CHAPITRE XII
Nature des Péruviens.
Aspect physique. Beauté des Péruviennes. Douceur de mœurs. Variété de bravoure. Les cholos de la Cordillère et les prisonniers. Avidités exagérées. Soirées de Lima. Le jeu et l’aguardiente. Les calzas du gouverneur de la Laguna, L’amour. Une Liménienne. Prodigalités péruviennes.
D^’aspect physique, le Péruvien est généralement de taille bien proportionnée, mais un peu petite, au-dessous de la nôtre plutôt qu^’au-dessus. Sa couleur est d^’un blanc rouge mat un peu cuivré souvent, qui se rapproche de la couleur des Asiatiques, plus que de la nôtre. Il a les yeux et les cheveux presque toujours noirs, les traits fins, le visage régulier, les regards doux et intelligents. Toute sa personne est naturellement empreinte de grâce, d^élégance et surtout d'affabilité .
Les femmes, Espagnoles-Américaines, créoles d'Espagne, autrement dit, sont par double droit de naissance, presque toutes jolies. Beaucoup sont délicieusement belles. Capricieuses et peu lettrées, en général mais accueillantes, spirituelles, gracieuses, habiles, séduisantes au plus haut degré, elles exercent une sorte de fascination légitime qui domine tout au Pérou. C'est le pays du monde, je crois, où, de par les séductions et la beauté le sexe tout-puissant a les meilleures raisons de puissance. Aussi plus qu'à Paris même exerce- t-il un pouvoir absolu.
• La vertu principale de la nation est une bonté afiec-
tueuse^ qui fait aimer le Péruvien par quiconque a luimême dans le cœur un peu de cet amour inné dont V. Hugo a dit :
La bonté, c’est le fond des natures auf^ustes.
Dieu d’une seule vertu fit le cœur des justes,
Comme d’un seul saphir la coupole du ciel.
A peine trouverait-on des exceptions à cette tendance générale dans quelques parties de la haute Cordillère et du Sud de la République. Il a fallu rien moins que les féroces aventuriers de l’Espagne^, pour altérer momentanément ce caractère originel, qui reprend peu à peu le dessus des mœurs cruelles et turbulentes des conquérants. Les rixes sont rares : les meurtres plus rares encore. Les Péruviens n’ont môme entr’eux de procès qu’à peine : à ce point qu’un juge ou deux suffisent à des populations de six, douze et vingt mille Ames. C’est tout au plus si les père et mère grondent leurs enfants et presque jamais ils ne les battent. Tout ce qui est lutte à un degré quelconque répugne à leur nature et si parfois des vols à main armée troublent la Cordillère et la Costa, ils sont généralement faits d’étrangers plutôt que de nationaux.
On estime que, proportion gardée de nombre, il y a 10 condamnés immigrants contre 1 Péruvien : ce qui, d’ailleurs s’explique de soi par la nature des étrangers que le Pérou reçoit à l’ordinaire. Gent avide, s’il en fût : chercheurs d’or, aventuriers déclassés de tous pays, arrivant là attirés par la juste renommée de richesse et de générosité des Péruviens.
De même que dans tous les pays neufs, où Thomme n’est encore aux prises ni avec la misère, ni avec l’ennui, cette misère de l’âme, le suicide est inconnu.
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Cette douceur excessive de mœurs a souvent fait ac^ cuser les Péruviens de pusillanimité ; car il est des gens qui regardent l’une comme le corollaire de l’autre, bien que cela soit une grave erreur. Mais ce reproche^ à mon sens, est erroné. Les conquêtes des Incas sont là pour le prouver, et le sang espagnol qui s’est mêlé à celui d’une race aussi longtemps belliqueuse, ne saurait avoir fait une nation sans courage. La guerre de l’indépendance où leurs soldats mal armés et inexpérimentés ont lutté bravement contre les troupes de PEspagne, vient encore à Pappui de cette idée. Enfin j^ajouterai, que, pour beaucoup d’actions hors de doute, leur bravoure est si évidente qu’elle ne saurait être contestée.
Des hommes qui affrontent incessamment des torrents où chaque année des dizaines de canots disparaissent : qui, par passe-temps, vont chasser le jaguar ou Pours jusqu’au fond de leurs repaires, sans autres armes qu^un mauvais fusil et un sabre d/abattis, qui commercent tous les jours avec les Indiens capricieux et féroces dont ils sont entourés dans la Montana : qui enfin, guerroyent sans cesse entre eux, comme les habitants d’Arequipa, dont la révolution est pour ainsi dire Pétat normal : ces hommes-là ne sont point craintifs, quoi qu’en glosent quelques voyageurs plus amusants que vrais. Au jour d’une guerre nationale sérieuse, ils seraient tout aussi braves que Pont été leurs pères espagnols et leurs grands-pères incas.
Une des vertus principales de leur race est une générosité réelle et sans étalage qui règne partout, sous le toit du blanc le plus fier de son origine, comme sous le . carbet de l’Indien sauvage. Riches et pauvres, tous rendent aux étrangers et se rendent entr’eux des ser-
vices incessants, sans compter ni marchander rien. Je n^’ai jamais vu un Péruvien refuser, dans la mesure de ses forces, son assistance invoquée. Les plus pauvres surtoutVentr^aident, avec un empressement qui M quelque chose de touchant. Ainsi pour citer un exemple :
Dans la basse Cordillère, les prisonniers ne sont pas nourris. L’Etat ou plutôt la ville ne leur doit que quatre murs et sa justice plus ou moins équitable. La charité publique pourvoit largement à cette inhumanité. Chaque matin, quand il y a un captif à la prison, ce qui est rare d’ailleurs, on voit arriver à la file une foule de femmes, d’enfants, d’hommes même, portant l’un des bananes rôties, l’autre des poissons salés, celui-ci de la viande, etc. Chacun d’eux dépose son offrande devant la grille du prisonnier, à portée de sa main, et s’en va, sans savoir souvent le nom ni même le crime de celui qufil vient de nourrir.
Ce sont les cholos, les pauvres métis à peine blancs, qui, avant tous et comme par privilège s'occupent des prisonniers. Je n’ai jamais vu l’un d^eux passer près d’une geôle sans s’y arrêter, causer avec le captif, s’informer de ses désirs et les satisfaire s’il le peut. On dirait qu^enfants de la liberté, ils comprennent mieux que personne les supplices de ^emprisonnement et se font une religion de les alléger.
Par suite de cette générosité naturelle, les Péruviens pratiquent envers les étrangers une hospitalité large et amicale comme on n’en trouve plus en Europe. Dans les petites villes surtout, ou mieux encore, dans les campagnes, cela est remarquable. On dirait qufils cherchent et font naître les occasions d’être utiles, avec autant d’ardeur que chez nous, trop généralement, on
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se soustrait à ses devoirs d^’hospitalité^, jusqu^à se vanter de son égoïsme.
Affables ainsi que tous les peuples de race espagnole, ils vous saluent du regard ou de la tête, quand vous passez devant leur maison. Si, par curiosité, vous vous arrêtez à les regarder, hommes, femmes, enfants, tous vous sourient et le maître de la casa vous dit d'aune voix amicale :
« — Entrez senor, la maison est à vous. »
Puis, chacun s’écarte pour vous livrer passage. Les hommes offrent un cigare, les femmes vous font une cigarette qu’elles allument à la leur et vous tendent humide encore de leurs lèvres roses. Les enfants courent chercher une chaise, quelquefois la seule de la case. Puis le maître ou la maîtresse du logis vous propose du chocolat ou du tafia. Si, par habitude ou discrétion vous refusez, ils vous disent avec un accent de prière hospitalière intraduisible pour Pégoïsme de nos mœurs européennes.
c( O senor no sabe tomar Le Seigneur ne sait pas prendre, (boire) ? c’est de l’eau-de-vie ou du cacao de la chacra (maison des champs). Ce n’est peut-être pas très-bon, mais nous Poffrons de bon cœur. >
Et, pour vous donner Texemple, la dona de la casa boit elle-même quelques gouttes d’aguardiente (tafia) ou de chocolat : et, vous tend sa tasse encore pleine.
Buvez, si peu que vous vouliez, mais buvez. Car, alors seulement, vos hôtes seront contents et à partir de ce moment, il s’établira entr’eux et vous une sorte de communion do pain et de sel partagés, qui sacreront votre amitié naissante.
Le chocolat pris, chacun de vos nouveaux amis ré-
pond à vos questions et vous dit tout ce qu’il sait de son pays, avec une patience amicale ,qu^on ne lasse jamais. Si vous désirez aller à sa maison des champs pour visiter ses produits sur pied, il vous y conduit avec un empressement si bienveillant quhl a l’air de recevoir le service quhl vous rend. Si d’aventure, ainsi que cela est arrivé une fois à mon frère dans une ville péruvienne, vous tombez malade, dolorido, comme dit leur douce langue, c’est à qui vous soignera. Vous voyez tous ceux que vous connaissez, et vos voisins et vos voisines de maison, s’en venir tour à tour à votre chevet. Puis sans distinction d"âge ni de rang, hommes et femmes, tous vous proposent cordialement leur bourse, leurs remèdes et leurs veilles.
On trouve dans un livre contemporain que je ne veux pas désigner, parce que je n^’aime à blesser personne, des assertions tout à fait contraires aux miennes sous ce rapport. Je me souviens notamment de longues pages consacrées à Tindignation de l’auteur, qui avait failli se voir extorquer 25 francs, pour une mule morte en route, autant que je me rappelle. Gela se peut, car en voyage ces petites misères de la vie quotidienne vous arrivent encore plus souvent qu’au coin du feu. Mais, en vérité, ce jeune touriste égaré dans la Cordillère, n’avait donc jamais bougé de chez lui avant de venir au Pérou? Il s’enflamme pour 25 francs demandés indûment 1 Mais il n^ a pas un hôtelier de Suisse ou d^’Allemagne qui n’en porte bien d’autres sur ses notes chefs-d’œuvre : et on paye, sans gémir pendant des pages entières !
Pour moi j’affirme que sous le rapport de l’hospitalité, les habitants du Pérou m’ont paru au contraire audessus de tout éloge. Qu’on y soit rançonné par quel-
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ques muletiers et hôteliers, comme partout : cela est le lot du voyageur. Mais la cordiale et généreuse obligeance de leurs compatriotes rachète et bien audelà ces vétillles de lèse hospitalité. Ce n’est pas une foiS;, mais deux cents fois que pendant le cours de notre voyage au Pérou, les Péruviens nous ont hébergés, nourris, guidés mon frère et moi, sans non-seulement nous rien demander, mais sans vouloir accepter autre chose qu’un souvenir de voyage ou un serrement de main.
Or^, cette hospitalité si douce au cœur quand on est loin de la terre natale, les Péruviens Potfrent à tout étranger, quel qu’il soit, riche ou pauvre. Ils l’exercent de différentes manières selon l’hôte : mais ils l’exercent pour tous leurs visiteurs sans exception, à moins qu’on ne les traite avec des airs de supériorité dédaigneuse^, qui, très-justement, selon moi, les font se glacer d’indifférence et même d’inimitié. Je les ai vus recevoir comme nous et avec d'égales affabilités de pauvres émigrants chercheurs d'or, qui certes n’avaient rien pour les payer, pas même des espérances, car ils revenaient des placers avec la fièvre et retournaient aux Etats-Unis. Mais ils étaient malades, étrangers : cela suffisait aux Péruviens pour pourvoir à leur sort.
Plus qu'aucun peuple de race espagnole, l’habitant du Pérou semble avoir gardé intacte dans sa nouvelle patrie la vieille hospitalité de ses grands ancêtres, l'hospitalité antique, affable et sans limites. Quelles que soient sa maison et sa table, luxueuses ou non, il les offre à son hôte et les partage aveclui sans méfiances jalouses, sans arrière-pensées de lucre, comme on en rencontre . trop souvent chez ses voisins d'origine portugaise. Il faut avoir vu tout à rebours, pour ne pas avoir remarqué
l’hospitalité péruvienne comme une des principales vertus de la nation.
Terre du Pérou ! pays des doux accueils, race bienveillante et affectueuse^ j'ignore si ces lignes de reconnaissance vous parviendront jamais et si vous vous rappelez seulement celui qui les écrit. Mais je sais bien que le souvenir de votre beau pays, de votre douce race, de vos amitiés expansives, est cher à ma mémoire, comme est en voyage un souvenir retrouvé de la patrie absente.
Malgré les vertus que je viens de décrire, il ne faudrait pas croire que la vie de ces contrées soit celle d'une Arcadie antique, où les bergers ont des houlettes de citronnier et les bergères des chapeaux enrubannés de soie, comme lea cous de leurs hlmics moutoyis.^Q respecte Florian, Berquin, M'"° Deshoulières et autres fabricants d’humanité à l'eau de rose. Mais quant à croire aux vertus absolues ayant existé jamais sur notre boule ronde : non. Tous les hommes se ressemblent à quelques nuances près, c’est-à-dire qu’ils-' ont tous aussi bien leurs vices que leurs vertus. Les, Péruviens sont hommes, ils ont aussi leurs défauts.
Je n'ai parlé jusqu’ici que de leurs qualités, je ne puis terminer ce tableau de mœurs, sans raconter leurs vices. Ne faut-il pas, dans toute conversation quelle qu’elle soit, en arriver tôt ou tard, à médire un peu de son prochain? D’ailleurs, j’ai promis dans la préface la vérité d’abord et complète. Donc, oh ! Péruviens, mes amis, ne vous rengorgez pas : car voici venir les: pages qui suivent.
La principale des vertus humaines, à mon sens, parce qu’elle est la base de toutes les autres, la probité, n’èst pas en tête de l'ordre du jour au Pérou. Les mœurs
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religieuses, politiques, administratives, commerciales, sont souvent entachées d'improbités de diverse nature que la nation tolère, pratique même communément et tient volontiers pour habiletés presque méritantes. Le vice honoré des Spartiates semble avoir retrouvé droit de cité sur beaucoup de points du nouvel hémisphère, nord et sud. Caveant consules americani!
C’est le mauvais côté du Pérou : une sorte de péché criginel dont les Péruviens doivent le triste héritage, soit aux aventuriers espagnols leurs pères, soit à leurs grands-pères chinois, au génie trafiquant et rusé.
De par ce vice, les extorsions, les vénalités, les manques de foi, les improhités de diverse nature sont choses assez communes, pour que le récit de l’une d'elles non-seulement n'indigne personne, mais fasse même le plus souvent rire aux dépens de la victime.
Ainsi, on vous raconte que tel padre (curé) a exigé 25 piastres d'une de ses ouailles, à peine d'excommunication, ou par menace de sorcellerie. Aussitôt, chacun rit de l’aventure et en colporte les détails qu’il tient souvent du padre lui-même, lequel s'en vante. Puis, à ce propos, tout le monde à l'envi célèbre l’adresse du coupable.
t C’est un homme si habile î Sa cure lui rapporte le double de ce qu'elle rapportait à son prédécesseur. Il est mort l'autre jour unhérétique américain qui a voulu être enterré en terre sainte. Ce misérable n'avait rien. Le padre a trouvé moyen de lui faire donner deux piastres que le moribond cachait sous son chevet.
Si, comme je l’ai fait en la circonstance, quelqu'un élève la voix en faveur des victimes, on vous répond en chœur :
« Faut-il point que le padre vive? L'Etat ne le paye