‹ Le Pérou et Sainte Rose de Lima:Chapitre 174 sur 244 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

puis il commença à agiter ses ailes et à faire des mouvements semblables à ceux des abeilles lorsqu'elles pompent le suc des fleurs pour en composer le miel. Les compagnes de la sainte observaient en silence le papillon; lorsqu'il s'envola, elles aperçurent avec étonnement un cœur, parfaitement dessiné, tracé sur le vêtement de Rose , et en même temps cette dernière entendit une très-douce voix qui lui disait: Donne-moi ton cœur! Ces mots pénétrèrent au plus profond de son âme; toutefois elle n'en saisit pas encore la signification ' .

Quelque temps après, Rose, endormie, vit en rêve un homme d'une beauté et d'une majesté incomparables, vêtu en sculpteur et en portant les attributs. Il semblait à Rose que cet homme était au moment d'entreprendre un voyage dont il terminait les apprêts. Il s'approcha d'elle et lui demanda son cœur et sa main, et bien que jamais, même en rêve, la pensée du mariage ne lui eût traversé l'esprit, elle sentit qu'une union avec ce noble étranger serait pour elle un bonheur immense, et elle n'hésita pas à lui répondre affirmativement. Or, le sculpteur n'était autre que Notre-Seigneur lui-même 1 II se fit reconnaitre, et montra à sa future épouse plusieurs blocs de marbre; elle devait les tailler et les polir en son absence. Il lui répéta aussi qu'étant devenue maintenant son époux, il se chargerait seul désormais du soin de la famille de Flores et veillerait à ce qu'elle ne manquât

* BoUand., /. c, eh. x, p. 927 et suiv. — Gonzalez, cb. vm, p. 28 et suiv. — Ott, eh. x, p. 75 et suiv.

de rien 9 de maDÎère que Rose n'eût plus à s'en occuper^ puis il disparut ^

Bientôt après il sembla à notre sainte que l'étranger revenait de son voyage; mais elle n'avait pas encore achevé son travail. Elle s'en excusa avec une simplicité enfantine, disant que jamais elle ne s'était occupée précédemment de la taille des pierres , et que jusqu'alors elle n'avait connu d'autres travaux que ceux à l'aiguille, auxquels se livrent les jeunes filles de son âge et de sa condition. L'époux lui dit alors d'un ton aimable et enjoué : « Ne croyez pas, ma bien- » aimée , que vous soyez la première de votre sexe » que j'aie chargée d'une semblable besogne; tenez, » jugez-^n par vous-même. » Après avoir prononcé ces paroles, il ouvrit une porte voisine; Rose vit un trè&*vaste atelier rempli de blocs de marbre, une foule de jeunes filles, armées de ciseaux, de maillets et d'autres instruments, taillaient les blocs et les polis*saient en les mouillant de leurs larmes. Rose remarqua que, tout en se livrant à ce poudreux travail, les ouvrières étaient couvertes de très-riches vêtements de la plus admirable propreté , comme si elles eussent été conviées à un festin de noces ou à quelque fête extraordinaire^.

La sainte ne comprit pas d'abord pourquoi toutes ces vierges se livraient à une occupation qui ne semblait pas faite pour leur sexe; mais il lui fut révélé que la

* Bolland., /. c, ch. x, p. 927 et suiv. — Gonzalez, eh. vui, p. SS et suiv. — Ott, ch. x, p. 76 et suiv.

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taille des pierres étaît une excellente figure destinée à représenter les peines, les efforts et les larmes que coûte l'acquisition de chaque vertu. Pendant qu'elle contemplait les ouvrières, elle se vit tout à coup revêtue elle-même d'une magnifique robe de brocart d'or, ornée de perles et de pierreries de diverses couleurs. Ce somptueux vêtement avait remplacé l'habit blanc et noir de saint Dominique.

Bientôt après, Rose se réveilla; elle se sentit remplie d'une joie et d'une consolation surnaturelles ; cependant elle ne prévoyait pas ce qui devait lui arriver * .

A peu de jours do là ^ — c'était le dimanche des Rameaux, — le sacristain de l'église de Saint*Dominique distribua ^ conforméoient à l'usage établi, des rameaux bénits aux membres du clergé et à tous les fidèles qui assistaient à la solennité du jour. Rose se trouvait dans la chapelle du flosaire avec les sœurs du tiers ordre, mais le sacristain, soit oubli, soit disposition spéciale de la Providence, ne remit pas de rameau à notre sainte; seule, entre ses compagnes, elle resta les mains vides. Elle en fut très-affectée, et dans sa douleur elle se demanda si ce n'était pas en punition de ses péchés que Dieu avait voulu lui imposer cette privation. Elle n'en suivit pas moins dévotement la procession , et , à la fin de la cérémonie, elle reprit sa place habituelle dans la chapelle du Rosaire; contemplant alors avec amour la statue de la sainte

* Bolland., /. c, ch. x, p. 92Tet suiv. — Gonzalez, eh. viii, p. 28 et suiv. — Ott, ch. x, p. 76 et suiv.

Vierge, elle s'accusa, ea versant beaucoup de larmes, d'avoir désiré le rameau bénit avec trop d'ardeur peut-être ' .

Mais la statue, avec laquelle nous savons que Rose avait eu déjà plusieurs colloques, s'anima et lui sourit avec plus de bienveillance encore que de coutume. Notre sainte, remplie d'une ineffable consolation, oublia sa peine et s'écria : a Désormais, très-aimable )) Dame, je n'accepterai plus de rameau offert par des » mains humaines, car vous m'en donnerez un, 6 » palme de Cadès! et celui-là ne se flétrira jamais'! » Au moment où Rose achevait ces paroles, elle vit Marie tourner les yeux vers l'Enfant divin qui reposait sur ses genoux, comme pour lui demander une faveur; puis elle regarda Rose avec un redoublement de tendresse. Le petit Jésus aussi lui adressa le plus doux sourire, et plus Rose contemplait la Mère et le céleste Enfant, plus «Ile trouvait dans leurs regards d'amour et de contentement.

Une joie surnaturelle remplissaitleco^ur delà sainte, l'inondait, le pénétrait de toutes parts; il lui semblait qu'elle ne tenait plus à la terre et que les chœurs des séraphins l'appelaient; l'image de l'Enfant Jésus s'anima de plus en plus et prononça enfin distinctement ces mots : Rose de mon coeur, sois mon épouse.

Anéantie par la crainte et le bonheur, retenue par le sentiment de sa profonde indignité. Rose est, pen-

* Bolland., l. c, ch. x, p. 927 etsaiv. — Gonzalez, ch. vin, p. 28 et suiv. — Ott, ch. x, p. 76 et suiv.

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