CHAPITRE DEUXIÈME
Isabelle de Flores , âgée à peine de quelques semaines, était Tenfant du inonde la plus aimable et la plus tranquille. Toujours douce et souriante, on ne la vit pleurer qu'une seule fois. Sa mère, fière de sa beauté, l'avait emportée pour la montrer à quelques dames de sa connaissance qu'elle allait visiter. L'enfant, comme si le sentiment de l'humilité et de la modestie eût été inné en elle, versa des larmes abondantes tandis qu'elle était donnée ainsi en spectacle au public, mais dès qu'on l'eut remise dans son berceau elle retrouva sa sérénité et son calme habituels ' .
Trois mois après la naissance d'Isabelle, sa mère et plusieurs autres femmes étaient assises autour de sa couche; elles la contemplaient avec un étonnement mêlé de respect, car l'expression de son visage avait quelque chose de surnaturel et ne cadrait en aucune façon avec son âge. Tout à coup elles virent descendre du ciel une rose magnifique; la fleur mystérieuse, doucement balancée, s'inclina sur le visage de la petite, sembla le caresser, puis elle disparut^. Marie d'Oliva, ravie, prit sa fille dans ses bras, la couvrit de caresses, et s'écria^ : « A l'aYenir je te con- » sidérerai comme une rose que le Ciel m'a donnée, » je t'appellerai Rose, et tu ne porteras plus d'autre » nom. »
La mère demeura fidèle à sa promesse; désormais aussi nous donnerons à notre sainte le nom de Rose,
* Bolland., t. V d'août, 26 août, p. 903 et 1014. — Gonzalez, op. cit,, p. 1,2. — Ott, op. cit», p. 15.
2 Ibid. — » md.
qui reçut plusieurs consécrations solennelles, dont nous parlerons dans la suite de ce récit, et que l'Église a d'ailleurs confirmé.
Cependant ce nom devint l'occasion des premières tribulations de celle qui le porta. L'aïeule^ très-irritée, voulait que sa petite-fille ne rendit leurs caresses qu'à ceux, qui l'appelleraient Isabelle ; la mère, de son côté, avait une exigence opposée. Très- violentes et emportées, les deux femmes avaient à ce sujet de fréquentes querelles, et la pauvre enfant en était habituellement la victime : qu'elle s'appliquât le nom de Rose ou celui d'Isabelle, en répondant par un sourire à l'un des deux appels, elle encourait la disgrâce tantôt de la dame de Herrera, tantôt de Marie de Flores, et elle était maltraitée \ La petite Rose fit aussi de très-bonne heure l'apprentissage de la mortification : elle comptait neuf mois à peine lorsque sa mère perdit son lait, sans vouloir l'avouer n\ procéder au sevrage de sa fille. Celleci endura alors les souffrances de la faim, mais jamais on ne l'entendit se plaindre; ce fut en la voyant dépérir que la dame de Flores se décida enfin à lui donner la nourriture dont elle avait besoin.
Rose apprit à marcher et à parler de très-bonne heure; qc elle était, disent ses biographes, toute charmante^ », mais jamais elle ne jouait comme les autres enfants; sérieuse et réfléchie, elle recherchait la solitude, et souvent on la trouvait abîmée dans la contemplation devant une image qui décorait l'une des
* Bolland., p. 902, 1014. — Gonzalez, p. 2. — Ott,,p. 1€. » IHd.
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chambres de la demeure de ôes parents, et qui représentait Notre*Seigiieur revêtu du manteau de dérision et couronné d'épines.
Rose puisa dans cette vue un désir de la souffrance et utie force d'âme qui se manifestèrent pour la pre* mière fois lorsqu'elle venait d'accomplir sa troisième année. Son pouce demeura pris dans la lourde porte d'une armoire qu'on ferma précipitamment. Marie de Flores, qui se trouvait présente, accourut pleine d'ef*-' froi, pour dégager la main de sa fille. Rose ne jeta pÂs un cri et ne changea pas de visage; elle cacha son doigt écrasé sous son tablier pour ne pas efiFrayer sa mère. Un abcès se forma ; on fit venir Jean Ferez de Zumeta, célèbre chirurgien de Lima, qui jugea nécessaire une opération très-douloureuse. Rose tendit sa petite main, et tandis qu'on lui arrachait l'ongle et qu'on lui ouvrait le doigt avec un instrument tranchant, elle avait le sourire sur les lèvres et encourageait par de douces paroles ceux qui l'entouraient. Zumeta, stupéfait, redisait encore bien des années après que , pendant sa longue pratique , il n'avait jamais rencontré d'héroïsme comparable à celui de cette petite fille de trois ans ^
Dieu, qui voulait posséder entièrement Rose, la fit passer de très -bonne heure par la voie de la souffrance et de la croix, la seule qui mène à lui. Dix mois après avoir eu le pouce écrasé, elle prit derrière l'oreille un abcès de la nature la plus dangereune^ tl fallut recourir une fois encore au fer du chirurgien; à
* Bolland., p. 948. — Gonzalez, p. 2. — Ott, p. !?•
la suite de profondes incisions supportées avec un admirable courage, des plaies nombreuses se formèrent à la tète de Fenfant. Sa mère, mal conseillée, envenima le mal en faisant usage de frictions mercurielles. Rose, en proie à des douleurs atroces, tremblait de tous ses membres dans i$on petit lit, mais elle ne se plaignait pas et ne poussait pas un gémissement. Un soir, Marie de Flores lui ayant demandé si elle souflfrait, elle se borna à répondre « qu'elle avait un peu mal, » et elle passa la nuit suivante dans une immobilité parfaite. Lorsque, le lendemain, on dépouilla la tête de la petite des bandages qui l'en* veloppaient, on la trouva couverte de blessures profondes, enflammées et qui toutes étaient en suppuration. — « Ma pauvre enfant, s'écria alors la mère » alarmée, comment as-tu pu endurer toute la nuit un » semblable supplice sans te plaindre ni demander » qu'on te vienne en aide ?»
Hose resta d'abord silencieuse, et Marie de Flores ayant renouvelé ses questions, sa fille lui répondit d'une voix douce et caressante : — « Ces douleurs » étaient très-supportables; celles causées par la cou- » ronne d'épines étaient bien plus cruelles, » ajoutât-elle, en désignant de la main l'image de VEcce homo, pour laquelle elle éprouvait une tendre dévotion.
La jeune prédestinée subit un douloureux traitement de quarante-deux jours, durant lesquels sa' force d'âme ne se démentit pas un seul instant'.
Lorsque Dieu n'envoyait pas la souffrance à Rose,
* BoUand., p, 943. — Gonzalez, p. 2. — Ott, p. 17.