CHAPITRE XIV
I. Colonisation et exploitation de la Montana. — II. Concessions. — III. Comment on obtient des terrains de Montana. — IV. Colonies allemandes du Pozuzo, de Oxapampa et de Chanchamaj'o. —V. Encore la Ceja de Montana et les régions basses. — VI. Conditions favorables et défavorables delà colonisation. — VII. Comment ondébr.jusse la forêt. Chacra. — Vlil. Les meilleures régions. — IX. La main-d'œuvre. — X. Comment on se procure des travailleurs. — XI. Ethnographie de la Montana. Indiens mansos et bravos. — XII. Caractère et coutumes des Indiens Campas. — XIII. Les indigènes àyxPulumayo. — XIV. Piros. — XV. Conibos et Sipibos. — XVI. Ce qu'est une correria; les Amahuacas» — XVII. Les Amueshes. — XVIII. Main-d'œuvre indigène.
I. — Coloniser la Montana a été de tous temps Tambition primordiale de tous les gouvernements péruviens, qui se succédèrent au pouvoir. Dans ce but, cet immense territoire a été converti endépartement afin que les efforts puissent y être centralisés avec plus de chances de succès; puis après avoir installé quelques colonies, ces gouvernements édictèrent des lois de colonisation et d'immigration larges et généreuses, conviant nationaux et étrangers à venir s'installer sur le premier versant des Andes orientales.
Faute de bonnes voies de communication, ces tentatives échouèrent en tout ou partie, si bien que pendant quelques
années les efforts des derniers gouvernements se ralentirent quelque peu et se portèrent sur la construction du chemin du Pichis qui, suivant quelques-uns, devait servir de voie d'écoulement aux productions de la région traversée par cette route. Jusqu'à nouvel ordre, ces espérances ne se sont pas non plus réalisées ; il est vrai que sur la dernière partie de son parcours, ce chemin a été construit avec tant de hâte et d'une façon si provisoire que la végétation en reprend bien vite possession et que le plus souvent ce n'est plus qu'un sentier défoncé par les pluies et obstrué par les troncs d'arbres écroulés.
II. — Considérant qu'il est indispensable de veiller à la conservation de cette route, et de développer son trafic en favorisant la colonisation de cette contrée, le gouvernement distribue gratuitement des concessions à tous ceux, nationaux ou étrangers, qui en font la demande, aux seules conditions suivantes :
Les concessionnaires s'engagent à se fixer avec leurs familles et à établir leurs fermes en formant de petites colonies reliées entre elles, sur la partie construite ou à construire de la route allant au Pichis; chacun d'eux pourra prendre un lot de 20 hectares, en se soumettant au tracé qui sera fait par ordre de la direction des Travaux publics. Les concessionnaires s'engagent en outre à conserver en tout temps la route en bon état pour le passage des bêtes, sur un parcours déterminé ; à établir tous les 40 kilomètres un tambo (auberge) où les voyageurs pourront trouver à juste prix un logement pour eux et du fourrage pour leurs bêtes, tout en disposant librement des pâturages de cet endroit.
En compensation de ces obligations, le gouvernement cède en toute propriété à chaque famille le lot de 20 hectares déjà mentionné, il fournit au colon des moyens de
transport et des instruments de défrichement, et leur paiera, aussitôt leur établissement dans l'endroit désigné, un salaire de 40 centavos par jour et par famille durant une période de six mois au moins, afin de leur donner le temps nécessaire de faire leurs premières récoltes. Le tenancier du tambo recevra, à titre de subvention, une allocation journalière de 50 centavos.
La « Peruvian Corporation », chargée de la construction de la route, obtint sur le côté droit du chemin, depuis la ville de San Luis de Shuaro jusqu'au Palcazu; une première concession de 50.000 hectares, puis, successivement, d'autres concessions de 30, 50, 60, 110, 120, 200.000 hectares. Ces concessions furent remplacées par une autre de 500.000 hectares, sur les deux rives du Péréné et sur celles de l'Ené. D'autres groupes d'une importance aussi considérable furent par la suite encore accordés à la « Peruvian Corporation », pour y établir des colonies : mais cette puissante Compagnie s'occupe surtout de faire exploiter les richesses naturelles de ses concessions, principalement celle des arbres à caoutchouc.
III. — Toujours dans le but de fomenter Texode des colons et la formation de sociétés d'exploitation, le gouvernement péruvien édicta à la fin de 1898 une loi dite « loi de terrains de Montana » dont nous croyons utile de citer les principaux articles. L'article premier déclare propriété de l'État toutes les terres de cette région qui n'ont pas été acquises conformément au code civil.
11 y a quatre façons d'acquérir les terrains de Montana; par achat, par concession, par contrat de colonisation et par adjudication gratuite. Par acha.t, en payant 5 soles minimum par hectare; par contrai de colonisation, en exécutant les conditions stipulées dans chaque cas; par
concession en payant un canon (1) annuel conformément à la loi; par adjudication gratuite, tant que cette adjudication ne dépasse pas deux hectares. Cette adjudication pourra être accordée autant de fois que le bénéficiaire en fera la demande, mais seulement chaque fois que le lot précédent aura été défriché et cultivé.
Le paiement de 5 soles minimum par hectare donne la propriété perpétuelle et absolue des terres acquises par ce moyen.
Le paiement du droit de concession se fait par avances, à raison de 1 sole par hectare pendant les trois premières années, la même somme pendant les années suivantes pour la partie cultivée, et deux soles pour chaque hectare non cultivé.
Le gouvernement a décidé par cette même loi que les fonds provenant des achats de terrains seraient uniquement employés au profit de ceux-ci pour la construction de chemins devant améliorer les communications ; une partie de ces fonds pourront encore être invertis pour délimiter les terres, pour la formation d'un cadastre, et autres travaux indispensables pour faciliter l'adjudication du lot et connaître les nécessités de chaque région.
Malgré les privilèges et les facilités accordés, les colons ne prennent qu'en petit nombre le chemin de la Montana ; en échange les demandes de concessions de terrains par des sociétés d'exploitation (2) deviennent de plus en plus fréquentes. En 1910 on a enregistré la formation de 25 sociétés dont le capital varie de 3.000 à 300.000 livres péruviennes (25 fr.). Citons :
(1) Canon, droit que paie une terre, anauellement et pendant un temps fixé, suivant convention ou acte pui^ilic.
(2) Les concessions de moins de 1.500 hectares peuvent être accordées parles autorités départementales; au-dessus de ce chiirre elles doivent être octroyées par le Congrès.
AporamaGoldfield Ltd, au capital de 300.000 livres; Ferrobamba Limitada, avec 120.000 livres ; Compania Satinera del Peru, avec 100.000 livres ; Crédita Hipotecario del Paru, avec 50.000 livres ; Pacific Sulphur Trading Cy, avec 50.000 livres; Sociedad Ganadera del CentrOf avec 50.000 livres ; MaranonLandGesellschaft, avec 50.000 livres ; Rio Tambo Rubber Cy, avec 30.000 livres ; Compania Maranga Lda, avec 10.000 livres ; Compania Nitral Lda, avec 10.000 livres; Sociedad Nacional de Pesqueria Lda, avec 7.000 livres.
Une autre société, la The Paucartambo Rubber Company Limited vient de se constituer au capital de 50.000 livres, dont la moitié seulement a été demandée. Le but de cette dernière compagnie est d'établir des factoreries dans les vallées du Paucartambo et le bassin du Madré deDios, acheter de la gomme, exploiter les arbres à caoutchouc et faire des plantations de ces arbres précieux.
IV. — Il existe cependant quelques colonies assez florissantes malgré l'état précaire de leurs débouchés ; il faut citer principalement les colonies du Pozuzo, de OxAPAMPA. et de Chanchamayo. Cette dernière est formée de colons de diverses nationalités, parmi lesquels de nombreux Français ; les deux autres sont des colonies allemandes.
La colonie du Pozuzo fut fondée en 1868, époque où 300 colons allemands furent dirigés sur ce point. Aujourd'hui, la colonie du Pozuzo, qui présentait une augmentation annuelle de 20 pour 100, compte environ 700 membres, le plus grand nombre nés dans la colonie ou arrivés à un âge très tendre.
Malheureusement, on note une sorte de dégénéras-
cence dans la descendance de ces premières colonies, car, quoique relativement sain, le climat du Pozuzo est chaud et débilitant; surtout avec les privations et les fatigues du début, l'anémie fait son œuvre lente. Sous ces influences qui auraient dû être combattues par une alimentation plus nutritive et moins végétale, et par des coutumes moins sédentaires, le lymphatisme naturel à la race s'est exagéré. En outre le cercle étroit du mariage en un nombre réduit de familles originaires des mêmes lieux, est venu ajouter l'effet de la consanguinité à ces influences débilitantes, que seul, le croisement avec les races locales acclimatées permettrait de combattre efficacement. Aujourd'hui que cette colonie est des plus florissantes, il serait regrettable de conseiller à ces braves gens de se transporter dans un lieu plus tempéré.
Ces colons se déclarent heureux à présent, car ils sont moins isolés qu'avant grâce aux routes qui ont pris un développement relatif. Toutefois, les communications avec Panao qui est le centre habité un peu important le plus rapproché (122 kilomètres) et de là à Huanuco (165 kilomètres) sont encore longues et difficiles ; à l'heure présente, le chemin de Cumbre Punza, à Guashi rapproche cette distance de 39 kilomètres.
Ces communications sont, on en conviendra, véritablement insuffisantes pour transporter facilement et rapidement les produits des cultures, entre lesquelles la coca a une place particulière ; il est regrettable que l'impôt qui grève le tabac soit venu priver cette colonie d'une source de revenus importante. L'issue naturelle des produits du Pozuzo, serait le Gerro de Pasco, aujourd'hui relié à la côte par un chemin de fer qui se trouve à une distance de 170 kilomètres; mais pour l'instant les communications sont détestables.
La grande majorité des colons ont leurs habitations disséminées dans le centre même de leurs cultures ; ces habitations sont spacieuses, bien construites, en bois, surélevées sur pilotis, avec un escalier d'accès qui rappellerait les chalets suisses, sans la végétation exubérante et les magnifiques orangers qui les protègent contre les ardeurs d'un soleil tropical. A l'intérieur, règne une scrupuleuse propreté ; dehors, attachées à une mangeoire construite à l'européenne, des vaches donnent le lait qui, avec la yucca, (manioc) et les bananes, forme l'alimentation trop végétale des colons. La colonie possède une gentille église, un presbytère et une école en pierres taillées ; les colons ont conservé, avec la langue, les coutumes patriarcales et les vertus domestiques qui sont une des qualités de la race allemande.
La colonie de Oxapampa est une branche de la colonie du Pozuzo. En 1891, un certain nombre de colons abandonnèrent leurs chacras en pleine production pour aller s'établir à Oxapampa (1) où ils réussirent très bien. Ce point offrait un terrain fertile et riant, et un climat beaucoup plus sain et agréable que celui du Pozuzo; les colons supportèrent courageusement les difficultés et les peines des premiers mois et, aujourd'hui, le succès a couronné leurs efforts. Ces colons sont robustes et laborieux, à l'esprit entreprenant et persévérant, simples et francs ; on pourrait cependant leur reprocher de n'avoir pas entre eux l'harmonie et l'union qui permet la réussite de grandes entreprises ; on peut en dire autant des colons de Chanchamayo. Il faut aussi signaler une antipathie ou plutôt une certaine animosité existant entre les fils du pïiys blancs ou métis, et les colons; les Péruviens ignorants de
(1) Celle colonie s'est formée, sans l'appui du gouvernement, avec ses propres ressources.
ces régions sont surtout jaloux de la réussite des étrangers, de leur initiative et de leur activité. Un certain nombre de colons de diverses nationalités se sont établis sur les rives des rivières navigables ou susceptibles d'être desservies par un service de navigation fluviale, quelques-uns ont réussi à se faire d'utiles auxiliaires des Indiens sauvages de cette région, généralement portés, non sans raison, avoir des ennemis dans tout homme de race blanche, qu'il soit étranger ou Péruvien.
Ainsi, non loin de Puerto Chuchurras, un colon allemand, Guillermo Frantzen, réside au milieu d'une importante agglomération d'Indiens qu'il a su attirer, et qui mieux est, retenir, ce qui était plus difficile. Ces Indiens sont disséminés dans un cercle de plusieurs kilomètres, car comme ils vivent principalement de chasse, ils ne peuvent rester concentrés, mais ils restent en constante relation avec l'établissement et le propriétaire pour lequel ils ont une véritable vénération, a réussi à obtenir d'eux, sans grands frais, un travail utile dans ses plantations et pas mal de caoutchouc qu'il envoie à Iquitos de temps à autre. Cet endroit serait très favorable à l'élevage du bétail.
V. — La colonisation de la Ceja. Montana, est une chose possible, mais elle ne pourra se faire avec chances de succès que lorsque les voies de communication se seront multipliées. Les résultats obtenus, quelque alléchants qu'ils puissent être, ne sont pas assez concluants et ne sont que des cas isolés, sur lesquels on ne peut se baser d'une façon générale. Malgré ses ressources, ses séductions et ses richesses de toutes sortes, il nous semble, malgré les opinions contraires, que c'est une erreur de vouloir, quant à présent, coloniser sans chemin de fer des régions si lointaines, même avec le chemin du
Pichis et ses différents embranchements, car il n'y a aucun produit agricole qui puisse résister au fret de 500 kilomètres de route. A part quelques exceptions et jusqu'à l'arrivée de la locomotive sur les rives de l'Ucayali et l'établissement d'un service régulier de navigation fluviale, la Montana ne peut être qu'un pays d'exploitations, ouvert aux seules grandes entreprises capables d'assurer le transport des produits exploités, par un service de batelage leur appartenant en propre.
Quant aux régions basses de la Montana proprement dite, à partir de l'Ucayali, il ne peut, en aucun cas, être question de les coloniser jamais; les fièvres et surtout les moustiques ont bien vite fait d'écarter toute idée d'établissement stable. Tous les blancs attirés dans cet immense pays par la chasse, la pêche, la récolte du caoutchouc et des plantes médicinales, ainsi que la culture lucrative à Texcès, s'empressent de quitter cette région aussitôt qu'ils ont amassé le pécule qu'ils se sont fixé. Les Jésuites et les Franciscains, cependant si experts dans la façon de coloniser, ont échoué dans cette contrée plate et inondée ; c'est en vain que trois siècles d'efïorts consécutifs réunirent autour d'eux des tribus entières d'Indiens dont aujourd'hui il ne reste pas plus de traces que des colonies elles-mêmes.
VI. — La colonisation et l'exploitation des régions plus hautes et plus salubres de la première partie de la Montana se présentent elles-mêmes sous divers aspects, les uns favorables, les autres défavorables.
Parmi les conditions favorables il faut signaler : 1° des terrains en quantité illimitée et d'une fertilité prodigieuse, des indigènes d'une race très inférieure, appelée à disparaître très rapidement et qui n'opposerait qu'une résistance facile à vaincre ; quelques tribus irréductibles reçu-
leront devant la civilisation, pendant que d'autres au contraire viendront d'elles-mêmes se mettre sous la protection des blancs, qui, trop souvent déjà, leur a fait défaut; 2° un climat relativement sain.
Parmi les conditions défavorables figurent : 1° le caractère tropical, la chaleur humide qui règne dans la Montana pendant la saison des pluies ; 2° des terrains couverts d'une végétation extrêmement dense, formant une forêt ininterrompue ; 3° des communications longues, difficiles et insuffisantes dans leur ensemble, une main-d'œuvre rare et chère, peu d'indigènes dans certaines régions et encore ne travaillent-ils que peu ou pas, sans doute parce qu'on a voulu les considérer comme des esclaves.
VII. — Ces conditions favorables et défavorables sont intimement liées les unes aux autres. En premier lieu se présente le problème du défrichement. Le défrichement, dans un terrain couvert d'une épaisse végétation, est loin d'être une opération facile ; en zone tropicale, ce travail exige une grande vigueur physique et une grande dépense de force. Débrousser, brûler et nettoyer sont les phases de ce travail.
On commence par couper les arbres à la scie, à la hache et au machète: les mois les plus favorables sont avril, mai et juin, commencement de la saison sèche. On laisse sécher sur place, puis après huit ou quinze jours, on met le feu à l'amas de troncs et de branchages, ensuite, on recueille le surplus et on y met le feu à nouveau, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que des cendres, que l'on répand ensuite, restituant ainsi au sol les éléments minéraux que la végétation lui avait pris.
Comme il ne manque pas d'arbres d'un gros diamètre, les branches seules sont brûlées ; on les laisse pourrir sur place, c'est une affaire de deux ans au plus, les insectes,
les fourmis et l'humidité en viendront facilement à bout.
Pour détruire rapidement les troncs d'arbre, le meilleur procédé est le suivant : on fait à l'aide d'une gouge ou d'un foret un trou d'un pouce de diamètre et de 50 centimètres de profondeur. Ceci fait, on y introduit 30 grammes de salitre (salpêtre, nitrate de soude), puis on remplit avec de l'eau et l'on bouche soigneusement avec un bouchon de bois. Ceci doit être fait en automne, et quand arrive le printemps, on sort le bouchon et on met dans le trou 120 grammes de pétrole; le feu mis, l'arbre brûle jusqu'à la racine.
Il faut estimer à cent jours de travail normal, pour un ouvrier muni d'instruments ordinaires (scie, hache et machète), le temps nécessaire pour débrousser complètement, préparer et ensemencer un hectare de forêt vierge.
Ces cent jours de travail momentanément improductifs représentent un capital que l'on peut évahier à 250 francs au minimum, qui vient s'ajouter aux 12 fr. 50 exigés par l'Etat péruvien pour la concession de 2 hectares de terrain de Montana. Cela, pour dans certains cas, le plus souvent même à l'heure présente, ne pas avoir la sortie facile des produits cultivés, et rester en communication difficile avec les centres civilisés. Il faut aussi tenir compte que le déboisement est une opération malsaine par excellence. Les fièvres plus ou moins pernicieuses, l'anémie palustre sont les conséquences plus ou moins immédiates d'un déboisement effectué sans précautions suffisantes, sous une température chaude et humide comme l'est celle de ces régions. Il ne faut donc pas, en général, compter sur l'élément européen pour les cultures tropicales qui paraissent avoir dans ces pays une attraction spéciale. La preuve en est dans le fait suivant.
Dans toutes les bourgades situées sur les premiers ver-
sants des Cordillères (fronterizos), chaque habitant, qu'il soit blanc ou métis, étranger ou Péruvien, possède, en plus de son habitation dans le village, un défrichement qu'il nomme sa chacra (chacara), pseudo-maison de campagne, d'où il tire tout ce qui est nécessaire à son existence. Dans ce défrichement qu'il augmente sans cesse s'il est actif, le fronterizo cultive le bananier, l'arbuste à coca, le caféier, etc. Sur l'espace gagné peu à peu sur la forêt, il plante à la houe ou avec un bout de bois des fruits ou des légumes qui viennent à maturité en trois mois, la canne à sucre en neuf ou dix mois, deux fois plus vite que sur la Costa, le bananier en dix mois, qui, ainsi que la patate, repousse de lui-même sans nécessiter d'autres soins que de le débarrasser de temps en temps des herbes ou plantes parasites ; presque tous les autres produits donnent deux et trois récoltes par an. Cette fertilité prodigieuse du sol est la raison de l'attraction qu'opère cette région sur les habitants de la Sierra et sur ceux des frontières; malgré les communications difficiles, là ils sont assurés d'avoir toujours, sans grand travail, la vie large et facile.
De ce fait, que nous signalons toutes les difficultés avec lesquelles aura à lutter le colon dans la Montana, il ne s'ensuit pas que nous déconseillions de tenter l'exploitation de ces régions, bien au contraire, car nous estimons que la voie ferrée, qui peu à peu s'avance de la côte, atteindra tôt ou tard ces riches contrées, et qu'en outre le problème de la navigation fluviale sera prochainement résolu d'une façon satisfaisante. Il est donc du plus grand intérêt pour tous les capitalistes ou sociétés que séduiraient les ressources innombrables de la Montana, de s'assurer d'ores et déjà des concessions, dans les territoires situés à proximité de la « voie centrale » ou sur les fleuves navi-
gables affluents de l'Ucayali et de l'Amazone. Des concessions de plusieurs centaines de milliers d'hectares sont chaque jour sollicitées par de puissantes sociétés anglaises et américaines; nous avons même eu la satisfaction de voir les noms de sociétés françaises.
VIII. — C'est l'opinion de tous ceux qui ont visité cette partie du Pérou, que les seules terres de colonisation et de peuplement de la Montana se trouvent dans ce qu'il est convenu de nommer la « Ceja de Montana », qui ne descend pas au-dessous de 1.300 mètres d'altitude, et parmi les meilleures sont celles qui se trouvent dans la « zone moyenne des quinquinas » (1), c'est-à-dire entre 1.500 ou 2.000 mètres d'altitude.
Dans cette zone une exploitation des richesses végétales naturelles (2) entreprise par des sociétés sérieuses sur une échelle suffisante, dans laquelle le travail d'exploitation et de culture serait fait par des indigènes et dirigé par des Européens, pourrait être tentée avec beaucoup de probabilités, presque une certitude de succès.
IX. — Là, il est vrai, se présente la difficulté signalée, de la rareté de la main-d'œuvre dans ces régions. Sur la a Costa », la largeur des vallées qui forment en certains endroits de véritables plateaux de moyenne étendue permet l'usage de machines agricoles qui viennent avantageusement remplacer la main-d'œuvre. Au surplus, l'immigration japonaise introduite depuis six ou sept ans, et qui s'élève à peine aujourd'hui à deux mille cinq cents in-
(1) On sait déjà que la zone des quinquinas est une très étroite bande qui s'étend entre 1.000 et 3.000 mètres sur les versants de la chaîne orientale des Andes.
(2) Précédant une exploitation agricole, qui se développerait aussitôt que les communications deviendraient plus faciles. Au début les cultures devraient se limiter au nécessaire pour l'alimentalion bon marché des travailleurs.
dividus, a permis d'utiliser dans un bon nombre de plantations l'activité de cet élément asiatique qui, malgré les difficultés de la première heure, occasionnées par l'acclimatation et par l'hostilité des travailleurs indigènes, est venu très avantageusement suppléer ces derniers.
Le remède n'est pas si facile à trouver dans la « Montana », sauf pour les fortes sociétés disposant de grands capitauxet de moyens d'action considérables. Là lessimples haciendas sont le plus souvent établies à flanc de coteaux et l'emploi des machines est pour le moment impossible, leur transport en serait d'abord difficile et fort onéreux. L'immigration japonaise n'y pénètre pas encore, car, comme nous venons de le dire, elle n'est encore qu'à ses débuts, et à peine débarqués, les individus qui la composent sont aussitôt distribués dans les centres agricoles les plus rapprochés de la côte. Quant à introduire une main-d'œuvre européenne sur le versant de l'Amazone, il est inutile d'y songer, les Européens doivent être employés comme contremaîtres, non comme ouvriers ; cette maind'œuvre coûterait aussi très cher. En outre, les essais tentés par les Français et les Italiens au Chanchamayo et par les AlLmands au Pozuzo et à Oxapampa prouvent, comme nous l'avons indiqué, que malgré une réussite apparente, les Européens n'étaient pas faits pour supporter indéfiniment, sans dégénérescence, les rudes travaux des terres incultes, le défrichement d'épaisses forêts, dans lesquelles s'accumulent depuis des siècles d'épaisses couches d'humus, sous un climat où un effort prolongé conduit à l'anémie si l'on n'ajoute pas à l'alimentation végétale, la plus usitée parce qu'elle s'offre d'elle-même, une nourriture plus substantielle que dans une exploitation bien comprise on peut tout aussi facilement se procurer. Le contraire semblerait étonnant, lorsqu'on sait que les ri-
vières regorgent de poissons, et qu'avec une seule cartouche de dynamite on peut recueillir de quoi ravitailler un village.
X. — C'est donc à l'élément indigène qu'il faut avoir recours et de ce côté on rencontre encore pas mal de difficultés qu'il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir soulever. Les centres populeux de la frontière sont généralement fort éloignés les uns des autres, de 40, 50, 80 et même 100 kilomètres. Pour recruter des ouvriers, les propriétaires paient à des embaucheurs « enganchadores » une certaine somme par homme qu'ils leur envoient. Ceuxci, à leur tour, se mettent en quête d'indigènes ayant besoin d'argent, soit pour subvenir à l'entretien de leur famille, soit pour payer quelques dettes, ou pour enterrer l'un des leurs. Ils leur font souscrire un engagement de travailler dans telle ou telle « hacienda » pour un temps qui varie généralement de deux à six mois et, ceci fait, ils leur paient le plus souvent la moitié de la somme convenue en espèces et l'autre en marchandises. L'ouvrier est alors mis en demeure de se rendre au plus tôt sur le lieu du travail ; c'est là que, pour un modeste salaire de 60 à 80 centavos (1 fr. 50 à 2 francs, plus la ration), il est occupé aux travaux des champs, dix heures durant, exposé aux rayons brûlants du soleil ou aux pluies torrentielles fréquentes dans la région; logé sous de vastes abris ouverts à tous les vents, il doit acheter les objets dont il a besoin, et surtout l'alcool pour lequel il a un penchant prononcé, au magasin de l'hacienda qui se charge toujours de lui en donner en abondance et lui fait facilement dépasser le montant de son salaire; c'est ainsi qu'arrivé au terme de son contrat d'engagement, le malheureux vndigène reste devoir au propriétaire de la plantation un mois et parfois plus de travail. On arrive ainsi à garder certains ouvriers
et ordinairement les meilleurs, pendant de longs mois, quelquefois même pendant plusieurs années. Rendu à son foyer après une longue absence, souvent eu proie à des fièvres intermittentes, on comprend facilement la répulsion qu'éprouve le malheureux ouvrier à retourner travailler dans les plantations.
Cette répulsion est en partie justifiée par les procédés autoritaires des propriétaires péruviens qui ont conservé l'habitude de traiter les indigènes comme des serfs ou des esclaves, et parfois avec plus ou moins de justice ou d'humanité. Nous sommes absolument convaincu que traités avec fermeté, mais surtout avec douceur et équité, on peut obtenir des Indiens Quechuas de la Sierra ou des frontières un travail efficace, pourvu aussi qu'on les laisse célébrer à leur façon, c'est-à-dire par des libations prolongées, les nombreuses fêtes du calendrier chrétien jointes à celles du calendrier indigène. Vivant chichement et éprouvant peu de besoins, ils ne travaillent que pour satisfaire leur passion pour les fêtes, les pétards et l'alcool.
Cependant, il est à remarquer que l'Indien des hauts plateaux éprouve toujours une certaine répugnance à descendre très loin sur le versant oriental des Cordillères; habitué aux solitudes désertiques des punas, les immenses forêts de la Montana font sur son esprit une pénible impression ; seul Tappât d'un gain élevé, lorsqu'il est endetté, le décidera à y faire de courts séjours.
XI. — Il nous faut aussi dire quelques mots sur les tribus d'Indiens qui vivent encore à l'état sauvage, éparses dans l'immense territoire qui compose le département de Loreto. Si on jette les yeux sur une carte du Pérou, on est surpris de voir figurer sur les blancs qui désignent des territoires encore peu connus de la Montana un grand nombre
de noms de tribus indiennes qui, suivant les géographes, habiteraient ces régions.
Rien n'est moins exact; parmi ces tribus, dont l'existence avait été autrefois révélée par quelque missionnaire ou par quelque aventurier ayant pénétré sur leur territoire, un grand nombre n'existent plus aujourd'hui, d'autres n'ont jamais existé, et d'autres encore se sont vues appliquer deux ou trois noms chacunes. En réalité, c'est un fait que la Montana n'est pas aussi peuplée d'Indiens qu'on le croit généralement ; il est difficile de donner un chiffre exact pour une région encore si peu explorée et d'une si grande étendue, mais il est permis de croire qu'il n'existe pas plus de deux cent mille Indiens dans toute la Montana péruvienne, et dans des régions entières, les autochtones sont destinés à disparaître rapidement. Il est vrai que ce résultat est obtenu par les luttes entre tribus hostiles, par une forte mortalité infantile, et aussi par les razzias sanglantes et les exactions de tous genres {correrias) (1) de beaucoup d'individus, plus ou moins blancs, qui s'intitulent civilisés et qui le sont moins que leurs victimes, bandits cosmopolites qui exploitent la Montana à leur manière.
Les Indiens de la Montana habitent le plus souvent les bords des rivières qui sillonnent cette zone ; généralement nomades, ces Indiens sont dit mansos (soumis) lorsqu'ils ont des rapports plus ou moins suivis avec les blancs ouïes Quechuas; ils sont dits : bravos (féroces, méchants) lors-
(1) Il est malheureusement trop certain que des groupes d'individus, blancs et métis, abusant de l'impuissance des autorités trop faibles ou trop éloignées, se livrent à de véritables chasses à Thiomme, dans le but de capturer des femmes et surtout de jeunes enfants, pour les revendre dans les haciendas ou les exploitations, où ils sont soi-disant adoptés par les propriétaires, mais où en réalité ils ne sont le plus souvent considérés que comme des esclaves, sous le nom de «• mucbacbos ».
qu'ils sont rebelles à toute civilisation. Les Quechuas et les métis des frontières donnent le nom de chunchos à toutes les tribus sauvages; ce nom, qui signifie homme des forêts ou homme sauvage, ne saurait être appliqué spécialement à aucun groupe ; c'est surtout dans le bassin du Santa Ana et la province de Carabaya que ce vocable est usité.
Les peuplades d'Indiens sont nombreuses dans le département de Loreto, mais ils vivent en fractions peu importantes ; plusieurs d'entre elles servent d'intermédiaires pour le commerce entre le Pérou et le Brésil. Parmi les tribus habitant sur les bords du Marahon, du Huallaga et leurs affluents figurent les Cocamas, les Cholones, les Yurimaguas, les OmaguaSf les Pebos, les Iquitos^ les Orejones ainsi nommés en raison de leurs oreilles qu'ils allongent démesurément, les Mayorunas, les Tiamas, etc.
D'après Raimondi, les tribus du bassin de l'Ucayali sont les Campas ou Antis, les Piros, les Amahuacas et Amueshes, proches parents des Campas, les Remos, les Conibos, les Setebos^ les Shibibos, les Chontaquiros, les Cashibos et les Panos, qui parlent tous un idiome de la même famille. Les Iquichanos vivent absolument indépendants, dans les forêts orientales du département d'Ayacucho.
Sur les fleuves Sepa et Sepahua, on trouve les Amahuacas dont des fractions remontent jusqu'au Pérénéet les rivières avoisinantes ; plus à l'est les Impetinellis ; sur le Tambo, les Uninis. Sur le Pachitea et ses affluents on rencontre de nombreux groupes de Cashibos (1).
(1) Ces Indiens et beaucoup d'autres sont considérés comme anthropophages; cette opinion, qui nous paraît inexacte, aurait son origine dans la coutume qu'ont presque toutes les tribus du bassin de l'Amazone, de découper en petits morceaux le corps des ennemis tués à la guerre. Chacun des guerriers recevait un de ces morceaux et le mangeait, non
XII. — Sauf les Campas qui sont d'une taille au-dessous de la moyenne, tous ces Indiens sont bien découplés et présentent une assez forte musculature. Les Campas se rencontrent sur lePaucartambo, l'Apurimac, le Tambo, et nombre d'autres rivières, ces Indiens sont plus sédentaires que tous les autres, ils se divisent en deux grandes sections : les Catongfos, et les Ca-tongosates , chacune de ces sections parle un dialecte distinct dérivé de la langue mère.
Ces sauvages sont assez travailleurs et commerçants ; ils s'occupent, dans la région de Acon par exemple, de recueillir de la vanille et du cacao de leurs forêts et viennent les échanger avec des commerçants ou hacendados de cette région. Une grande partie du maïs et du manioc qu'ils récoltent est employée par eux à faire de la chicha (boisson fermentée). Ils font aussi un grand usage de coca qu'ils mâchent continuellement. Ils ont une grande prédilection pour lâchasse et pour la pêche, ils sont très adroits dans la confection de pièges de toutes sortes et dans le tir à l'arc; ils pèchent généralement en empoisonnant l'eau des rivières à l'aide de la racine d'une plante vénéneuse nommée cubij qu'ils cultivent à cet effet.
Ces Indiens, dont quelques-uns sont catéchisés, croient confusément à une divinité qu'ils nomment Genoquenire et à un esprit du mal qu'ils craignent davantage, appelé Camagari ; ils sont surtout très superstitieux et ont une foi aveuge en la sorcellerie.
Les Campas sont polygames, mais il est rare de voir un jeune homme posséder plusieurs épouses; les hommes faits
pour satisfaire son appétit, mais pour se donner une partie du courage qui, pendant sa vie, avait animé le f^ucrrier tué. On retrouve les mêmes usages, ainsi que celui de momifier les tètes des ennemis tués, chez les nations lu/j'tes qui peuplaient autrefois le Brésil.
en ont au contraire plusieurs, dont ils augmentent le nombre à mesure qu'ils vieillissent ; ils traitent les malheureuses avec le plus grand despotisme, ils les renvoient ou bien ils en font cadeau à leurs amis lorsqu'ils en sont fatigués. Ils prennent indistinctement pour femmes leurs parentes les plus proches. En échange, ils aiment beaucoup leurs enfants et les élèvent dans la plus grande liberté. Chez ces Indiens, il n'y a pas de cérémonie fixée pour le mariage, non plus que pour les funérailles.
Ils sont d'adroits pagayeurs et manœuvrent également les petits radeaux et canots qu'ils emploient dans les rivières. Ils varient beaucoup dans la construction de leurs habitations; les unes sont grandes et spacieuses, les autres étroites et incommodes, ce n'est le plus souvent qu'un toit suspendu par des piliers, pourvu d'un clayonnage en guise de parois.
Leur lit est une natte de palmier étendue sur le sol autour d'un foyer qu'ils ont toujours soin de tenir allumé toute la nuit et auprès duquel ils se rôtissent la plante des pieds, car ils ne dorment sous leurs cases que lorsqu'il pleut. Quand un Indien Campa meurt, il est enterré dans sa case même, ou bien le cadavre est jeté à l'eau.
Les Campas sont généralement d'une méfiance exagérée, et quoique cette méfiance les pousse parfois jusqu'à la trahison, ces indigènes ne sont pas les Indiens féroces que l'on représente volontiers, il suffit de les bien traiter pour être bien reçu par eux et en obtenir tous les services dont ils sont capables. Les crimes dont parfois ils se sont rendus coupables leur sont le plus souvent suggérés par des civilisés des villages frontières. Ces indigènes ont une grande déférence pour les blancs ainsi que pour les civilisés; plus laborieux que tous les autres Indiens, ils pourraient rendre des services aux colons et dans les entreprises
290 LE PÉBOU ÉCONOMIQUE
forestières, si on les traitait avec bienveillance, mais en leur laissant toutefois une certaine liberté.
La réputation de férocité de la plupart des Indiens de la Montana est très surfaite, le plus souvent cette humeur farouche a été occasionnée par les exactions et les cruautés dont ces Indiens ont été les victimes dans le présent ou dans le passé, cruautés dont ils gardent le souvenir et dont ils attribuent la responsabilité à tous les civilisés sans distinction.
XIII. — C'est ainsi que sur la rive gauche du Putumayo (1) vivent diverses tribus sauvages représentant 40.000 individus environ, qualifiés comme de juste d'anthropophages, qui sont en réalité les Indiens les plus paisibles et les plus dociles que l'on puisse voir ; ils recherchent la société des civilisés. Sans doute, vu l'éloignement, n'ont-ils pas encore eu affaire à un trop grand nombre de blancs, ce qui aurait pu changer leur caractère.
Les cruautés révoltantes, que nous signalions déjà en 1908, dont les indigènes de Putumaya étaient l'objet de la part des agents de certaines compagnies, ont soulevé en mai 1912 de violentes protestations. Cependant la société Larraiiaga, Arana et O^ a par de bons traitements conquis l'amitié de cinq tribus importantes, subdivisées en 170 groupements parlant différents dialectes; ce sont les tribus des Huitoto, des Borax, des Momamos, des Andoques et des Névajes. Les groupements soumis par la Compagnie Larranaga sont au nombre de 18, ayant à leur tête chacun un chef nommé capitan ; ces capitaines sont dirigés par trois ou quatre jeunes gens, employés de la société commerciale, qui surveillent le travail de leurs sections occupées à l'extraction du caoutchouc. Chaque
(1) Territoire contesté entre le Pérou et la Colombie, litige actuellement soumis h l'arbitrage.
groupement comprend près de 300 Indiens de travail ; le fait que trois ou quatre commis sont suffisants pour diriger et gouverner de 600 à 1000 hommes prouve en faveur de la docilité et du caractère soumis de ces Indiens.
L'entreprise Larranaga et 0° s'est efforcée d'obliger les Indiens à se vêtir et leur a appris à extraire le caoutchouc dans la Montana, elle s'efforce surtout de créer à ces primitifs des nécessités, afin qu'ils prennent envie de différentes choses, de façon à ce qu'ils apprennent à travailler pour les obtenir. D'après les livres de cette entreprise, celle-ci a environ 8.000 Indiens à son service, ne donnant il est vrai qu'un travail intermittent, mais entraînant peu de frais. Chaque Indien ne demande comme avance (aviamento) que divers objets d'une valeur insignifiante, quelques-uns demandent des fusils, de la poudre, des munitions, des capsules, des haches, des machetes, mais surtout des perles de couleurs, ornements très appréciés par les Indiennes de cette région.
Tous ces Indiens sont bons chasseurs et habilespêcheurs. Pour se défendre de leurs ennemis, ils construisent, dans les sentiers et pistes conduisant à leurs habitations, des pièges, particulièrement des fosses recouvertes de branchages et de terre, au fond desquelles ils ont disposé des lances empoisonnées.
La zone habitée par ces sauvages est très saine et composée de terres fertiles, riches en heveas.
XIV. — Les Piros sont les Indiens les mieux faits et les plus alertes de l'Ucayah, ils sont en général gais et communicatifs, et très commerçants. Ils font preuve, lorsqu'ils le veulent, d'une grande habileté pour tous les travaux, surtout en ce qui concerne la navigation.
Les Piros aiment leur liberté par-dessus tout, et ne peuvent supporter une servitude prolongée, ce à quoi
s'habituent pourtant les autres Indiens. Ils sont en général braves et ne craignent pas de s'attaquer à des groupes plus nombreux que les leurs. Dans leurs correrias, ou expéditions contre les autres tribus, ils s'emparent des femmes et des enfants pour les vendre ou s'en servir comme d'esclaves. Ils traitent ces derniers avec douceur, de façon que leurs prisonniers ne cherchent pas à les quitter après quelque temps de servage. Ces Indiens qui font du commerce avec les traitants de rUcayali, s'habillent de pantalons et de chemises qu'ils échangent, ainsi que des haches et couteaux, contre du caoutchouc ; ils échangent à leur tour l'excédent de leurs marchandises avec d'autres Indiens. La coutume de se peindre le visage, les mains et les jambes est généralement observée ; ils font, sur ces membres, des dessins symétriques du meilleur goût, à l'aide du fruit du huito qui donne une couleur noir bleuté. En cas de guerre, ils se peignent en rouge avec de Vachiote.
Les femmes piros ne portent pas d'autres vêtements que la pampanillay sorte de pagne qui les couvre de la ceinture aux genoux ; elles joignent à ce vêtement très simple une ceinture composée d'un grand nombre de perles de couleur blanche, et des colliers de différentes couleurs combinées avec goût. Ce sont les femmes qui sont naturellement chargées des plus durs travaux, elles servent de rameurs, abattent du bois, défrichent, sèment, tissent, et peignent les hommes et elles-mêmes. Elles aident en outre leurs maris à extraire le caoutchouc.
Les Piros sont polygames comme tous les Indiens, possédant autant de femmes qu'ils peuvent en acheter et entretenir; ces femmes vivent dans la meilleure harmonie, et se traitent de la manière la plus cordiale.
Quand un Pire meurt, on l'enterre dans sa case comme
pour les Campas, et sur sa tombe on brûle tous ses vêtements et objets combustibles, on jette ses armes et ses outils à la rivière et on tue ses animaux préférés. Rien de ce qui appartenait au défunt ne doit subsister. Comme les Campas ces Indiens sont des plus superstitieux, ils ont en outre, parmi les autres tribus, la réputation d'être sorciers, aussi sont-ils craints de toutes parts, et partout on les comble de cadeaux et d'attentions. Leurs sorciers se nomment cajonchis et ils n'arrivent à cet emploi recherché qu'après s'être soumis à un certain nombre d'épreuves pénibles, consistant le plus souvent en une retraite plus ou moins prolongée dans les parties les plus sombres de la forêt, livrés aux jeûnes et évoquant le terrible Sàminchi, le dieu du mal ; Hua,ycali, le dieu du bien, n'a pas besoin d'être prié puisqu'on ne le craint pas. Après leurs épreuves, les cajonchis sortent de la forêt, réduits à l'état de squelette, ils reçoivent les hommages de tous et peuvent s'adonner à la médecine qui consiste pour eux à se livrer à d'extravagantes cérémonies. Ces sorciers n'oublient pas de se faire bien payer.
Si les Piros ont quelques qualités, celles-ci sont contrebalancées par trois graves défauts : ils sont tout d'abord très paresseux ; extrêmement inconstants et versatiles, ne se fixant nulle part d'une manière stable, c'est pourquoi leurs défrichements et leurs cases sont faits très à la légère ; enfin, sauf quelques exceptions, ils ne se montrent pas très sérieux en affaires, d'assez mauvaise foi et aimant tricher et frauder toutes les fois qu'il leur est possible. On observe chez ces Indiens une affeclion curieuse de la peau, le « overo » qui se manifeste par des taches verdâtres et blanches sur tout le corps ; ils emploient les décoctions de tabac comme moyen curatif.