‹ Le Pérou; tableau descriptif, historique et analytique des êtres et des choses de ce paysChapitre 16 sur 47 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Religion.

Catholicisme espagnol. Culte des images. Christ et madones ornés de bijoux. Somptuosité du culte. Couvents. Processions : leurs raisons d’être au Pérou. Divisions ecclésiastiques. Le clergé péruvien ; ses mœurs ; son influence.

La religion, longtemps maîtresse absolue du Pérou, y est encore très-puissante.

On trouve dans chaque province des ruines de monu ments religieux datant de Tère des Incas et des époques précédentes. Soit Pacha-Camac, soit le soleil et autres divinités avaient des temples à peu près partout. L"em* pire inca était une théocratie. Sous la domination espagnole, le catholicisme a gouverné le pays dTine manière absolue, par ses églises et ses couvents, avec leurs garnisons de prêtres, de moines, de confréries, de béguinages de tous ordres. Enfin, de nos jours, depuis Tindépendance, si le pouvoir et les richesses de Téglise catholique ont considérablement diminué, les sentiments religieux des Péruviens sont encore très -vifs, surtout dans l’intérieur.

Le catholicisme règne presque seul. A peine compterait-on en dehors de sa communion quelques milliers d’individus, tous étrangers ou fils d^étrangers. Mais les souvenirs du passé, les ignorances des Indiens et principalement les tendances espagnoles à adorer les images ont peu à peu altéré les pratiques de notre religion. Le culte du symbole y a emporté le culte de Dieu. Si les

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iconoclastes, ces premiers parents du protestantisme, revenaient au monde, c’est au Pérou probablement qu’ils iraient d^abord exercer leurs haines destructives.

Kon-seulement les images y sont l’objet d"un culte' excessif : mais on en trouve encore dans les rues, sur les maisons et jusque dans les fêtes privées, où souvent elles sont portées temporairement.

Ainsi, nombre de villes ou villages, et même de rues, sont sous la protection spéciale de Jésus, ou de la Vierge, ou d’un saint quelconque, ayant à ce titre sa statue ou son portrait dans des niches nombreuses, ou sur les murs et jusque sur les toits. Ce qui se pratiquait jadis chez nous, comme on peut encore en voir les traces çà et là, continue à se pratiquer au Pérou, de moins en moins d’ailleurs, ainsi que partout.

De plus, on y a parfois, dans sa maison même, la statuette du saint auquel on a le plus de confiance. C’est le protecteur divin de la famille, un dieu-lare, tel qu^’en avaient les Romains : chargé, comme chez eux, de protéger la demeure où il est révéré.

Enfin, dans certains villages retirés, les habitants considérables qui donnent une fête demandent encore au curé et obtiennent toujours de lui une des croix ou des statues de l’église pour présider à la fête. Limage est portée triomphalement au lieu de la réunion, où elle sert à la fois de protection divine et d’indulgence plénière pour les ivresses qui se commettent. A chaque verre bu en commun, les convives portent d’abord la santé du saint, en élevant leur verre de son côté ; après quoi, ils boivent sans remords comme sans mesure.

Ces sentiments, dont l’exagération même indique la puissance, ont incité les Péruviens à bâtir de nombreux 'édifices religieux. Ainsi, Lima, à elle seule, compte

70 églises (1). Excepté dans cette ville et une ou deux autres, ces monuments sont plus que médiocrevS à Eextérieur, massifs et insignifiants. Mais, à l’intérieur, la plupart sont d’une richesse inusitée chez nous et dont nous ne pouvons même que difficilement nous faire une idée.

Cela ffia rien de commun avec le goût artistique, qui préside à Eornementation de nos églises. A peine même trouve-t-on çà et là quelques tableaux dignes de ce nom, et plusieurs de nos chapelles sont mieux pourvues sous ce rapport que des cathédrales péruviennes. Mais, })ar contre, les richesses matérielles y abondent. Dans la plupart des grandes villes et jusque dans des bourgs de dernier ordre, il est des églises aussi garnies d’objets précieux qu’à l’époque des Incas. Soit souvenir des anciens temps, soit implantation des mœurs espagnoles, chaque génération est venue apporter là son contingent d’offrandes, qui, en s’accumulant, ont constitué à quelques-uns de ces monuments de véritables trésors.

Ainsi, telle statue du Christ, de la madone ou même d’un saint vénéré, possédait naguère et çà et là possède encore des diamants, des émeraudes, des colliers de perles, des boucles d’oreille, des bagues, des broches, des cassolettes, des robes de brocart, des dentelles et jusqu’à des éventails : à en être littéralement couverte. L’une a des yeux de diamant, des cheveux d’or, une crosse d’argent, etc. L’autre est attachée sur l’instru-

(l) Lima possédant 190,000 habitants, cela fait une église par 2,700 habitants. Pour en avoir autant à Paris, il nous en faudrait 700, Or, en comptant tout, églises, chapelles, temples, synagogues, nous en avons 88 : soit une par 21,500 habitants. C’est le meilleur thermomètre, je crois, que l’on puisse donner de la ferveur respective des deux nations, au moins dans leurs capitales : car en fait de culte, comme de gouvernement, chaque peuple n’a guère,- en somme, que ce qu’il lui convient d’avoir.

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ment du supplice avec des clous en émeraude de cinq pouces de long et le sang de ses plaies est figuré par des sillons de rubis, ruisselant le long de son corps. Dans l’église Saint- Augustin, à Lima, aux jours de la fête de Notre-Dame de Barnabeda, qui dure huit jours, la Vierge change chaque jour de manteau. Or, la valeur moyenne de chacun de ces manteaux dépasse 8,000 fr. : et quelques-uns ont coûté jusqu^’à 15,000 fr., à cause des pierres précieuses qu^’ils portent.

Ces richesses proviennent d’olîrandes individuelles que la piété des fidèles est venue apporter au saint de sa confiance : comme ces ex-votos que les matelots, au retour, suspendent dans nos églises maritimes.

Quelque disparate quelle soit pour nous à premier aspect, cette coutume, examinée avec attention, est, dans le fond, sinon dans la forme, identique à la nôtre. L’ornementation de nos églises a même dû commencer ainsi : par des dons particuliers réglés peu à peu, au fur et à mesure du perfectionnement de notre ordre social. Les statues, les tableaux, les orjiements divers qui meublent nos édifices religieux ne sont pas autre chose que les offrandes épurées des fidèles : c’est-à-dire les dons du Pérou, selon nos mœurs françaises.

Aujourd’hui même, cette coutume subsiste encore telle quelle dans certaines parties de l’Europe : ainsi, en Espagne, en Italie, notamment à Notre-Dame-de- Loretto, de l’autre côté de l’Apennin, sur FAdriatique .

L’église, très riche d^ailleurs, y a ou plutôt y avait un trésor évalué à cinq millions de francs, composé de tous les ex-votos offerts à la Sainte-Vierge, dont la chaumière de Nazareth occupe le centre de Fédifice : et qui, à ce titre, est comme la cathédrale du culte de Notre-Dame.

On montre là à tous les voyageurs, et j^y ai vu trois ou quatre grandes pièces, annexes du temple, dont les parois intérieures sont tapissées de dons de ce genre, avec inscriptions relatant le nom du donateur, l’époque et la cause souvent de chaque présent. Loretto est même si habituée à ce genre d’offrandes, qu’il y a dans l’église, devant un des côtés de la maison de la Vierge, un banc d’œuvre ad hoc, avec caissier pour recevoir ces cadeaux qui vont toujours, tantôt en hausse, tantôt en baisse, comme le denier de Saint-Pierre.

Les histoires les plus variées circulent dans le pays sur ce trésor et sa valeur actuelle. On assure que Napoléon P’’, alors simple général de notre République, et passant par là avec son armée, voulut voir l’église. On la lui montra avec empressement, espérant son offrande. Mais le jeune vainqueur n’était pas encore le souverain sacré par le Pape, avec un petit-neveu, filleul du Pape. Au lieu de donner, il prit.

« La Vierge, dit-il, est aujourd’hui dans le ciel. Elle n’a que faire de ces bijoux.Qu’on les porte dans mes fourgons. »

Ainsi fut fait. Nous rendîmes le tout en 1814, ainsi que la noire statue de la Vierge, emportée par mégarde sans doute avec ses diamants : et l’église reprit possession de son bien. Mais, soit mauvais exemple, soit crainte de nous voir recommencer notre œuvre à la Brennus, un des évêques de Loretto sauvegarda le trésor à son profit. Il remplaça les diamants par du strass, l’or par du chrysocalque : si bien que toutes ces richesses ne sont plus aujourd’hui qu’un trompe l’œil.

En est-il de même dans quelques églises du Pérou ?

Cela se pourrait bien ; quoique la population surveille à sa manière, sans bruit, mais avec la finesse observatrice de sa race. Or, comme il ne ferait pas bon

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pour le sacristain, voire meme pour le curé, à remplacer les vraies dentelles de la Madone, par de la fausse broderie que les Péruviennes reconnaîtraient de suite, ces échanges doivent être rares.

Dans la plupart de ces églises, les cérémonies de notre culte se pratiquent avec une pompe et devant une affluence bien autrement considérable que chez nous. Le vieux faste d’Asie avec ses populations fanatiques, semble revivre là tout entier.

D’abord, le plus généralement, la fête est à la fois religieuse et nationale ; en ce sens que tout le pays y prend part et fait de son mieux pour contribuer à sa splendeur. L’édifice entier, ses abords et souvent ses environs mêmes sont encombrés de fidèles, qui n’abandonnent la place qu'^après avoir satisfait à leurs sentiments religieux. Un jour de Pâques, à Lima, voit du monde autour de sa cathédrale, comme un feu d^artifice, chez nous, voit des curieux à son horizon.

Chaque église déploie ce qu’elle peut de faste et dans plusieurs d’entr’elles ce faste est splendide. Toutes ses richesses, calices, patènes, ostensoirs, candélabres, etc., la plupart en or ou en argent massif, sont étalées aux regards et resplendissent sous les feux de cierges multiples. Quelques églises sont tendues au dedans, depuisle haut jusqu’en bas. Ainsi, à Lima, dans la Merced et Saint-Augustin, aux jours de fêtes patronales, les murs intérieurs sont couverts de tentures en velours de soie cramoisi, garnies de franges d’or. Dans Santo-Domingo, aux premières vêpres de Notre-Dame du Rosaire, cinq mille cierges brûlent à la fois. Le principal offlcede ce jour-là coûte ou plutôt coûtait 30,000 . francs.

Ces dépenses excessives, qui diminuent d’ailleurs de

jour en jour, s’expliquaient par les revenus immenses de la plupart des églises. Sous l’empire d'une autre religion, avec d'autres noms et d'autres formes, il se passait là ce qui se passait sous les Incas. Chaque temple à lui seul était riche comme une ville. Ainsi, à Lima, il y avait des couvents tels que VàBuena 'Muer le et la congrégation de VOratorlo qui avaient l’une 800,000 francs, l'autre 300,000 francs de rentes, sans compter ce que leur rapportait annuellement la piété des fidèles. On estimait que les divers couvents, monastères, béguinages de Lima, au nombre de 30, possédaient encore, vingt ans après l’indépendance, un revenu annuel de 3,500,000 fr. Or, dès cette é])oque, plusieurs couvents et monastères avaient déjà été supprimés ; beaucoup avaient vu diminuer leurs revenus par différentes causes.

De nos jours, cette richesse, surtout celle des couvents, a sinon disparu, du moins s’est si amoindrie qu’il n'y a pas comparaison à établir entre le passé dont je viens de parler et l'état actuel. La mauvaise administration de ces couvents d’une part : différents décrets réduisant leurs rentes de 5 à 3 et 2 0[0 d’autre part : des ordres secrets venus de Rome probablement ■ont mis ordre à un état de choses qui était devenu déplorable, surtout à cause delà façon dont ces établissejnents gaspillaient leurs revenus.

Ainsi tous entretenaient un personnel nombreux, tant ecclésiastique que laïque. Chaque église ou grand couvent était un vrai royaume par le monde qu’il faisait vivre. Beaucoup répandaient des aumônes énormes, et, par habitudes prises, avaient à leurs charges des peuples entiers de clients plus paresseux que mal- >iieureux. Enfin, leurs offices et cérémonies diverses

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avaient pris des proportions de luxe asiatique, dont les pompes présentes toutes fastueuses qu’elles sont encore, ne sont plus qu^un reflet comparé à leur ancienne splendeur.

On comprend, sans que j’insiste, les abus nombreux qui résultaient de ce gaspillage. C’était la plaie vive du Pérou ; plaie de paresse, de saleté, de misère, de débauche, que ceux-là seuls qui ont vu la basse Italie, avant la suppression de ses couvents, peuvent supputer telle quelle.

Les moines pullulaient : à qui servirait Dieu pour ne rien faire ! Puis, comme ils avaient du temps de reste, ils l’employaient en œuvres diverses, qui leur faisaient trouver le paradis de Mahomet sur cette terre, mais à coup sûr ne leur gagnaient pas celui de Jésus- Christ.

A l’ombre et à l’exemple de ces moines, grouillaient par essaims des mendiants de tout genre, une vraie cour des miracles, de haute et basse pègre, en habits ou en chemise, mais tous également mendiants, vicieux et débauchés. C’élait à qui exploiterait l’autel ou les bonnes âmes, pour vivre à leurs fraisé sans travailler, jamais : sans se laver, car cela donne du mal : sans même cacher ses vices qu’à peine, car ils étaient sous la protection divine !

Cet état social religieux, emporté par la civilisation grandissante, a presque disparu non-seulement du Pérou, mais de tous les pays catholiques. On ne trouve plus que çà et là des ombres de plus en plus effacées de cette toute puissance, de cette richesse, de ces abus, devenus des souvenirs historiques et rien de plus. Nos apais et ennemis protestants ont donc tort de nous les reprocher incessamment : c’est comme si nous incrimh

nions les ascétiques hypocrisies de leurs anciens sectaires .

Toutefois comme différents catholiques modernes, égarés, soit par leur ferveur religieuse, soit par leurs sentiments patriotiques, vont jusqu'à prêcher le retour de ces couvents, il est utile de leur montrer ce qu’ils étaient tout dernièrement encore, en Italie, en Espagne, au Pérou, etc. Libre à eux ensuite de pousser à cette restauration : il est peu probable que notre siècle les laisse faire. Plusieurs ont déjà ressuscité avec quelques richesses, et dureront plus ou moins, selon nos tolérances. j\lais quand même les jésuites auraient à eux seuls le milliard de revenus que leur attribue leur ardent ennemi, le prince de Bismarck, ils ne seront jamais assez riches pour étouffer la liberté, la vérité, la civilisation grandissante qui les ont détrônés eux et tous les ordres monastiques à leur suite.

Des processions fastueuses sillonnent incessamment la plupart des villes et le pays même parfois autour d’elles. Je n'ai vu qu’en Sicile, à Palerme, des processions comparables à celles du Pérou, sous les rapports de la pompe religieuse et de Paffluence des fidèles. Beaucoup ont lieu de nuit, à la clarté des torches et sont empreintes à la fois du cérémonial réglé de notre culte et d’une sorte de primitivisme sauvage particulier aux Indiens. Il y a évidemment, dans l’esprit du peuple, certains souvenirs des Incas, qui les lui rendent deux fois chères. C’est même pour cela, sans doute, que notre catholicisme, avec son habileté gou^ vernementale ordinaire, les a instituées, et les pratique plus belles que nulle part ailleurs.

Au jour dit de chacune de ces cérémonies, la ville, sur tout le parcours du cortège et jusque dans les voies

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adjacentes, est parée de son mieux. Les rues sont jonchées de branchages et de fleurs. Chaque maison est ornée à sa manière, mais d’une façon quelconque , avec des tentures, des guirlandes, des drapeaux, des lanternes, etc. A’ Lheure fixée, les statues du Christ, ou du saint qu^’on fête et souvent à la suite toutes les images de réglise ensemble, sortent portées aux épaules, sur des plates-formes ornementées, éclairées à giorno, dans des chasses splendides ou sous des dais de velours enrichis d’or. Des soldats précèdent pour ouvrir un passage, qui se fait d’ailleurs de lui-même, avec un empressement respectueux. Chaque image est escortée par des personnages vivants, d’anges, de saints et de démons, dans leurs divers accoutrements historiques. Le clergé entoure ou suit avec des torches, et, derrière lui, les principaux habitants de la ville, puis la foule, notamment les femmes, suivent, le capuchon sur la tête et un cierge à la main.

D^instanten instant, à chaque église ou statue que la procession rencontre sur sa route, elle s’arrête pour exécuter un mystère ou une scène de la vie du saint, à l’aide des personnages allégoriques qui l’escortent. C’est une véritable représentation en plein air, comme celle des mystères qu’exécutaient nos aïeux, avec séraphins ailés, démons gambadant, flammes infernales, apothéoses, etc. Pendant ce temps, une des images du cortège, généralement celle de Notre-Dame, parce qu’elle a plus de crédit, entre dans chaque maison du voisinage et y fait une quête par les mains d’un prêtre. Quand la scène est finie, le curé chante un cantique auquel les assistants répondent. Puis tout reprend sa marche tracée à l’avance jusqu’à la rentrée à l’église, qui termine la cérémonie.

Ces processions, très-fréquentes, remplissent parfois toute la soirée, de huit heures à minuit. On y va, on en vient, on y cause, on y rit, on y fume, on y boit sur ses passages : comme les Italiens vont au théâtre et même à l’église, en faisant toute autre chose qu’écouter ou prier. Chaque fenêtre du parcours est bourrée de curieux, non moins pressés et bruyants, qu’à un défilé de parade sur nos boulevards. C’est le lieu mouvant du rendez-vous de la ville qui y vient avec plaisir comme à un devoir agréable. De plus, en s’y rendant, on fait une manifestation religieuse dans un pays où la religion est puissante. Chacun y va ou est censé y aller : les femmes principalement, pour lesquelles toute procession est un temps de sainte liberté !

Rien n’est plus curieux que de les voir circuler là, mouvantes, chuchotantes, sous leurs capuchons bruns, et avec leurs petits cierges qu’elles éteignent aussi souvent qu’elles les rallument. On les dirait au bal masqué, sous le domino, et usant du double laissez-aller du bal et de l’incognito. A moins qu’elles ne le veuillent, nul ne les peut reconnaître, tant elles sont uniformes et enveloppées dans leurs capuchons. G"est la résille impénétrable de leurs mères espagnoles, l’ancienne tapa des Liméniennes, la gondole vénitienne, les pèlerinages et le voile des moresques : autrement dit l’ombre mystérieuse et respectée, qui leur permet de tout dire et tout faire, loin des regards jaloux I Vous jugez si les Péruviennes vont aux processions et si les Péruviens les y escortent.

Dans chaque cité, chacune de ces cérémonies a tant de fidèles à sa suite, qu’en dehors d’elles, chaque fois, les villes sont littéralement désertes.

Telles me sont apparues les mœurs religieuses du

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Pérou. Lorsqu'on arrive dans ce pays, venant d’Europe, ce fanatisme ostentatoire, ces images incessamment promenées, ces mystères à spectacles, offusquent notre sentiment européen, français surtout. Gela nous fait l’effet d^une sorte de profanation de notre culte, et on se demande si ce n’est point là du paganisme ressuscité plutôt que du christianisme? On se sent presque devenir protestant iconoclaste à force de voir cet abus d’images I

Mais, lorsqu^en dehors de cette impression de sentiment, impression à régler pour juger sainement quoi que ce soit, on réfléchit à la nature péruvienne, on comprend cet état de choses. Les peuples méridionaux, surtout ceux de la z^e à laquelle appartient le Pérou, n’ont pas les mêmes sentiments religieux que nous. L’idée d’un esprit pur, d’un Dieu immatériel, ne suffît pas à leurs natures, matérialistes plutôt que mystiques, positives et non rêveuses. Il leur faut, avant tout, le symbole, l’image, l’idole. Le catholicisme le leur présente sous forme de statues et de mystères palpables, en les leur portant jusque parles rues pour mieux impressionner ces natures impressionnables, oublieuses et mobiles à l’excès. C’est son seul moyen de conserver sur eux une influence utile d’ailleurs, et que, pour ma part, je ne combats que dans ses excès. Il faut à l’homme une religion, un culte, une formule d’adoration, pour régler ses sentiments religieux, sa croyance en un Dieu de justice, dont ce Dieu a mis la salutaire espérance en chacun de nous.

Au point de vue de l’administration religieuse, le Pérou est divisé en un archevêché siégeant à Lima, et ► cinq évêchés établis à Chachapoyas, Truxillo, Ayacucho, Cuzco et Aréquipa. L’archevêcbé et les évêchés se

divisent en cures, et les cures en paroisses. Des vicaires généraux et des gouverneurs ecclésiastiques administrent chaque diocèse .

De même que dans tous les pays, le clergé péruvien est, quant à sa nature et à ses mœurs, un des miroirs de la nation: comme cela doit être, puisqu’il est portion importante de cette même nation.

C’est dire que ce clergé est le plus souvent bon, doux, hospitalier, bienveillant, tolérant et généreux , ainsi que la race humaine dont il fait partie. Quand l’occasion se présente, il est admirablement charitable pour ses ouailles. Ses maisons sont presque toujours ouvertes à tous, et chaque padre est en général, le vrai pater familias de la bourgade où le sort l’a placé. Peu instruit, très ignorant même dans les villages et les petites villes de l’intérieur, il a cependant, çà et là, dans quelques grands centres, autant d’instruction que le nôtre. Ainsi, à Guzco, certains ecclésiastiques passent pour être de première force en théologie. Cette science est même, dit-on, aussi avancée là que dans n’importe quelle ville de notre hémisphère.

Comme Rome moderne, jadis capitale de notre civilisation européenne, Cuzco, l’ancien chef-lieu de la civilisation péruvienne, est devenue le foyer de la religion du pays. De même que les individus et les peuples, les capitales ont leurs destinées uniformes : hahent sua fata. Tant qu’elles ont force, elles gouvernent par Tépée,la puissance virile. Quand elles sont vieille^, elles régnent par Pexpérienee, l’habiheté, la religion .* restant ainsi Delhis, Rome, Cuzco, pendafit des siMes encore après qu@ leurs guerriers se sont enfje^rmis du dernier somm,eil !

Ainsi que la nation dont il est, le clergé péruvien a

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malheureusement plusieurs vices graves que n’excusent pas les vertus que nous venons d’indiquer. Ainsi, on lui reproche avec raison d’oublier trop facilement son saint ministère pour faire fructifier ses biens temporels; de mettre en œuvre souvent certaines pratiques commerciales, blâmables chez des laïques, coupables chez des ministres du Seigneur; d’abuser sur les Indiens de sa situation dominante, et d’exploiter les terreurs superstitieuses de ces hommes timides et doux; enfin, et surtout, de transgresser trop généralement son vœu de chasteté, l’une des forces du prêtre catholique. Ces vices sont nationaux, en quelque sorte, mais toute position oblige, celle du clergé plus qu’aucune autre, parce qu’il doit l’exemple des vertus qu’il enseigne. Les mœurs cléricales du Pérou sont peut-être, au point de vue moral, ce qui appelle le plus une réforme-

En outre, la religion sert trop souvent de prétexte à l’oisiveté séculaire des quelques maisons religieuses qui existent encore là. Je sais que, sous le climat de ces contrées, et de par le besoin de far niente que ce climat inspire, ces établissements ont des raisons d’être qu’ils n’ont point sous nos latitudes, et que la plupart, d’ailleurs, ont déjà été supprimés ou ont disparu d’euxmêmes. Mais, si peu qu’il en reste, comparativement au passé, peut-être y en a-t-il encore trop? Les écoles, les hospices, les institutions de bienfaisance ont remplacé de nos jours avec avantage les diverses institu^tions religieuses du moyenr|ige, Ces maisons, quoi qu’on prétende pour justifier Jour existence, n’ppt plus de raison d’être : donc, quoi qu’elles fas.seut, dpiy^fit disparaître, au Pérou comme ailleurs.

Malgré çes défauts, leur pouvoir amoindri, Jour richesse déclinante, les ecclésiastiques possèdent encore

dans la république péruvienne, une influence considérable. Dans certains pays, tels que la Montana, leur force est presque aussi grande que jadis, ce qui s’explique, d'ailleurs, naturellement.

Les i)opulations de ces contrées doivent leur existence sociale à des congrégations, surtout aux Jésuites : en ce sens que ce sont des religieux qui les ont réunies, formées, élevées, comme un maître réunit des élèves. Naguères, elles étaient légalement sous leur domination absolue. Malgré l’état social nouveau qui les a distraites de ce régime, elles sont encore empreintes de leur organisation tliéocratique. Avant même les autorités laïques, les padres ou curés de ces contrées en sont les véritables gouvernants. Les actes de l'étatcivil leur appartiennent comme autrefois. Presque seuls, ils ont influence morale sur leurs ouailles : font Ips élections ou les révolutions, gouvernent, en un mot, de fait sinon de droit ; en vertu des souvenirs du passé, des moeurs religieuses du pays-et souvent d’une supériorité intellectuelle évidente.

Cet état de choses n'est ni anormal, ni particulier au Pérou. 11 est le propre de toutes les jeunes nationalités, voire même de tout ici-bas.

La mère, la nourrice, le précepteur, l’école, la puissance fondatrice, quelle qu’elle soit, garde aussi longtemps qu'elle peut la direction de l’enfant ou de la société mis au monde par elle ; et il est utile qu’elle la garde tant que cette société a besoin d'elle. C’est ce que nous voyons se passer, non-seulement au Pérou et dans toute l’Amérique du Sud, mais sur notre hémisphère .

Ainsi, en Russie, où tous les pouvoirs sont encore réunis avec raison, dans les mains des fondateurs de la

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nation^ ses Khans, ses Czars-empereurs. Sa grandeur nationale, les affranchissements, les chemins de fer, toutes les réformes proviennent d'yeux, comme d’un bon père vigilant de ses enfants. Les enfants restent soumis. Ainsi, dans un ordre d^’idées contraires, TAlgérie et nos colonies où les puissances créatrices, la marine et Larmée, bien qu^elles aient fini leur œuvre, s’obstinentà garder l’exclusive direction de tout. Mais elles ont beau faire, les adolescents leur échappent, brisant leurs lisières et marchent. Au fur et à mesure de leurs grandissements, tous protestent avec raison contre le régime d’exception dont l’égoïsme les étouffe ; envoient des représentants au parlement; et enfin, par tous moyens, prennent place au droit commun, à la vie commune.

Au Pérou, comme ailleurs, cela se passe et se passera ainsi chaque jour davantage. A mesure que leur société grandira, tout se réglera en elle, de même que pour l’ornementation des églises que nous regardions tout à l’heure. L’Etat fera sa part, la religion la sienne, puis, à leur suite, chaque corps constitué, jusqu’à ce que tout soit pondéré comme dans une bonne horloge.

Le difficile est de régler cette horloge, à l’heure juste, sans retard ni avance sur ses besoins. Gela est Paffaire des hommes d^Etat péruviens. A eux de juger si le moment n^’est pas venu de dépouiller encore plus les langes primitifs de leur jeune nationalité ; pour lui faire prendre, avec son instruction grandissante, les pensées, les mœurs, toute la vie enfin de son adolescence civique.

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