‹ Le Pérou; tableau descriptif, historique et analytique des êtres et des choses de ce paysChapitre 11 sur 47 · LAMARTINE · texte numérisé non relu

LAMARTINE

Quoi de plus logique d^’ailleurs? Principes de vie, sources de lumière et de chaleur, foyers d"’où jaillit tout, le soleil et le feu, son produit, étaient les divinités naturelles des peuples primitifs. Des hommes nés d’hier,enfants à tous les points de vue, devaient fatalement confondre et la plupart d^entr’eux ont confondu l’eflet avec la cause, le créé avec le Créateur, le soleil avec Dieu. Au fur et à mesure de la raison grandissante de l’humanité, ses dogmes se sont épurés comme ses^ moeurs. Quelques pratiques seules ont survécu et devaient survivre; car elles étaient les ombres des anciennes croyances. Dans Eintérêt même des nouvelles, il les fallait garder. La foi des aïeux, pour dormir et se relever en famille, est ce qu’on doit changer le moins parce que c’est le palladium des nationalités et la quiétude des âmes. Ouvrez Confucius, cette source universelle de sagesse humaine ; vous y trouverez ce grandprécepte répété à chaque page : les rites, les rites.

HISTOIRE : LES INCAS

En tête de la nation aussi bien que du culte, marchaient les Incas, fils de Dieu, Dieux mêmes de temps à autres, auxquels, à ces titres, tout paraît avoir été permis, comme aux Xercès de l’Asie, aux Pharaons do l’Egypte, aux Pachas de notre orient. Les biens, les femmes, la liberté, la vie de ceux de leurs sujets qu^’il leur convenait de prendre étaient à leur disposition, de par Tessence même de leur puissance théocratique. Ils étaient les fils et les représentants de la divinité sur la terre, l’ombre d’Aliah, comme disent les Mû sulmans. Qui donc penserait à refuser quoi que ce soit à celui qui représente le dispensateur universel, Dieu même ?

Cette idée de possession absolue de tout par le maître était et est encore si bien la base de l’organisation sociale dans les contrées où règne ce pouvoir, que le souverain y a le droit permanent de reprendre ce qufil a donné, comme Dieu ! Il le voudrait, qufil ne pourrait même pas se dessaisir de son privilège Sous ce rapport.

Un oriental, voulant consoler son ami de la mort d’un enfant, lui disait :

« Suppose que le Sultan te donne cet âmieau, puis qu’il te le reprenne. Trouverais-tu cela juste?

» Oui, répond l’ami. L’anneau est à lui. Il le donne. Il peut le reprendre.

» Eh bien! Dieu t’avait envoyé un fils. Il te l’a repris. Qu’as-tu à te plaindre ? »

Cette idée, — celle du pacha reprenant ce qu’il donne et ayant le droit de le faire, — vous paraît monstrueuse n’est-ce pas? Et à moi aussi. Cependant réfléchissez. Puis, dites si ce n^’est pas l’idée cousine germaine de celle des légitimistes et impérialistes voulant faire régner leur sultan en vertu d’une loi divine prétendile et

LE Pf^ROT’

(T Line prétendue nécessité de p(3Uvoir incomnmtable, également contraires au droit, à la raison et aux intérêts de Thumanité progressante? Tout pouvoir soi-disant céleste est sans limites par essence.

A cet égard donc, les Incas étaient les clefs de voûte de l’édifice social fondé par eux, sans que Tliomme profitât de leur oeuvre, autrement que par ricochet: comme l’abeille profite des ruches que nous lui bâtissons pour lui voler son miel. B eligion, institutions, mœurs, nation même tout était institué à leur profit. Tout vivait pour eux, travaillait pour eux, mourait par eux trop souvent et finissait par leurs fautes : comme nous verrons leur nationalité s’effondrer dans leur grand désastre.

Quant à des devoirs envers le peuple qufils exploitaient ainsi à outrance, ils ne paraissent en avoir eu d’aucune sorte et ne pouvaient pas en avoir. Ils promettaient bien de temps à autre de gouverner selon les lois et coutumes des ancêtres, comme s^y engagent encore les Fils du ciel en Chine. Mais ils ne promettaient cela que de leur plein gré, selon leur bon plaisir, ou plutôt, selon qu’ils avaient ou non peur de rébellions : Car autrement nul pacte, nul contrat de réciprocité humaine ne les enchaînait ni ne pouvait les enchaîner envers leurs peuples. Les chartes et les constitutions sont inventions modernes inconnues des anciens.

Le souverain était maître de par Dieu, sans contrôle ni pénalité terrestre, comme le maître antique l’était de ^on esclave, comme nous le sommes de nos chiens, de nos choses. Aucun devoir humain, que je sache, n’engage Fhomme envers son chien et il a rien moins fallu que la loi Grammont pour empêcher nos cochers brutaux de frapper leurs bêtes jusqu'à la mort. Mais, je

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VOUS assure que vous vous feriez regarder par tout Indien avec un profond mépris, si vous lui disiez que nous ne pouvons pas tuer nos bêtes sous nos coups, quand bon nous semble.

Par contre, aucuns potentats n'ont été plus habiles que les Incas à prendre des airs de souverains aimant leurs peuples à passion et ne vivant que pour eux. Il faut que leur pouvoir ait été bien exorbitant et bien lourd, comme il Pétait en effet : ou que leurs peuples fussent bien disposés à la rébellion, comme Penseigne l’histoire et le prouvent leurs forteresses ou réduits personnels : pour qu’ils aient eu sans cesse recours au fard machiavélique dont ils couvrent tous leurs actes. Leur habileté, sous ce rapport, est même si grande, que nombre d’historiens ont été leurs dupes. Leur bonté tutélaire, le bien des peuples, Pintérêt général, sont sans cesse à leur bouche, ou dans les préambules de leurs actes. La loi est égale pour tousj même pour Pinça : comme si quelqu’un pouvait l’y rappeler ! Il est censé tout faire lui-même, comme le moindre de ses sujets : bien qu’il fasse parade d’oisiveté absolue. Etc., etc.

C’est l’hypocrisie patriarchale des temps bibliques, avec toute sa corruption, son égoïste cruauté, son exploitation humaine de tous genres; mais aussi avec sa majesté asiatique et ses grandioses allures de pasteurs des peuples.

Plus on les étudie, plus on comprend comment leurs nations s"y sont laissé prendre ! Si bien qu^aujourd’hui encore, à trois cents ans de leur disparution, ces empereurs sont encore pour leurs anciens sujets, Pinça, le • maître originel, sorte de dieu sauveur mort pour eux mais qui ressuscitera ! Quand c^est cet Inca, qui, seul, les a perdus par ses crimes, sa faute et sa lâcheté !

Mais il en a toujours été, il en est toujours ainsi malgré l’imprimerie. Le souverain qui a longtemps absorbé la vie d’un peuple devient fatalement le fétiche de ce peuple. Le fellah d’Égypte s'incline au souvenir des maîtres des pyramides, qui ont plus que décimé ses ancêtres. Les marchands de Bourgogne, trente ans après la mort de Charles-le-Téméraire, vendaient leurs denrées payables au retour du grand duc. Enfin, sans remonter si loin, maints paysans de nos jours, encore meurtris de la botte prussienne, célèbrent encore la dynastie de Sedan!

L’Inca épousait de i)référence une de ses sœurs, qui devenait la Coja ou souveraine légitime, dont le premier né mêle était Tliéritier du trône. A part cela, il pouvait avoir et avait autant de concubines qu'il lui ])laisait d'en avoir. Aucune loi, aucun usage autre que leur bon plaisir, ne paraissent avoir enchaîné, sous ce rapport, les prolifiques instincts des Fils du Soleil. Aussi quelques-uns d'entre eux ont-ils laissé, dit l'histoire, jusqu'à deux et trois cents descendants directs.

Pour favoriser cette luxure impériale, il y avait même dans les provinces, de nombreux couvents de femmes qui n’avaient pas d’autre destination que celle démultiplier la descendance Inca. Chacun de ces établissements était sans cesse pourvu, gardé et entretenu, pour les plaisirs du maître en réalité : mais en apparence pour servir de harem-haras, destiné à propager la graine incasique, comme le jardin d’acclimatation élève des canards ou des oies, pour étalons de basse-cour !

Or, on entrevoit aisément les mœurs de ces couvents sans analogues, je crois, dans l’histoire de l’humanité. Mais ceux-là seuls qui ont franchi la 'porta cap)uana, de Naples, au temps borbonico, peuvent bien cempren-

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dre ce que devaient être Tintérieur, les vices, la corruption de ces antres de débauche: parcs-aux-cerfs officiels où, gratis ou non, les matrones du lieu délivraient de Talevin d’incas I

Je sais bien que dans les contrées à polygamie, ou même à mœurs faciles, tels que bOrient, nos colonies, le pays des Mormons, etc., l’homme, à son insu même, obéit probablement à certaines lois naturelles, qui l’encitent à produire : et la preuve, c^est que, dans ces pays, les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes. Or, le Pérou du temps des Incas était, sans doute, dans ces conditions. Mais les raisons d’être de cette création n’en excluent pas l’hypocrisie corrompue. • îs’osant pas se montrer à leurs peuples tels qu’ils étaient, si altérés de luxure qu’il leur fallait un harem par province, ils créaient ces harems à titre de haras : ce qui leur permettait de punir de mort, sans s’atteindre, les adultères commis par leurs sujets. Pouah ! Dans les pays à servitude tels que le Brésil, naguères encore, le maître, lui aussi, cumulait les services de ses passions et de ses intérêts, en ayant de ses négresses le plus d’enfants qu’il pouvait, afin de les revendre. Mais il cachait cela au plus secret de son gynecée, sans Pétaler au soleil, ni encore moins l’élever à la hauteur d’une institution. Ces mœurs incas suffisent, selon moi, à établir clairement la débauche et les vices de tout genre qui devaient pulluler, comme en serres chaudes de corruption, dans cette civilisation hideuse : fruit sensuel de la sensuelle Asie.

Les autres Incas, ou membres à différents degrés de la famille impériale, pouvaient, comme leur chef, avoir plusieurs concubines, et quelques-uns possédaient aussi des harems répandus dans les provinces de l’empire.

Mais ils ne devaient se marier légitimement qu'avec une seule femme et choisie dans leur caste. Cette dernière règle était absolue. La lignée du Soleil ne pouvait, en aucun cas, s’unir à de simples mortels.

L'orgueil impérial superposé à la débauche ! Au-dessous des Incas, l’humanité n'est que bétail dont peuvent jouir ses maîtres, mais indigne de leur accouplement régulier. Sans pitié de l'amour, droit primordial de la créature, la loi inca, nichant ses fondateurs dans une aire à part aussi élevée qu’elle la peut établir, les isole à perpétuité du reste des hommes !

Or, cet orgueil mène droit à la dégénérescence, à l'albinisme. L’homme a besoin de croiser incessamment ses différentes familles, sous peine de dépérir jusqu’au crétinisme comme en grandes montagnes, il en arrive à certains villages parqués dans des exclusivismes séculaires. Les animaux, les plantes, tout ce qui vit doit se fusionner, et les dieux mêmes du vieil Olympe étaient sous ce rapport plus libéraux que les demi-dieux du Pérou. Psyché entrait dans leur famille par droit de beauté, et l'empyrée tout entier descendait à maints hymens terrestres qui le mêlaient à nous, légitimement.

Pour pallier tant de divinité, les descendants du soleil s’abaissaient, en certains cas, à quelques semblants d’actions humaines. Cela faisait bien aux yeux du peuple l Ainsi, ils étaient censés forger eux-mêmes leurs armes et, une fois l’an, travaillaient la terre de leurs propres mains. Puis, pour relever cette populasserie même, ils nommaient cette heure de travail agricole :

Leur triomphe sur la terre 1

Quand la vanité impériale va jusqu’à se déifier, elle divinise en même temps ses actions les plus simples.

HISTOIRE : LES INGAS

Cultiver pour uu Fils du Soleil n’est pas travailler, mais bien triompher de la terre ! Insensé qui n^es que terre toi-même, alpaca-masca : pulvis f

Cette vanité sans limites s’étendait jusque par delà le trépas. A la mort de chaque Inca, le pays entier était censé mourir. Tout s’arrêtait dans la nation, qui prenait un deuil de deux ans. Puis les femmes et les serviteurs les plus aimés du défunt étaient enterrés vivants en son honneur. La mort de Huayna - Capac coûta ainsi la vie à plus de mille victimes humaines. A la messe mortuaire d’Atahuallpa, des centaines de femmes envahirent l’église, pour se faire tuer, disaientelles, et partir avec leur Inca. Il fallut les expulser de force. Cette atroce coutume était si bien dans les mœurs que les sacrifiées tiraient gloire de leur sort, comme ces veuves affolées de l’Hindoustan, qui se brûlent encore malgré l’Angleterre.

Or, cela seul suffirait, à-mon sens, pour dégoûter des Incas et de leur civilisation si vantée. Je ne sais rien de plus hideux que cette sauvagerie féroce. Sous le prétexte mensonger d’un amour immense, il n’y a en elle que les égoïsmes infinis de deux despotes : l’un qui veut que tout meure quand il meurt, l’autre qui est bien aise de se débarrasser des errements du règne précédent. Grâce à Dieu, semblables cruautés, à froid, ne se rencontrent dans l’histoire que chez les nations encore barbares ou redevenues telles à force de vieillesse; ainsi, chez les tribus presque bestiales du centre Afrique et chez les peuples décrépits de l’Asie, où la Chine porte encore les deuils de ses Fils du Ciel pendant des années consécutives.

A l’ornbre de ce pouvoir impérial régnait la tyrannie sans bornes des peuples enfants et vieillards : la tyran-

Lt; PÉHOL'

nie des empereurs chinois et des rois-bouchers du Dahomey, car les extrêmes se touchent par maints côtés.

Des lois peu nombreuses, mais toutes portant peine de mort pour la moindre faute, permettaient aux autorités de faire ce qu'elles voulaient d’une manière absolue. Ainsi, la mort pour l'assassinat, pour le vol, pour l’adultère, pour les blasphémateurs du soleil ou les médisants de rinça, etc., etc. Mais le plus grand des crimes, sans exception, était une résistance quelconque aux volontés du Fils du Soleil, et toute ville qui se rebellait se voyait détruire, puis exterminer sans distinction de coupables, de sexe, dû’ge même !

« Cette pénalité excessive n’était jamais appliquée, disent les louangeurs de la civilisation inca, et cela faisait que chacun ayant peur se conduisait bien. >

Possible : surtout en présence de la douceur excessive de ces peuples. Cependant, on cite plusieurs populations voisines de leur Empire, que ces impitoyables conquérants ont anéanties jusqu'au dernier enfant ; pour cause réelle ou prétendue d’idolêtrie, de sodomie, de révolte, etc. Il reste, çà et là, de ce temps, maintes traditions sanglantes que révèlent certains noms indiens. Enfin, le dernier des Incas, Atahuallpa, était si couvert du sang de ses peuples, qu’il a fallu rien moins que l’iniquité de son supplice pour répandre un peu d'intérêt sur sa mémoire.

Quoiqu’il en soit, cette pénalité monstrueuse, appliquée ou non, avait pour effet certain le despotisme le ■plus effréné dont l’histoire fasse mention. Depuis l'empereur jusqu’au garde du village, régnait, à tous les étages, une tyrannie égoïste, irresponsable, brutale et incessante, comme celle de l'homme sur le cheval. C’était la conséquence forcée d'un état social, où cha-

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cuD,quel qu^il fût, se sentait sous le coup de la mort à toute seconde.

Les Incas eux-mémes , se rendant parfaitement compte de leur pouvoir, regardaient leurs sujets comme des animaux privés, dont le seul lot sur la terre était d’obéir à leurs souverains.

Pizarre, demandant à l’Inca s’il était sûr que les ordres qu’il donnait de se soumettre aux Espagnols seraient exécutés à la lettre, ce prince répondait :

« Si je ne voulais pas, les oiseaux ne voleraient pas .dans mon empire. »

Nous verrons plus tard, en racontant la conquête, ce qu’il advint subitement de cette nation esclave où l’empereur était tout, comme Dieu même. C’est peut-être la condamnation la plus éclatante du pouvoir absolu, qui se soit jamais produite dans ^histoire deThumanité.

La délation formait la base de ce système gouvernemental. Eu cas de faute quelconque, chacun devait, sous peine de mort, se dénoncer lui-même, ainsi que ses complices, quels que fussent ses liens avec eux. Des récompenses graduées étaient attribuées au dénonciateur: et, afin de faciliter ces mœurs, des inspecteurs publics avaient pour mission d’entrer, à leur caprice, dans toutes les demeures pour écouter les délations, examiner comment les choses se passaient, réprimer les abus, etc. A cette fin même, chaque maison devait rester ouverte incessamment, toujours béante au délateur.

Or, voyez-vous d’ici des hommes de police pénétrant chez vous, à toute heure, pour exploiter nos haines ou nos amours? Il faut être né tyran ou esclave depuis des siècles, pour inventer ou subir semblable machine ù compression gouvernementale.

La justice était digne du gouvernement. Sans ga-

rantio d’équité, puisque les juges dépendaient tous de rinça , elle se rendait sommairement, comme dans des référés. Or, en fait de justice surtout, rien n’est plus dangereux que ce qui est sommaire. Chaque procès devait être instruit et fini en cinq jours, quel qu'il fût. Il y avait trois degrés de juridiction : les juges ordinaires, les gouverneurs érigés en juges, et enfin l'Inca toujours, la vis de ce pressoir humain que certains esprits ont désiré et désirent encore pour notre société européenne I

Ce système enfantait, comme de raison, une égalité, une fraternité et un ordre parfaits, en apparence. Une vraie République sous peine de mort, telle que la rêvaient Saint-Just, Marat et autres malades d'un humanitarisme insensé.

Tout était réglé, fixé, immutable comme parmi les castes de Tlnde. La nation entière, cotée et numérotée, se fractionnait par catégories, puis par parcelles, aussi régulièrement rangées que des munitions dans un arsenal.

Au-dessous des Incas qui, en leur qualité de dieux, ne comptaient point dans le troupeau, la nation se divisait en trois classes, savoir :

Les nobles, formant une classe à part, sans privilèges de caste, mais investis de toutes les fonctions de l’empire ou à peu près, héréditaires ou au choix de l’empereur selon certains cas, et portant diverses marques telles qu’une coupe de cheveux particulière, une tresse noire pendante et surtout les oreilles percées. Do là leur est venu leur nom général ^*orejones, à cause de la longueur démesurée de leurs oreilles : longueur nobiliaire dont ils étaient très-fiers et qu'ils entretenaient à l’aide de pendants monstrueux encore usités aujour-

HISTOIRE ! LES INCAS

(i'hüi par certaines tribus sauvages de Tintérieur. Chargés de tous les emplois, ces orejones devaient exclusivement — de par la grandeur de leurs oreilles — commander, juger, administrer le reste de la nation.

Cette aristocratie n’avait naturellement rien de notre grande aristocratie du moyen âge entamée par Louis XI, achevée par Richelieu : ni de celle des républiques italiennes, ou même de la moderne Angleterre. Elle n’était en fait que le premier serviteur du maître, comme la noblesse de Louis XIV, ou plutôt celle de Napoléon. Esclave avec le reste de la nation, sous galon, mais au même degré, elle ne pouvait rien avoir de la noble fierté, ni des vertus qui ont galvanisé Venise et fait de l'Angleterre ce qu’elle est encore aujourd'hui : la première des nations modernes, jusqu’à la lueur montante de l’aube américaine et de la nôtre, si nous savons imiter la jeune Amérique.

Par contre, elle avait toute la morgue insolente, les vices et la proverbiale fainéantise des hautes domesticités de tous les temps. La réputation des orejones sous ce rapport était si bien établie qu’elle s'est conservée jusqu’à nos jours. Il existe encore aujourd’hui sur les déclivités occidentales de la Cordillère une tribu indienne de ce nom, dont j’ai vu quelques échantillons et qui semblaient avoir gardé intact l'héritage physique et moral de leurs aïeux.

Grands, gros, gras, jaunâtres plutôt que rouges parce qu’ils évitent le soleil avec soin, ils portent des oreilles incommensurables, tombant parfois jusque sur leurs épaules; ce dont ils sont si satisfaits que, dès qu’on leur parle, ils vous montrent tout d’abord celte beauté nobiliaire. Ne travaillant jamais; pêchant et ' chassant môme par leurs femmes plus que par eux, ils

ont pour attitude et profession favorites d^ s’allonger les oreilles, soit en se les tirant à outrance, soit eu agrandissant les trous béants qui les ornent. Assis par terre et non sur les talons comme les autres Indiens, les jambes croisées à la turque, ils semblent n’avoir pas d’autre pensée, que celle d’augmenter leur preuve de noblesse : comme si leurs Ames dégénérées ne pouvaient j)lus faire autre chose qu’entretenir les preuves de leur passé mort.

Hélas! croyez-vous qu"il n’y a iVoy^ejones qu’au Pérou? Voyagez d’un bout à l’autre du globe et vous en trouverez partout, dans les palais comme dans les chaumières.

Venaient ensuite les hommes libres ou bourgeois, exerçant diiïérenles professions mercantiles ou autres. Cette classe assez mal définie, comme toutes les classes intermédiaires, paraît avoir participé à la fois, de la * noblesse par les emplois d’ordre inférieur qu’elle occupait, et des esclaves par ses travaux manuels, notamment la culture qu’elle devait exercer en certains cas* et dans certaines provinces.

Enfin les Yanaconas, autrement dit les esclaves,composés des peuples conquis et chargés des travaux les plus pénibles, irrigations, bâtisses, mines, etc.

L’empire était divisé en quatre parties principales, est, sud, ouest et nord, subdivisées elles-mêmes en viceroyautés comprenant chacune un certain nombre de tribus gouvernées séparément par un curaca, sorte de' préfet-gouverneur. De plus, les trois classes étaient organisées par décuries ou assemblages de dix individus commandés chacun par un décurion. Cinq décuries, autrement dit cinquante individus avaient- un se-cond chef. Dix décuries obéissaient à un centurion, cinq -

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centuries OU cinq cents personnes avaient un autre chef. Dix centuries ou deux assemblages de cinq cents'obéissaient à un millarion, et ainsi de suite de mille en mille.

La vie était en commun pour presque tout, comme dans un immense phalanstère, cette autre organisation odieuse réinventée par l’égalitarisme moderne. Au gré des choix raisonnés, c^est-à-dire des intérêts capricieux des chefs, tel citoyen devait cultivei:, tel autre porter les armes, celui-ci chasser, etc., etc. La vie collective ayant absorbé la vie individuelle, l’homme, sorte de zéro dont les Incas étaient les seuls chiffres, s'alignait selon leur caprice, à droite ou à gauche sans autre valeur que celle qui plaisait à ces bergers-dieux de lui octroyer !

Des prescriptions, assez sages d’ailleurs, mais rendues odieuse parles excès de sévérité qui les -consacraient, portaient sur la santé morale et physique du peuple. Ainsi la pratique de certains usages et cérémonies était obligatoire sous peine de mort. Il y avaif une loi contre l’oisiveté. Hommes et femmes, chacun devait se marier avant un certain âge et se marier dans sa propre ville, pas ailleurs. Tous les citoyens en état de porter les armes étaient astreints à certains exercices, jeux militaires et autres , etc.

C’était un des bons côtés de cette civilisation : parce que cela unissait la nation, la fortifiait et empêchait une multitude de superfluités, qui, se tenant en dehors des conditions générales de la société, y fomentent des troubles.

Les sciences et les lettres, autrement dit les lumières de toutes les époques n’existaient pas. L’écriture, leur consécration, était même absolument défendue par la ' loi inca : ce qui prouve son existence antérieure à' un

LK PÉKOr

(le^n'é quelconque, car ou ne saurait prohiber l’inconnu.

Dès cette époque comme depuis, les maîtres d'alors préoccupés de leur pouvoir avant tout, avant même le l)rogrès de riiumanité, ne permettaient pas d'écrire , c’est-à-dire de constater, de mémorier leurs actes et ainsi les juger. 11 y a entre les despotes de tous temps et de tous pays une fraternité de prohibitions incomnuitable pour ainsi dire. Les Incas défendaient l’écriture, comme certains gouvernants prohibent la presse.

Leur despotisme inquiet allait même plus loin encore: ils interdisaient les voyages. Personne, sous aucun prétexte, ne pouvait quitter non-seulement sa province, mais sa ville ou son village. Chacun devait vivre et mourir où il était né, sans pouvoir jamais rien apprendre, même des bords de son trou : ainsi qu'un corail, un lichen tombé ! Quiconque était rencontré dehors était ramassé comme vagabond et mis à mort ! Pauvres voyageurs qui vous croyez utiles ! Pauvre moi ! Peutêtre que ces despotes maudits m’ont exécuté jadis dans une première vie et que voilà pourquoi je les déteste tant !

Des amautas ou philosophes avaient pour mission de colliger et de répandre les faits nationaux — probablement ceux-là seuls qui plaisaient au souverain. Des arrovieres ou poètes étaient chargés de composer et de chanter des poèmes, qui tous avaient l’amôur pour sujet : le seul thème que permettaient les Incas. Enfin, on conservait les comptes des contribuables et ceux des provisions de l’Etat, à l’aide de marques en cordes nommées quipos, indiquant les objets par des couleurs et les nombres par des ficelles pendantes comme des franges.

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En dehors de ces bribes d’instruction, aucun signe interprête de la parole, ne transmettait la pensée d'homme à homme. Tout, même la langue, reposait sur la tradition orale, cette chose versatile, qui change au gré de chaque génération, comme la mode. C'est dire que l’histoire, et on peut ajouter toute civilisation réelle, fruit aggloméré du souvenir, étaient complètement dans l’enfance.

Les arts ne valaient guère mieux. Cependant, par suite de la richesse métallique du pays, le travail des métaux était assez avancé. Ainsi, on faisait des alliages presqu'aussi durs que du fer qu’on ne connaissait pas. Les arbres en or et argent du jardin sacré de Cuzco, la chaîne de Huyana- Capac et plusieurs bijoux retrouvés dans les tombeaux, indiquent un goût d'ornementation très-prononcé. Mais à part cela, l’art véritable, tel que tableaux, statues, architecture, etc., était dans un primitivisme absolu ou même n'existait pas.

La seule partie remarquable de cette civilisation paraît avoir été la construction proprement dite. Le Pérou entier est semé de ruines appartenant à cette ère, qui accusent, sous ce rapport, une civilisation réelle. Cela est d’ailleurs le propre de toutes les nations et époques à despotisme, de construire des monuments gigantesques, temples de l’orgueil des souverains. Ainsi le prouvent les pyramides d’Egypte et autres constructions analogues, dont le principal but, quoi qu’on prétende, était de satisfaire la vanité du maître.

Ces monuments ne sont à aucun point de vue des œuvres d’art, telles que nous les comprenons. Mais plusieurs étaient remarquables par leur solidité de bâtisse et leur masse : comme les monuments de l’Egypte

avec lesquels ils ont certaines similitudes, sans être aussi grandioses.

Telles sont les ruines de Guzco et environs, on en trouve des monolitlies de 12 mètres de haut sur six de large : bien plus gros que le bloc soutenant Tobélisque de noire place de la Concorde. Quoique d'^un granit très-dur, connu sous le nom CCaile de mouche, elles sont si bien taillées et encastrées les unes dans les autres par leurs angles, qiTelles adhèrent sans ciment, par leur seule cohésion. Enfin, la carrière qui les a fournies, encore semée çà et là de blocs semblables à demi travaillés, est située à quinze lieues des constructions.

Or, ces deux faits prouvent des habiletés de taille et de transport, pour le moins égales aux nôtres sinon supérieures : car nous ne savons pas employer dans nos monuments des monolithes de ces dimensions.

La plupart de ces constructions n’avaient pas d’autre usage que celui du souverain ou des membres de sa famille. Palais, gynécées, bains, tombeaux, etc. : tout cela était exclusivement destiné aux Incas. Il n^y avait guère que les aqueducs et les routes qui fussent construits en vue d’intérêts généraux — et encore I Les forteresses elles-mêmes étaient uniquement destinées à protéger l’empereur contre des révoltes fréquentes et souvent terribles. La forteresse de Guzco entr'autres était un modèle du genre.

Séparée de la ville par des murs élevés et à pic, elle se reliait au principal palais de Eempereur, par une voie souterraine, dont les murs faits comme des engrenages de roues, ne permettaient passage qu^à un seul homme à la fois: encore ne po uvait- il s’avancer qu^’avec précautions et par une suite de faufilements. Des en-

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trées ou des sorties hérissées d’obstacles et dissimulées avec grand art, complétaient ce singulier système de défense souveraine ; preuve palpable des sentiments de défiance incessante qui caractérisaient Tétât de ces souverains prétendus tant aimés !

D'autres ruines, construites peut-être dans des buts analogues, échappent aujourd’hui d’une façon presqu'absolue à nos supputations. Telle est la ruine de Quelap située dans le département d'Amazonas , qui consiste, dit-on, en une muraille de pierres, de 100 mètres de haut sur 186 d'épaisseur et 1,200 mètres de long. Dans le haut et à mi-côte, se rencontrent alternativement : des niches où on trouve de temps à autre des momies : puis des galeries ou plates-formes, surtout une galerie circulaire, d'où on découvre une immense étendue de paj^s.

Etait-ce une sorte de colombarium romain f ou une forteresse ? ou un magasin inachevé ? Nul ne sait, pas même les indigènes du pays. Tout ce qu'on peut apprendre par eux, c’est Thorreur instinctive qu’ils ont pour cette singulière ruine, sorte de babel informe, pesant d’un lugubre souvenir sur les populations, qui se sont usées à la construire ?

Çàet là, on trouve des aqueducs considérables, ayant souvent plusieurs lieues de long et admirablement disposés pour irriguer les vallées qu'ils sillonnent. Avec les routes, c’était le grand côté de la civilisation inca. Quelques-unes de ces dernières étaient même remarquables, aussi bien par leur étendue , que par leurs immenses travaux, exécutés parfois dans le granit, sur des espaces considérables. Deux de ces routes entr’autres larges de 6 mètres et çà et là macadamisées avec .des pierres ou du bitume, traçaient de bout en bout.

l’une la Costa, l’autre la Cordillère même, de Cuzco à Quito sur cinq cents lieues de long.

Monuments, aqueducs, routes, toutes ces œuvres sans exception sont d'ailleurs empreintes d’un cachet de primitivisme, qui frappe encore plus peut-être que leurs proportions colossales. On dirait même quelquefois, tant elles sont grossières et monstrueuses, que leurs constructeurs les ont ainsi faites à dessein pou»r les rendre plus saisissantes. Mais c’est bien vraiment la condition de leur nature cyclopéenne ou primitive, analogue aux ruines de ce genre qu’on retrouve en Sicile, par exemple. La condition de leur nature originelle, à la fois vieille et jeune, avancée et primitive, comme devaient l’être les productions de la vieille Asie, greffées sur la jeune Amérique.

Ainsi, les monuments et les forteresses n’avaient que des toits de chaume. Les pierres sont le plus souvent entassées par blocs bruts, analogues à ceux des soubassements du palais Pitti, à Florence, et leurs rares travaux d'ornement sont grossiers comme des ébauches. Les routes étaient des passages ouverts, plutôt que des voies construites. Cela ne ressemblait pas plus à nos chemins, ni même aux voies romaines, que nos routes royales ne ressemblent à nos chemins de fer. Les ponts étaient des passerelles ingénieuses, mais propres seulement à des piétons, comme étaient d'ailleurs tous les Péruviens do cette époque, sauf l'empereur qui marchait à dos d’hommes. Ils consistaient en lianes tendues d'un côté à l'autre de chaque rivière et réunies entre elles par d'autres lianes plus petites, sur lesquelles on posait des branchages et sur ces branchages de la terre; c’est-à-dire quelque chose de pourrissable et de fragile à l’excès, de vraies passerelles enfin.

HISTOIRE : LES INGAS

L^histoire a même conservé trace de ces ponts et de leur fragilité par un fait assez curieux. Lorsque Pizarre, après sa victoire sur l’Iiica, vint s’emparer de Guzco, il arriva avec sa petite troupe devant l’Apurimac, qu^il lui fallait franchir avant d^’arriver à cette ville. Le fleuve coulait entre deux rives escarpées, qu’une passerelle mouvante, balancée par le vent, reliait seule entr^’elles comme deux cordes tendues sur un abîme. Aucun soldat n’osait passer. Pizarre y lança son cheval qui, en quelques bonds, arriva sur l’autre rive. Tous ses compagnons le suivirent.

Plus que toutes les autres constructions des Incas, ces ponts singuliers ont eu le privilège dVxciter Padmiration des écrivains. Cependant, à mon sens, il n^’y a pas de quoi. Leurs constructeurs ont été inspirés en cela par la nature, qui jette souvent des lianes d^’une rive à l’autre d’un torrent et à peine ont-ils amélioré ces ponts naturels. Les castors font mieux que cela et loin d’être une preuve de civilisation avancée, cette copie insignifiante de la nature est, au contraire, un indice significatif de Pétat baby de cet empire.

Gomme en Orient, le sol appartenait au souverain. Mais aucun monarque, même un Inca triomphateur de la terre, ne pouvant, grâce à Dieu, garder cette terre pour lui seul, les champs cultivables étaient, chaque année, partagés entre tous, savoir :

Une part pour le soleil ou PEtat, les magasins.

Une pour les infirmes, les veuves, les orphelins.

Une pour ITnca, sa famille et les fonctionnaires.

Une pour le ménage, augmentée de certaines parcelles pour chaque fils, de demi-parcelles pour chaque fille.

Tout individu était tenu de cultiver ces quatre lots, de ' son mieux possible, fumant, ensemençant, irriguant, ré-

coïtant aux époques voulues, à peine du fouet en public.

En d'autres termes, sur un hectare de terre, je suppose, dévolu à chaque cultivateur, un quart seulement de sa récolte lui revenait. Les trois autres quarts allaient au maître, qui en faisait ce qu’il voulait, sous prétexte de le distribuer à qui de droit!

Nous donnons au fisc, d'une façon ou d’une autre, les deux dixièmes environ de notre revenu. Sous un empire Inca, nous donnerions les sept dixièmes et demi.

Plus le gouvernement d’un peui)le est arbitraire, plus ce peuple paye. Ne faut-il pas satisfaire sans cesse tous les caprices du maître, dorer son prestige, et gorger jusqu'à j)léthore la bande parasite chargée d’aboyer ou de mordre pour lui?

Comme chez nous, tout le monde sans exception devait payer un impôt quelconque, non en numéraire, chose inconnue de ces temps, mais en denrées, objets fabriqués, vivres, liquides. Qui du maïs ou blé, qui du bois, des roseaux pour flèches, du métal, des peaux d'animaux, etc. Les infirmes eux-mêmes étaient tenus, pour prouver cette égalité absolue devant l’impôt, d'apporter — devinez — les délices de saint Labre, un cornet de poux ! Pour qui et pourquoi faire? J’en rêve, sans trouver.

Il n'y avait d'exemptés que les aveugles, les malades temporaires jusqu’à guérison, les hommes au-dessous de 25 ans qui devaient leurs travaux à leurs parents et les fonctionnaires ou soldats au service.

Chacun n’avait sa terre, ses charges et toute son organisation que pour une année : comme sous l’administration des Turcs en Algérie. Au bout de ce temps, on procédait à un nouveau partage : comme de droit, puisque tout était au souverain distribuant tout jusqu'aux

histoire: les incas

semeDces, pour chaque année. Or, on doit comprendre par ce fait seul l’indififérence négligente qui devait présider à cette culture nomade, A quoi bon soigner à long terme une chose qu'mon quittera demain? Qui dit nomade dit insouciant de tout ce qui ne le suit pas.

L^agriculture était assez avancée, mais à la manière chinoise, comme elle l’est encore au Pérou actuel, c’està-dire pratiquée à l’aide de travaux manuels excessifs. Des canaux nombreux et bien entendus portaient l’eau dans presque toutes les directions. L’arrosement des terres réglé à temps, selon la somme d’eau à distribuer, était obligatoire. On fumait le sol avec des poissons ou de la fiente d’oiseaux, autrement dit du guano. Pour favoriser la production de ce dernier engrais, il était même défendu, sous peine de mort, non-seulement de tuer les oiseaux marins qui le créaient, mais de mettre le pied dans leurs îles au moment de la ponte.

C’est à cette prohibition que le Pérou doit les amas de guano qui font aujourd’hui sa fortune. L’ordre est chose si précieuse que son excès même est utile. Mais, la mort pour avoir dérangé de son nid une pingouine couveuse! Que ceux qui prêchent un ordre Inca, que ceux surtout qui, par lassitude, seraient disposés à le reprendre, réfléchissent à ses conséquences !

Les récoltes servaientdenumérairepour solder toutes les dépenses de l’État. Elles étaient empilées dans de grands magasins publics et de là distribuées selon les besoins du pays : à l’Inca, aux armées, aux infirmes, à certains fonctionnaires. De plus, elles servaient de réserves pour les années de disette; mais surtout pour les fêtes générales, où on absorbait des quantités prodigieuses de vivres de toute sorte. Car la prévoyance ne paraît pas avoir été la vertu de ces temps. Les famines

LE PÉKOL

fréquentes qui décimaient la nation sont là pour le prouver.

Le bétail était réparti, ainsi que la terre, au prorata des individus. 11 vivait libre autour des habitations comme il vit encore dans presque tous les pays à pâturages. Chaque année, pour le prendre, on faisait de grandes chasses en commun, qui servaient de prétextes à des ivresses générales. Puis, il était distribué à chacun, sous condition de le restituer ou d"en rendre compte au bout de Cannée. Tout, la terre qu’on ^vait cultivée, la maison qu’on avait bâtie, le llamà qu’on avait élevé, tout ne revenait-il pas à Pinça?

L’industrie et le commerce n’existaient point. Chacun devant façonner pour lui ce dont il avait besoin ne faisait rien pour autrui. Il n’y avait d’échanges permis qu’avec ITnca qui, ne pouvant perdre sur rien, gagnait sur tout. D’ailleurs qu’importait? puis qu’à la fin de l’année, chaque chose lui retournait pour être à son gré donné par lui à votre voisin, à votre ennemi même selon son caprice. N’était-il pas le maître de tout ?

Rien qu’à lire ce compte-rendu, ne sentez-vous pas, comme je les sens en écrivant, les instincts de liberté et de possession, que Dieu a mis dansnos êtres s’irriter en vous de toute leur puissance ! Sentez-vous pas surtout votre fierté humaine saignante par maints côtés, à la seule pensée de faire de vous une sorte d’animal sans conscience et sans but. Pour ma part, j’aimerais mieux mourir mille fois que de subir pareilles souffrances outrageantes.

Cette situation cependant n’était que la conséquence logique de l’état de choses inca. Dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique, tout se tient. La puissance illimitée du souverain devait enfanter et avait

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forcement enfanté Fabsorption absolue de l’individu au profit de ce souverain. Quand l’empereur était bon, capable, généreux, bien portant : tout allait bien. Mais quand il était méchant, incapable, avare, malingre : ou simplement, quand il se laissait circonvenir par quelques favoris-valets, qui abusaient de sa bonté, je vous laisse à penser la vie que menaient ses sujets I

Telle était sous les aspects principaux qui nous intéressent, cette civilisation étrange dont on a fait une merveille paradisienrie égarée sur la côte américaine du Pacifique. Je Fai expliquée longuement, afin de vous faire juges de sa valeur et de l’opportunité qu’il peut y avoir au rétablissement d’une semblable monstruosité sociale.

Loin d’être une merveille, ce n’était, à mon sens, qu’une ébauche de société, dont l’état quasi -bestia^ répugne bien plutôt qu’il n’attire. Pour trouver à la vanter, il a fallu un de ces intérêts de parti, qui font tout voir et montrer par un prisme. Pour en souhaiter le retour, il faut avoir perdu tous sentiments de fierté humaine. Pour le supporter, s’il revenait, il faudrait tre mort.

Gomme toutes les choses d’ici-bas, même les plus mauvaises, cet état social a eu quelques bons côtés : ainsi l’égalité de tous devant la loi, son ordre excessif, ses grands travaux publics, sa nécessité de travail, etc. Mais il ne les a eus qu’à la condition de leur sacrifier la liberté individuelle, la possession de soimême et jusqu’à son propre respect, ce bien qu’aucun bien d’ici-bas ne peut remplacer. Donc plaisent à d’autres ces temps barbares des Pharaons et des Incas, de tous ces concalcuteurs de peuples, comme on les nomme : vampires monstrueux qui nous sucent, et nous

Font bâtir des pyramides, porter des pierres sur le dos.

Barbier.

Si bas qu’on fouille dans les civilisations grecque et romaine, nos ancêtres, on ne trouve pas quelque chose de moindre que cette civilisation inca. Soit que notre histoire ait passé par cet état de choses, sans en conserver les traces ; soit quYdant d’un autre hémisphère et par suite ayant des sentiments différents des quasiasiatiques du Pérou, nous n’ayons jamais subi les humiliants despotismes de leurs gouvernements, l’état social que nous venons d’examiner semble même une sorte de monstre antédiluvien; un de ces fétus difformes, qui ne sont nés que par accident, sans viabilité possible.

Sa faiblesse éphémère est la preuve la plus évidente de ses vices originels. Il a suffi du choc de deux à trois centaines d’aventuriers, pour renverser cet échafaudage social prétendu si parfait. Il a suffi de quelques siècles,pourensibien effacer les traces, qu’il faut gratter le sol et les habitants eux-mêmes quand on veut trouver ses vestiges. La race qui l’a porté se meurt sous notre étreinte lointaine. Il a vécu 400 ans au plus. Une laisse rien derrière lui : aucune institution, point de monuments, des pierres éparses plutôt que des ruines et pas même la race humaine qui l’avait construit !

C’est le bégaiement social d’après l’état sauvage, rien de plus. Quelque chose de bien moindre que Rome des premiers rois. Vouloir, quand on est un peuple policé de longue date, reprendre tout ou partie de ces langes despotico-phalanstériennes, c’est comme si des hommes faits voulaient reprendre les vêtements trop étroits de leur enfance. Dans de pareils essais, quels

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qu’ils soient, il n’y a pour les nations modernes qu’impossibilité, soiififrance et mort nationale.

Si vous en doutez, regardez notre propre histoire elle-même : et jugez.

Par deux fois dans le même siècle^ à quarante années Tuoe de l’autre, deux tentatives d’empire absolu plus ou moins renouvelé des Incas, se sont produites en France : avec des grandeurs, des pratiques, des hypocrisies incasiques, à les croire copiées de l’Asie . Par deux fois, deux aventuriers, oncle et neveu, se hissant : l’un, sur le plus merveilleux génie militaire qu’ait peutêtre vu le monde et sur des victoires inouïes : l’autre sur le prestige du premier : se sont élevés tous deux au rang suprême, à l’applaudissement irréfléchi, mais presque universel de notre race, quoi qu’on en prétende.

Tous deux ont fondé, calqué l’un sur l’autre, un des plus habiles despotismes du monde, mitigé d’apparences, corrompu et corrupteur sans limites, l’un glorieux, l’autre fastueux, à éblouir leur siècle. Quinze ans l’un, dix-huit ans l’autre ; tous deux ont vécu si puissants et si respectés que leur oeuvre dynastique semblait assurée pour des siècles.

Tous deux sont tombés aux premiers revers de leurs armes : l’un dans le sang, l’autre dans une capitulation sans analogue au monde. Tombés pour toujours, n’en doutez point : parce qu’on peut bien revenir de Pavie ou de Waterloo : on ne se relève pas de Sedan ! On ne se relève point de la honte : et, le nom de Napoléon, deux fois sanglant, souillé sans retour, ne restera dans l’histoire que comme une de ces épopées de douleur qu’on voudrait pouvoir effacer de ses annales.

J’ai vu riuvasion à l’ombre de nos rues. . . .

Sois maudit, ô Corse à cheveux plats !

Barbier.

Tous deux sont tombés : parce que surhumains en tout, ils devaient finir par quelque chute icarienne, dans laquelle s’est fondue non-seulement leur divinité menteuse, mais leur dynastie et tout Tordre anormal qu'ils avaient établi. Tous deux sont tombés : parce que le sort fatal de ces fils monstrueux du soleil ou de Tétoile est de finir par Utrecht, Cajamarca, Sedan! Tous deux sont tombés, parce que nul impunément, pas même le génie, ne va contre le courant, la loi progressive des âges : et que ce courant est le régime démocratique non patriarchal, la liberté non Te despotisme, la république et non l’empire — Mastodonte écrasé, dont il nous faut déblayer les décombres, à peine de mourir étouffés sous eux.

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