglées. Mais comme pour leurs collègues des régions basses, cette somme est rapidement gaspillée en pétards, boisson et folies de toutes sortes.

XX. — L'exportation de la majeure partie du caoutchouc du Pérou se fait par le port d'Iquitos sur l'Amazone, où un grand nombre de maisons européennes s'occupent presque exclusivement de ce commerce. Ce port est d'ailleurs très avantagé, car les droits d'exportation ne sont que de 0 fr. 50 et 0 fr. 70 par kilo de caoutchouc fin ou de Sernamby, quand au Brésil ces droits sont de 24 p. 100 ad valorem soit 0 fr. 85 par kilo de fine Para ou de Sernamby et en Bolivie 0 fr. 40 et 0 fr, 50. Il s'exporte à l'heure actuelle, par le port d'Iquitos, 2.200.000 kilos de caoutchouc de différentes qualités par an.

Une partie du caoutchouc provenant de l'Urubamba et du haut Madré de Dios, ainsi que du Tambopata, est dirigée chaque année sur le port de Mollendo, où le mouvement d'exportation des gommes ne dépasse guère 60.000 kilos, car jusqu'à présent la presque totalité du caoutchouc produit par ces régions a été exportée, par la voie du Béni et du Madeira, à travers une route des

plus accidentées et en franchissant les nombreuses cataractes du rio Madeira dont certaines ont plus de 8 mètres de hauteur avec des pentes de 4 pour 100.

Il s'ensuit que les expéditions par cette voie occasionnent des frais considérables et courent les plus grands risques. C'est pourquoi, le mouvement des expéditions par le port de Mollendo est appelé à augmenter considérablement quand seront terminées les routes destinées à compléter les voies de communication entre la région Tambopata- Inambari et la ligne de chemin de fer Mollendo-Sicuani. Ces routes font l'objet de concessions spéciales du gouvernement péruvien à MM- Forga é hijos, d'Aréquipa, et à la Société Pacifique-Amazone,' qui a son siège à Paris.

Cette Société, formée en partie avec des capitaux belges, s'est engagée à construire une route muletière qui ira aboutir à un point navigable de l'Inambari, affluent du Madré de Dios.

Le point de départ de cette route sera le village de Marcapata, à 200 kilomètres de Sicuani, son étendue sera d'environ 150 kilomètres et sa construction demandera encore une année. Mollendo sera ainsi relié au bassin du Madré de Dios par une voie de communication d'un millier de kilomètres dont 700 de chemin de fer déjà construit et le reste de route muletière. Il est certain qu'alors les « caucheros » de cette région et même ceux du Béni (Bolivie) préféreront cette nouvelle voie qui sera plus courte, moins coûteuse et n'offrira pas les mêmes risques que celle du Madeira.

Depuis trois ans, de nombreuses concessions ont été accordées par le gouvernement pour l'exploitation du caoutchouc dans la zone du Madré de Dios, Inambari et Tambopata

Les principales sociétés titulaires de ces concessions

sont : La Compania Gomera de Tambopata, Forga é hijos, la Société Pacifique-Amazone, la Peruvian corporation, etc. (1).

En résumé, la Montana recèle des produits de grande valeur, susceptibles, comme nous venons de le voir pour le caoutchouc, de donner de beaux bénéfices aux entreprises qui se constitueraient pour les exploiter. Mais seules des sociétés bien organisées, et surtout bien dirigées et administrées, sont capables d'atteindre des résultats brillants.

Quoique la campagne d'un cauchero ou d'un seringueiro soit rémunératrice, nous ne conseillerons pas à nos compatriotes d'user leur énergie à récolter de la gomme dans les forêts. Ou bien, ce sera exceptionnellement, comme pis aller, pour se procurer la mise de fonds nécessaire pour trafiquer avec les seringueiros dans la Montana ou pour s'établir dans une ville. Nous devons imiter les Américains, les Allemands, les Anglais, dont on rencontre partout les établissements naissants et les Ijaracons, sur les rives de plusieurs rivières de la Montana. Tout autant qu'eux nous sommes capables d'avoir des relations avec les gens de l'intérieur, de tenir un comptoir, de savoir faire des marchés et d'en expédier les produits en Europe.

(1) En 1912 le gouvernement péruvien a passé un contrai avec M. Victor E. Gragnani pour le dragage de la rivière Tambopata entre Astilleros et Baltimore, creusant un canal qui donnera toute l'année un minimum de deux pieds d'eau. Ce canal, de 5 mètres de large en moyenne, devra avoir 10 mètres en plusieurs parties de son cours. Les travaux ont commencé à la fin de l'année. Une fois achevés, le concessionnaire, qui doit également établir un service régulier de bateaux automobiles, recevra ;iOO. 000 hectares de terrain dans le bassin du Madré de Dios.

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