CHAPITRE X
Histoire : Les Espagnols.
Prédictions de Charlemagne, de Huayna-Gapac et de Napoléon. François Pizarre et Diego de Almagro s’associent pour la conquête du Pérou. Premiers revers de l’entreprise. Huascar et Atahuallpa. Les manoeuvres félines de Pizarre. L’assassinat de Cajamarca. Atahuallpa et ses 80 millions de rançon. Exécution de ce prince. Sa silhouette. Pillage et conquête de l’empire inca. Révolte de Manco-Gapac. Asiatiques et européens. Celui qui frappe par l’épée périra par l’épée. Luttes entre les vainqueurs. Exécution d’Almagro. Morts de Pizarre et de ses quatre frères. Vaca de Castro : Nunez Vêla et Gasca. Carbajal : ses railleries et sa mort. L’exploitation espagnole. Ce que c’était que le repartimiento et la mita. Ecrasement des Indiens. La civilisation de l’Espagne dans ses colonies. Le^ révoltes de Tupac-Amaru. La guerre de l’indépendance. Etat actuel du Pérou.
Quand les fruits sont mûrs, une brise qui passe, un ciron qui les surcharge, tout les fait tomber.
L^'empire inca, ayant atteint son apogée, commençait de descendre la pente que tout ici-bas descend à son heure, les empires comme les hommes. Yupanqui, son Charlemagne, était mort, laissant un empire de mille lieues de long, sans voisins : des vivres, des approvisionnements, de l’or à foison : un fils investi de l’autorité la plus illimitée qu’aucun homme ait jamais exercée : tout un horizon sans bornes de prospérités sans mesure I
Mais, hélas ! il n’est si belle médaille qui n’ait son revers.
On raconte qu’un jour, à l’apogée de sa grandeur, Charlemagne voyageant dans le midi de la France vit
au loin, sur les bords d’un fleuve, une clarté d’incendie. Il demanda ce qu’il y avait là.
« Ce sont, lui dit un chambellan quelconque, des pirates normands qui brûlent un village. »
L’empereur les fit chasser et poursuivre. Mais cet incendie avait jeté sur Tavenir une lueur de sinistre présage. Le grand Garlovingien voyait clair et loin. Il murmura à demi-voix :
« Que sera-ce sous mes petits-fils et que de désastres ces pirates causeront un jour dans l’empire! »
Puis, penchant sa tête dans ses mains^ il se prit à pleurer.
A quelques siècles de l’impériale prédiction, les Normands, puis les Anglais, leurs descendants, avaient dévasté successivement la moitié de la France; arraché aux débiles héritiers de Charlemagne presque tout leur royaume et mis notre nationalité à deux doigts de sa disparition !
On raconte qu^’un jour le fils de Yupanqui, Huayna- Capac, un des plus grands monarques incas, apprit Farrivée des Espagnols dans le Nouveau-Monde. Il s’informa des nouveaux venus, demandant ce qufils venaient y faire. On lui raconta leurs conquêtes. Alors, lui aussi, devinant le sort de ses descendants, prédit à son peuple la destruction et la ruine. Les premiers pas de ces aventuriers blancs et barbus, comme il les appelait, lui avaient fait entrevoir dans le crépuscule de l’avenir, son empire détruit, son fils étranglé, toute sa nationalité mourant sous le bâton de l’étranger.
La prédiction ne fut pas lente à se réaliser.
Héritant de la grandeur et des talents paternels, Huayna-Gapac eut un règne presque constamment heureux, et son alliance morganatique avec la fille du
histoire: les espagnols
roi de Quito, dont son père avait conquis le royaume, acheva de pacifier Tempire. Mais, sous les suggestions d’un tardif amour probablement, le vieillard divisa ses États au profit de Tun de ses enfants naturels, issu de cette union. Dès le lendemain de sa mort, la lutte s’ouvrit entre les deux Empereurs, sourde d’abord, puis éclatante et bientôt guerre civile.
C’est à travers cette lutte que les Espagnols s’emparèrent de l’Empire.
O ! France, o ! Patrie, ne vous divisez jamais ! un autre empereur, qui lui aussi avait la vue longue, a dit :
« Les rives du Don sont désolées, et les Cosaques pensent toujours avec amour aux femmes et aux vins de France. »
Conquête (^525 à 1536.)
Cependant, Christophe Colomb, guidé par des récits asiatiques, avait conduit les Espagnols dans le Nouveau-Monde (149i). Leur race , alors grandissante, forte, audacieuse, avide d’argent et d’aventures, se précipitait sur l’Amérique comme sur une proie tombée. Ils l’avaient trouvée les premiers. Le grand donateur du monde de ces temps, le pape la leur avait donnée. Gentilshommes ruinés, prêtres sans ouailles, capitaines ou soldats sans emploi, c’était à qui d’eux partirait pour la terre nouvelle. Déjà les Antilles, la côte ferme, puis l’isthme et le rivage même du Pacifique se peuplaient peu à peu de leurs émigrants. Cortez venait de prendre le Mexique (1519).
Dans Panama, l’une de ces colonies nouvelles, on
apprit bientôt que sur la même côte, à quelques centaines de lieues au sud, se trouvait une contrée où Tor était plus commun que le fer en Europe. Surexcités par des espoirs de lucre , trois aventuriers de professions diverses, un prêtre, maître (Eécole et deux capitaines de fortune, s'associèrent pour organiser une expédition vers ces pays fortunés.
Tout d’abord, faisant comme on faisait alors pour toutes choses, ils se placèrent sous les auspices de la religion. Celui qui était prêtre dit une messe où Tliostie fut partagée entre les trois associés. Puis, chacun d’eux, prenant un rôle selon ses idonéités, ils se mirent à l’œuvre (1525).
Fernand de Luque, recclésiastique maître d'école, le capitaliste de Fentreprise, apporta ou lit apporter cent mille francs. François Pizarre et Diego de Almagro, ses associés, durent, l'un partir avec les premiers hommes enrôlés, l'autre amener des renforts.
Tous trois, d'ailleurs, paraissent avoir eu au plus haut degré les qualités requises pour les rôles qu’ils s'étaient partagés.
Luque avait cet esprit inventif, remuant, intrigant, persévérant et organisateur, qui est nécessaire pour trouver des capitaux et des hommes, les mettre en mouvement et les conduire à bonne fin.
Pizarre était de haute taille, fort, avec une santé de fer, peu distingué, mais de belle prestance et de larges allures : un beau commun d’Espagne. Pveligieux ou feignant de l’être, réfléchi, énergique, intrépide, hardi, résolu, persévérant, généreux à l’occasion, adroit, perfide, sans scrupules, fourbe et cruel comme la plupart des condottieri de ces temps; il avait tous les vices et les qualités nécessaires pour diriger une bande de
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flibustiers et la mener à ses fins. Bâtard et porcher devenu soldat, ancien capitaine- de Balboa puis de Cortez, habitué des expéditions hasardeuses, aventurier par naissance et habitudes prises, il rêvait sans cesse une conquête analogue à celle de Cortez, son compatriote et peut-être même son parent.
A tous les titres, c'était le chef naturel de l'expédition. L’histoire la sacré le héros de la conquête du Pérou, et il l’a été en effet.
Diego de Almagro, bâtard et soldat comme lui, tout aussi cruel et avide, bien que plus loyal et vraiment généreux, mais moins réfléchi, moins énergique et moins habile, inférieur à Pizarre dans les qualités qui font les grands hommes, a été le soutien principal de l'entreprise. Peut-être même n’aurait-on rien pu faire sans lui. Mais, à tous les points de vue, il n'a été et ne devait être que le second de Pizarre.
A partir de l’union de ces trois aventuriers, jusqu'à la défaite de l'Inca, c'est-à-dire pendant sept ans, l’histoire de leur entreprise n'enregistre que des revers et des souffrances de toute nature.
Pizarre part le premier avec cent quatorze hommes, et, après plusieurs débarquements infructueux ou repoussés, est forcé de stationner par 0' 15' de latitude nord sur Chinchama ou Gallo,une des îles inhabitées de la côte, bien loin encore du pays de ses convoitises. Là, pendant plus de six mois, il lutte courageusement contre la famine et les maladies, presque seul à ne pas désespérer de la fortune. L’entreprise est près d’échouer par la mort de tout son monde. Ils ne sont plus que douze et vont mourir , lorsqu’Almagro arrive avec des ► renforts, puis des vivres.
Ils poursuivent leur voyage jusqu’à Tumbez, une des
LE PÉIIOU
[)romières villes de l’empire Iiicn, s’y créent des relations et descendent plus loin encore, jusque par 9 de latitude sud, en plein milieu de la côte du lutur Pérou. Leur but n’est qu’effleuré, puisqu’ils n’ont fait que reconnaître le pays qu’ils viennent conquérir. Mais leurs forces sont épuisées : ils ne sauraient faire plus. Ils rentrent à Panama, et Pizarre retourne en Espagne. Là il est tout d'abord arreté pour dettes. La cour, instruite des motifs de son retour, le fait relâcher, l’accueille, l’écoute et le nomme gouverneur de ses futures conquêtes (1529). Il revient à Panama avec son nouveau titre, ses quatre frères, de l’argent, des emplois futurs pour tous ses compagnons, et la confiance en son avenir, — cette force magnétique que Dieu donne toujours à ses élus.
Après maints efforts que lui abrège Cortez, il réussit à trouver des soldats, puis un navire, et, à travers différentes infortunes de voyage, arrive enfin au Pérou. Il débarque de nouveau à Tumbez qu’il trouve ruinée et démantelée, veuve de ses habitants. Il la traverse et va s’établir à 30 lieues dans l’intérieur, près de l’endroit où plus tard il fondera Piura.
Là, pendant cinq mois, il étudie le pays, reçoit des renforts, endort l’ennemi, noue dans ses rangs des relations et des intrigues : prépare le succès enfin, par tous les tristes mais nécessaires préludes des entreprises hasardeuses !
Si on savait parfois ce que cela coûte, le succès! que de gens l’envient, qui n’en voudraient pas !
Cependant l’empire Inca était en pleine guerre civile. Quos vult perdere Jupiter demeniat, Jupiter affole ceux qu’il veut perdre.
Une lutte sanglante venait d’avoir lieu entre Hoascar,
tîISTOIREl LES espagnols
rinça légitime de Cuzco et Atahuallpa, Tenfant naturel établi à Quito. L^’empire s’était fractionné en deux parties avec chacun un peuple, une capitale, un empereur opposés. Huascar, vaincu à deux reprises, avait été fait prisonnier, et son heureux rival achevait de venger les défaites de ses aïeuxmaternels sur les conquérants de sa nationalité. Nouvel Attila, il avait, sur ses passages, saccagé les villes, mis à mort tout ce qui était Inca, pillé, détruit, brûlé, tué tant qu^’il avait pu : et, pour se reposer, se promenait en triomphateur à travers ses montagnes.
Pizarre exploite habilement la situation.
Atahuallpa, pour une grande partie de ses sujets, n’était qu’un usurpateur, le meurtrier des Incas et le fléau de l’empire. Les partisans de Huascar désiraient avant tout le renversement du tyran et appelaient les étrangers comme des libérateurs-vengeurs — c’est un état de choses qui se voit en tous temps et en tous pays. Pizarre campé dans une province récemment saccagée par Atahuallpa, donc dévouée à Huascar, profite de l’occurrence pour se faire donner des vivres, des secours et de l’or dont il envoie 30,000 pièces à Panama, comme appâtement de prochains renforts. Il se concilie des alliés et même probablement des émissaires secrets, jusque dans l’armée d’Atahuallpa, à qui il se fait annoncer comme un pacifique envoyé du roi d’Espagne.
« Il vient, dit-il, de la part de son souverain, saluer un conquérant célèbre par ses victoires et lui offrir ses services !»
Atahuallpa respire l’encens, sans rien répondre . d’abord. Mais il le respire, c’en est assez pour l’enivrer. De toutes les fascinations d’ici-bas, celle qui satisfait
LE t»ÉKOÜ
notre vnnité est à la fois la plus poiTidoet la plus puissante.
Enfin, le 27 septembre 1532, le hardi condottiere juge sans doute le moment opportun et se met en marche. En route, avant d’entrer en plein pays ennemi, il passe la revue définitive de sa troupe. Elle se monte à 110 fantassins, G7 cavaliers, 20 arbalétriers, et 3 arquebusiers (1) : 200 hommes, juste. Pizarreleur expose les dangers de Eentreprise qu^il va tenter.
« Ceux d^entre vous, leur dit-il, qui ne se sentent pas le courage d'aller plus avant peuvent retourner en arrière. Mais si peu que nous restions, j'irai jusqu'au succès. i>
Neuflionimes seulement le quittent et retournent au camp grossir l’arrière-garde. Pizarre, continuant d’avancer, marche droit à l’Inca, qui, avec une partie de son armée, campe près de Cajamarca, où il prend les bains. Chemin faisan^ pour prévenir les hostilités, il envoie à l'empereur ou reçoit de lui ambassades sur ambassades, toutes aussi amicales qu’il peut les faire. C'est presqu’un vassal louangeur, qui vient rendre hommage à son suzerain.
Soit perfidie pour attirer les étrangers dans ses montagnes, soit plutôt ignorance réelle de leur force et de leurs projets, Atahuallpa les laisse pénétrer comme ils veulent, jusqu’à Cajamarca, tout près de son camp. Le jour même de leur arrivée, il reçoit le .frère de Pizarre, le comble d'amitiés, de vivres, de présents et
(l) On a beaucoup parlé des canons qu’avait amenés Pizarre et dont le bruit, dit l’histoire, contribua même puissamment à terrifier les Indiens à Cajamarca. Cependant on n’en trouve pas trace dans le dénombrement de cette revue préliminaire. Il me parait probable que l’artillerie n’arriva au Pérou que plus tard, avec les expéditions subséquentes.
histoire: les espagnols
lai proQiet d^aller le lendemain dîner avec les Espagnols, dans la ville, au milieu d’eux. On dirait qu’un conseil intime de trahison le pousse vers les nouveauxvenus, pour leur livrer à la fois sa personne et son empire.
C’est le sort. Quand les souverains, passés dieux, ne veulent plus que des adorateurs, ils perdent peu à peu les notions du vrai : et, tôt ou tard, fatalement, tombent aux mains d’un traître habile à se prosterner. Qui pourrait dire que la guerre de 1870 n^’a pas été inspirée à Napoléon par quelque conseil perfide ? Pauvre empereur ! Il était né bon et généreux. L^orgueil lui a tout fait oublier, son serment, son cœur, son devoir : et, à moment donné peut-être, une flatterie payée Ta précipité sur Pennemi, comme si on l’y avait conduit!
Aussitôt le retour de son frère à Cajamarca, Pizarre tient conseil. Un véritable guet-apens prémédité par lui est résolu. On laissera venir Pinça, jusque dans le milieu de la ville, en plein camp espagnol. Puis là, on s^emparera de lui vivant ou mort, au gré de la fortune.
Le lendemain, ainsi qu^’il l’avait promis, Atahuallpa arrive avec une suite nombreuse, comme il a coutume d’aller, mais sans armes, en ami. Il pénètre jusque dans la ville, sans apercevoir d’étrangers. Enfin, sur la grande place, un moine nommé Valverde, qui accompagne les Espagnols, se présente escorté d^’un interprète et portant d’une main une bible, de l’autre un crucifix. L‘’étrange ambassadeur arrête le monarque, et, dans une harangue aussi insolite de fond que de forme (1), le somme de se convertir au christianisme et de se reconnaître sujet du roi d’Espagne.
(l) L’histoire a conservé tout au long ce discours, monument singulier de
Il en dit de quoi se faire arrêter sur l’heure par n’importe quel souverain absolu. L'Inca cependant, désireux de rester en bons termes avec ses botes, ou peutêtre patientant par perüdie, lui répond sans se fâcher : Je ne veux être tributaire d’aucun homme, pas plus que je ne veux changer de religion. Toutefois, il y a du bon dans tes paroles. Où les as-tu trouvées? »
i Là-dedans, répond Valverde, en montrant sa Bible. »
L’empereur prend le livre, le porte à son oreille, écoute un instant, puis le jetant par terre avec colère.
« Gela ne i)arle pas, dit il. Tu te railles de moi. Va dire à tes compagnons ({u’ils me rendront compte de leurs actes dans mes Etats et que je ne nVen irai pas d'ici sans avoir obtenu satisfaction de leurs insultes. » Le moine ramasse le livre et revient vers les siens, qui l'attendaient cachés dans les maisons de la place. Bizarre fait déployer une bannière blanche et tirer un coup d’arquebuse. C’est le signal convenu. Aussitôt, tous les Espagnols ensemble se ruent sur les Indiens, aux cris de Santiago : et, le massacre commence.
Les Péruviens étaient cinq à six mille, mais désarmés et ne s'attendant à rien. Ils ployent sous le choc etterriliés par les coups d'arquebuse se sauvent de tous côtés. Cependant, (pielques-uns d'entr’eux, se réunissant autour de la litière de ITiica, le déiendent bravement et réussissent même à renverser un ou deux cavaliers. Alors Bizarre, qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu à portée de l'empereur, pour agir selon l'occasion, se
l’éloquence évangélique des moines qui accomjr'agnaient les tlibusliers espagnols de celte époque. Il est difficile de trouver plus d’oubli du droit commun, allie â plus de foi dans là prédominance divine de sa leiigiou et de sa race.
histoire: les espagnols
fraye un chemin jusqu^à lui : le saisit par ses longs cheveux :1e jette par terre et le déclarant son prisonnier, défend aux siens d’y toucher sous peine de mort.
La lutte dès -lors n’est plus qu’une boucherie. Les Indiens, découragés par la vue de leur chef abattu, ne pensent plus qu’à fuir. Les Espagnols tuent tout ce qu’ils veulent tuer, comme des loups dans un troupeau.
Deux mille cadavres jonchaient le soir la place de Gajamarca.
Tel est le compte-rendu fidèle de ce coupe-gorge de flibusterie. Je ne sache pas qu’il existe dans l’histoire forfait à la fois plus audacieux et plus couronné par le succès, cette auréole humaine, qui, trop souvent fait oublier Tinfamie !
Après Tassassinat, le pillage. Dès le lendemain, Pizarre, envoie prendre au camp de ITnca et prend partout, dans les temples ou les maisons de la ville, tout ce qui plaît à ses envoyés. Les Indiens terrifiés par le massacre de la veille n^essaient même pas de résister. Les Espagnols ramènent à Gajamarca de nombreux ca{)tifs et des trésors évalués à plus de quinze millions de francs. Le fisc et les chefs rétribués, chaque fantassin a au partage 9,000 piastres et chaque cavalier 12,000, soit environ 60,000 francs.
Après le pillage, la conquête. La capture de l’empereur livre aux Espagnols l’empire presqu’entier. Le captiflui-même, avec la faiblesse égoïste d’un tyran vulgaire, facilite par tous les moyens le triomphe de l’ennemi..
Aussitôt après son attentat réussi, Pizarre songeant à l’avenir, se posa en ami près de son captif. 11 l’avait ' protégé pendant le carnage, il alla le soir dîner avec
lui comme avec un hôte et bientôt Atahuallpa, trompé par l’habile perfidie de son geôlier, offrit de lui-même une rançon.
« Si vous me libérez, dit-il, je couvrirai d’or tout le sol de la chambre où je suis. »
Puis, comme les Espagnols, feignant de ne pas croire, ou ne croyant vraiment pas à tant de richesses possibles, riaient d"un rire douteur.
« Non-seulement le sol , reprit le captif, mais la chambre entière jusqu’ici. »
Et, il marquait du doigt la muraille, en se haussant sur la pointe des pieds et levant le bras jusqu'’oùil pouvait atteindre.
Le marché fut conclu, arrêté par écrit : et, dès le jour même, l’Inca commença de Texécuter.
La chambre avait 22 pieds espagnols de long sur 17 de large : soit 6 m. 22 c. sur 4 m. 81 c. La ligne tracée par Atahuallpa était à 2 m. 33 c. du sol. C’était donc 70 mètres cubes à remplir d’or. Mais l’empire était riche, les sujets obéissants, la rançon arriva bientôt par tous côtés. Puis, afin qu’elle arrivât plus vite encore et pour se concilier ses vainqueurs, le prisonnier impatient se mit à leur livrer tous ses moyens de gouvernement. Il les voyait avides d’or, à ne chercher que cela et trompé par les promesses de Pizarre, il avait foi dans leur parole. D’ailleurs peu lui importait délivrer son peuple à Pennemi. Il n^’avait qu'’une pensée, sortir de prison : se disant probablement, comme le captif de Pavie, qu’une fois libre, il serait encore roi !
Quand les despotes sont 'blasés, le sort des peuples ne les occupe plus. Ce qui les tient uniquement est la préoccupation égoïste de leur personne.
Mais en tout et pour tout, l’égoïsme est mauvais con-
histoire: les espagnols
seiller. Si les Espagnols avaient soif d’or plus que d’empire, leur chef, lui, voulait l’un et l’autre. Pizarre n^était pas un homme ordinaire. Avec une fourberie perfide, qui d’ailleurs préside à la plupart des actions de sa vie, il s’empare peu à peu du pouvoir à Pombre de son captif empressé de lui-même à cette tâche, comme s’il avait eu mission de patronner les Espagnols. Partout où un soulèvement, une résistance quelconque surgissaient dans Pempire, Atahuallpa intervenait, prescrivant l’obéissance. Tout ce que voulait Pizarre, non-seulement en fait d^’or et d’argent, mais en fait de soumissions, était ordonné par l’empereur lui-même.
La rançon, cependant, venait par charges. A peine çàet là, dans quelques temples, notamment dans celui de Pacha-Camac, les prêtres cachèrent-ils les trésors confiés à leurs gardes . Partout ailleurs, les diverses dépositaires des biens de la nation se soumirent sans réserve et livrèrent ces biens comme voulaient les vainqueurs. L’Inca n’était-it point chef de la religion aussi bien qu’empereur! Tout n’était-il pointa lui, avec le droit d’en disposer, comme bon lui semblait, même pour l’ennemi I
Bientôt, Pizarre eut à sa disposition outre la chambre d’or promise, deux autres chambrées d’argent : en tout, plus de 80,000,000 de francs : c’est-à-dire de quoi faire venir des légions I
Cependant, malgré la rançon venue et presque doublée, les Espagnols gardaient leur prisonnier. Il réclama Texécution de leur parole : on lui répondit en le mettant en accusation comme fratricide, ce qu’il était d^ailleurs probablement.
Huascar, l’empereur légitime, captif de son frère, avait invoqué l’appui de Pizarre. Atahuallpa craignant
de le voir réussir et poussé peut-être à un crime par les Espagnols eux-mêmes, qui y avaient intérêt, fit noyer son prisonnier. Tout au moins c"est ce qu^’oii lui reprocha et ce que le passé sanglant de ce prince rend vraisemblable.
En tous cas, coupable ou non de ce nouveau meurtre, il en fut accusé par ses vainqueurs et de plus :
« D’avoir accompli des sacrifices humains pendant la durée de son règ^e : entretenu des concubines : détourné les trésors de son empire : fomenté des révoltes contre les Espagnols, etc., etc. » Bref toutes les articulations que clame le loup, quand il veut manger l'agneau.
Vainement le captif invoquait les mœurs de son peuple, ses droits, la loyauté de sa conduite vis-à-vis des Espagnols. Il n’y a pas de droit contre le plus fort, quand ce plus fort est un bandit !
Un procès, puis un jugement, nauséabonds d’iniquités, condamnèrent le malheureux prince à être brûlé vif. Puis à l’aide d’une exhortation religieuse in extremis^ ou plutôt de quelque nouvelle promesse mensongère, Valverde, ayant obtenu du condamné qu’il se convertirait au christianisme, à condition qu^on l’étranglerait au lieu de le brûler, on lui tint parole cette fois. Il fut baptisé sous le nom de Juan de Atahuallpa et presqu’aussitôt étranglé, au bruit d"un credo chanté par les Espagnols pour le salut de son âme !
Il est difficile de voir un plus monstrueux assemblage de mauvaise foi, d’injustice, de cruauté hypocrite et de sentiments religieux réels cependant. C’est d’ailleurs un spécimen au grand complet de l’esprit de ces temps, surtout parmi les Espagnols du Nouveau-Monde. Sorte d’hallucination insconsciente, très-répandue d’ailleurs chez les méridionaux, qui leur faisait tout excuser
histoire: les espagnols
pourvu qu'ils agissent au nom de la religion ! Fanatisme odieux, mais grandiose, d’où découlaient aussi bien l’inquisition, que la conquête des Amériques et la grandeur de l’Espagne.
Plus encore que tous leurs autres moyens de triomphe, la mort d'’Atahuallpa a été vivement reprochée aux Espagnols et surtout à leur chef. On n'a même voulu y voir que la rancune d'un aventurier vulgaire, que le captif avait blessé par des mépris mal dissimulés. Puis, comme il faut toujours quelque anecdote à l’appui de chaque assertion de ce genre, on a raconté le détail suivant.
•Pizarre, comme beaucoup de capitaines de son temps, ne savait pas lire. Atahuailpa, curieux de tout ce qui pouvait l'instruire, s’était fait écrire sur l'ongle de son poucelemot Dieu. Un jour, il demanda au chef Espagnol de lire ce mot. Ce dernier ne sut pas le faire. A partir de ce moment, dit-on, le prince indien affecta de traiter Pizarre comme le moindre de ses lieutenants. Dès lors, la conduite de ce dernier changea complètement à l’égard de son captif et, peu de temps après, le procès commença.
Il est possible! Le coeur des hommes, même celui des hommes réputés grands, est accessible à tant de vices mesquins ! Toutefois, il me paraît plus probable que la mort du prisonnier étant devenue profitable à ses vainqueurs, ils commirent ce nouveau crime, comme ils avaient commis le premier et sans plus de scrupules.
Atahuailpa avait donné tout ce qu’il avait d’or et de puissance. Ses sujets étaient soumis presque partout. Las de se voir tromper, il pouvait chercher à fuir et sa fuite jdeyenir le si gnaLÆun immense soulèvement. 11 était devenu à la fois pour ses geôliers une crainte et un reproche vivants, dont ils avaient hâte de se défaire.
Enliri l’amour même conspirait sa mort. Un indien nommé Tilippilo, Tinstrument principal et le confident de Uizarre depuis les premiers jours de Tarrivée des Espagnols, s’était épris d'une des concubines du captif. Au Pérou, i)lus encore qu'en Europe peut-être, n’y a-til pas toujours au fond de chaque affaire, quelqu’amour secret qui entraîne son esclave au bien ou au mal, selon la femme?
« Y ella? Et la femme, où est-elle? disait un évêque péruvien, chaque fois qu'on lui parlait d’un évènement quel qu'il fût (1). »
La mort du prisonnier coupait court à tout et satisfaisait tout le monde. Elle fut résolue, puis exécutée selon les mœurs des conquérants. C'était une cruauté inutile, puis({u'on pouvait envoyer le captif en Espagne; une infamie, puisqu’il avait payé sa rançon; une faute, parce qu’on irritait son peuple au point de le soulever bientôt malgré sa douceur. Mais c’était la suite naturelle de l'assassinat de Cajamarca. Les conquêtes injustes sont des crimes : comme les crimes, elles ont leurs conséquences fatidiques.
En l’espèce d'ailleurs, la victime ne valait pas mieux que les bourreaux. Sans l’intérêtqui s'attache toujours aux condamnés quand la sentence est inique, cette mort n’apparaitrait même que comuie un juste châtiment de la Providence. A l'étudier d’un peu près, Atahuallpa n'est sympathique d’aucune façon : au contraire. Il n’a rien de Montezuma, cette autre victime des Espagnols d’alors.
Agé de 30 ans environ, de belle taille, joli homme, le
(l) Voir à l’appui do ce dire et comme exemple péruvien, rhistoirc d’ua prouuuciamenlo, au chapitre XIV.
histoire: les espagnols
maintien noble, il eût en grande prestance, si des yeux injectés de sang et quelque chose d^oblique dans le regard ne lui avaient donné un aspect de fauve. Conquérant injuste et vulgaire, victorieux par ses lieutenants bien plus que par lui-même, il avait souillé ses triomphes par des cruautés de tout genre : dévastant des provinces entières et mettant à mort tout ce qu’il pouvait prendre de leurs habitants. Peut-être même n^a^ vait-il laissé venir les étrangers si avant dans son empire que pour se défaire d"eux ou les exploiter plus à son aise. Dans sa prison, on le voit conserver d’abord assez de dignité : traiter presque de haut en bas ses vainqueurs étonnés. Mais bientôt il s’humilie devant eux, les caresse, les flatte et se fait leur instrument. Pendant le procès il se défend mal, en criminel vulgaire non en souverain. Après sa condamnation, il pleure et demande grâce. Au moment du supplice, il abjure la foi de ses pères. ‘Ce n’est qu’à l’instant de sa mort qu’il retrouve un peu d’énergie. Triste figure que le dernier régnant de cette race impériale des Incas! Tyran sanguinaire, imbécile et lâche, qui ne sait défendre ni sa vie, ni le peuple dont Dieu lui a donné charge.
Toute hideuse qu’elle est, et sans excuse pour ses vainqueurs, sa chute est une véritable expiation providentielle, car c’est lui-même probablement qui, par une de ses perfidies sanglantes, a inspiré l’attentat dont il a été la victime. Voici le fait; qu’on en juge.
Peu après la défaite de Huascar, Atahuallpa, voulant saisir d’un seul coup tous les Incas, ses frères, mais ses ennemis de naissance maternelle, les avait convoqués à Cuzco sous prétexte de les prendre pour arbitres entre Huascar et lui ; puis, là il les avait tous fait assassiner.
Or, je demande à quiconque sait regarder, si, entre ce meurtre et celui de Cajarnarca, accomplis à quelques années d’intervalle et dans le même pays, il n"y a [)as certaines connexités de crime et de résultats qui sautent aux yeux? Le fratricide, puis le flibustier, vont tous deux à la comiuête , leur but, par les mêmes moyens, la perfidie, la sur[)rise et l’assassinat. Le gueta[)ens de Cuzco est le semeur du massacre de Cajamarca.
Dans Tordre moral aussi bien que dans Tordre physique, tout ici-bas se passe en vertu de lois souvent impercei)tibles à nos éjibémères et débiles regards. Mais ces lois iTen existent pas moins aussi régulières que celles de la gravitation des mondes ou de Tordre des saisons. Le crime enfante le crime.
Atahuallpa mort. Tizarre le remplaça de suite par un lantôme de souverain, Toparca, Tun des frères d’Atahuallpa. Le prestige des Incas sur leur peuple était encore trop grand pour qiTon osât gouverner sans eux. Cela fait, les Espagnols se mirent en marche pour Cuzco. Ils étaient alors 500 hommes, dont un tiers à cheval. Une armée d’indiens les accompagnait, suivant TInca dans tout l’attirail de sa puissance. Mais ce dernier étant mort en route, assassiné probablement par un de ses caciques, Pizarre le remplaça par Manco- Capac, un frère de Huascar. Puis on entra enfin dans Cuzco.
Là comme à Cajarnarca, et sur toute leur route, les vainqueurs se conduisirent en flibustiers bien plutôt qu’en chrétiens. Comme un vrai chef de bande qu"il était, Pizarre autorisa ses compagnons à tout prendre et à tout faire. Les magasins, les temples et jusqu'aux sépulcres, furent dépouillés de leurs richesses; les cou-
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vents furent abandonnés aux caprices des soldats, selon ce qui plut à chaque homme. Le pillage réglé, le viol, le meurtre en cas de résistance ; tout leur fut permis et ils pratiquèrent tout. Puis, après s’être gorgés comme des reitres en débauche, chaque homme eut pour part de prise 4,000 piastres, environ 22,000 fr.
Entre ces exploits et ceux cPune bande de brigands qui partage le butin après l’assouvissement, où est la différence? Donc, pourquoi l’histoire ne flétrirait-elle pas aussi bien les uns que les autres ? Ce que je m’efforce de faire en ces lignes.
Les Indiens supportent tout cela presque sans résister. L’Inca Pordonne ! Pauvres moutons façonnés à la servitude, ils sont habitués de longue date aux excès de leurs gouvernants. Que la souffrance leur vienne par les mains de leurs orejoiiesou par celles des Espagnols, un peu plus un peu moins, cela ne vaut pas la peine de se révolter 1 C’est l’histoire des Hindous ou des Chinois, de toutes les nations que le joug a mûries pour la conquête étrangère !
Cependant, si durs que soient parfois les gouvernants nationaux d’un peuple, le bâton de l’étranger est plus dur encore. Les Espagnols, enhardis par l’impunité, agissent à la façon de tous lesflibustiers vainqueurs; ils redoublent d’excès. La dent des loups est si féroce que la brebis elle-même se rebelle. Des révoltes ont lieu à maintes places. Mais il est trop tard î
En vain Quisquis, un des généraux d’Atahuallpa, es- ' saie un soulèvement , il est défait par les troupes de Manco-Capac, assistées de quelques cavaliers Espagnols. Vainement, Manco-Capac lui-même, fatigué des exigences brutales de ses maîtres, se révolte à son tour, et à la tête de 200,000 hommes assiège les vainqueurs
LE rÉROU
dans Cuzco : après une latte de quelques mois, acharnée mais mal conduite, l’empereur indien est vaincu parles frères de Pizarre aidés d’Almagro. En vain, d^autres révoltes é{)arses ont lieu, cà et là, assez multiples un moment pour effrayer Pizarre et lui faire demander des secours jusqu’au Mexique. Les Espagnols, attirés parla senteur d’or et de délices qui montent du Pérou^ arrivent par nuées sur leur proie et triomphent partout.
D’un bout à l’autre de l’empire Inca et, par de là, jusqu’aux extrémités du Chili, tout est soumis. Les vainqueurs circulent, à peine en troupes, comme chez eux depuis des siècles. Pizarre se promène sur la côte, fondant des villes, entr’autres Lima dont il fait la capitale de son gouvernement (1535). Il lève des tributs, donne des provinces et, sans même prendre la peine de remplacer Manco-Capac, gouverne directement, presque aussi absolu que les Incas ses prédécesseurs. Dans tous les temples et les couvents, le culte catholique est substitué au culte du soleil, des moines et des religieuses d'Espagne remplacent les prêtres et les vestales des Incas. Dès la fin de 1536, quatre ans après l’assassinat de Cajamarca, tout est fini sans retour pour les Indiens.
C'est un des plus curieux exemples de conquête rapide dont l’histoire fasse mention et qui ne s’explique que par l’état servile du pays avant cette conquête. Quand un i\eii[)le souffre que son souverain accapare la vie nationale au point de croire et de dire que VEtat c'est lui, il suffit de renverser ce souverain pour avoir la nation entière à merci. Malheur aux races indolentes, ou fatiguées, ou corrompues, qui s'abandonnent aux mains d'un seul homme. Tôt ou tard, elles paient de douleurs et de leur vie même, parfois, la servilité
HISTOIRE : LES ESPAGNOLS 225
qu^eües se sont donnée pour vivre dans un lâche bienêtre.
En dehors des considérations j^olitiques ressortant de cette conquête et formant son principal enseignement, lorsqu'on envisage les événements précités à un point de vue général d^histoire universelle, on voit que cette lutte ne diffère pas de nos luttes anciennes et modernes, avec la vieille Asie, Perse, Inde, Chine ou Annam. Rien qu^'à regarder faire les combattants, on pourrait reconnaître leurs races diverses.
Gomme autrefois, comme toujours probablement, tant que le climat les fera dissemblables les uns des autres, ce sont encore les àiêmes hommes.
D^un côté est ^asiatique demi -sauvage, premier habitant du Nouveau-Monde, mais ^asiatique au fond, par l’origine comme par les souffles océaniques. Il a le faste ostentatoire de l’Asie avec ses souverains portés à dos d’hommes et adorés comme des dieux, ses empereurs-bergers divins, qu^à force d’habitudes prises, il croit et qui se croient des êtres surhumains. Il a la naïveté du sauvage se fiant à des inconnus ; la faiblesse timide du peuple entassé, esclave et corrompu quoique primitif ; la débilité sénile d’une race humaine vieillie. Son berger, son demi-dieu une fois pris, la nation entière tombe sous la dent du fauve. C’est le mouton, le llama, l’être en troupeau !
De l’autre côté, du nôtre, on voit des aventuriers hardis, résolus, belliqueux, habiles à profiter de’ tout pour faire fortune, habiles au besoin jusqu^à la perfidie. Macédoniens, Romains, Espagnols, Anglais, Français, guidés par Alexandre, Pompée, Gortez, Pizarre, Clive, Hastings, Montauban, Bazaine, Bonard, etc., ils suivent tous ou à peu près les mêmes errements. Sous un
prétexte ou sous un autre, ils envahissent le pays quils convoitent , profitent de sa situation politique, puis, finalement, prennent la Perse, le Pont, le Mexique, le PéroiT, rilindoustan, la Chine^ l’empire d’Annam.
C’est l’homme de proie, aigle ou léopard, ces emblèmes de notre race européenne que portent plus ou moins toutes nos armes nationales : parce que la proie vivante est plus ou moins dans nos instincts guerriers et carnassiers.
Après tout, c’est un animal comme un autre que l’aigle I Puisque nous en sommes, pourquoi trouver mauvais qu’il vole d’Europe en Asie, au gré du vent qui gonfle ses grandes ailes ? C’est sa vie : mais que du moins il civilise après avoir conquis. Si la conquête est son instinct, la civilisation est son devoir.
Luttes entre les conqiiér.'mts (io3G à i548).
La conquête est consommée. Mais il est une loi de talion sous laquelle chacun retombe tôt ou tard. Celui qui frappe par l’épée périra par l’épée.
Il y avait entre les nouveaux conquérants du Pérou trop de convoitises allumées, trop do sang humain répandu, de remords amoncelés peut-être, pour qu’il leur fût possible de partager tranquillement leur proie. Les renards savent s’associer pour la chasse, et, tant qu’ils chassent, restent unis par intérêt. Mais, dès la proie saisie, la lutte commence pour le partage.
C'est ce qui arriva au Pérou, et il y a peu d’exemples aussi frappants du juste retour des choses d’ici-bas. Relativement au nombre des vainqueurs, c’est pire que le lendemain de la mort d’Alexandre. En moins de quinze
histoire: les espagnols
ans, presque tous les conquérants de l’empire Inca, chefs et soldats, périssent de mort violente, au sein même de leur triomphe. La haine, la vengeance, la perfidie, la querelle, Texécution, spnt entr^eux comme s’ils les avaient appelés. Partout où il y a seulement deux Espagnols, il y a lutte. On ne trouve pas dans l’histoire de notre ère chrétienne, une page plus remplie de discordes et de sang. Il semble que l’or qu'ils récoltenj: à greniers combles les enfièvre et les fait s'entre déchirer, plus haineux que des chiens sur une proie. C'est bien le vrai lendemain complet et régulier d'une victoire de bandits.
Sans souci des Indiens révoltés qui assiègent Cuzco, Almagro et ses partisans se battent dans cette ville contre deux des frères de Pizarre, Fernand et Gonzale. Tour à tour vainqueur dans deux batailles, chacun des deux partis emprisonne tour à tour ses vaincus. La lutte finit par la mort d’Almagro. Ni sa longue coopération de conquête, ni son âge, 70 ans, ne le font épargner. 11 est étranglé, puis décapité, et ses vainqueurs assistent pieusement à ses obsèques comme ils ont fait pour Atahuallpa.
Pizarre et ses quatre frères meurent de mort violente ou subissent un sort plus dur que la mort même.
Juan périt à Cuzco des suites d’une blessure reçue au siège de cette ville par Manco-Capac, avant même d'avoir pu jouir de ses triomphes. C'est le meilleur des cinq peut-être et le plus heureux, car il a du moins la fin d’un soldat.
Fernand, le seul qui ne meurt pas au Pérou, revient en Espagne avec des richesses considérables. Mais il est trop riche, et trop d’ennemis se sont amassés autour de son nom, pour qu’il puisse jouir en paix de ,sa for-
time. A peine arrivé, il est jeté en prison, y languit pendant presque toute sa vie et meurt à cent ans, sans lignée, misérable et si désolé qu’il appelle la mort comme une délivrance.
Gonzale, parti à la découverte de l’intérieur du continent avec François Orellana, son ieutenant, se voit abandonné en route par ce dernier, qui s’embarque et s’éloigne sans souci de son chef. Après plus d’une année de misères inouïes, il revient au Pérou, mourant et ayant perdu la plupart de ses soldats : tandis que sou perfide lieutenant va triompher en Europe des découvertes de son chef : mais meurt bientôt lui-même sous le chagrin qui le consume. Pendant ce temps, François Pizarre, le conquérant, est mort assassiné. Gonzale lui succède et veut jouer en son lieu et place un rôle qui n’est pas à sa taille. Malgré certaines qualités sérieuses, il subit mille traverses et finit bientôt, décapité, comme nous le verrons tout-à-l’heure, au courant de cette histoire.
Le chef de la lignée, François, règne pendant sept annéas, en véritable Inca. Il prend pour maîtresse une petite-fille de Huayna-Capac (1) : tient cour, tantôt en roi, tantôt en flibustier : vivant indifféremment avec ses favoris ou ses soldats de garde, comme cela dit à son caprice ou plutôt à son intérêt du moment. L’Espagne voudrait bien se débarrasser de ce quasi-roi, qui sans doute rêve de lui échapper. Mais il est si habile ! Elle est si loin ! Il reste le maître malgré tout, à travers les Indiens, ses compagnons et la mère -patrie, qu’il apaise.
(\) Deux enfants, un fils et une fille, les seuls qu’on ait connus à Pizarre, naquirent de cette union. Le fils mourut tout jeune. La fille partit en Es- ;pagne avec sa mère, après la mort du conquérant et là épousa son oncle Fernand.
HISTOIRE : LES ESPAGNOLS
combat, ou divise au fur et à mesure de chaque lutte. Il lève des tributs dont il envoie à TEspagne les prémices, mais dont il dépense ou distribue la grosse part, comme il lui plaît. Il donne des mines, des fermes, des villages, des provinces entières avec leurs habitants. Il a des ministres et des pages : et, presque sans conteste, exerce, sur ses sujets indiens ou blancs, un empire qui va jusqu’au droit de mort. C’est César se faisant empereur.
Mais, comme César, il est peu à peu entouré d^ennemis, qui, par une cause ou par une autre, finissent par comploter sa mort. Un moine le fait prévenir. Pizarre est, lui aussi, trop infatué de sa puissance, pour écouter des avis et répond avec le scepticisme sarcastique de sa nature :
« C^est un clerc qui veut devenir évêque. »
A Pheuredite,en plein jour, les conjurés envahissent son palais en criant : mort au tyran. Ils sont une vingtaine environ, commandés par un nommé Herreda. Martinez de Alcantara, frère utérin de Pizarre, un officier et deux pages sont tués en le défendant. Il se défend lui-même avec sa bravoure ordinaire, en criant à ses meurtriers :
« Ah misérables! vous venez m’assassiner jusque chez moi. »
Puis, se ruant sur eux, il en tué deux de sa main, coup sur coup. La lutte se prolonge ; il va triompher peut-être. Les assassins hésitent. Mais leur chef Herreda s’écrie à son tour :
c II faut en finir. »
Et, prenant un des siens, il le jette sur Pizarre, qui, avant d^avoir dégagé son épée de ce plastron vivant, tombe percé de coups. En mourant, à terre, il trace du
doigt une croix avec son sang : la baise d"une lèvre expirante et meurt sur elle en murmurant : Jésus l (1541).
Grande figure malgré ses vices ! Le type achevé de la race d’aventuriers dont il fut un des chefs à tous les titres. Sorte de Louis XI condottiere, pétri de bravoure, d’astuce et de grandeur, auquel il n"a manqué que des ancêtres pour faire un roi selon Machiavel.
Tant que François Pizarre vit, sa main ferme et habile contient en partie la discorde. Mais, aussitôt sa mort, les luttes se multiplient. Diego de Almagro, le fils du vieil Almagro, ([ue les assassins ont fait dictateur, essaye de gouverner. Il ne réussit qu^à se faire battre et décapiter. Vaca de Castro, son vainqueur, envoyé par l’Espagne pour réduire ses farouches colons, parvient à rendre enfin un peu de repos à la colonie. Mais il n^a le temps de rien faire pour ainsi dire, remplacé qu'il est de suite par l’ingratitude de son souverain.
Son successeur, Blasco Nunez de Vêla, le premier vice-roi régulier du Pérou, arrive avec pleins pouvoirs de Gharles-Quint et portant tout un code nouveau élaboré par ce prince à l’usage de ses possessions du Nouveau-Monde : les fameuses ordonnances coloniales de l’Espagne. Mais ce code et celui qui Fapporte déplaisent aux colons. Le code protège les Indiens et réglemente les possessions des vainqueurs. Le vice-roi est hautain, inhabile et tyrannique. Chassé de 'Lima et renvoyé en Espagne comme un prisonnier, il s’échappe en route, lève une armée, va se faire battre sous les murs de Quito et finit par mourir misérablement de la main d’un nègre de Pizarre. ,
Gonzale s^’établit dictateur, aux applaudissements des colons. C’est le retour à la libre pratique de's droits de
histoire: les espagnols 234
conquête. Il gouverne pendant trois ans, presqu^aussi absolu que son frère, plus généreux, plus aimé, plus doux, mais moins ferme et surtout moins adroit. Charles- Quint, voulant avec raison mettre un terme à l’anarchie demi-rebelle de sa colonie, nomme un viceroi intérimaire : Pedro de la Gasca, qu’il envoie presque seul, sans argent et sans soldats, à une nouvelle conquête du Pérou.
La situation est difficile s’il en fût. Gonzale Pizarre a son nom, une flotte, une armée, des forteresses bien défendues, de l’or comme il en veut. Le nouveau veriu n^a que les pouvoirs de son souverain : mais il est sagace, habile et persuasif. 11 ramène successivement à la cause royale la flotte, puis une partie de Tarmée rebelle. Une bataille a lieu entre le dictateur et lui. Pizarre la perd et est fait prisonnier. Condamné à être décapité, il subit dignement son sort, en gentilhomme et en chrétien.
€ Parmi vous qui m^écoutez, dit-il aux assistants de sa mort, il en est sans doute plusieurs que mes frères et moi nous avons enrichis. Aujourd’hui je n"’ai rien : pas même le vêtement qui me couvre, car il appartient au bourreau. Je prie ceux d^’entre vous qui sont riches par nous, de faire dire une messe pour le repos de mon âme ! »
Puis, sans souffrir qu^on l’attache, il se livre à l’exécuteur en lui disant : « Fais vite. »
Il eât décapité d'un àeul coup, fous ses biéns sont coôfl'sqûés âu profit de FÉtat. On rase sa demeure : on y êerhë du èél êt èbmmé én Orient sâ tête ést clouée sur un poteau de vàntCuzco, avec une inscription infàmante . (1548).
A trèisté inW Si daté dé la dbnquèîe dé son ét dô
la sienne : dans le Cuzco même qu’il avait sauvé contre 200,000 Indiens révoltés !
Ainsi finit au Pérou, cette famille qui avait donné à l’Espagne le tiers d’un continent et des trésors à pouvoir acheter le monde. Tous ses compagnons d’aventure, presque sans exception, ont un sort analogue et meurent en prison ou par le bourreau. Il semble que la Providence ait voulu les châtier parles mains mêmes de ceux qu’ils avaient le mieux servi. La plupart périssent du fait de la mère-patrie. L’Espagne a dépassé en ingratitude Rome elle-même. Colomb, Cortez, les Pizarre, etc., quiconque a contribué à lui donner les Amériques^ a été payé par elle de la prison ou de la mort !
Gasca, sous ce rapport, est le digne envoyé de son pays et comme lui sans pitié. Descendant, dit-on, d’un des assassins de César, Casca, il semble avoir conservé les instincts sanglants de son ancêtre. Les exécutions ne se bornent pas à Pizarre.
Nécessité ou caractère, le nouveau gouverneur, dépassant en cruautés les rebelles eux-mêmes, ordonne des exécutions en masse. Tout ce qu’il peut atteindre est mis à mort sans pardon, sans formes de procès, comme il plaît au vainqueur ou même au geôlier du moment.
Grâces à ces exécutions, ou malgré elles peut-être, Gasca parvient enfin à rétablir l’ordre dans la colonie et revient en Espagne, pauvre comme il en est parti. C’est un des rares gouvernants du moment — et de tous les temps — qui ne profite pas de son passage aux affaires pour s’enrichir lui et les siens. Aussi, malgré ses sévérités excessives, est-il un des seuls qui ait laissé de son administration un souvenir honoré. N’en déplaise à la tourbe des avides, c’est quelque chose que la
HISTOIRE : LES ESPAGNOLS
probité. Tant pis pour les gouvernements, qui ne comprennent point que la plus grande des forces pour mener leurs peuples, est de s^entourer d’hommes probes.
Tels sont, en résumé, ces premiers temps de conquête. Ils sont sinistres à étudier. On dirait que chaque chef, royaliste ou rebelle, partisan de Pizarre, d’Almagro ou de Gasca, a pour premier devoir de tuer. Il en est-qui se vantent d^avoirfait périr tant de monde qu^on pourrait peupler des villes avec leurs seules victimes.
Tous, d’ailleurs, payent de leurs personnes avec un courage admirable et sans hésiter, sans marchander rien, pas même leurs têtes. On dirait des révolutionnaires de chez nous, pendant cette grande épopée de 93, dont les seuls souvenirs nous font frissonner encore, nous ses arrière-petits-fils.
L’und^eux, entr’autres, nommé Carbajal, qui a servi quarante ans en Italie sous Gonzalve de Cordoue, promène à travers ces luttes une personnalité sanglante et railleuse, si singulière qu^elle captive par sa hideur même.
« Il n’a, dit-il, jamais fait quartier à aucun prisonnier. Il a autre chose à faire qu’à, garder des captifs. D’ailleurs il aime à tuer ou voir tuer : cela Tamuse et il ne le cache pas . »
Mais la mort qu’il ordonne en riant, il l’accepte pour lui-même en riant aussi, et garde jusqu’au dernier moment un esprit de raillerie infernal, comme un rire de Satan.
Fait prisonnier à la suite de la défaite de Gonzale .Pizarre, il est insulté par ses vainqueurs. Centeno, un capitaine comme lui, son gardien du moment sTnter-
pose en sa faveur. Carbajal demande à qui il doit cette généreuse assistance.
<£ Vuestra merced ne me reconnaît pas, dit Centeno ? »
« Que vuestra merced me pardonne, reprend Carbajal : ne vous ayant jamais vu que de dos, je ne vous remettais pas. »
Il est enfin condamné à être roué vif, puis écartelé. On vient lui lire sa sentence.
<•( Vous ne me tuerez jamais qu^une fois, répond-il en souriant. »
On lui demande de se confesser. Il refuse, disant qu’il n’a rien à raconter, si ce n"est d’avoir laissé en Espagne une dette d’un demi-réal à un cabaretier de Séville. »
On le mène au supplice. Sur la place même où il va être exécuté, la foule qui l’entoure gêne le bourreau. Il se tourne vers elle et lui dit :
« Eh ! de grâce, messieurs, laissez faire ! »
Puis malgré les atroces souffrances qu’il doit subir, il meurt sans jeter un cri, sans iine plainte. Or, il a 84 ans !
On a écrit des volumes sur cet étrange personnage, chez lequel la férocité était devenue comme une seconde nature. Type hideux du condottiere de ces temps, auquel tout ce qui est espagnol au Pérou ressemblait alors plus ou moins. A force dè combats, de vies risquées, dè èang versé, le carnage est devenu leur essence. Là pitié qu’ils n’ont pas eue pour leé autres, ils nè là démandent ni ne réprouvent pour eux-mêmes : et, coiùmé lâ fortune des combats est changeante, tous passent tôur â tour sous le glaive ennemi.
On estime que sur trois mille Êspàgùolé ^üi pÉirént
histoire: lès espagnols 235
part à la dernière de ces luttes, entre Gonzale Pizarre etGasca,il enpérit 1,100, savoir 700 tués en combattant et 380 par le bourreau.
La main sanglante, mais juste et ferme, de Gascà vint clore enfin cette période de meurtres. Si cruel qu’il ait été, on se demande s’il a pu être autrement dans ces temps cruels, dans ce pays troublé, vis-à-vis de cette race de flibustiers indomptables, arrogants et féroces, qui ne reconnaissaient qu\ine loi ; celle du glaive ? C’est une triste chose que Téchafaud : mais si triste qu’elle est, la loi de talion est la sauvegarde des sociétés comme des individus. Qui frappe par l’épée périra par répée.
Exploitation espagnole (1S4S à 1824).
Pendant tout le temps de ces luttes, les Indiens ne comptent guère qu’à la façon des mulets pendant les batailles. Ils servent d’appoint et même en partie d’armée à chaque combattant : mais comme ils tournent indifféremment à droite ou à gauche, selon leur chef du jour, chaque vainqueur les épargne pour les utiliser. Ils entrent dans l’armée victorieuse ou retournent aux mines, faire de Tor, en attendant une lutte. A part cela ils sont traités par leurs maîtres divers, comme des bêtes de somme et pis encore : car, peu importe qu’ils meurent sous la souffrance ou les coups de l’ennemi, la race est nombreuse et ne coûte rien.
. Gasca, frais arrivé d’Espagne et en dèhbr's àéî avîdit& des conquérants, étend un moment sur les indigè- ■ nés une main protectrice. Mais après lui, lès choses re^ prennent comme devant et plus cruelles èhcorè; pàrcè que les vainqueurs, instruits par la pratique, devien-
nent de plus en plus habiles à exploiter leur proie. De temps à autres, une voix s’élève en faveur de ces malheureux. Barthélemy de Las Casas, le vénérable évêque de Chiapa (Mexique), défend longtemps leur cause avec une persistance évangélique. De loin en loin, un roi d'Espagne ou un vice-roi, plus humain que les autres, tentent de les protéger. Mais trop de gens et la mère-patrie toute entière sont trop intéressés à cette exploitation, pour qu'on ne laisse pas faire les exploiteurs, en les aidant même, quand besoin est.
Pendant trois siècles environ, l’Espagne pressure ainsi sa conquête. Soit par son gouvernement, soit par ses colons, elle lui prend tout ce qu’elle trouve à prendre, sans jamais lui envoyer autre chose que des aventuriers et des marchandises avariées comme ceux qui les amenaient. On dirait Rome ou Byzance, accroupies sur la Sicile ou le Nord-Afrique etles dévalisant de leurs richesses, de leurs vivres, de leur travail, de tout ce qui peut être enlevé. Pays conquis ! Proie tombée que les vainqueurs becquètent jusqu’aux os !
Pour ce faire, ils s'y prennent par tous moyens, bons et mauvais, justes ou injustes; peu leur importe pourvu qu’ils produisent. Fisc à outrance, rapacités commerciales, pillages, violences, exécutions même, ils emploient tout. Deux moyens entr’autres paraissent leur avoir admirablement réussi pour cette exploitation : c’est ce qu’on appelait le repoTtimiento et la mita.
Le repartimiento était une vente forcée que l’Etat, les gouverneurs, les alcades, en un mot tous les gouvernants à un titre quelconque avaient droit de faire aux Indiens de leur gouvernement. Bon gré, mal gré, chacun de ces derniers était forcé de prendre et de payer à un prix fixé par le veDdeur, non pas ce que lui, ache-
histoire: les espagnols
teur, désirait, mais ce que le vendeur voulait lui fournir I
Or, on doit pressentir les conséquences de ce système, un des plus ingénieux qui se puisse voir comme exploitation humaine. En prétexte de création et en apparence, c’était un moyen de civiliser les Indigènes en les forçant à acheter les produits de notre civilisation et par suite à adopter ses usages. En réalité, c’était un droit de spoliation absolue accordé à tout gouvernant sur ses gouvernés. Chaque fois que TEtat ou un simple alcade éprouvait le besoin de gagner de l’argent, il envoyait chercher des marchandises à la ville voisine, invitait ses Indiens à le^ venir prendre et leur demandait en échange tout ce qu’il imaginait.
Les rapacités de la mère-patrie et de ses colons n’avaient, sous ce rapport, d’autres limites que leurs impossibilités. Telle est même la raison principale de l’état de misère et d’abrutissement, dans lequel nous verrons plus tard que se trouvent encore aujourd’hui les Indiens.
a Pourquoi nous faire du sang, puisque iQ^morcellagos nous le prennent ? disent-ils dans les pays à vampires. (1) »
Pourquoi auraient-ils travaillé, épargné, soigné l’avenir en quoi que ce fût, puisque les morcellagos blancs leur prenaient tout au jour le jour?
Il y avait des gouverneurs qui, sous ce rapport, dépassaient ce que nous pourrions rêver de nos jours. Ainsi, l’un ayant probablement reçu d’Europe une pacotille de rasoirs hors d’usage, forçait tous ses administrés à prendre chacun un lot de rasoirs ! un autre
(l) Voir au chapitre VII, animaux, la monographie du Vampire,
leur vendait des bas de soie ! Or, les Indiens n’ont pas de barbe et vont invariablement pieds nus. Mais n’étaitce pas faire œuvre de civilisation, que de les forcer à posséder ce qu'il fallait pour porter aussi bien des chaussures que de la barbe?
D’ailleurs, qu’on suppose par la pensée les gouvernants de n’importe quel pays, même des gouvernants nationaux, cumulant leurs fonctions avec le métier de marchands et investis du droit de nous vendre selon leur plaisir? Avant la fin du premier mois de ce régime, il se trouverait des villes dont les habitants auraient tant de rasoirs, qu’ils n’auraient plus autre chose à faire qu’à raser leur ville pour aller vivre dans les bois.
La mita, au point de vue pressurant, était peut-être mieux encore : c’est-à-dire plus profitable et, combinée avec le repartimiento, devait atteindre l’idéal du genre. C’était une sorte de conscription civile à reprises : en vertu de laquelle chaque Indien de 18 à 50 ans était appelé tous les trois ans et demi, soit aux mines, soit à la glèbe. Là, chacun d’eux devait, pendant six mois consécutifs, travailler tant qu’il pouvait, à raison d’un demi dollar par jour, destiné aux bas de soie de son retour ! De plus, ceux qui avaient des dettes envers l’État ou leurs gouvernants pouvaient être envoyés à ce travail forcé, et y rester pendant des périodes presqu’illimitées.
En d’autres termes, c’était la contrainte par corps, avec travail obligatoire, au gré d’un créancier pouvant endetter sa victime à perpétuité ! C’est splendide d’invention pressurante !
Il est juste d’ajouter ici que les Espagnols n’ont pas l’odieux de ces deux créations. Notre Europe, grâce au ciel, n’aurait probablement pas imaginé semblables ma-
histoire: les espagnols
chines à exploitation. Le repartimiento et la mita sont d’origine asiatique. Les Espagnols les trouvèrent fonctionnant au Pérou avant leur arrivée et ne firent que les perfectionner. Mais les Incas, qui les employaient avant eux, agissaient avec certains ménagements, comme des maîtres patriarches qu’ils étaient, et, par suite, ayant intérêt à ménager leur peuple esclave. Les Espagnols, au contraire, s’en servirent sans pitié, ni pudeur ; comme des conquérants hâtés, qui s^en vont à mesure de leurs fortunes faites, insoucieux des ruines et des cadavres qu’ils laisseront derrière eux.
Ces procédés asiatico-despotiques étaient même si bien dans les mœurs locales, qu’aujourd’hui encore, malgré la révolution qui les a supprimés depuis un demi-siècle tout à l’heure, ils subsistent toujours. Sous des formes adoucies et dans quelques localités éloignées des centres, la mita et le repartimiento se pratiquent encore au Pérou. J’ai vu souvent des gouverneurs les mettre en œuvre sur leurs administrés indigènes purs ou métis. Les victimes pouvaient très-bien se soustraire à ces exigences, sans même avoir besoin de se révolter, car la loi péruvienne est claire et formelle ; mais telle était chez eux la force de l’habitude qu’ils obéissaient sans mot dire.
On comprend facilement que, dans un pays aussi riche et avec do semblables procédés, les Espagnols ont dû moissonner des richesses à se gorger tous depuis leurs rois jusqu’à leurs pâtres, si l’avidité humaine pouvait jamais être gorgée. En aucun temps probablement, aucune colonie n’a autant rapporté à la métropole. C’est inouï ce que le Pérou a rendu de toutes les manières à l’Espagne. Ainsi, pour ne citer qu’un échantillon du produit des mines, en neuf ans, de 1780
LE PÉHOl’
à 1789, les mines du Potosi ont donné, à elles seules, deux milliards et demi. Elles étaient, à la vérité, les plus importantes de toutes, mais à la fin du siècle dernier, le Pérou comptait plus d"un millier de mines actives, en or, argent, mercure, cuivre et plomb. Or le (luint, autrement dit le cinquième du produit de chaque mine ou découverte d^or, revenait au roi et, par suite, passait en Espagne. Si on ajoute à cela que sur les quatre cinquièmes restants, trois au moins étaient également envoyés à la mère-patrie par les colons, on arrive à une exportation colossale.
On en peut juger d’ailleurs, rien que par la façon dont l’or, l’argent et les prodigalités de toute nature circulent au Pérou parmi les blancs, pendant la période espagnole. C’est merveille que voir les aventuriers des premiers temps de la conquête et plus tard les créoles leurs descendants, faire rouler la dépense. Leurs héritiers actuels, tout magnifiques qu’ils sont généralement encore, n’approchent pas de leurs ancêtres sous ce rapport.
Ainsi, pour citer des exemples, après le pillage du temple de Cuzco, un Espagnol joue et perd en une seule nuit le fameux soleil d’or du temple, estimé plusieurs centaines de mille francs. Pendant la guerre entre Gasca et Gonzale Pizarre, il en coûte à ce dernier, pour lever mille hommes, cinq cent mille piastres et à Gasca neuf cent mille, tout près de cinq millions de notre monnaie. A la suite de services rendus, vers cette même époque, un nommé Gepeda se fait donner une concession dont on estime le revenu à cent cinquante mille piastres annuelles : plus de 800,000 fr. de rentes donnés en une seule fois à un seul individu. Enfin, on se souvient sans doute de ce pavage d’argent
histoire: les espagnols
de 400,000,000 fr., que j’ai raconté plus haut, sans m’en faire le garant : car c’est bien des millions, même pour le Pérou 1
Presque à eux seuls, les Indiens fournissent cet or, que le gouvernement espagnol et ses colons dépensent à qui mieux, en prodigalités de toute sorte. Ils le fournissent surtout par les mines, dont le labeur leur est tellement funeste à cause du manque d^air et des différences de climat, qu’à la fin de chaque année, sur cinq travailleurs, quatre ont succombé. De temps à autres, la mortalité devient si grande dans une mine que les vainqueurs sont forcés de la fermer : non parce que la pitié les prend, mais parce que l’épidémie monte des mineurs aux chefs ! Alors seulement le travail s’arrête pour un temps, jusqu’à nouvelles recrues pour cette mort incessante !
On a beaucoup blâmé avec raison les procédés de certains américains du Isord vis-à-vis des Indiens de leur continent. Ceux des Espagnols à l’égard des leurs ont été bien autrement avides, vexatoires et cruels. L’Espagne sous ce rapport n’a été dépassée que par le Portugal, qui, au Brésil, a fait pis encore. Là tout est monstrueux d’avidité féroce. Si les historiens du temps n’étaient point là, racontant les choses avec une impassibilité ingénue qui a l’air de trouver cela naturel, on ne pourrait pas croire à une semblable violation des lois de l’humanité.
Sous le coup de ces exactions spoliatrices, la race indienne diminua bientôt dans des proportions dont on chercherait vainement des exemples ailleurs. En 1550, c’est-à-dire vingt ans après la conquête, malgré toutes les pertes causées par cette conquête même, on comptait encore environ quatre millions d’indigènes
péruviens. En 1581, cette population était réduite à trois millions au plus. Les mauvais traitements, les mines et les épidémies avaient, en trente ans, absorbé un million d’individus. A latin de 1600, en cent ans, cette décroissance avait doublé, et, de nos jours, au commencement de ce siècle, il restait tout au plus au Pérou, cinq à six cent mille indigènes purs. Le reste s’était fondu dans les émigrations étrangères, blanches et autres, ou plus généralement était mort.
Tels ont été les principaux résultats de la domination espagnole dans le Nouveau-Monde : beaucoup d’or extrait, mais la destruction des habitants primitifs. C’est d’ailleurs le résultat uniforme de cette domination dans tous les pays où elle a [lassé. En Italie, en Sicile, dans les Pays-Bas, sur la partie des Amériques qu’elle a possédée, on voit derrière elle des pays pressurés jusqu’à la moelle : peu ou point d’institutions : une ignorance pres(iu’absolue ; ni agriculture, ni industrie, ni travaux publics, si ce n’est des églises et des couvents : la désaffection, la misère ou le désert, partout !
Çà et là, il est vrai, notamment dans le Nouveau- Monde, elle a régénéré la population, en lui inculquant avec son sang européen, plus de bravoure, d’énergie et de force corporelle : une langue plus sonore, sinon plus réglée : un mode gouvernemental moins despotique et la religion dont nous sommes. Mais elle leur a donné tout cela par la force des choses, sans qu’on doive lui en savoir gré, car elle l’a fait sans le vouloir, sans le savoir meme. C’est à elle que ces peuples enfants doivent surtout d’avoir été débarrassés des langes asiatiques de leur organisation primitive. Mais elle a fait son œuvre à la façon de ces hordes barbares, qui ont régénéré l’empire romain : en le semant de ruines,
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de dévastations et de mort. Aussi dans le Nouveau- Monde et ailleurs, partout où elle a régné, a- t-elle laissé derrière elle une longue traînée de haines qui survit à travers le temps. Au Pérou surtout, son joug de fer a pesé si dur et si cruel que les Incas eux-mêrnes, malgré leur despotisme demi-sauvage, y sont peu à peu devenus les représentants d’un âge d’or regretté de tous, mêmB des propres descendants de PEspagiie.
liulépeudaiice (lS:’24-'£8'7o).
Pendant presque toute la période précédente, c’està-dire pendant environ trois siècles, l’Espagne pressiire en paix sa conquête. 91 vice-rois se succèdent les uns aux autres, comme des concierges dans une maison : en envoyant du mieux qu’ils peuvent à leurs maîtres le produit de leur lointain immeuble. Quant aux colons et aux Indiens, les premiers tout occupés de leurs affaires, arrivent ou s’en vont, sans regarder autre chose : les seconds souffrent, se grisent et meurent, presque sans se révolter ni même se plaindre. On ne compte guère au Pérou pendant toute la longue durée de l’exploitation espagnole, que trois révoltes importantes : deux à Cuzco et une dans le sud de la colonie.
La première, celle de Manco-Gapac, aux débuts delà conquête, sous les Pizarre, fut vaincue par eux. La seconde, qui surgit peu de temps après, sous les efforts d’un autre Inca nommé Tupac-Amaru, finit par la mort de son chef. Après quelques succès et une lutte courageuse, Tupac, fait prisonnier, fut décapité, à Cuzco même, dans la capitale de ses ancêtres, ou son supplice attira plus de 300,000 spectateurs, au dire de Garcilaso.
Pendant deux siècles environ, la colonie reste en repos ou à peu près. En dehors du bruit des mines, on
n"y entend quoi que ce soit, pour ainsi dire. Cependant, rien n’est éternel ici-bas, pas même l’iniquité.
En 1780, un métis, se disant descendant des Incas et prenant le nom de Tupac-Amaru, à l’instar de son prédécesseur en révoltes, essaye de secouer le joug. !Mais bien que plus grave et surtout plus prolongé que les autres, ce soulèvement comme le dernier, n'aboutit qu’à la mort de son instigateur, dont le supplice fut atroce : pire que les inventions des sauvages les plus rafdnésen fait de barbarie.
On commença par tuer sous les yeux de la victime, sa femme et ses enfants successivement. Puis on lui arracha la langue et enün on l’écartela !
Ces cruautés hideuses paraissent d’ailleurs avoir été diamétralement à l'opposé de leur but : en ce sens que loin de terrifier les Indiens, elles les excitèrent : car c'est surtout de cette révolte, comme d'un germe originel, que date l’indépendance du Pérou. Pendant deux années pleines, après le supplice de Tupac, les désordres continuèrent moins dangereux qu'au début, mais persistants et acharnés. On estime que dans la seule province de la Paz, notamment à Sorata, les Indiens tuèrent eu quelques mois plus de vingt mille blancs et métis.
Cependant tout s’apaisa encore une fois, et l'Espagne resta victorieuse. Mais tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse I La révolte de Tupac et ses longues suites ne s’étaient pas produites sans causes et surtout sans adhérents. Tout apaisée qu'elle était, elle avait laissé dans le pays des souvenirs, des germes, des espoirs de révoltes nouvelles. Les révolutions naissent les unes des autres, comme les insectes à larves. Tant qu'une ou plusieurs causes sérieuses ne les font pas
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sourdre, elles restent endormies. Mais un jour, au hasard d^une occasion favorable, elles bousculent tout et avec les ruines mêmes qu^elles ont faites, bâtissent un nouvel état de choses plus ou moins durable, selon Thabileté des nouveaux démolisseurs-constructeurs.
C'est ce qui arriva au Pérou. Les Indiens purs écrasés par les blancs s'en allaient, disparaissaient en silence, sans se révolter qu'à peine. Mais leurs fils métis, ou produits d'eux et des blancs mélangés, c’est-à-dire la bourgeoisie naissante du pays, croissaient en nombre, en instruction et en force. Vainement, à l'ombre du gouvernement royal de la métropole, les nobles purs ou prétendant l’être continuaient d’exercer presqu'absolumentle pouvoir. Ils étaient peu à peu entamés, puis débordés par les métis, qui, au fur et à mesure du grandissement de leur caste, gagnaient de la fortune, et prenaient de l’autorité. L’heure de la délivrance autrement dit de l'autonomie allait sonner pour le Pérou.
Les premiers tintements de la cloche révolutionnaire fondue en 1780, retentirent vers 1808, 1809, au moment de notre guerre avec l’Espagne. Le colosse secoué par nos efforts n'avait plus assez de force pour maintenir sous lui sa colonie, Elle en profita pour respirer, prendre force et se lever.
L'Angleterre saisit l'heure et se mit très-habilement à la tête de ces idées d’émancipation. Elle était intéressée alors à dépouiller de ses colonies l’Espagne vaincue, qui marchait désormais avec nous. Elle espérait profiter du désordre, pour pêcher en eau trouble. Ses instincts nationaux, sa constitution, sa tribune, ses intérêts, tout l’entraînait dans le grand mouvement libéral, qui se relevait alors contre la dictature de Kapoléon. Elle se prit à pousser de toutes ses forces
LE rÉROU
aux révolutions coloniales du Nouveau-Monde, dont elle avait elle-même été la première victime. Son principal instigateur de désordre et de liberté intéressés, Lord Cochrane, vint agiter l'Amérique du sud presqu’entière, travaillant en apparence j^^oprio motu , mais en réalité sous les inspirations nationales de sa patrie. L’émancipation des colonies espagnoles, mûre d'ailleurs, surgit principalement de ses efforts et sera l'une des habiletés les plus glorieuses de l’Angleterre, comme est pour nous l'émancipation des Etats-Unis.
Le premier cri de liberté fut poussé par le Chili, le 28 juillet 1821. De là, peu de temps après, le général San-Martin, qu'on a appelé le MAshington du Pérou, vint proclamer l'indépendance à Lima, qui le reçut en libérateur et fit cause commune avec le Chili. Plusieurs décrets successifs abolirent l'esclavage, la mita, le repartimiento, les distinctions d’indiens, etc. C'est le premier choc sérieux entre la colonie et la métropole.
Mais quand les pouvoirs sont séculaires,’ comme l’était celui de l'Espagne, il suffit rarement d’un seul effort pour les renverser sans retour. Les empires et les gouvernements sont des arbres : jusqu'aux jours de leur décroissance, plus ils sont vieux plus ils sont forts, donc plus il faut de coups pour les abattre.
L'Espagne avait encore trop de racines dans ces contrées, trop d’intérêts divers se rattachaient à son gouvernement, trop de liens de toute sorte l'unissaient à S3S colonies, pour que ses faibles agresseurs puissent la renverser du premier coup. Elle reprit progressivement presque tout son pouvoir et recommençait à régner comme devant, lorsqu’en 1823, Bolivar^ venant delà Colombie révoltée par ses soins, arriva à Lima. C’est le second effort delà révolution.
HISTOIRE : INDÉPENDANCE
Enfin le 6 décembre 4824, le général Sucre, le véritable libérateur du Pérou, gagne la bataille d^’Ayacucho contre les royalistes et termine ainsi la lutte. L’Espagne ne cède pas encore. Pour elle le général Rodil garde toujours la forteresse du Gallao, qu’il défend avec une rare énergie. Mais en février 1826, après un siège de treize mois, cette place se rend au gouvernement révolutionnaire. Bientôt un traité conclu entre la mère-patrie et sa colonie émancipée ratifie les faits accomplis, le Pérou est désormais une nation indépendante.
Depuis ce temps jusqu’à nos jours, la jeune république a passé par différentes phases de prospérités pacifiques, mais surtout de troubles. Comme chez ses sœurs espagnoles du même continent, le gouvernement répu* blicain qui a succédé à celui de la métropole n^’y a pas encore trouvé la solidité d'assiette, dont tout gouvernement a besoin pour régir un pays. Après avoir vu la Bolivie se séparer de lui, le Pérou s’est pris à osciller entre maints désordres. Un de ses hommes d’état à bon droit les plus célèbres, le président Guamara, élu en 1830, lui a donné onze années de repos sinon de pros>» périté. Mais en 1841, Guamara a été renversé par le général Santa-Cruz. Depuis ce temps, des crises présidentielles ou parlementaires, premiers symptômes de troubles ; des émeutes, révolutions échouées ; des révolutions, émeutes réussies ; des tiraillements intermittents de despotisme et d’anarchie ; des querelles latentes ou des guerres ouvertes avec ses différents voisins ; en un mot, tous les désordres inhérents aux nations de fraîche date, ont entravé sa marche de se faire. Récemment encore, en 1872, un prononciamento, sans autre raison que la criminelle ambition d'un homme, arenversé et as.sassiné le président Balta. Mais en moins d’une se-
maine, les coupables, les frères Gutierrez ont expié leur crime par la mort. On dirait, à la rapidité foudroyante du châtiment infligé par le peuple même, agissant de ])ar la loi et l’équité, que c"est la clôture des prononciarnentos du Pérou. Puisse Dieu le vouloir ainsi pour ce beau pays !
Quelqu’anormal que nous paraisse cet état de choses et quelque funeste qu^’il soit, il est d’ailleurs parfaitement naturel, logique, inhérent à tout ce qui est de création nouvelle. Adolescents comme nation, les Péruviens éprouvent les troubles turbulents de l’adolescence. Mais la jeune République est vivace s’il en fût. Elle a beau se désordonner, se révolter, se battre, elle a une puissance vitale qui domine tout. Quoi qu’il fasse et quoi qu’on dise, l’enfant crissera. Ce ne seront pas plus ses désordres que les pronostics intéressés de l’Europe monarchique, ni les habiletés jalouses de l’impérial Brésil, qui l’empêcheront de grandir, ün jour viendra, les républiques sud-américaines, le Pérou en tête, s’étendront d’un bout à Pautrede leur continent, pacifiées, prospérantes et fédéralisées, comme leurs aînées de PAmérique du nord.
Quant à moi, c^est ce que je souhaite aux populations de ces contrées, n"’en déplaise à tous ceux qui leur prêchent le retour à l’Espagne, ou à une organisation monarchique quelconque !
Gomme si les fleuves remontaient jamais vers leur source, comme si les adolescents redevenaient bébés ! Pourquoi ne nous propose-t-on pas aussi, à nous Français, de redevenir colonie de PItalie? ou de reprendre les institutions du moyen-âge, avec l’autel; le trône, la féodalité; toute la défroque de Pan mil?
Leur fraîche organisation républicaine enfante, il est
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vrai, ou laisse réussir quelques troubles civils, qu’un pouvoir despotique comprimerait peut-être, quoique cela soit à la fois douteux et dangereux. Qu^importe. Quand on est jeune, avant tout il faut grandir, prendre de l’aîle et des forces. Or, pour grandir vite et bien, mieux vaut cent fois la liberté même troublée que batmosphère-Soulouque de Tempire Inca ou l’exploitationvampire de la période Espagnole. Allez voir si les aiglons des montagnes deviendraient des aigles daus les dortoirs viciés de nos poulaillers d’Europe ?
Le repos n'’est la loi première des nations comme des individus, que dans leur caducité. Tant qu’on a force, rien ne vaut de s’appartenir. Dussiez-vous longtemps encore payer votre liberté par vos troubles, amis Péruviens, gardez-la. Gardez-la fièrement, avec résolution et vigilance. Si nous Pavions su garder ainsi aux lendemains de nos réveils, en 1789, en 1830, en 1848, nous aurions deux hontes de moins dans notre histoire, nos deux invasions : des milliards en plus par dizaines : et nos sœurs aimées, l’Alsace-Lorraine, seraient encore là, sentinelles attentives, veillant sur la mère-patrie, qui se consume à les sentir en exil !
Vive la République chez vous, la République chez nous ! Et puisse Dieu nous garder à toujours du fisc de l’Inca, du bâton de l’étranger, de toutes les dynasties impériales ou royales qui tentent l’un et attirent l’autre, sur les peuples assez lâches pour vendre leur liberté,