CHAPITRE DIXIÈME
couronne j il estimait ne pouvoir mevtx faire qae de maintenir, plus tranchée que jamais , la séparation entre les vainqueurs et les vaincus. On mit un grand nombre de ces infortunés à ia torture, mais on ne parvint à en tirer aucun aveu ; François les fit expor* ter, les uns au Chili, les autres au Mexique ou même en Espagne ; ils y moururent tous de nostalgie. Les Indiens de sang royal furent conduits à Lima au nombre de trente^six; trente-cinq d'entre eux suc* oombèrent en deux ans au diagrin d'avoir quitté leurs âunilles et leur lieu natal; Dans teor nombre se trouvaient les deux fils et la fille de Tlnca*
Amaru fut condamné à avoir la tête tranchée. {I demanda en vain à être mené en Espagne pour y plaider sa cause en présence du roi Philippe II, qui occupait alors le trône. Tolède, craignant une émeute, ordonna qiie l'exécution eût lieu sur-le-champ. Garcilasso de la Vega , témoin de ce qui se passa , en rend compte dans les termes suivants :
« Le prince parut en public, dit-il , sur tine mauvaise mule, ayant le cou et les mains liés. Un crieur marchait devant lui pour proclamer l'arrêt et le sujet de sa mort, qu'il disait ê(re pour avoir été tyran et tndtre au roi (TEgpagne. Tupac, qui n'entendait pas Ueft la langue fôpagoole, voulut savoir ce que pu* biiâit cet homme, et l'ayant demandé aux religieux qui Tacooflipagiiaient, ils lui répondirent qu'on !e faisait mourir pour les trahisons par lui commises contre le roi son seigneur. Ces paroles le touchèrent extrêmement;
à l'instant même il demanda qu'on fit venir le crieur, et
il lui tint ce discours : « Tu as grand tort de publier une » chose que tu sais être fausse , puisque personne n'i- » gnore que je n'ai jamais fait ni pensé à faire une trawhison. Pourquoi ne dis -tu plutôt qu'on m'immole )) parce que le vice-roi le veut ainsi i et non pas pour » aucun crime que j'ai commis ni contre lui ni contre le » roi de Castille ? J'en prends à témoin Pacbacamac. » Après qu'il eut parlé de la sorte, les officiers de la justice furent très-étonnés de voir arriver sur la place une grande troupe de femmes de tout âge, les unes de sang royal, les autres filles de caciques de ces frontières-là, qui toutes désolées et répandant d'abondantes larmes , s'adressèrent au prince et lui dirent : « Inca , pourquoi veut-on te trancher la tète ? Quel » mal as-tu fait pour mériter la mort ? Demande à » celui qui te la donne de nous en faire autant, à nous » qui avons l'honneur de t'appartenir par la naissance » et qui serons beaucoup plus satisfaites de mourir » avec toi que de vivre ici sujettes et esclaves de ceux » qui conspirent contre ta vie. » Après ces paroles , elles recommencèrent leurs cris et leurs lamentations d'une façon si étrange que les assistants appréhendèrent que l'exécution d'une sentence si peu attendue, et que jamais personne n'eût imaginée, ne donnât lieu à quelque révolte. La foule était si grande que, tant à la place qu'aux fenêtres et aux toits des maisons , il y avait plus de trois cent mille personnes. Les officiers de justice s'approchèrent de l'échafaud avec les religieux qui accompagnaient le prince, et le bourreau les suivait le coutelas à la main. Les indigènes, voyant