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point. D’ailleurs un hérétique ! Gomment se fait-il qu’un catholique comme votre Seigneurie trouve mauvais qu’on dépouille un hérétique? Mais les Européens sont tous ainsi. Ils ont moins de pitié pour leurs frères catholiques, que pour des chiens d’infidèles qu'on ne saurait trop rançonner. »
C’était à me croire par moments chez des juifsarabes, aux instincts fanatiques et avides. Cependant il n'y a pas au monde peuple plus aimant et plus généreux que le Péruvien. Quel singulier mélange que l’homme !
Les mœurs laïques sous ce rapport ne valent pas mieux.
Tel gouverneur confisque les marchandises d'un négociant, son concurrent, sous prétexte qu'elles sont avariées : les vend : les achète pour son compte à vil prix et les revend publiquement avec les siennes. Le négociant spolié se pourvoit en justice. Le juge et tout le monde lui donne tort. Pourquoi va-t-il s'imaginer de faire concurrence au gouverneur?
Un commerçant lève le pied, en laissant derrière lui tout un banc de dupes. A part les intéressés, personne ne s'étonne de ce départ. Puis, quelques années à peine écoulées, le fugitif vient reprendre ses affaires sans liquider les anciennes et cependant sans poursuites de la part de ses créanciers, qui, dans l’intervalle, ont peutêtre fait comme lui. Un débiteur vous dit : — je ne pourrai pas vous payer — aussi fcailement, et sans plus de vergogne que n'en ont les exécutés ordinaires de notre Bourse parisienne.
Un soir, à un bal chez un grand personnage péruvien, le maître de la maison, en me faisant faire connaissance avec un de ses invités, me dit :
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« Je vous présente le colonel , un officier boli-
vien des plus distingués. Il joue à tous les jeux admirablement : faisant sortir la carte qufil veut. Aussi gagne-t-il des sommes considérables. Si votre Seigneurie veut essayer avec lui? »
Et, sur ces mots, le colonel me proposa une partie que j’eus la mauvaise grâce de refuser, en disant qu’en Europe cette manière de jouer n^était pas admise.
Ce à quoi mon interlocuteur très-étonné me répondit ingénument :
« C’est cependant une habileté comme une autre que celle de savoir manier les cartes. Si votre Seigneurie veut, je lui apprendrai même à faire comme moi. »
Je continuai de refuser, sans me fâcher d'ailleurs, car l'offre n’avait rien que d'aimable et même de loyal, puisque j'étais prévenu à l’avance. Mais il me paraît au moins probable que les différentes victimes du trop habile colonel n'avaient pas toujours été averties comme moi.
A coup sûr, tous les Américains n'ont pas ces mœurs : tant s’en faut. Mais elles sont plus fréquentes qu’on ne le saurait dire et n’étonnent là-bas que les étrangers. C’est à ce point, que je me suis demandé souvent, si le sens moral de ces nations était semblable au nôtre.
Mais le commandement est le mêm.e pour tous icibas :
« Le bien d'autrui tu ne prendras, ni retiendras à ton escient. »
Qu’on veuille bien y réfléchir, d’ailleurs ! Nous ne trouvons pas mal, ou du moins pas très-mal, qu'un joueur ou un bretteur habile saigne un partenaire nialhabile. Est-ce que nous agissons en cela beaucoup mieux que les américains?
C ^ v'ce plus ou moins inhérent à tous les peuples jeunes, diuunue au Pérou d’une façon tellement progressive, qu’il y a lieu d’espérer de 1’}^ voir réfréner même de nos jours. Mais présentement, il y est encore si commun, que, tout en engageant mes comi)atriotes à émigrer dans ce pays de préférence à tous autres, je leur conseille fort :
1° De ne pas y jouer : chose dangereuse partout;
2° De ne pas trop sV découvrir, commercialement parlant : et d’éviter autant que possible les procès ou même la concurrence avec les autorités locales;
Enfin et surtout, de n’y avoir jamais besoin du padre in articv.lo morti^.
Outre ce côté peccable, les Péruviens en ont un autre qui ne fait tort qiPà eux-mêmes, mais n’en est pas moins funeste pour eux au point de vue social. C’est un amour immodéré du plaisir et par suite une prodigalité d^’enfants irréfléchis. Pour s'amuser ou simplement se distraire, ne fiît-ce que pendant quelques heures, rien ne les arrête. Une soirée ordinaire à Lima coûte souvent 1,000 soles (5,000 fr.) et les extraordinaires 5,000 s. (25,000 fr.), que maintes gens dépensent sans sourciller et à plusieurs reprises en une seule année. Avant tout, même avant de manger, il faut s’amuser et amuser ses amis? Hommes et femmes, maîtres et serviteurs, semblent avoir pour but unique de leur vie le plaisir sous toutes ses formes et chacun d’eux y court, comme les Américains du Nord courent au dollar : sans regarder autre chose.
Par suite de cette tendance, le Pérou est une des contrés du globe où les hommes boivent et jouent avec le plus d'ardeur. Ce ne sont entr'eux que fêtes, réunions, visites, dont les cartes et le vin sont les accom-
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pagnements infaillibles. Jouer et boire : tout est là pour une bonne partie de la nation. On en pourra juger par le récit suivant, que je choisis dans mes notes entre plusieurs du même genre, parce qu"il s’est passé pendant notre séjour même au Pérou, presque sous nos yeux.
Il y a quelques années, le gouverneur de la L . . . , bourgade ou pueblo situé dans la basse Cordillère, joignait, selon la coutume du pays, la profession de marchand universel à ses fonctions administratives. Bon
gouverneur d’ailleurs et assez aimé, don I , avait
confectionné, par lui-même ou par ses femmes et filles, blanches et indigènes, une petite cargaison de chapeaux dits de Panama. Ses administrés lui avaient réuni plusieurs centaines d’arrobas (1) de poisson salé: quelques kilogrammes de vanille, de baume du Pérou et de cascarilla ou écorce de quinquina : autant de damesjeannes de copaiba ou baume de copahu : bref une valeur d’un millier de piastres environ.
Don I. . . ., résolut de se défaire de ces produits à Moyobamba, la capitale de la partie du Pérou où est situé la L.... et d’en rapporter, en échange, des étoffes, des haches, etc., pour les revendre avec 150 O/Ode gain à sesadrainistrés. Dans ce but,ils’embarqua avec toutes ses marchandises sur un canot ramé par douze Indiens, à ses ordres, sinon à ses gages ; puis, à travers le méandre de torrents qui sillonne la basse Cordillère, il se dirigea vers la ville, de toute la vitesse de ses impatiences commerciales.
Mais, chemin faisant, à deux ou trois jours de Moyobamba, dans une bourgade située sur sa route, notre
(l) I/arroba péruvien vaut ou plutôt valait 25 livres espagnoles, soit H 'kil. et 500 grammes ; la livre espagnole ou péruvienne, (jui est la môme, va^ lait seulement 400 grammes,
voyageur rencontra Tun de ses collègues, gouverneur comme lui d’un pueblo de la province et comme lui se rendant à la ville en vue de commercer. Le jour même de leur rencontre, les deux autorités en voyage, arrêtées selon les usages du pays chez leur confrère en gouvernement, se mirent à boire, puis à Jouer avec leur hôte.
Le padre et le juge de paix de la bourgade prévenus de la réunion y accoururent de suite. Le vin et les cartes occupèrent bientôt la table de l’autorité. Puis^ sans désemparer^ on but et on joua pendant le reste de la journée, toute la nuit et une partie de la journée suivante.
Le gouverneur de la L...., perdit successivement sa cargaison entière, chapeaux, poisson, etc. ; son canot, son chapeau, sa veste et jusqu’à ses inexpressibles, que les gagnants lui firent quitter séance tenante. De telle façon que le gouverneur hôte fut obligé de lui prêter des ccüzas pour s’en aller, parce que le padre, celui des joueurs qui avait gagné cette partie de vêtement, disait non sans raison :
« Si je ne prends pas son pantalon de suite, je ne le reverrai jamais. Puisque don I. . . . , ne va plus à Moyobamba^ où il n"a plus d'affaires, il peut bien retourner à son pueblo, nu comme ses Indiens. »
Pt en effet, le soir même, sur un canot emprunté, vêtu pour tout bien du pantalon de, son collègue, le gouverneur de la L....^ reprenait le chemin de sa bourgade, avec ses hommes encore moins couverts que leur patron. J’ai appris depuis, qu’en moins de quelques mois, il avait réussi à composer une nouvelle cargaison et que cette fois, il était parvenu sans encombre jusqu'à Moyobamba. Mais, je connais trop les mœurs du. pays, pour ne pas affirmer que si, au retour ou plus tard, il a trouvé l’occasion de prendre sa revan-
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che, les calzas de ses collègues ou la soutane du padre ont couru les plus grands dangers.
Enfin, au-dessus des passions du gain, du jeu et de l’aguardientc, la passion dominante du pays, celle qui d’un bout à l’autre du Pérou et un peu du monde, règne en maîtresse absolue, est l’amour. De même que sous tous les climats inter-tropicaux, le laissez-aller des mœurs y a pris peu à peu un caractère de désordre presqu’incompréhensible pour nous. Telle Péruvienne quitte à son gré le toît paternel ou conjugal, sans que le père ou le mari paraissent s’en irriter, ni même s’en préoccuper beaucoup. La liberté absolue étant la base des actions de chacun, le caprice féminin règne là comme dans son pays natal, dont un des plus galants monarques écrivait sur les vitres d’un château :
Souvent femme varie
Plus encore que le jeu, c-ette passion est pour les Péruviens une raison de dépenses et de désordres excessifs. Sous une forme ou sous une autre, presque tout l’argent du Pérou est dévolu aux Péruviennes. A Lima et jusque dans les moindres villages, chacun, avant même d’avoir un vêtement, possède en une maison retirée, sous des bananiers, quelque fée aux doux regards qui attend sa venue. C’est là que tout d’abord, il porte ce qu’il gagne : et aussitôt, quelque retiré que soit le village, l’argent s’envole rapide, en mouchoirs de soie venus de France ou des Indes, en crêpes de Chine, en bagues, bracelets, etc. : tout ce qui constitue le gracieux plumage dé la plus béllé moitié de l’humanité.
Peniviennès ont, è'ntre toutefe le^ lemmes, uh^ grâce indicible, pour répandre l’or à folles main^. En
consommations renouvelées de bijoux^ de dentelles, de crinolines, elles feraient concurrence aux Parisiennes elles-mêmes. Aucunes femmes d’aucuns pays ne savent comme elles, traîner leurs jupes de soie à travers les sables boueux de leurs rues sans pavés : effeuiller de fêtes en fêtes des fleurs et des rubans d^’Europe, tout ce qu^elles peuvent inventer de plus coûteux : satisfaire enfin, sans jamais se rassasier, tous les caprices incessants qui voltigent de leurs fronts à leurs lèvres.
Mais leurs pieds sont si petits dans leurs souliers de satin blanc ! leurs longs cheveux nattés descendent si doux sur leurs tailles ondulantes ! Leurs grands yeux noirs brillent si tendres sous la résille qui les voile 1 II ne faut pas les voir deux fois pour excuser et comprendre la faiblesse amoureuse de leurs compatriotes.
Que celui de vous qui est sans péché leur jette la première pierre.
Ils la payent cher d’ailleurs cette passion I Ce que Eamour au Pérou entraîne de ruines et cause de désolalations de toute nature est incalculable. G est comme le mancenillier séducteur mais délétère, sous lequel s’endort ce beau pays. Lima, la capitale de ces joies enivrantes, est un gouffre plus fascinateur que Paris lui-même. De toutes les Gapoues contemporaines, c^est, je crois, celle qui sait le mieux absorber dans ses plaisirs Lépargne de la province. Le Pérou entier et une bonne partie de la côte américaine du Pacifique vont gaspiller là leurs fortunes et leur vitalité.
L’anecdote suivante qui m’a été racontée dans le pays, donnera, mieux que tout, une idée des prodigalités liméniennes et de la facilité inouïe avec laquelle l’argent se dépense dans ces contrées.
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• Il y a quelques années, au moment où la Californie, raturée d’émigrants et de marchandises d’Europe, refluait ses excédants vers la côte de l’Amérique du Sud, un navire, chargé de marchandises, arriva à Lima, venant de San-Francisco. Le capitaine, possesseur d^une partie du navire et de la cargaison, fit, dès le lendemain de son arrivée, connaissance d’une Liménienne très-jolie, de la catégorie féminine que nous appelons biche ou petite dame, qui de suite Faida à dépenser son argent.
Au bout de quelques semaines, les nouveaux associés en prodigalités, avaient déjà gaspillé une somme assez ronde, pour que le capitaine fût obligé de vendre sa part de cargaison ; sans même attendre un commanditaire qu’il avait, résidant à la Nouvelle -Orléans, mais devant incessamment venir à Lima pour l’écoulement de leurs communes marchandises.
La cargaison valait environ 50,000 piastres (250,000 francs). Notre homme plaça en lieu sûr la moitié de cette somme, et, avec les 25,000 piastres qui restaient, s^occupa exclusivement de mener la vie à grandes guides. Pendant trois mois, les deux fiancées vécurent comme le Rolla de Musset, sans compter, au gré de chaque caprice ; si bien qu’au bout de ce temps , les 25,000 piastres étaient parties en compagnies de festins, fleurs, bals, parures, équipages roulés au hasard par les rues de Lima.
Se voyant ruiné, le capitaine, honnête homme d^ailleurs, songea à partir. Mais il avait besoin de son associé de la Nouvelle-Orléans pour régler leurs communes affaires. Il réfléchit que, la moitié du navire luirestant *en propre, il pouvait en disposer librement jusqu’à l’arrivée de son ami. Aussitôt ü engagea, moyennant
10^000 piastres, la part qu’il possédait dans son bâtiment, et, en compagnie des mêmes plaisirs, recommença la même vie.
La jeune Liménienne et lui avaient déjà fortement entamé cette seconde prébende, lorsque l’associé arriva enfin. Aussitôt, sans même attendre le débarquement, le capitaine va trouver le nouvel arrivé sur le bateau même, et là, lui raconte l’aventure en lui demandant de remployer à n’importe quoi, soit sur son navire, soit en Californie.
L’associé consent à tout sans s’étonner outre mesure. Cependant, par manière de demi-reproche, il dit :
« — Je te placerai ; mais je ne comprends pas trop comment, en quatre ou cinq mois, tu as trouvé moyen de dépenser 35,000 piastres,
— Viens avec moi, répond le capitaine, je te ferai comprendre cela. »
Sans plus tarder, en descendant du navire, les deux amis vont chez la Liménienne. Nonchalamment étendue dans une berceuse américaine, Linsouciante Phryné se balançait en fumant une cigarette. Elle accueillit les deux hommes par un sourire qui laissa voir deux rangées de dents fines et blanches comme des perles.
Le capitaine s^’approcha d'elle et dit à son associé :
« — Regarde ! sa bouche est bien petite et ses dents bien fines ! Cependant, elles ont tout mangé, tout : les marchandises, le navire, le grand mât avec ses voiles, tout y a passé !
— Je comprends, maintenant, dit l'ami, en règ'ardant la jeune femme avec deè yeux brillants d'adrhirâtion. »
Puis, au bout d'une minute de réflexion, il se tourna vers le capitaine :
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€ — Puisque tu pars, lui dit-il, lasenorita est libre?
— Certainement, reprit ce dernier, et je te présente même à elle comme un parfait caballero.
— Et la senorita m’agrée pour son prétendant ?
— Como no? reprit toujours en riant la Péruvienne. »
Le lendemain de ce legs entre vifs, le défunt capitaine partit pour San-Francisco où, quatre mois après, son successeur le rejoignit à son tour. Il va sans dire que les deux secondes moitiés du navire et de la cargaison avaient, avant ce second départ, suivi le chemin des deux premières.
Quand le plus grand bonheur de ce monde, l’amour, n^’est pas réglé par le devoir, par les lois religieuses ou civiles qui régissent l’homme en société, ses enivrements entraînent plus de ruines que toutes nos autres passions humaines réunies.
Gomme on peut le supposer sans peine, ces prodigalités de toute nature entretiennent le Pérou, malgré sa richesse, dans une misère relative, qui entrave plus que tout le développement de la nation. Je pose en fait, que si les Péruviennes refrénaient quelque peu leur passion de dépense, leur pays grandirait rapidement en puissance et en prospérité. De combien de rentes ne pourraient-elles pas le doter, rien qu^’en réformant leurs souliers de satin ! C’est à elles surtout qu^appartient l’avenir de leur patrie.
11 ne faudrait point croire, d^ailleurs, que ces prodi-. galités funestes aient là-bas les mêmes conséquénces fatales qu’en Europe. La misère, le désespoir et surtout le déshonneur sont presque toujours chez nous la triste fiu de ces excès. Chez eux, au contraire, il n’en résulte guère, au point de vue individuel, qu’ûne misère insi-
gnifiante et souvent momentanée. Ceux qui, fatigués ou vieux, veulent s’endormir dans cette misère, peuvent le faire sans mourir de faim; car, pour exister matériellement au Pérou, quelques heures de travail par semaine suffisent et au-delà. Quant à ceux qui veulent vivre encore^ la Montana, ou les mines, ou le commerce sur la côte, sont là pour refaire une richesse à quiconque la veut tenter. J’ai vu maintes gens arrivant de Lima sans un réal, gagner en quelques mois dans la province des sommes considérables ; par or lavé dans les torrents, résines ou écorces récoltées dans les forêts, par commerce surtout.
Souvent, il est vrai, il faut, pour parvenir à ce but, mener pendant ce temps une existence de misères et de privations : dormir sous les étoiles: ne manger que des bananes et ne boire que de l’eau ; courir les torrents, pieds nus comme les Indiens, en bravant la fatigue, la faim, la maladie. Mais si la mort ne vient pas l’interrompre pendant cette période de privations, le Péruvien aura le plus souvent récolté de l’or à damejeanne remplie. Puis, avec cet or, pendant quelques semaines, il possédera tout entière, soit sa bourgade natale, soit Lima elle-même, la ville des péris, Lima, le Paris du Nouveau-Monde.
Quant à amasser pour l’avenir, cela ne leur vient qu’à peine à la pensée. Il est rare de voir un homme faire ce qu’on appelle une fortune : puis vivre de ses rentes à rien faire et les léguer à ses enfants. La grande majorité d’entre eux vit au jour .le jour, sans souci du lendemain, sans jamais s’inquiéter ni de la vieillesse, ni de la maladie, ni même des éventualités d’un revers. Il faut avoir habité ce pays pour se rendre compte de l’insouciante gaîté avec laquelle un Péru^
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vien^ parti riche de sa province, y revient ruiné jusqu’au dernier maravédis, et vous dit en souriant :
< — J^'avais amassé 2,000 piastres -, je les ai dépensées à Lima en deux mois. Me voici revenu. »
Gela semble étrange, plus qu’étrange à notre civilisation dont l’épargne est le principal souci, presque le premier devoir, parce qu’elle est de nécessité générale. Sur le Nouveau-Monde, cette prodigalité est naturelle et pour ainsi dire normale, de par la richesse du pays, la jeunesse sociale de ses habitants, toute la vie humaine enfin, telle qu^elle est au Pérou surtout.
Personne n’a froid sous leur beau soleil, personne ne manque de pain sur leur sol béni : point n^est besoin d’épargner pendant sa jeunesse pour ne pas mendier sur ses vieux jours. La terre a des champs libres, les mines ont de Targent, les fleuves roulent de Por, les villes ont du commerce pour tout le monde. A quoi bon passer son existence en désirs refoulés, en épargnes, en privations de toute sorte? La vie est courte. La mort peut venir. Riches et gaspillants oiseaux que nous sommes, jouissons des beaux jours pendant que nous les tenons !
En Europe, quiconque agit ainsi, mangeant à la fois les revenus et le fond, finit à l’hôpital ou d’un coup de pistolet !