CHAPITRE QUATORZIÈME
aumônes. ^ — Mais, répliqua Marie avec humeur , je t'avais remis cette étoffe pour te servir de linge de corps pendant tes maladies. •:— Pardonnez-moi , ma mère, dit doucement Rose, vous m'aviez permis de faire de cette toile ce que je voudrais^ et soyez sûre que la bonté de Dieu ne me laissera manquer de rien quand je serai malade. » En effet, peu de temps après, la dame de la Massa pourvut abondamment Rose de tout ce dont elle avait besoin.
Les femmes de Lima ne sortaient jamais de chez elles sans se couvrir d'un voile et d'une sorte de manteau ; une personne qui se respectait n'eût osé paraître dans les rues sans ce double vêtement. Or, une jeune et très-pauvre demoiselle, nommée Montoya, n'ayant plus de manteau, SiS trouvait empêchée de fréquenter les églises. Marie de Flores en avait deux, et un jour, en sortant de chez elle, elle laissa sur une chaise celui qu'elle ne portait pas; Rose le vit et l'envoya à la demoiselle. Lorsque sa mère rentra et se mit en quête de sa mante, sa fille lui dit : « J'ai l'ai donnée à la pauvre Montoya , qui ne pouvait plus aller à la messe faute de vêtement convenable; mais, soyez sans crainte , chère mère , avant que le manteau qui vous reste soit usé, vous en aurez trois nouveaux pour remplacer celui dont je me suis permis de disposer. » En effet, bientôt après un inconnu vint remettre à Marie, sans dire de quelle part, une somme d'argent destinée à faire V acquisition d'un beau manteau; le même jour, la dame Maria de Sala lui envoya, pour le même objet, une épaisse étoffe de soie, et les do-
minicains lui firent tenir une très-beHe pièeê de drap ^ Jeanne de BobadiFla , jeune fille dépourvue de fortune, mais de haute vertu, vivait retirée dansuœ petite maison, située à une distance assez considérable de la ville de Lima. Elle était affligée d*un cancer et abandonnée de tous, car les médecins ne voulaient pas se transporter chez elle pour la soigner, et sa pauvreté ne lui permettait pas de louer une chambre à Lima. Un homme étranger lui avait offert, à la vérité, de la prendre chez lui, mais elle avait refusé, de crainte de donner du scandale au prochain. Rose, étant on jcmr en prières dans la chapelle du Rosaire, fut instruite par révélation des malheurs de Jeanne, et elle sut en même temps que le Seigneur la chargeait du soin de cette infortunée. Elle se rendit chez elle, lui conseilla de louer une chambre inoccupée qui se U*oavait dans la maison de ses parents, ajoutant qu'elle n'aurait pas à, se préoccuper du montant du loyer, lequel lui serait remis exactement tous tes mois. Jeanne de Bobadilla suivit le conseil de Rose, devint sa commensale et fut soignée par elle. Notre sainte lui portait régulièrement le prix du bail au jour de Féchéance. Au bout de cinq mois, Jeanne fut radicalement guérie; elle ne publia ce qui lui était arrivé qulaprès la mort de Rose, car celle-ci lui avait demandé de tenir ia chose secrète *.
^ Bolland., /. c, ch. xxni, p. 964 et soiv. — Gonzalez, qp, c, ch, XVI, p. 62 et suiv. — Ott, op, c, ch. xxni, p. 176
et suiv.
« fbid.
GHAPITaB QUATORZIÈME. 33»
Notre sainte usait de mille industries et se privait du nécessaire pour venir en aide au prochain. Une de ses grandes joies était de recevoir dans la maison paternelle de pauvres femmes malades et abandon-^ nées, et de leur prodiguer ses services. Souvent elle suppliait sa mère de lui permettre d'accueillir de mal«^ heureuses servantes ou des esclaves privées de tout secours. Parfois Marie de Flores refusait de céder aux înstancea de sa fille et lui représentait qu'ellemême était trop pauvre et trop malade pour pourvoir se charger des misères d'autrui; mais parfois aussi elle ne savait pas résister aux douces larmes et aux charitables instances de R^ose. Alors la sain (je s'empressait d'aller à la recherche des femmes les plus délaissées, qu'elles^ussent Espagnoles ou Indiennes, blanches ou négresses, peu lui importait; elle les conduisait chez elle, leur donnait à laver, pansait leurs plaies, leur préparaît les aliments et les boissons dont elles avaient besoin, raccommodait ou renouvelait leurs vêtements, en un mot elle leur rendait jour et nuit les soins qu'une tendre mère rend à un enfant chéri. I^s infirmités les plus affreuses ne la rebutaient point; lorsqu'elle n'avait pas de pauvres au logi£»« c'était aux hôpitaux qu'elle allait, pour y secourir et y consoler les naaiheuneux \
Un jour, elle rentrait chez elle après avoir pansé, ^ rhospioe, les ulcères d'une femme réduite à l'extrémité. San$ qu'elle s'en aperçût, une partie du pu3
* fioliand., L e., oh. xxiu, p. 964 et 9uiv. — Gonzalez, op. c, eh. XVI, p. 6) et suiv. *-Ott, op^ e., ch« xxiu, p. t76 et suiv.
était tombée sur sa robe et répandait une fort mauvaise odeur. Marie de Flores vit les taches et sentit l'infection dès que sa fille parut. Son naturel irascible reprenant le dessus, elle s*écriadans un violent accès de colère : « Ne sauriez-vous être plus atten- » tive? portez-vous le vêtement blanc pour le souiller » des ordures d'autrui? En vérité, c'est avec raison » que vous vous nommez Rose, car vous répandez des » senteurs exquises! Vous n'êtes pas aussi délicate, à » ce qu'il parait, qu'au temps où vous ne pouviez » supporter l'odeur des gants parfumés, mais au moins » je vous prie de ne plus me porter une semblable » puanteur au logis! » ^
Rose était restée immobile pendant que sa mère parlait ainsi. Lorsque le manque 4' haleine força Marie , de Flores à s'arrêter, sa fille lui dit avec douceur : . « Chère mère, quand nous soignons les malades, nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ. La charité ne méprise personne, car elle sait que, tirés tous de la poussière, nous y retournerons tous. Oh! que la légère souillure de mon vêtement ne vous inspire pas de dégoût; les immondices qui ont été lancées au visage adorable du Sauveur par ses bourreaux étaient bien autrement hideuses M » Il est un trait de la charité de Rose qu'on n'ose presque pas raconter, tant il révolte les sens et choque notre délicatesse. Cependant nous mutilerions l'histoire de notre sainte si une considération quelconque nous empêchait de rapporter un
^ Bolland., /• c, ch. xxin, p. 964 et suiv. — Gonzalez, op. e., eh. XVI, p. 62 et suiv. — Ott, op. c, ch. ixn,p. t76 et suiv.