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XV. — On trouve des groupes d'Indiens Sipibos et

Conibos depuis l'embouchure du Maranon jusqu'à l'Urubamba et sur plusieurs affluents de l'Ucayali. Ces deux tribus ont des coutumes et un idiome identiques, si bien qu'on les considère comme formant une seule nation indienne. Ces Indiens sont de taille moyenne, généralement robustes et de teint plus foncé que les Piros. Hommes et femmes sont ordinairement laids, laideur encore augmentée par la coutume barbare d'aplatir la tête des nouveau-nés entre deux planchettes : l'une placée sur le front et l'autre derrière. Suivant eux, cette coutume aurait pour but de leur durcir la boîte crânienne de façon à résister aux terribles coups de màcana, sorte de massue ou matraque en bois de chonta dont ils se servent dans leurs querelles ou leurs combats.

Conibos et Sipibos sont de caractère circonspect, très attachés à leurs usages traditionnels ; ils sont surtout vains et orgueilleux, se croyant les plus industrieux et les plus vaillants des habitants de TUcayali. Leurs plantations sont en réalité bien cultivées et ils possèdent toujours plus que le nécessaire à leur subsistance. Leurs cases sont grandes avec des toits très élevés et d'une grande solidité, quelques-unes ont jusqu'à 25 mètres de long sur 15 de large, ces habitations sont très propres et donnent asile à trois ou quatre familles chacune. Ces grandes cases sont toujours isolées, il est très rare de les rencontrer en groupe. Auprès de chaque habitation, il y a de petites huttes destinées à recevoir toute la batterie de cuisine, vases et plats en terre cuite, de la fabrication exclusive des femmes.

Les armes des Sipibos et des Conibos sont les mêmes que celles de tous les Indiens de l'Amazonie, arcs et flèches, macana, mais celle qu'ils préfèrent et emploient le plus fréquemment, est la sarbacane ou pucuna, arme

très efficace dans les forêts, pour la chasse des oiseaux et des singes. Quoique bons rameurs, ces indigènes ne valent pas les Piros pour la conduite des embarcations, ils n'ont pas la même hardiesse que ces derniers dans les mauvais passages.

Le vêtement des Conibos et Sipibos est le même que celui de tous les Indiens du Pérou amazonien, ils sont uniformément recouverts de la ciis/i?na, large chemise sans manches, de toile grossière, de la fabrication de leurs femmes, teinte en rouge sombre, parfois presque noire, qui leur arrive jusqu'aux mollets, cette chemise possède une ouverture de la poitrine à l'épaule pour laisser passer la tête ; ceux qui ont quelques relations avec les civilisés, portent avec orgueil quelques mauvais pantalons, chemises ou chapeaux. Les femmes portent la pampanilla ou pagne couvrant les reins et les cuisses, avec en plus une sorte de caraco couvrant la partie supérieure du corps que le plus souvent elles préfèrent laisser à découvert. Le corps de ces Indiens est si maltraité par les moustiques (Ucayali), que la peau en est devenue rugueuse, ressemblant plus à l'écorce d'un arbre qu'à une peau humaine.

Lorsque les Indiens abandonnent leur vêtement national pour se parer des vieilles défroques des civilisés, ils prennent un aspect souvent comique.

Les missions franciscaines, qui furent autrefois très actives dans ces régions, et qui continuent aujourd'hui sur une petite échelle leur œuvre de propagande, n'ont pas eu grand succès auprès des Sipibos. Cependant leur contact n'a pas été sans influer un peu sur le caractère de quelques familles, qui peuvent être considérées sinon comme tout à fait soumises, du moins comme mansas, c'est-à-dire non hostiles (littéralement : douces).

Des Sipibos ont gardé certaines pratiques chrétiennes, auxquelles d'ailleurs ils n'attachent pas grande signification, et une connaissance tout aussi rudimentaire de la langue espagnole. Ces Sipibos sont connus des colons, et ils portent des prénoms de civilisés : Santiago (Jacques), Genaro (Janvier), Catalina (Catherine), etc. Dans tous les autres cas, Sipibos et Conibos donnent à leurs fils, dans leur dialecte, le nom d'un animal quelconque.

Ces Indiens ne célèbrent que très peu de cérémonies. L'enterrement d'un Sipibo décédé après maladie a lieu sans appareil spécial. Cependant une cérémonie se déroule sous forme de banquets de funérailles, à chaque retour d'une expédition, lorsqu'il y a eu des morts tués à l'ennemi. Ce banquet est destiné a apaiser les âmes des morts, qui sans cela viendraient harceler les vivants.

Pour procéder à cette cérémonie à laquelle ils s'efforcent de donner une solennité extraordinaire, on commence une semaine à l'avance à préparer avec du manioc une grande quantité de md.sa.to (1). Les hommes se dispersent afin de réunir le plus de gibier et de poisson possible. Les invités une fois réunis, commence une série de beuveries et de repas orgiaques qui ne prennent fin qu'avec les provisions.

Pendant les beuveries, des querelles s'élèvent parmi les hommes, des combats singuliers à coups de macana s'ensuivent ; c'est l'occasion d'éprouver la résistance des crânes aplatis. Lorsque les vivres et le masato sont épuisés, tout le monde se disperse.

XVI. — Pendant les mois de juillet, août et septembre, les Conibos et les Sipibos partent en expédition ou co?'?'C-

(1) Boisson fermentée, sorte de chicha, faite avec du mal« ou du manioc pilé.

r/as; personne ne reste dans les cases, tout le monde s'embarque dans les canots, non seulement les membres d'une même famille, mais aussi les chiens et les autres animaux domestiques s'il y en a. Ils se dirigent généralement vers le Haut-Ucayali et ensuite vers l'Urubamba et le Tambo, remontant les rivières navigables qu'ils rencontrent. Partout sur leur passage, ils se livrent à une revue sérieuse de tous les groupes de cases habitées. Ils s'emparent de tous les vivres et du caoutchouc qui peuvent s'y trouver, et surtout ils enlèvent les femmes et les enfants. Comme le plus souvent ils sont en grand nombre, ils rencontrent peu de résistance ; mais parfois aussi, il s'engage des combats acharnés d'où ils sortent quelquefois vaincus. Ce sont les Indiens Amahuacas qui ont le plus souvent à souffrir de ces correrias qui, il faut le dire, sont souvent conseillées et organistes par des industriels peu scrupuleux qui, contre quelques menus objets, prennent livraison du caoutchouc razzié s'il y en a. De retour aux habitations, les Conibos vendent leurs prisonniers, à moins qu'ils ne préfèrent les garder pour leur propre service. Plus de cent canots conibos partent chaque année pour se livrer à ces correrias.

Une autre coutume barbare, l'infanticide, décime les tribus. Quand ces Indiens, pour une raison quelconque, ont mis à mort un de leurs nouveau-nés, tous les autres enfants qui par la suite naissent de la même femme, sont aussi sacrifiés. Si la victime est le premier-né, tous mourront, mais si c'est le deuxième ou troisième les premiers sont épargnés. Le procédé employé pour les nouveau-nés consiste à les enterrer vivants. Malgré ces coutumes barbares, les Sipiboo et les Conibos sont bien vus des traitants et considérés comme très sérieux et honnêtes en alfa-vres.

Les Amahuacas ou Ilipetineris sont une autre tribu voisine des précédentes ; ils occupent une grande étendue de territoire inclus dans sa longueur, entre les rios Pa- CRiA, tributaire de l'Urubamba, et le Tamaya, qui se jette dans le bas Ucayali ; et dans sa largeur depuis la vallée de l'Ucayali jusqu'aux fleuves Purus et Yurua. Ils habitent les deux versants d'une longue chaîne de collines qui sépare les deux bassins et de préférence les rives des rivières latérales. Les Indiens de cette tribu, qui vivent encore à l'état sauvage pour une grande partie, sont considérés comme dociles et faciles à accoutumer au travail.

Les Amahuacas, qui habitent près de l'Ucayali, se prêtent sans difficulté à servir de rameurs aux voyageurs de cette région, ainsi qu'à l'exploitation du caoutchouc, contre lequel ils obtiennent des vêtements qu'ils ne tissent pas eux-mêmes ; ceux qui habitent les régions éloignées vont complètement nus. Cette tribu, qui par son caractère soumis pourrait rendre des services dans les exploitations et qui par le nombre est presque égale à celle des Campas, est malheureusement la victime désignée pour les correrias des Piros, Cashibos, Sipibos, Conibos et d'autres encore qui causent chez elle de grands ravages.

XVII. — Les Indiens Atnueshes habitent la région du Palcazu, de l'Ené et du Pérené, etc. Ils sont de petite taille, de sorte qu'un grand nombre paraissent être des enfants avec des visages de vieillards ; ils vieilHssent vite et ne vivent pas vieux, les hommes de cinquante ans sont rares parmi eux. Il se trouve toutefois parmi eux de forts beaux types à la physionomie expressive, particulièrement chez les jeunes gens. Ils ont, comme la race mongole, quelque chose d'oblique dans la ligue des yeux assez petits, les pommettes proéminentes et le nez camus. Leur teint est à peine bronzé, la chevelure noire et longue ; généralement

ils ont la mandibule inférieure très développée, ce qui donne à leur physionomie une apparence bestiale. Les enfants sont très intelligents et précoces, mais leur développement intellectuel s'arrête vers quatorze ou quinze ans. Leur vêtement se compose de la cushma, que nous avons déjà décrite. Ils portent aussi aux poignets des bracelets d'un tissu de fil ; leur ornement préféré est une bande formée de rangées de graines généralement blanches et noires, rarement rouges, formant un dessin régulier alternant avec les couleurs, auxquelles ils ajoutent des ailes d'oiseaux, des queues de singes, des têtes d'oiseaux desséchées, des petits oiseaux, etc., etc. Leur ornement caractéristique est le nadzeri, couronne de fibres de palmier formant une monture blanche de cinq à six centimètres de hauteur. Dans la partie occipitale, trois plumes de couleur voyante sont disposées symétriquement : celle du centre, la plus grande, reste droite, les deux autres, placées obliquement, forment comme une fleur de lys.

Les armes des Amueshes sont les mêmes que celles des autres Indiens déjà décrits ; cependant, il ne semble pas que leurs flèches soient empoisonnées. Ces indigènes ont un amour effréné pour les armes à feu, quoiqu'ils les accusent, non sans raison, d'effrayer le gibier par leur bruit. Beaucoup possèdent un fusil. Pour en obtenir un de n'importe quel modèle pour primitif qu'il soit, de la poudre et des munitions, ils sont capables de tout, même de faire un travail continu. Gomme tous les indigènes de la Montana, les Amueshes vivent de chasse et de pêche ; ils pèchent le poisson et l'empoisonnent aussi avec le « barbasco », racine qu'ils pilent et jettent à l'eau. Leur façon de chasser consiste à suivre les traces de l'animal et à tirer de très près lorsqu'ils s'en sont approchés sans le moindre bruit, et en imitant ses cris. Leur habileté à l'arc est grande.

Les femmes paraissent précocement vieilles, elles sont d'excellentes mères. Leur cushma., semblable à celle des hommes, est ouverte d'une épaule à l'autre pour pouvoir donner le sein à leurs enfants. Elles portent aussi une bande en fibres de palmier, des bracelets de coton tissés sur le bras même, des colliers de graines et de dents de singe. Les plumes et oiseaux de couleur voyante jouent un grand rôle dans leur toilette. Elles laissent leurs cheveux flotter au vent comme les hommes, devant ils sont coupés sur le front. Elles se tracent des lignes noires, depuis le menton jusqu'à la racine du nez et arrivant jusqu'aux oreilles ; ces raies sont coupées par d'autres verticales formant comme des moustaches de chat ou d'autres figures symétriques.

Les Amueshes sont tout aussi superstitieux que leurs frères de la Montana. Quand la maladie atteint une famille, ils l'attribuent aux maléfices d'une jeune fille du voisinage qui, après une épreuve semblable à celle du marc de café ou du poison, est étranglée sans pitié avec une liane. Les parents de la victime, convaincus de la culpabilité de leur progéniture, ne font rien pour la défendre ou la venger. L'arrivée d'un voyageur coïncidant avec une maladie plus ou moins subite ou la mort d'un des leurs, peut mettre l'étranger isolé dans une situation délicate.

Ces indigènes, comme aussi d'autres tribus primitives, semblent avoir pris des Incas le culte du soleil en l'honneur duquel ils semblent célébrer chaque année une fête dans le Gran Pajonal. Ils croient aussi dans un esprit du mal, Gamagari, avec lequel, suivant eux, les femmes auraient des facilités spéciales de communication. Ils sont de caractère relativement soumis, hospitalier même. En échange des objets qu'excite leur envie on peut beaucoup obtenir de ces êtres primitifs, jusqu'à un travail prolongé,

cependant contraire à leur nature indolente. En revanche ils sont peut-être, non sans raison, réfractaires à la civilisation. On ne peut en aucun cas les considérer comme définitivement acquis à une bonne influence ; ils vivent au contact des colons sans prendre rien de leurs coutumes et sur un pied d'hostilité déguisée et latente.

Il existe encore diverses autres tribus, mais il ne paraît pas utile d'en faire une plus longue description, car il ne fait aucun doute que malgré des noms différents, tous ces groupementsn'ont pas de caractères spéciaux. Leursguerres ayant surtout pour but de se procurer des femmes, toutes ces tribus se mélangent entre elles, et on retrouve partout presque les mêmes mœurs et les mêmes usages...

XVIII. — Malgré les difficultés que nous avons signalées et les communications encore difficiles, des établissements et des exploitations d'importance diverse se fondent chaque jour un peu partout dans la Montana, chacun cherchant à prendre position en prévision sans doute d'accaparements futurs. Peut-être des capitalistes français voudraient-ils suivre cet exemple!... C'est dans cette espérance que nous avons cru bien faire en parlant un peu longuement de quelques tribus indiennes, que leur caractère et leurs aptitudes rendent susceptibles d'être utilement employées sous certaines conditions.

Quelques-uns l'ont tenté avec succès ! Pourquoi d'autres mieux armés encore ne pourraient-ils pas les imiter ? En réalités un grand nombre d'Indiens ne sont hostiles à la civilisation, que parce que dans le passé où le présent, ils furent plus ou moins les victimes d'abus et d'exactions de la part de soi-disant civilisés.

Nous avons la conviction absolue que partout où il existe des groupements importants, les Indiens pourraient rendre de grands services dans les exploitations si toute-

fois ils étaient équitablement et convenablement traités. Certes, il faudra laisser à ces amoureux de liberté une certaine latitude et ne pas trop exiger, mais tels qu'ils sont, ces primitifs, avec leurs qualités et leurs défauts, peuvent fournir sous une direction habile une main-d'œuvre utile et bon marché, quoique intermittente.

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