CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
dite dans la populeuse capitale du Pérou, Dès que le jour coHimença à poindre, on accourut en foule à la maison du receveur des domaines royaux. Le père de Lorenzana fut un des premiers à venir; lorsqu'il entrv dans la chambre où était Couchée Rose, belle^ calmci couronnée de fleurs, et dans sa simple et virginale parure, il s'écria à haute voix d'un ion inspiré : (( Bénis sont les parents qui vous ont donné le jour, ô » Rose incomparable, bénie est l'heure qui vous a vue » naître. Vous êtes bénie vous-même, fille bienheureuse » de notre ^aint père Dominique, car vous jouissez de )) la vue de votre Créateur au ciel. Vous êtes morte » comme vous aviez vécu; jamais vous n'avez souillé » par le péché votre robe baptismale, vous avez porté » auxcieux votre innocence «t votre pureté immaculée j » vous avez le droit de suivre l'Agneau partout où il va. »
Les fidèles s'approchaient du corps, lui faisaient loucher des chapelets, enlevaient les fleurs qui avaient été auprès de la sainte et des débris de ses vétemenis; on fut obligé d'établir une garde pour mettre un terme k ces pieux larcins.
L'aspect du corps remplissait d'un religieux étonnement ceux qui le contemplaient, une mystérieuse lueur î'entourait. On avait en vain essayé de fermer les yeux de la défunte, ils étaient restas entr' ouverts,
et loin de présenter la fixité de la mort, ils avaient une expression incomparablement douce et sereine *.
Le concours augmentait d'heure en heure, le peuple remplissait la vaste iwaison , là cour, les jardins de
*■ Bolland., /. c, ch. xiv, p. 920.
rhôlel de Gonzalve; les nies voisines mêmes étaient encombrées de monde. De la Massa avait fait ouvrir les portes , afin qu'on pût aller et venir à volonté. Bientôt le vice-roi dut envoyer sa garde personnelle pour veiller au maintien de Tordre.
La noblesse, le clergé, les soldats^ les bourgeois et les artisans, tous les rangs de la société, en un mot, continuèrent à arriver en foule pendant toute la journée pour rendre honneur à la fille d'un vieux soldat privé des biens de la fortune , et qui avait vécu , ellemême, cachée, ignorée et dans la retraite la plus profonde. Jamais la mort d'une personne couronnée n'avait produit un semblable mouvement, c'était un élan en quelque sorte miraculeux, ou plutôt encore c'était l'accomplissement de la volonté du Seigneur, qui avait décidé que cette gloire serait rendue à sa chaste fiancée; c'était la canonisation de Rose par la voix populaire.
On savait que le convoi funèbre devait avoir lieu dans la soirée de la Saint-Barthélémy. Bien avant l'heure fixée , les rues et les places par où le cortège devait passer furent encombrées de monde; les fenêtres, les lucarnes, les toits et les terrasses des maisons étaient garnis de fidèles. Turribius, le saint archevêque de Lima, qui avait l'intention d'aller à l'hôtel de Gonzalve, essaya inutilement de percer le flot populaire et dut se rendre directement à l'église des dominicains pour y attendre le corps *.
' Bolland., /. c, Gloria posthuma, eh. i, p. 984 et soiv. — Gonzalez, op, c, ch. x3l, p. 78 et suiv. — Ott, op, c, ch. xxix, p. 237 et suiv.