‹ Le Pérou et Sainte Rose de Lima:Chapitre 102 sur 244 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

elle se l'imposait elle-même afin de ressembler à celui que dès l'âge de quatre ans elle appelait son bien^ aimé. Elle choisit pour confidente de ses mortifications précoces* une pieuse fille péruvienne nommée Marianne, servante dans la maison de ses parents, et sur la discrétion de laquelle elle pouvait compter. Souvent elle se faisait placer sur les épaules de lourdes pièces de bois en l'honneur de Notre-Seigneur portant sa croix, et elle restait ainsi les mains jointes, faisant en esprit le voyage du Calvaire jusqu'à ce qu'elle succombât sous le poids de sa charge '. D'autres fois, elle suppliait Marianne de la frapper ou de la fouler aux pieds, et quand la compatissante servante refusait de céder à ce désir ou la traitait avec ménagement. Rose priait, insistait et n'était satisfaite qu'après avoir été rudement maltraitée.

La querelle de la mère et de l'aïeule à propos du double nom de l'enfant durait encore; Rose ne manquait jamais d'obéir avec empressement à l'appel de ces deux femmes auxquelles elle devait respect et soumission , elle savait cependant qu'en se rendant aux ordres de l'une elle s'attirait des reproches, des pénitences et fort souvent des coups de la part de l'autre.

Notre sainte avait quatre ans et demi lorsque Marie de Flores résolut de lui apprendre à lire et à écrire ; bien que l'écolière fût pleine d'attention et de bonne volonté , l'institutrice se plaignait de fatigue et d'ennui. Or, un jour, Rose, qui commençait à peine à connaître les lettres, déposa son livre sur les genoux de

' Bolland., /. c, p. 916.

ta SAINTE ROSE DE LIMA.

sa mère, Touvrit, lut tout à fait couramment et lui montra une belle page d'écriture qu'elle venait de ter* miner. La dame de Flores, stupéfaite, lui ayant demandé d'où lui venait ce talent improvisé, la petite lui répondit avec une naïveté charmante et sans paraître étonnée de ce qui lui arrivait : « J'ai prié le bon Dieu de m'ap* » prendre à lire et à écrire , chère maman , pour vous )) en éviter la peine, et ma prière a été exaucée, u

Rose n'employa la science que le Seigneur lui avait donnée que pour lire des livres propres à la faire avancer dans la perfection chrétienne. Elle étudia surtout avec une ardeur et une attention extrêmes une biographie de sainte Catherine de Sienne^ et dès lors elle adopta cette sainte en qualité de maîtresse et résolut de marcher fidèlement sur ses traces. Dieu octroya des grâces et des lumières Si extraordinaire à Rose que, semblable à son illustre modèle, elle fit vœu, au moment où elle achevait sa cinquième année, de garder sa virginité pour l'amour de Notre^eigneur, et de ne vivre désormais que pour accomplir en toutes choses sa très-sainte volonté. Rose fut inviolablement fidèle à son vœu, et nous pouvons dire par anticipation que, d'après la déposition faite après sa mort par les onze confesseurs qui furent chargés successivement de la direction de sa conscience ' , elle n'a jamais commis l» moindre faute vénielle contre la sainte vertu de pureté*.

' En ce même temps un événement insignifiant en ap-

* Il y en eut six de l'ordre de Saint-Dom?nîque et cinq de la eompagniede Jésas.

2 Bolland., /. c, p. 927.

CHÀPITBE DEUXIÈME. S45

parence eut une iofluence extraordinaire et durable sor la destinée de noire jeune sainte. Quelques enfants avaient été réunis dans la maison de ses parenfs et jouaient avec ses frères et sœurs. Suivant sa coutume, Rose restait recueillie et silencieuse dans un coin. Les petites filles de la bande s'amusaient avec leurs poupées, les couvraient de baisers, causaient avec elles comme si elles eussent été vivantes et leur prodiguaient des témoignages d'une tendresse passionnée. Rose trouvait ce jeu fort extravagant et témoigna doucement que les marques d'adoration prodiguées à ces figures qui ne représentaient rien de saint étaient une sorte d'idolâtrie et pouvaient être inspirées par le mauvais esprit. Les paroles de l'enfant furent assez mal accueillies par ses compagnes, on se moqua d'elle; l'un de ses frères, nommé Ferdinand et son aîné de peu d'années, lui salit les cheveux en lui lançant à la tête de la boue et de la poussière. Rose, qui avait horreur de la malpropreté, s'éloigna d'un air peiné. Mais Ferdinand lui dit alors d'un ton moitié narquois, moitié sérieux : « Ma sœur, pourquoi t'affliges-tu de )) la souillure de tes cheveux ? Ignores-tu que les belles » tresses des jeunes filles sont les lacs au moyen des- » quels le mauvais esprit, dont tu nous parlais tout à » l'heure, s'empare de celles qui ne sont pas sur leurs. » gardes et les entraîne dans l'enfer? Sois assurée que » ta chevelure, dont tu es fière , ne platt nullement »au bon Dieu^. »

'Bolland., /, c, p. 904, 1014. — Gonzalez, p. 3. — Ott,p. 19.

Ces paroles prononcées en plaisantant pénétrèrent au plus profond du cœur de Rose et furent accompagnées d'une illumination intérieure et d'une effusion soudaine de la grâce qui marqua pour elle le terme définitif de Tenfance, bien qu'elle ne comptât que cinq ans. Il lui sembla que l'iéternité se dévoilait à ses regards; elle'comprit en uu même moment la gloire et le bonheur des élus, l'horreur et le désespoir de l'enfer; l'abomination du péché, le malheur de ceux qui le commettent. Quittant précipitamment les autres enfants, elle s'arma de ciseaux et coupa jusqu'à la racine ses magnifiques cheveux, ne conservant que ceux qui lui garnissaient le front, afin de pouvoir celer au public ce qu'elle venait de faire au moyen du voile dont les filles et les femmes du Pérou avaient coutume de se couvrir la tête '.

L'acte héroïque de Rose ne fut nullement du goût de sa mère, elle la châtia rudement et l'accabla de coups; mais comme elle ne lui défendit pas formelle*ment de recommencer, notre sainte ne laissa plus repousser ses cheveux et continua à les couper à mesure qu'ils croissaient.

A partir de ce moment aussi, Rose fut prise d'une ardeur immense pour la prière ; constamment en présence de Dieu, on lui entendait répéter, même pendant son sommeil, les mots : Que Jésus soit avec moi y que Jésus soit béni. Amen. Et on pouvait lui appliquer en toute vérité les paroles du cantique : « Elle dort^ mais son cœur veille^. »

* Bolland., p. 904, 1014. — Gonzalez, p. 3. — Ott, p. 19. » Ibii.

Page 1