CHAPITRE IX
Histoire : Les Incas.
Manco-Capac et sa femme Marna -Ocllo, Les douze Incas : Sinchie Rocca, Tupac-Yupanqui, Huayna-Capac, letc. Religion : adoration de Pacha-Camac, du soleil, de la lune et des panètes : les vestales : le temple de Cuzco et ses arbres d’or et d’argent : une chaîne d’or de 230 mètres de long : le temple de Titicaca ou la Mecque de la civilisation inca : les fêtes du soleil et des fléaux : Imitations d’animaux : Une semaine d’ivresse : Petits pains au sang d’enfants. Régime civil ; Despotisme des Incas : La Coja ou impératrice ; Les mariages en famille : Victimes enterrées vivantes : Pénalités excessives : Délation et police : Justice : Les Orejines aux longues oreilles : Les Yanaconas ou esclaves : Décuries, centuries, etc. Le phalanstérianisme en action : Sciences, lettres et arts : Monuments ; Ruines cyclopéennes de Cuzco et autres lieux : Routes : Pizarre sur une passerelle de l’Apurimac : Partage des terres et des bestiaux : Résumé de la civilisation inca.
Vers le commencement du onzième siècle de notre ère, 471 ans avant notre arrivée sur le Nouveau-Monde, deux étrangers apparurent parmi les Quichuas. Ils se nommaient, disaient-ils, Manco-Capac etMama-Ocllo (1), arrivant du ciel en droite ligne, frère et sœur, quoique mari et femme, par volonté divine.
On croit qu’en réalité ils étaient d’assez fraîche origine asiatique, appartenaient à la nation des Aymaraës et venaient des environs du lac de Titicaca, leur patrie, où Manco était chef, prêtre, législateur quelconque (2).
(1) En langue quichua ; Capac signifie puissant et Marna maman.
(2) Il y a maintes versions sur l’origine de Manco-Capac. Les unes en font un Chinois, les autres un Egyptien, celles-ci un Juif, celles-là un neveu de Gengis-Khan, etc., selon les connaissances historiques, puis l’imagination de chaque auteur. Il n’est pas jusqu’à un écrivain anglais qui, sans autre explication plausible que sa vanité britannique, a fait de Manco-Capac un marin anglais. Rohinsou-Manco ! C’est bête à faire rire.
HISTOIRE : LES INGAS
En tous cas, les nouveaux venus prêchaient des doctrines supérieures à celles de la nation chez laquelle ils venaient d’arriver. Chacun d’eux avait sans doute le don charmeur de la séduction, qui est un don de Dieu. Ils se disaient hardiment fils du soleil, envoyés par lui pour délivrer la terre du génie du mal et portaient, comme firman de leur mission, un sceptre d’or leur servant de talisman. Peut-être même étaient-ils vraiment — pourquoi non? — inspirés par le Créateur pour civiliser les hommes de leur époque et de leur patrie.
On les écouta et bientôt le couple eut ses fidèles, ses sectateurs, ses sujets.
Ces deux premiers fils du soleil, moitié grands-prêtres, moitié empereurs, comme les souverains de Russie, vécurent tantôt prêchant, tantôt conquérant, fondant à la fois par des moyens d'ailleurs assez humains, une religion, un empire et une capitale, Ccozccô ou Cuzco.Manco, car on en ignore quant à Marna, semble s’être servi de préférence pour conquérir, de nuhe plutôt que de gladio, se conformant en cela aux moeurs, qui encore aujourd'hui ont cours au Pérou. Il épousa soit de gré, soit de force, à peu près toutes les filles des chefs voisins de ses états, pour avoir une postérité commune : et enfin, après quarante ans d’heureux règne, mourut en compagnie de sa femme Marna, ni plus ni moins que le plus ordinaire des mortels (1062).
De ces deux personnages datent vraiment l’état national du Pérou et son histoire. Comme toutes les origines et les aurores, leur règne à sa naissance baigne dans une obscurité nébuleuse difficile à percer. Par un intérêt dynastique évident, leurs descendants, beaucoup plus qu’eux-mêmes sans doute, ont érigé ces deux Mahomet en demi- dieux mythologiques, souvent ridicules
LE LEKCU
à nos yeux. On leur prête tout, comme à Hercule. Mais malgré ce fabulisme, ils n^'en ont pas moins été les premiers et vérüabies instigateurs de la civilisation dans cette partie du Nouveau-Monde.
Après ces deux souverains, onzeliicas, leurs descendants directs, s’assirent successivement sur le trône fondé par leurs ancêtres. On compte en tout douze empereurs de cette dynastie qui, pendant une période d’environ 400 ans, dit l’histoire, régnèrent sur le Pérou avec des fortunes et des talents divers.
Les plus célèbres après Manco-Gapac et sa femme furent :
Leur fils, Sinchi-Rocca, le Numa-Pompilius ou PAuguste de ces Césars, qui paraît avoir beaucoup contribué à consolider Poeuvre de ses parents. Marié à sa sœur selon la coutume inca, commune d’ailleurs à maintes dynasties (1), Sinchi succéda très humainement à ses père et mère, en qualité de petit-fils du soleil. Grand-prêtre et souverain comme eux, il donna à sa religion des règles plus stables, acheva de policer ses sujets, conquit ses voisins, légiféra; en un mot fit avec succès tout ce qui concernait son état de souverain fondateur (1091).
Des célébrités plus ou moins secondaires jusqufou septième inca, Yahuar Huaccac dont le gouvernement insuffisant et les mœurs efféminées amenèrent une émeute que son fils réprima à grand peine. C’est le seul Inca qui, par suite de mauvais gouvernement, comme
(t) Je ne fais pas allusion ici aux dynasties Egyptiennes seulement. L’empereur Napoléon P’’ avait et pratiquait ces idées. J’en ai trouvé la trace évidente à Vile d’Elbe, entourée d’une poésie de tendresse si touchante, que je n’ai pas la force de lui jeter lapieire. Si vous l’avez, vous qui me lisez, avant de frapper, pensez au René de Cbateaubriant.
HISTOIRE : LES INGAS
presque toujours, tomba du trône et dut être remplacé avant sa mort (1289).
Yupanqui, le dixième inca, le Charlemagne de la dynastie. Sous son règne, Tempire atteint 4,000 kilomètres de long, du nord au sud et s’étend sur ^intérieur du continent, jusqu’où il lui plaît de prétendre : c’est-àdire sur plus de 800 kilomètres de large (1439).
Enfin le onzième, le plus célèbre de tous, Huayna- Capac qui, de son vivant, fut honoré comme un Dieu ; mais nYn démembra pas moins Tempire de ses pères et ainsi amena sur son peuple la discorde d’abord, puis le triomphe des étrangers.
Huit ans avant ^arrivée des Espagnols au Pérou, Huayna-Capac mourut^ laissant à son héritier légitimé Huascar, la moitié de l’empire avec Cuzco; à son fils naturel, Atahuallpa, qu’il avait eu de la fille du roi de Quito, l’autre moitié de ses états, avec Quito pour capitale (1525) (1).
L’ordre social, religieux et politique, dont ces douze Incas ont été les kalifes, constitue un ensemble de civilisation qui, surtout au dernier siècle de notre ère, a eu dans notre société européenne une célébrité prèsque fantastique. Garcilaso de la Vega, son principal exportateur, a fait de ces souverains des éspèces de
(l) J’ai suivi, pour ce précis d’histoire, les données chronologiques de Garcilaso de la Vega, l’historien le plus accrédité de cette époque. Mais, tout en reproduisant ces données, j’ajouterai que sa chronologie me paraît douteuse, par ce simple fait qu’elle attribue aux Incas des règnes dont la moyenne dépasse 42 ans. Or, semblables durées régnantes sont au moins peu probables. Le métier de souverain n’est pas à ce point conservateur qu’il puisse fournir 42 ans de règne à 12 empereurs consécutifs.
Enfin, je n’ai pas cru devoir relater les faits et gestes, ni surtout lés conquêtes diverses de ces souverains, parce que cela m’a paru dénué de tout intérêt. Peu importe que telle ou telle tribu péruvienne de cette époque ait plus ou moins résisté à l’Inca. Ce qui est intéressant, c’est la civilisation de ees temps ,
dieux. Marmontel les a chantés. Le dix-huitième siècle presqu’entier les a célébrés comme les apôtres de la civilisation la plus paternelle que le soleil, son père, ait jamais éclairée.
Ces louanges outrées étaient probablement un mot d’ordre des démolisseurs d’alors, pour aider à la destruction de l’état religieux et politique du moment. Les Incas, sans le savoir assurément, ont contribué à la révolution de 1789 ! La théocratie la plus despotique que l’homme ait jamais inventée, a servi de machine de guerre à la démocratie la plus anarchique que nous ayons vue en Europe. Singulière anomalie des choses humaines !
La religion inca, d’après Thistoire, était un mélange singulier des croyances européennes et asiatiques^ enchâssé dans des cérémonies de sauvages.
Un Etre suprême nommé PacJia-Camac qui, en langue Quichua signifie animer le monde, avait, d’après eux, tiré l’univers du néant. Il régnait sur la nature entière, seul selon les uns, assisté selon les autres, par Con et Viracocha, deux incarnations divines avec lesquelles il formait une trinité analogue à celle de Brahma, Vichnou et Shiva que révèrent les Indiens.
L’idée d’une trinité divine est vieille comme le monde et se retrouve sous une forme ou sous une autre chez tous les peuples : parce qu’elle repose à la fois sur la famille et la composition de notre être. Ceux qui la veulent détruire ont -ils bien médité sur ce qu’ils ont à donner de plus complet que la religion de nos pères?
Pacha-Gamac avait pour emblème le soleil, créateur visible de la nature matérielle et, à ce titre, objet du culte des humains.
Un démon Cupay, source et symbole du mal, était le
HISTOIRE : LES INCAS
Satan de cette croyance. Tout malheur provenait de lui. On crachait à terre avec mépris^ chaque fois qu’on en parlait. C’était le Typhon égyptien, le Shiva indien, le diable de toutes les religions.
Chomme a besoin partout d’un Cupay quelconque, participant plus ou moins de la divinité, pour servir à la fois de plastron à ses sentiments haineux et d’excuse surnaturelle à ses souffrances ou ses fautes. Dans les grandes religions, tout, jusqu’au démon lui-même, a une raison d’être qu’il suffît de chercher avec soin pour la trouver et s^’incliner.
Notre corps, alpaca masca, autrement dit terre animée, devait ressusciter un jour tel quel. Aussi, en vue de faciliter cette opération future, chaque Péruvien dealers mettait de côté ses rognures d’ongles et de cheveux, afin de se retrouver entier au jour de sa nouvelle existence.
Les vertueux d’ici-bas, ceux qui avaient vécu sans reproches, allaient habiter lianan-pacha, le monde supérieur, où ils menaient une vie exempte des ennuis de cette terre et consistant en une sorte d’extase physique, contemplative et éternelle.
Un purgatoire, nommé hurin-pacha, le monde inférieur, recevait les êtres passables et médiocres.
Enfin veu-pacha, le centre de la terre, représentait pour eux un enfer destiné aux coupables de ce monde.
Tels étaient, aux dires des historiens des Incas, les dogmes fondamentaux de cette religion. Je les raconte comme je les ai lus. Toutefois, je crois de mon devoir d’écrivain consciencieux, de déclarer ici que je ne crois pas à la réalité telle quelle de ces anciennes croyances péruviennes. Elles me paraissent trop calquées sur notre christianisme pour être originales et surtout
beaucoup trop avancées pour une civilisation aussi primitive que celle des Incas. Le plus probable en cela est que Garcilaso et, à sa suite, les auteurs qui ont plus ou moins reproduit ses assertions faute d’autres, a raconté cette religion, à travers le prisme de ses croyances personnelles. Il descendait des Incas et à ce titre s^^était constitué leur barde. Il était chrétien de fraîche origine, donc imprégné à la fois de ses anciennes et nouvelles croyances. lia cédé à son amour de famille, à son imagination, aux habitudes historiques de son époque, aux ordres de ses chefs religieux surtout et il a christianisé la foi grossière de ses ancêtres.
Les pratiques extérieures et les cérémonies afférentes à ces dogmes, pour lesquelles Garcilaso, parfaitement renseigné d^ailleurs, n’a eu à subir aucune influence sont plus conformes à Létat de la civilisation d^alors.
Dans un ordre inférieur au soleil, la lune, dontMama- Ocllo, la première des reines incas, avait été le représentant mortel, jouissait également d’un culte, ainsi que les planètes, les étoiles, le tonnerre et l’arc-en-ciel. Tout ce que ces peuples voyaient hors la portée de leur intelligence, leur inspirait une adoration quelconque. Il est même probable, d^’après la quantité de temples et d’idoles existant alors, que les tremblements de terre, les volcans, les fleuves même, qui frappaient l’homme de terreur sur ce monde nouveau, étaient objets de cultes : exactement comme cela se passait chez les anciens et se passe encore sous nos yeux chez les Indiens et les nègres sauvages.
Des prêtres nombreux, et quinze cents vestales, ayant pour rôle principal l’entretien du feu sacré, étaient chargés des soins de ce culte, à divers titres et de diverses manières.
HISTOIRE : LES INCAS
Les vestales juraient de reste r vierges pendant leur vie entière et ne devaient même regarder aucun homme autre que Tempereur : ce qui ne laisse pas que de nuager leur institution d^un certain parfum de gynécée oriental, au fond duquel tout est mystère — comme à Eleusis I Je me trompe fort d'^ailleurs, ou, de leur côté, dame la Lune, ses suivantes et celles de Phœbé, en l’absence de Tlnca, devaient avoir certains privilèges de la bonne déesse très-communs au Pérou. Quoi qu’il en soit, l’empereur pouvait choisir ses maîtresses dans les vierges du soleil, recrutées parmi les plus belles jeunesses de l’empire : et il va sans dire que là, comme dans toute société aristocratico-despotique, c’était à qui consacrerait sa fille à la divinité ! Les privilèges de l’emploi valaient au moins ceux de Versailles jadis : et, afin de les assurer, les bienheureuses qui avaient ramassé le mouchoir devenaient de droit suivantes de la reine, pour tout le temps où elles resteraient jeunes ! Précaution charmante de la loi religieuse en faveur de rinça I
Cela n’empêchait pas que celles qui transgressaient leur serment, en faveur de tout autre que le fils du soleil, étaient condamnées à être brûlées vives : leur complice mis à mort et sa ville rasée, etc. Pire qu’en Orient, où du moins la noyade suffisait pour expier le doux péché! Mais — se hâte d’ajouter l’historien complaisant des încas — la vertu de ces vestales était si grande, qu’on ne connaît pas d’exemple d’une seule exécution de l’une d’elles.
Au Pérou et en quatre siècles ! Cela se peut, car tout est possible, même tant de vertu. Mais la tolérance générale de mœurs, qui de tout temps a régné et règne encore dans ces contrées, font présumer que de nom-
breux accommodements tempéraient au besoin les sévérités de la loi. Gela est même d'autant plus probable, que, vestale ou non, la femme est souveraine,au Pérou surtout. Or, à toutes les époques les souverains se sont mis volontiers au-dessus des lois.
L'histoire d’ailleurs justifie mes doutes sous ce rapport : car on raconte de ce temps les plus étranges histoires en faits de moeurs in cas. . . Mais la plus belle moitié de l'humanité ne permettant jamais qu'on suspecte n'importe qui d’entre elles, même des vestales mortes il y a cinq cents ans, je borne mon incrédulité aux lignes précédentes. Plus souvent que j’irais me brouiller avec le sexe fort, à propos de la vertu rétrospective des quinze cents prêtresses vierges d'Inca- Roca ou autre sultan péruvien !
Des temples richement décorés servaient, comme jadis nos anciennes églises, aux cérémonies du culte et aux sépultures. Le plus remarquable était celui de Cuzco, dont l’enceinte, qui enserrait le palais de l'Inca et la forteresse, avait une demi-lieue de circonférence. On y voyait un temple principal, un second temple moindre et quatre chapelles ou pavillons séparés !
Le principal était consacré à Pacha-Camac, ou plutôt au soleil son emblème : car d'après les propres récits des historiens du Pérou, l'astre du jour était pour les Quichuas ce qu'est le fétiche pour les nègres : c'est-àdire la divinité elle-même. Si Pacha-Camac a jamais existé, par esprit, dans la croyance inca, l’emblème évidemment avait fini par absorber le dieu.
Un soleil d’or splendide occupait le centre de l'édifice. Puis, à droite et à gauche de la divinité, tous ses enfants, les Incas ayant régné, étaient rangés dans leur
HISTOIRE : LES INCAS
ordre d’existence, par deux rangs et assis sur des troncs d'or, avec la tête tournée vers l’entrée du temple. Un seul d’entre eux, Huayna-Capac, le plus grand de tous, ou plutôt le dernier, regardait son ancêtre soleil. C’était, disait-on, pour le récompenser suivant ses mérites, en lui octroyant la vue du dieu : tandis que les autres Incas, ne s’étant point apparemment aussi bien comportés ici-bas, étaient privés de ce bonheur.
Je ne comprends pas très-bien cette récompense exceptionnelle ni même son à-propos : puisque Manco- Gapac, le père de tous ces soleillons déshérités, regardait la porte comme les autres, malgré ses mérites fondateurs. Mais enfin différents historiens font grand étalage moral de ce châtiment ou plutôt de cette préférence qu'ils trouvent ingénieuse au plus haut degré. Tout en la regardant comme une flatterie de sujets indiens et pas autre chose, je devais en rendre compte .
Ces diverses momies étaient, dit-on, très-bien conservées : par droit de divinité, selon leurs sujets : mais surtout par droit de climat péruvien, qui,, comme nous l’avons vu plus haut, conserve admirablement les momies. Au moment de l’arrivée des Espagnols, elles étaient encore intactes toutes les onze et à leurs places. Mais après la défaite de l'Inca, les Indiens redoutant les profanations des conquérants, cachèrent si bien ces pieux débris, qu'on ne réussit à les découvrir qu'en 155cl. Encore n’en retrouva-t-on jamais que cinq sur vingt-deux qu’elles étaient ou devaient être — selon l'histoire, cette grande menteuse officielle.
L’or couvrait toutes les parois intérieures du monument, disposé par grandes plaques, comme nous ferions avec de la tôle ou du zinc. A part cela d’ailleurs et quel-
LE PÉKOC
ques ornements précieux par le travail qu'ils avaient coûté, plutôt que par l’art véritable, ce temple, comme tous les monuments de l’ère inca, était d’une architecture aussi primitive qu’insignifiante. Quelques historiens en ont fait grand bruit et l'ont assimilé aux plus belles merveilles de notre antiquité, mais il n’y a là qu’une exagération. Comparés aux pauvres huttes des indiens, les édifices religieux ou impériaux des incas étaient magnifiques. De plus, ils ruisselaient d'or. Les Espagnols éblouis et désireux de rehausser leur conquête, se sont laissé emporter par leur tendance naturelle à l’éloge exagéré. Ils ont fait des merveilles de ce qui n’était que l’œuvre enfantine d’une civilisation plus enfantine encore.
A côté de ce monument principal, mais dans une enceinte à part, s’élevait le temple de la lune, femme du soleil. Une lune en argent massif, portant gravé sur elle un visage féminin, remplaçait l’astre du jour. Les murs et les portes étaient plaqués d’argent. A droite et à gauche, toutes les reines incas embaumées siégeaient sur des trônes du même métal, les têtes tournées vers la porte, comme leurs maris. Seule, Mama-Ocllo, la mère de Huayna-Capac, regardait son aïeule la lune : probablement en vertu des motifs d’adulation qui avaient présidé à la position cadavérique de son fils.
Dans l’enceinte de ce second temple, entre des jardins dont les arbres artificiels portaient des feuilles d’or et d’argent, s’élevaient encore quatre chapelles distinctes. La première appartenait aux étoiles, notamment à Vénus et aux Pléiades, qu’on révérait comme femmes de chambre de la lune La seconde était à l'usage de la foudre, qui, j’aime à le croire pour ses voisins, descendait rarement chez elle. La troisième servait aux arcs-
HISTOIRE : LES INCAS
eu-çiel et enfin la quatrième était habitée par les prêtres de ces divers cultes.
Ce monument fameux n’était cependant qu’une sorte de succursale du principal édifice religieux du pays, situé dans Fîle du Soleil, au milieu du lac de Titicaca. Exclusivement dédié au soleil et lambrissé d’or, comme celui de Guzco, plus encore même, dit-on, ce temple était, à tous les points de vue, la véritable La Mecque de la civilisation inca. Chaque Péruvien devait y aller en pèlerinage au moins une fois en sa vie. On y conservait les objets les plus précieux de PEmpire, entr’autres une chaîne en or de 230 mètres de long donnée par Huayna- Capac, pour servir à la fête du sevrage, Tune des grandes fêtes de la religion des Incas. A tous les titres, c^’étaitle véritable sanctuaire de la civilisation sud-américaine de ces temps.
Malheureusement pour la science et surtout pour les conquérants espagnols, ce monument a été détruit presque de fond en comble, sans qu^on ait jamais pu retrouver ses débris. Après la défaite du dernier Inca par Pizarre, les Indiens, voulant soustraire leur arche sainte à Tavidité des vainqueurs, rasèrent le temple, puis jetèrent ses trésors et jusqu’à ses ruines dans le lac. Vainement depuis cette époque, on a fait maintes recherches pour retrouver ces incalculables richesses : tout a été inutile : les eaux ont bien gardé leur précieux dépôt.
Enfin, outre ces dieux et temples principaux, le Pérou possédait un grand nombre de divinités et de monuments secondaires, témoignant d’une sorte de paganisme mythologique, analogue à celui de nos pères grecs ou romains. Son vaste territoire est si semé de croyances et de ruines de ce genre, la plupart reli-
gieuses ou l'ayant été, que^ sauf rexcellence des formes, on dirait la Grèce ou Tltalie. Là, comme sur notre hémisphère, le christianisme s’est approprié avec raison plusieurs de ces temples, voire même de ces croyances: et les a modifiées, réformées, vernissées à son profit, si bien que partout il faut, comme en Italie, les gratter pour retrouver leur ancien caractère. Mais sous cette couche de renouveau, souvent transparente, réapparaît évident, le polythéisme naturel de la plupart sinon de tous les peuples à l’état de civilisation naissante.
Même climat : même conservation de ruines et de traditions : mêmes idées générales, religieuses et autres : même fétichisme à la fois mercantile et fas* tueux.
Gomme jadis sur notre Europe, quelques-unes de ces divinités acceptaient volontiers des sacrifices humains, quand leurs sectateurs jugeaient à propos de leur en offrir, en expiations ou en espoirs. De ce nombre était Pacha-Camac, le prétendu pur esprit de la croyance inca, dont la sanglante idole habitait le pays où plus tard s'éleva Lima. Déplus, àCuzco, de temps à autres, en grandes circonstances, on immolait une ou plusieurs victimes : selon l'intérêt, la vengeance ou le caprice de rinça. Mais à part cela, les dieux du Pérou ne réclamaient généralement pas de sang humain. Origine ou climat, ils étaient trop doux pour se complaire à ces druidiques sacrifices : et, alors comme aujourd'hui, leurs prêtres intelligents aimaient bien mieux des vivres ou de la chicha que tout le sang des Iphigénies. Sous ce rapport du moins, c’est un avantage que leur antiquité paraît avoir eu sur la nôtre.
Des cérémonies à la fois naïves et compliquées, comme la religion dont elles émanaient, se célébraient
HISTOIRE : LES INCAS
à certaines époques annuelles. La plus importante était Tyntip rayni ou fête du feu.
A son approche, pendant trois jours consécutifs, la nation ne mangeait que des légumes crus et ne buvait quedeLeau, en vue de se préparer dignement à faire un sacrifice à la divinité^ de même que nous nous préparons aux fêtes de Pâques. Cette abstinence, comme la nôtre, coïncidait sans doute avec une époque de l’année où elle était salubre à Thomme, à cause delà fermentation du renouveau.
Toutes les règles des religions durables reposent sur un principe utile à l’humanité : de telle sorte qu’en dehors de la croyance religieuse, au seul point de vue philosophique, il y a utilité à observer les préceptes de la religion dont on est.'
Ala fin de ce jeûne, pendant la nuit qui précédait le jour de la fête, les vestales, femmes du soleil, faisaient des petits pains et apprêtaient des viandes qu’on apportait ensuite aux Incas pour la cérémonie du matin. Les membres de la famille impériale, qui étaient à marier, se mariaient. Puis, un peu avant le jour, la fête générale commençait par une immense procession.
Le souverain, magnifiquement vêtu, sortait de son palais et se dirigeait vers le temple. A sa suite, marchaient les Incas, c’est-à-dire tous les descendants du soleil à un titre quelconque. Puis venaient les principaux fonctionnaires de l’Etat, entr’autres les curacas ou gouverneurs de districts.
Ces divers personnages portaient des vêtements splendides, consistant généralement en de longues robes brochées d’or et d’argent. Quelques-uns avaient en outre des peaux d’animaux, notamment de singes, de jaguars, d’oiseaux, etc., dont les têtes retombaient
sur le front, comme un capuchon. En route, tous ceux qui portaient ce supplément de costume exécutaient des danses à caractère et maintes contorsions destinées à justifier leur accoutrement. Ainsi, l’un imitait les gestes du singe dont il portait la peau, un autre faisait des bonds et des miaulements de jaguar, celui-ci contrefaisait le pélican, etc. Bref, c’était à qui remplacerait de son mieux la bête dont il portait la dépouille.
La procession une fois arrivée devant le temple attendait là le lever du soleil, et, aussitôt son premier rayon, lui envoyait des baisers. Puis, l’empereur pre nait des mains des prêtres deux vases destinés à cette cérémonie et invitait l’astre du jour à boire avec lui.
Le Dieu acceptait comme de nature, car au Pérou tout le monde a toujours soif et le soleil plus que personne.
Aussitôt, l’empereur versait le contenu de l’un des deux vases dans un réservoir en or, qui communiquait avec le temple : buvait dans l’autre vase, et faisait passer aux Incas, qui, vu leur qualité de petits-fils de l’astre, avaient tous droit à trinquer avec lui.
Après boire, venaient les offrandes de nourriture. Le roi et sa suite apportaient au temple les petits pains et les viandes préparées parles vestales, ainsi que diverses autres espèces de vivres, entr’autres de jeunes Hamas. Les prêtres offraient tout cela au soleil et éventraient une victime, dont les entrailles consultées indiquaient les arrêts de l’avenir.
Enfin, on allumait du feu au soleil même, à l’aide d’un vase concave et poli dans le fond duquel était de l’étoffe à demi brûlée. Aussitôt que ce feu apparaissait, il était accueilli avec acclamations et porté aux vestales chargées de l’entretenir jusqu’à l’année suivante. C’était désormais par lui que les victimes offertes devaient
HISTOIRE : LES IKGAS
être brûlées et que la famille impériale, ^puis le peuple qui se partageaient ses parcelles sacrées, renouvelaient tous leurs feux. Il devenait le palladium du pays, le symbole de son existence, qu’on gardait avec un soinreligieux, comme chez nous autrefois l’oriflamme ou la sainte-ampoule.
Cette prise de feu céleste était Tacte principal de la fête et même probablement de toute la religion des Incas. En prenant ainsi une étincelle directe au soleil, source de vie, la nation entière sanctifiée se remettait en communication avec la divinité. Pour un peuple primitif et adorateur des astres, c’était une flamme d’en haut qui venait de redescendre .
Gomme toute réunion humaine, religieuse, civile, mortuaire même, la cérémonie se terminait par des festins. Aussitôt après la fête, chacun se mettait à manger et surtout à boire avec force ivrogneries. Cela durait une semaine sans désemparer : ce qui peut sembler long sous notre climat, mais ce qui, dans l’Amérique du sud, entre les tropiques et surtout chez les Indiens, n^est qu’ordinaire. Comme nous le verrons plus tard, en étudiant les moeurs contemporaines, une horracJiera, autrement dit une ivresse complète, quelle que soit sa durée, n’efifraye personne au Pérou. C’est un simple lundi de chez nous.
Outre cette fête principale, il y en avait encore trois autres, notamment celle des fléaux, qui n’était pas moins originale que la précédente, quoique dans un tout autre genre.
Le jeûne alors n’était que de vingt-quatre heures. Les vestales faisaient aussi des petits pains, mais en y mêlant du sang d^’enfants de 5 à 10 ans, obtenu eu saignant les dits enfants entre les sourcils.
Des personnages aussi cruels que les fléaux ne pouvaient pas être conjurés sans un peu de sang innocent.
Quelques instants avant le lever du soleil, chacun commençait par se laver : précepte fort utile à inculquer aux Indiens péruviens : puis, se frottait longuement chaque partie du corps avec un petit pain sacré : et enfin clouait un morceau du dit pain à la porte de sa maison, sur la rue, pour qu’on vît bien qu’il avait sacrifié aux fléaux. C’était sa redevance humaine acquittée : sa plaque d’assurance A M : maison assurée contre les tremblements de terre, la famine, la peste, l’incendie, etc. — mais sans remboursement!
Au petit jour, l’Inca sortait armé d’une lance : il était censé envoyé par le soleil pour chasser les fléaux de l’empire de ses fils. Mais comme aucun souverain ne saurait aller partout, il rencontrait au premier carrefour de sa route quatre Incas de sa famille, armés comme lui. Là, il touchait tour à tour chacune de leurs lances avec la sienne et envoyait les porteurs, vers les quatre points cardinaux de l’horizon, avec mission de chasser les fléaux, à sa place et au nom du soleil. Au bout d’un certain chemin parcouru, chacun des quatre délégués choisissait à son tour un nouveau mandataire : et ainsi de suite, jusqu’à ce que la cérémonie fût accomplie, dans les moindres villages de l’empire.
La nuit venue, chaque messager royal parcourait la ville avec une torche, en prononçant des exorcismes. Aussitôt, le peuple, surexcité par cet exemple, allumait des flambeaux et courait de tous côtés à la recherche des fléaux, qui, en leur qualité de malfaiteurs, devaient nécessairement se cacher. La chasse durait une ou plusieurs heures, selon que la famine ou la peste, ayant plus ou moins duré l’année précédente, on avait plus
HISTOIRE : LES INCAS
OU moins peur dans chaque endroit. Puis, pour détruire jusqu'au dernier vestige de ce qui avait vu les maudits, chacun jetait soigneusement au feu ou à l’eau les restes de sa torche.
Il va sans dire que, comme la première, cette fête se terminait par une borrachera générale.
Je ne saurais affirmer la réussite de ce procédé, pour détruire la famine ou la fièvre. Mais tout être raisonnant en comprendra l’utilité. Il réconfortait le peuple contre des souffrance possibles. Il lui donnait confiance dans ses souverains. Enfin, c’était une fête et les fêtes au Pérou sont aussi nécessaires que du pain. Tout étrange qu'elle paraisse à notre siècle incrédule, cette cérémonie avait ses raisons d'être appropriées à l’époque et à la nation qui la pratiquait.
Deux autres grandes fêtes, entr’autres celle du sevrage, pendant laquelle les curacas dansaient en tenant la chaîne d'or de Huayna-Capac, complétaient l’ensemble des cérémonies publiques de cette religion. Comme les quatre fêtes des Chinois, chacune d’elles correspondait à une des saisons de l'année. De plus, il y a tant d’analogies de fond et de forme entre les cérémonies des deux empires, qu'il est évident que le Pérou les a empruntées à la Chine: ce qui est aujourd’hui certain à raison de l’émigration de prêtres boudhistes relatée par les annales chinoises.
Tel était l’ensemble religieux de la civilisation des Incas. Comme on le peut voir, c’était bien plutôt le culte du soleil et du feu que celui de Pacha-Camac, qui, probablement, n’était compris et adoré que par quelques têtes fortes de l'empire. Ce culte d'ailleurs a été un des plus répandus parmi les hommes. Les rois mages de Notre-Seigneur adoraient le feu. Rome avait
ses vestales et de nos jours même, ce culte vit encore, en tout ou en partie, chez la plupart des nations. L’adoration du feu existe toujours en Asie et jusque sur les bords de la mer Caspienne, oii les sources de naphthe enflammé sont un rendez-vous de dévotions. Les Indiens du Pérou, tout catholiques qu’ils sont devenus, conservent le feu de leurs foyers avec des soins pieux, qui sont aussi bien le fait de leurs besoins quotidiens, que celui d^’une tradition religieuse chère à leurs souvenirs. Les orientaux se tournent vers l’orient pour prier. Enfin, chez nous, les fidèles viennent allumer un tisW au feu de Saint- Jean : et jour et nuit
.... Une lampe veille au pied des saints autels!