CHAPITRE DOUZIÈME
immobile et Iranquille sous la main de Touvrier, autrement au lieu d'une belle statue on en aurait une laide et imparfaite; de méoie si T homme se remue et sV gite avec impatience sous )a main de Dieu qui opère sur lui, s'il ne souifre paisiblement ses coups, il n'aura que des coups et du mal , et il ne se fera rien de lui qui ait quelque mérite et quelque excellence ; 6* enfin ce n'est pas l'affaire de la pierre, mais de l'ouvrier, de couper, de polir et de figurer le marbre; de même ce n'est pas l'affaire delà créature, mais de Dieu, d'ôter à l'bomme ses imperfections, de le faire sortir de luimême, de l'anéantir et de le rendre parfait. Dieu seul le sait et lui seul le peut. Le prince des apôtres dit dans ce sens ^ : « Le Dieu de toute grâce et de toute perfection qui nous a appelés pour le glorifier sur lè modèle de Jésus-Cbrist^ nous perfectionnera constamment et solidement par les souffrances que nous endurerons patiemment pour son amour et qu'il nous fera supporter. »
Faisons observer aussi que, quoi que nous fassions de nous-mêmes pour nous anéantir, cet anéantissement ne peut être entier et parfait, parce que le choix de la chose que nous voulons faire est toujours nôtre ; tandis que dans les œuvres de Dieu en nous, et dans ce qu'il nous fait souffrir, il n'y a de nous que notre consentement et notre soumission.
Voilà co que le Seigneur résolut d'opérer en Rose
• Ep. I, ch. V, j^ 10. « Deas aatem omnis gratiœ, qui vocavit nos in seternam suam gloriam in Ghristo Jesu, modicum passos ipse perficiet, conflrmabit solidabitque. »
dans le dessein de la rendre parfaite. Lorsque, âgée de quinze ans , elle fut arrivée au dernier degré de Tunion avec le Seigneur, il la plongea dans l'état opposé à celui d'extase, et que les mystiques désignent sous le nom de sécheresse, de désolation et d'abandon. Il est difficile de donner une idée de l'horreur de cet état, dans lequel l'âme passe sans transition d'une condition qui a de l'analogie avec celle des bienheureux à l'obscurité de la nuit la plus profonde.
Rose fut éprouvée comme l'or dans la fournaise; chaque jour, elle se sentait en quelque sorte précipitée tout à coup dans une effroyable obscurité, et aussitôt elle perdait complètement le souvenir des délices dont Dieu l'avait enivrée et le goût de sa présence. Elle restait ainsi pendant une heure au moins et fort souvent plus longtemps encore'. Elle se trouvait alors dans un désert de ténèbres, d'abattement et d'insensibilité; c'était, suivant ses propres expressions, la patrie de la mort, la nuit du délaissement, la caverne de la désolation, et elle y était seule, sans appui ni secours, loin de Dieu *. Elle gémissait et se tordait sous le poids de la souffrance; elle était incapable de penser non-seulement aux choses surnaturelles, mais même çux choses les plus simples. Son esprit s'efforçait de saisir une étincelle de la Divinité, mais toute lumière avait disparu. Sa volonté tâchait d'aimer encore, mais elle était dure et froide comme la glace ; sa mémoire
* BoUand., /. c,,Qh, xii, p. 932 etsuiv. — Goozalez, ch. x, p. 34 et suiv. — Ott, ch. xii, p. 9.1 et suiv.
CHAPITaE DOUZIÈME. 343
cherchait en vain à s'attacher à quelque image qui pût la consoler. Elle avait un vague et lointain souvenir d'avoir connu et aimé Dieu; en même temps, elle sentait qu'elle ne le connaissait ni ne Taimait plus, et qu'il était pour elle un absent, un inconnu, un étranger, et cela ajoutait à ses tourments '. Elle s'ef* forçait de trouver dans les créatures les traces de celui qui l'avait abandonnée, mais elle n'y reconnaissait plus l'image accoutumée du Seigneur. Accablée d'épouvante et d'angoisse, elle s'écriait: Eloï^ E/oe, lammasabacthani? — mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée? Et son âme ne recevait aucune réponse; elle restait vide et comme morte. Rose tentait de nouveaux efforts également inutiles, car son cœur élait sans chaleur, la force de son esprit était émoussée, sa piété était éteinte. Arrachée à son bien-aimé, déchirée dans son être, elle ne savait que faire en ce martyre. Ce qu'il y avait de plus cruel , c'est que lorsqu'elle se trouvait ainsi, il lui semblait que cela durerait toujours; elle ne voyait aucune fin à sa misère. Elle se sentait comme renfermée à jamais en cet épouvantable labyrinthe , et dans sa désolation , il lui était impossible de distinguer ce qu'elle souffrait des tourments de l'enfer *. Elle essayait de se consoler par la pensée que d'aussi horribles douleurs devaient nécessairement l'écraser et la faire succomber; alors le souvenir de l'éternité des peines se présentait à son âme éperdue, et quelquefois elle était au moment
* Gonzalez, /. c.
* Bolland., /. r. — Gonzalez, /. c. — Ott, /. c.
d'appeler au secours; cependant elle étouffeit son cri, comprenant que personne ne pouvaU l'assister dans des angoisses qu'elle était incapable d'exprimer. Pendant quinze années, Rose subit chaque jour ce supplice. L'habitude, loin de l'adoucir, en augmentait l'horreur, car lorsqu'elle se représentait ses peines comme éternelles, sa mémoire, entièrement liée, ne pouvait lui rappeler que la veille elles avaient cessé. Quelquefois seulement un rayon de lumière, pénétrant dans son âme, les lui faisait envisager comme ne devant pas durer toujours. Alors, au Heu d'endurer les tourments de l'enfer, elle souffrait ceux du purgatoire. Mais elle n'en était pas nK)ins désolée de se sentir bannie de la présence du Seigneur. Elle voulait l'aimer, et elle ne le pouvait. Son esprit aveuglé «rrait au hasard; son cœur était desséché, son énergie brisée. Elle soupirait, pleurait, se plaignait en vain, toutefois elle finissait toujours par se soumettre et disait à Dieu pendant cette torture morale : « Que » votre volonté et non la mienne s'accomplisse M » Elle expirait ainsi mystiquement entre les bras de la croix.
Car Rose, s'étant donnée à Dieu sans aucune restriction, l'avait établi le maître de faire d*«lfe tout ce qu'il lui plaisait, et au milieu de sa désolation, elle comprenait que refuser de s'abandonner aux volontés du Seigneur, pour quelque raison que ce fit, c'eût été se reprendre elle-même et révoquer sa donation . Dieu,
* Bolland., Le. — Gronzalez, L c, — 0ttj /. e.