CHAPITRE CINQUIÈME
sorte tout ce qui rentre dans le domaine des chiffres. Les officiers publics chargés des affaires de la guerre et de la paix, des tributs et des vassaux, des dénombrements de la population, du rplevé des greniers publics, marquaient avec leurs eordelettes de couleurs variées le compte de chaque chose et en formaient des écheveaux qui étaient pour eux comme autant de cahiers séparés; la plupart des employés finissaient par devenir fort habiles dans cette bizarre arithmétique. A côté de Tusage qu'on faisait des quipos comme instruments de calcul, ils étaient employés aussi comme annales historiques. Voici ce que dit à ce sujet l'écrivain espagnol Acosta ' : » On avait des quipos )) variés pour les différentes affaires de guerre, de )) gouvernement, de cérémonie, de terres; et dans )) chaque paquet de ces quipos se trouvaient beaucoup » de nœuds et de fils attachés, rouges, verts, bleus, » blancs, etc.; de même que nous trouvons de grandes » différences dans nos vingt-quatre lettres en les pla- )) çant de diverses manières pour en tirer une grande » quantité de sons , de mène les Indiens tiraient un n grand nombre de significations de choses de leurs » nœuds et de leurs couleurs. » Ainsi, par exemple, un rond fait avec de la laine jaune figurait le soleil ,
^ Historias nat, de las Indias (1591), I. YI, ch. vni, p. 266.
Acosta affirme aussi que les Péruviens connaissaient Tusage des hiéroglyphes, et qu'ils s'en servaient pour conserver la mé« moire des grands événements. Garcilasso de ia Yega n'en parle pas. Si Acosta dit vrai, il faudrait admettre que les conquérants espagnols ont détruit tous ces documents indigènes dont on ne découvre pas de traces. Cela^ n*est guère présnmable.
un rond en laine bUnche désignait la lune. L'Inca régnant était représ^ité par un nceud à frange jaune, ccnleur de l'astre dont il (>rétendait descendre; un nœud a frange biaocbe, couleur de la lune, que les Péruviens considéraient comme la femme et la sœur du soJeil, symbolisait la reine. Le souvenir de ce qui appartenait essentiellement à l'histoire, au culte, aux oérémonies, à Tadaûnistration de TÉlat se conservait de la sorte, et de petits fils attachés aux cord(ms principaux rappelaient quelques circonstances accessoires. Des oAiciers d'une probité éprouvée, nommés par le souverain, conservaient ces archives et étaient chargés d'en apprendre les détails par cœur, afin d*en transmettre le souvenir à leurs successeurs. On comprend cependant que ces singulières annaiesn'avaieni aucun sens suivi; elles nervaient peut-être à garder ea gros la mémoire des événements, mais ne pouvaient exprimer les faits et les choses qui rentrent exclusivement dans les attributions de la parole écrite*
Les détails que nous venons de donner sur l'éducation de la jeunesse nous amènent à nous occuper de In situation intellectuelle des Péruviens sous le gmivemement des Incas.
Garcilasso de la Vega dit que les amoAÂias, ou philosc^esy qui formaient l'élite de la nation sous le rapport de l'esprit, se distinguaient par la subtilité du raisonnement et par le talent avec lequel ils savaient appliquer la théorie à la pratique; il ajoute, en termes assez vagues, qu'on les consul Lait dans les circonstances graves, intéressant la chose publique* Malheo*
CHAPITftE CINQUIÈME. TS
ressèment Thistorieii des fils du soteâl ne nous donne ancun autre détail^ de sorte que Ton ignore quels étaient les principes, les vues et la morale des philosophes en question*
Les Péruviens possédaient certaines connaiseanees astronomiques, fruits de TobservaCion. Sans se rendre compte des mouvements des corps célestes, ils avaient remarqué tes phases «de la lune, la différence des jours et leur égalité à certaines époques. Les pléiades et l'étoile Vénus, qu'ils nommaient la chevelue (Casta), étaient pour eux les objets d'im culte particulier.
L'année péruvienne commençait, CMme la nôtre, an mois de janvier et se composait de àome lunes. Pour constater le retoar périodique des solstices, on avait construit à Cfizco seize tours, huit du côté de l'est , huit du côté de l'ouest; celles du milieu étaient pins petites que les a«(re«« L'Inca se plaçait en un Udu fixe d'observation pour voir si le soleil se levait et se conchait «ntre ks petites tours de TorMit et de Tocddent, et Jorsqoe ce fait se présentait, il dédarait le scdstice arrivé.
L'on célébrait (rès-pompensement le retour des éqimoxes, que l'on connaiasaît sans en oomprendre la casse. De ridies eolonnes travaillées avec art , et dont n(ms avons fait mention 4ans notre précédent i^pitre, av»ent été érigées sur la place circulaire du temple du soleil , pour en déterminer Tépoque avec précision. Une ligne fixe traversait la place de l'est à l'ouest. L'expérience avait appris aux prêtres du dieu de la lumière à juger de l'approche de l'é^uinoxe
d'après l'ombre projetée sur la ligne par les colonnes. Lorsque l'ombre se dessinait tout autour de Tune des colonnes dès le lever du soleil, et qu'à midi cette même colonne ne donnait pas d'ombre du tout, on déclarait l'équinoxe arrivé, on entourait la colonne de couronnes de fleurs , on plaçait à son sommet un trône d'or, sur lequel le soleil était censé s'asseoir pendant la journée; on offrait à l'astre bienfaisant de magnifiques pierreries, des vases d'or et d'ai^ent, et chacun fêtait ce grand jour.
Certains phénomènes célestes inspiraient une terreur superstitieuse au bas peuple péruvien. Il voyait dans les éclipses de soleil des menaces pour l'avenir et croyait son dieu irrité; il considérait les éclipses de lune comme des maladies de l'astre de la nuit, et craignait que, venant à mourir, elle ne tombât sur la terre et n'en fit périr les habitants. Pour la tirer de son assoupissement, la population des villes et des campagnes fouettait des chiens , animaux que la lune était censée aimer beaucoup ; elle faisait un tapage affreux en soufflant dans de grandes trompettes, en frappant à tour de bras sur d'énormes tambours, et les parents engageaient leurs enfants à appeler la lune, à grands cris, du doux nom de mère, et à la conjurer de ne pas se laisser mourir. Lorsque l'éclipsé finissait, le retour à la santé de la reine des nuits occasionnait une joie aussi bruyante que l'avait été l'expression de la terreur et du désespoir.
Les comètes passaient pour annoncer les plus grandes calamités.