CHAPITRE XIV
Gouvernement.
Sa forme. Pouvoir législatif : sénat et chambre des députés. Pouvoir exécutil : président; vice-président; ministres; préfets; sous-préfets; gouverneurs de districts. Mœurs politiques. Pouvoir judiciaire : cours suprême et supérieures ; tribunaux ; juges de paix. Finances ; revenus et dépenses ; dette. La fortune des états modernes. Instruction. Armée. Marine. Révolutions ; un pronunciamento. Ce que peut une femme. Comparaison entre notre état social et celui des nations américaines.
Au point de vue politique, le grand principe fraternel du christianisme, précisé et appliqué par nos ancêtres de 1789, règne au Pérou.
En vertu d’une constitution très-large, tous les Péruviens sont libres, égaux devant la loi et jouissant des mêmes droits civils.
Comme tous les pactes sociaux de tous temps et de tous peuples, cette constitution a été bien des fois modifiée depuis son origine (1822). Elle vient de l’être récemment encore, en 1870. Ces changements fréquents et parfois sans motifs graves, sont une des fâcheuses habitudes politiques de ce pays. Ils sont de droit, quoi qu'mon prétende, car toute société a le droit imprescriptible, permanent et absolu, de changer à son gré son pacte d’union. Ils valent mieux qu^’une immobilité implacable. Mais en tout, Pexcès est nuisible.. La mobilité politique incessante du Pérou, comme des autres républiques sud-américaines, est une des causes de leur état maladif.
A travers ces changements et les chocs qu71s font
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naître, la base de l’état social péruvien n’a d’ailleurs jamais varié, et s’est même plutôt élargie que rétrécie : ce qui indique chez ce peuple un sens politique ferme et juste. La fraternité libérale la plus absolue qu’on puisse rencontrer : c’est-à-dire la base la plus naturelle, donc la meilleure de toute société : a continué de prévaloir et s’est même agrandie, en faisant progressivement monter les Indiens et les nègres au niveau social des blancs.
Des lois en harmonie avec ces principes et découlant d’eux ont déjà remplacé les anciennes lois espagnoles. Généralement disposées par codes, à l’instar des nôtres, elles sont pour la plupart empruntées à notre législation moderne : et, depuis quelques années, le Pérou s’occupe d’en faire une œuvre d’ensemble, appropriée à sa nature.
La forme du gouvernement est républicaine, unitaire et élective.
Le pouvoir exécutif est confié à un président élu par le vote indirect, autrement dit le suffrage universel à deux degrés. Ce président doit être péruvien^ domicilié au Pérou depuis dix ans et âgé d’au moins 35 ans. La durée de ses fonctions est de quatre ans et il ne peut être réélu qu’après une semblable période. Cinq ministres nommés et révocables par lui expédient les affaires sous ses ordres.
Un premier et un second vice-présidents, élus aussi par la nation, remplacent successivement le président en cas d’absence, de maladie ou de mort.
Le pouvoir législatif appartient à un congrès composé d’un sénat et d’une chambre des députés, renouvelables par tiers, de deux en deux ans. Le congrès se réunit tous les deux ans. Il vote le budget et les lois.
bans l’intervalle des sessions, une commission permanente mixte, veille à la conservation de l’état social.
Les sénateurs, au nombre de trois par département, sont nommés aussi par le vote indirect et au scrutin de liste. Ils doivent être Péruviens de naissance : avoir 35 ans et un revenu de 5,000 francs.
Les députés sont élus de la même manière, mais par les provinces, qui envoient chacune son député. Ils doivent avoir 25 ans et un revenu de 2,500 fr.
Le Pérou est divisé en départements et provinces littorales, qui se subdivisent en provinces : puis en districts : et enfin en communes (villes et villages) : autrement dit, comme chez nous, en départements, arrondissements, cantons et communes.
En tête de chaque département est un préfet, ayant sous ses ordres un sous-préfet par province : les uns et les autres à la nomination du pouvoir exécutif. Des gouverneurs, aux choix des préfets, régissent les districts.
Chaque commune est administrée par un conseil municipal (junte) qu’elle nomme. Des lois récentes viennent d'étendre les pouvoirs de ces conseils, en les dispensant de recourir sans cesse à l’autorité supérieure, et leur abandonnant une partie importante de l'impôt : de façon à leur permettre de s'administrer elles-mêmes le plus possible.
Ces réformes font grand honneur au gouvernement actuel du Pérou. Puisse le nôtre l'imiter quelque jour ! Mais nous avons beau dire, la décentralisation chez nous marche à reculons. Outre que chaque commune est en tutelle si absolue qu’elle ne peut seulement pas ficher un clou extraordinaire dans sa maison de ville, sans la permission de son préfet : les maires sont nom-
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mes par lui ou l’autorité supérieure, sans même le droit de présentation par les conseils municipaux !
Or, je le demande à tout être raisonnant? En vertu de quelle prescience surhumaine, un fonctionnaire de passage, résidant à 40 kilomètres et plus souvelit du village qu’il tutelle, peut-il connaître mieux que ce village les vertus du maire et du clou qu^il leur plante à l’aveugle? Est-ce de par son titre ou son habit brodé? Depuis dix-sept ans que je suis maire, j’ai beau me demander cela sans cesse, je n’ai pas encore pu me répondre.
Sous le rapport des mœurs politiques, je dois à la vérité de déclarer que ces divers gouvernants laissent à désirer. Gomme le clergé, comme la nation dont ils sont la tête, ils ont de hautes qualités : ainsi une grande mansuétude, de l’intelligence, de la générosité, etc. Mais ces qualités sont enfachées souvent par des vices inhérents aux mœur^du pays, plus encore qu’aux personnes mêmes des gouvernants.
Ainsi^ la plupart n^étant point payés par DE tat exploitent leur situation, tant qu^ils osent. Beaucoup, faisant commerce, emploient à leur profit les deniers de l’État, rançonnent leurs administrés, vendent, achètent, louent ce qui n’appartient qu^à tous, etc. : en un mot trafiquent de leurs emplois et le confessent même volontiers, avec une ingénuité singulière.
« Nous sommes toujours sous le coup d’une révolution ou d’un caprice du pouvoir, pouvant nous destituer demain. Il nous faut profiter. Gela est notre salaire. Nous sommes aux affaires pour gagner de l’argent avant tout. »
Ces mœurs sont des restes de Texploitation de l’Espagne, qui donnait ses emplois coloniaux, comme on
donne chez nous les recettes et les débits de tabac : pour faire avant tout les affaires des titulaires. Aussi s^'épurent-elles chaque jour depuis l’indépendance et ne sont-elles déjà plus à beaucoup près aussi générales qu^elles l’étaient jadis. Mais on pourra juger par les détails suivants du degré de cynisme, avec lequel chaque gouvernant exploitait sa situation, il y a seulement quelques années.
Le Pérou était à la veille d’un scrutin pour la présidence et deux candidats, hommes de marque tous deux, s’étalaient à qui mieux devant le public, selon la coutume de notre époque de réclame et de charlatanisme. C’était des deux parts un bruyant tournoi de meetings, de discours, de brochures, de promesses publiques et privées, etc., dans lesquels ces Messieurs faisaient chacun son propre panégyrique, et, par la même occasion, se disaient Tun à l’autre leurs vérités toutes crues.
Ainsi, aux devantures des baraques de foire, des charlatans rivaux joutent de séductions et d’injures, pour faire entrer la foule et Tempêcher d’entrer dans la baraque voisine !
Mais, d’un bout à l’autre du monde électoral moderne, les choses vont ainsi, plus ou moins. Il y aurait mauvaise grâce à les critiquer chez les Péruviens où ce n’est pas pire qu'^ailleurs. Passons.
• Entr'autres aménités, les deux candidats se jetaient réciproquement à la face des reproches de malversations vraies ou fausses ?J"en ignore. Mais ne croirait-on quMne partie même de leurs propres louanges, il en resterait encore assez pour les envoyer tous deux ailleurs qu^à la présidence, si la scène se fut passée chez nous.
« Pendant que vous étiez ministre, disait Pun, le
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rouge^, si on veut rappeler ainsi, vous avez pris à la senora, . . (cent mille piastres (500,000 fr.), pour terminer son procès avec l’Etat. Moi, pour vingt mille (100,000 fr.), j’eusse arrangé les choses aussi bien que vous, etc., etc. »
€ Tandis que vous, étiez dans Eopposition, répondait le conservateur, vous n^avez demandé pour votre cousin don un boni annuel de 15,000 piastres
(75,000 francs), sur le guano, sous condition que vous vous tairiez. Je vous Tai donné, tandis que je ne donnais à un de mes propres parents sur le même revenu, qu’une somme insignifiante de 3,000 piastres (15,000 francs), etc., etc. »
Tout le reste des brochures était à l’avenant. D’ailleurs aucun des deux candidats, ni le public luimême, ne trouvait mauvais que son compétiteur eût fait commerce de ses fonctions ou distribué les deniers publics : c’était dans l’emploi. Ils ne disputaient que sur la question du plus ou moins. Lequel dés deux avait coûté le plus cher au pays ?
Ces mœurs étranges, pour ne pas dire plus, s’expliquent par les idées reçues là-bas en fait de gouvernement. L’Etat est une sorte de théâtre en régie, que chacun administre à sa manière, en faisant fortune de son mieux : aux frais du public, mais à sa satisfaction, sinon révolution. Or, dans un théâtre, il faut payer les acteurs, les machinistes, la claque, empêcher les cabales, museler les siffleurs, etc., faire en un mot tout ce qui concerne l’emploi d’un bon directeur !
Cela est monstrueux. Cependant on assure que, comme les hideux cactus, ces excroissances délétères tendent à s’implanter de l’hémisphère américain sur le notre? Déjà même, dit-on, il n’y a plus que des Alceste
mal-appris à blâmer ces procédés, et encore, pour le faire à son aise, il faut comme jadis, comme toujours peut-être, chercher
Quelqu’endroit écarlé
Ou d’ètre homme d’houiieur ou ait la liberté !
Naturellement ces mœurs s’étendaient des emplois supérieurs aux inférieurs, jusqu’au plus bas debéchelle inclusivement. Toute fonction publique était donnée non pas au plus méritant, mais au plus rapportant. Si vous vouliez suivre une carrière quelle qu^elle soit, il fallait savoir d'abord, non pas l’exercer, mais solliciter et promettre. L’échinc souple, l’engagement aux lèvres et surtout un bouquet à la main ! Un postulant, qui eât approché sans tleurs TEgérie de celui qu’il implorait, eût été de plein droit mis à la i)Orte.
Or, à Lima, le moindre bouquet convenable coûtait une once, 84 francs! Mais bast ! La place ou le guano faisaient repousser tant de fleurs !
Le pouvoir judiciaire est ré{)arti entre des cours, des tribunaux et des juges de paix. Les différents magistrats qui l’exercent sont nomuiés par le président, sur la proposition de la cour suprême, qui présente six candidats.
Les juges de paix connaissent des délits ordinaires et procès dont le litige ne dépasse point 200 soles ;i,000 francs).
Les tribunaux jugent directement les autres affaires, et, par appel, les sentences des juges de paix. On compte généralement un tribunal par province.
Des cours supérieures, au nombre de 9, décident en appel des jugements des tribunaux.
Une cour suprême, résidant à Lima, connaît, en cas
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de recours extraordinaires en cassation, des arrêts des cours supérieures.
Je voudrais bien pouvoir dire que depuis le premier président de cette cour, jusqu^’au moindre greffier de justice de paix, toute la magistrature était intègre et que devant elle il n’y avait qu’à se laisser juger. Mais le clergé et les gouvernants, ayant coutume d^exploiter leurs emplois, les magistrats suivaient volontiers cet exemple. A tort ou à raison, car j’en ignore par moimême, plusieurs d’entr’eux passaient pour plus amants de soles que de justice. On prétend même que, naguère encore, moyennant une once d’or habilement offerte, il était des juges, qui faisaient incarcérer votre ennemi ou vous-même, selon le donateur. S’ils ne le faisaient point, c’est qu’au lieu d’une once il en fallait deux: et, il était tels magistrats, d^orclre élevé, qui, jamais, disait-on, n’avaient refusé cent piastres (500 fr.), offerts avec grâce.
Enfin, non-seulement le fond manquait, mais il n’y avait pas la forme, en ce sens qu’on était parfois jugé sans avoir été entendu, et exécuté avant d’avoir reçu avis de sa condamnation . Or, la fooorme, dit Brid^oison, est beaucoup, surtout en fait de justice. Elle est même la sauvegarde du fond ; lorsque sous la pression de quelque pouvoir corrupteur, ce fond a baissé en vertus, comme cela s^’est vu chez certains peuples d’Europe, d’ailleurs en passe de se relever !
Une réforme très-sensible s’est opérée depuis quelque temps au Pérou, dans ces mœurs gouvernementales et judiciaires. Il y a donc lieu d’espérer qu’avant peu elles se seront améliorées au niveau des progrès remarquables, que ce pays accomplit chaque jour au moral comme au physique. Mais il y a à faire encore.
Les revenus de la république péruvienne sont considérables, eu égard au chiffre de sa population.
Son budget annuel de recettes et dépenses est impossible à établir d’une manière précise à cause de sa réglementation bis-annuelle et surtout des emprunts énormes dans lesquels le Pérou est engagé depuis quelques années. Il me paraît, d’après les nombreux documents de sources diverses que j’ai condensés, qu^on peut l’établir ainsi approximativement.
Budget des recettes, environ 200 millions de francs, savoir :
Guano (frais non déduits) 130.000.000 fr.
Douanes (importation, exploitation et tonnage) 30.000.000
Ventes de salpêtre, de poudre, de biens fonds : droits de succession, de patentes, de timbre : impôt foncier, très-léger d’ailleurs 40.000.00o
Total. . . . 200.000.000
Budget des dépenses , même somme environ sur le papier, sinon en réalité, savoir :
Intérêt de la dette 75.000.000
Frais d’exploitation du guano, du salpêtre, etc., frais de recettes en
un mot 50.000.000
Dépenses d’armée et de marine.. 30.000.000
De justice et instruction publique. 15.000.000
Travaux publics, affaires étrangères, intérieur, police, etc 30.000.000
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Malgré cette richesse, la plus grande du globe, je crois, proportions gardées d’habitants et dhmpôts, le Pérou a une dette considérable : un milliard de francs environ, dûs à ^Angleterre surtout, au crédit public , et à lui-même en dépenses courantes. Les huit dixièmes de cette dette remontent à quelques années à peine, et s'expliquent, sinon se justifient par les indispensables travaux que le Pérou exécute aujourd'hui : notamment par ses chemins de fer, les plus difficiles, mais un jour aussi peut-être les plus fructueux du monde. C’est ainsi que depuis cinq ans, il a emprunté à l'Angleterre 34 millions de livres sterling, 850 millions de francs !
On se demandera peut-être, comme je me le suis demandé à moi-même en faisant ce travail :
« Pourquoi, puisque le Pérou est si riche, et que son guano lui est tombé du ciel, comme une manne inespérée, n’a-t-il pas économisé, en vue surtout de ses chemins de fer, au lieu d’emprunter ainsi à outrance et de risquer des embarras considérables ? »
A cette question, je ne sais pas d’autre réponse que celle-ci : « C’est qu'il fait ce que faisait jadis l'imprévoyante cigale de la fable : ce que de nos jours, plus que jamais, font à qui mieux les peuples, les sociétés, les particuliers : tout le monde plus ou moins ! » Passerait encore s’il avait éprouvé une famine, une épidémie, un désastre grave, tel que notre dernière guerre, à la suite duquel il est tout simple qu’une nation emprunte, comme fait un particulier à la suite d’une maladie ou d’un sinistre ?
Mais non : le Pérou et la plupart des nations, y compris nous-mêmes - en dehors de nos emprunts de désastres napoléoniens, sommes au con-
traire en prospérité telle qu"on en a rarement vue de semblable depuis que le monde existe. Les revenus croissent d'année en année dans des proportions inouïes, dues surtout à la facilité des relations modernes entre les hommes. L’or ruisselle. On en trouve à flots, pour tout faire !
Mais les gouvernants du Pérou, les nôtres, et à leur suite les particuliers, sont, depuis quelque temps, pris d’un vertige de dépense, produit et facilité par la soudaine richesse mobilière de notre époque. On ne dit plus comme jadis, comme la raison indique de dire :
•« J'ai cinq, vingt, cent mille francs à dépenser : je vais faire telle voie de fer , tel square, ou acheter telle voiture, jusqu’à concurrence de mes cent mille francs. »
On dit :
« J’ai envie d'un chemin de fer ou d’une voiture. Il me faut cinq ou cent mille francs. Je vais les emprunter, ou jouer à la Bourse pour les avoir. »
Et les États, les villes, les sociétés, les particuliers empruntent ou jouent de toutes les manières, sous cent noms divers et avec tous venants : sans compter, ni réfléchir qu’ils brûlent ainsi leur capital par tous les bouts. Or, pourquoi faire ? Pour souvent gaspiller tant qu’ils inventent, en bâtisses inutiles, en variations de costumes militaires , en luxe, en prodigalités, en parades vaines, puis, empruntent encore, sans cesse, pour continuer et augmenter ce gaspillage désordonné. On dirait que tout le monde et chacun a devoir de courir un steeple-chase de ruine !
■ Cependant, comme les peuples à la fin pourraient sa lasser de se voir ainsi ruiner de gaieté de cœur, par ceux qui ont charge de leurs revenus ; comme il faut
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à soi-même, quand on se ruine, se trouver une excuse : gouvernants et particuliers chantent sur tous les tons des rengaines dans le genre des suivantes :
« Les emprunts font circuler l’argent. C’est le seul moyen d’exécuter de grandes choses. Nos descendants doivent payer les améliorations que nous leur laisserons. C’est pour eux que nous les endettons, etc., etc. »
Singuliers raisonnements !
Nos aïeux de saint Louis, d’Henri IV, de Louis XIV lui-même faisaient aussi leurs grandes choses. Jamais cependant, pour leurs croisades, pour reconquérir la France, pour bâtir Versailles, cette royale folie, aucun d^’eux n’a pensé à engager nos générations. Est- ce que nos descendants n^’auront pas comme nous, plus que nous-mêmes probablement, des besoins nouveaux à satisfaire ? Vous empruntez pour leur laisser des chemins de fer, qui les enrichiront, dites-vous ? Savez*vous seulement s’ils se serviront encore de. cela : et si, dans leur possible désir de gonfler quelque aréostat gigantesque, la découverte de leur époque, ils ne maudiront point les présomptueux ancêtres qui les ont endettés pour faire eux-mêmes, à grands frais, d^’inutiles remblais de terre, qu’ils devaient daisser élever par des sociétés privées ? Les améliorations sont des maladies qui épuisent l’amélioré, quand elles lui coûtent trop cher et Tempêchent à moment donné de faire une grande chose.
Au-dessus de ces hypothèses, n^’y a-t-ilpas d’ailleurs un raisonnement dominant tout ? Qu’est-ce qu’un Etat ? Une grande famille, dont les gouvernants sont \espatres famüias. Est-il un père de famille sensé, un seul, qui, pour quoi que ce soit, même en vue du Pactole, con-
sentirait à s’endetter lui et ses enfants pour trois ou quatre générations ?
Mais, c’est la folie du jour ! Cela prend aux nations de temps à autre, de même que les épidémies : si fort par instants, comme aujourd’hui, qu’il surgit alors des théoriciens de bonne foi, pour, non-seulement, justifier ce mode d’opérer, mais pour l’ériger en système et prêcher l’adoption de leur découverte moderne ! Sans se souvenir de Law et autres banqueroutiers de son espèce, ils veulent faire de chaque État une banque d’emprunt permanent, ne rendant jamais : une pierre philosophale de dettes ! à usage des fous qui la cherchent, des actionnaires-gogos qui les sustentent et des niais s’endettant sur semblable espoir !
La vérité de ces prétextes comme de ces théories est que le Pérou ainsi que beaucoup de nations et de particuliers, hallucinés par l’abondance actuelle des capitaux, s’endettent sans raison : par vanité, pour satisfaire l’instinct gaspilleur inné en nous et nous débordant quand nous ne le réfrénons pas.
Puis, comme la pente est glissante et que l’impulsion est donnée, ils vont à toute vitesse, entraînés sur cette voie néfaste par des essaims d’agioteurs, qui, dans ces opérations et le gaspillage à leur suite, pêchent en eau trouble, où on ne les voit pas pêcher. La dette, l’obligation, l’emprunt : voilà leur mot de passe, et, à force d’habiletés, ils ont si bien oblitéré le sens commun des peuples, qu’on en est arrivé à appeler la fortune publir que, ce qui est la ruine de notre époque.
Triste égarement ! Que de désastres il nous faudra subir, nous et les générations à notre suite pour comprendre enfin : que la misère est au bout de ces coûteux systèmes et qu’il est temps, grand temps de ren-
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trer dans l’ordre naturel d’ici-bas. C’est-à-dire de ne dépenser que selon ses ressources, de ne marcher que selon ses forces !
La dette du Pérou étant en grande partie afférente à ses chemins de fer, le rend plus excusable que les autres peuples : parce que c’est de l’argent semé, qui lui rapportera bien plus qae les intérêts qu^’il paye. Maisencore une fois, si, en prévision de ses dépenses actuelles, il avait économisé ce qu’il emprunte aujourd’hui, quelle ne serait pas sa situation financière ? Et, de par cette situation, quelle facilité n’aurait-il pas d’attirer les émigrants du monde entier ?
Mais cela est fait 1 Rien d’ailleurs n’est encore compromis dans son riche avenir. Seulement, il lui faut enrayer, à peine de finir comme ces jeunes prodigues^ qui, après avoir mangé leur bien en herbe, consument leurs vieux jours à maudire les folies de leur jeunesse.
L’instruction, sans être à beaucoup > près universelle comme aux Etats-Unis, est pourtant dans un état plus prospère que ne semble le comporter une population aussi mélangée de nègres et d’indiens réfractaires à tout apprentissage. On compte au Pérou 6 universités, 68 collèges ou pensions et 790 écoles publiques ou privées, donnant une instruction, soit secondaire, soit primaire, à environ 50,000 enfants. C’est une moyenne d’un enfant instruit par 70 habitants. Sous l’Espagne, cette moyenne n’était pas d’un par 500.
Toutefois, il y aurait lieu, je crois, pour le Pérou, à s’occuper davantage de cette partie si importante du gouvernement, en y consacrant plus de soins et de capitale. L’instruction est devenue un besoin de l’homme comme de se vêtir. Les municipalités, qui.
d'après les nouvelles lois de décentralisation, ont charge de construire et entretenir leurs écoles, ont à faire sous ce rapport. Le pouvoir suprême leur fournit les plans. Elles ont les moyens pécuniaires. Les maîtres ne leur manqueront pas. A elles d'agir, en suivant l’impulsion générale donnée par leurs intelligents gouvernants.
La force publique armée vient d’être l’objet de réformes importantes, destinées, si elles sont suivies avec persévérance, à mettre fin aux funestes révolutions du Pérou, tout en le plaçant sur un pied militaire respectable. L’armée permanente a été réduite à 4,000 hommes : la gendarmerie augmentée : et la garde nationale, qui jusqu’à ce jour n’existait que sur le papier, doit être organisée de façon à ce qu’en cas de guerre le pays puisse mettre sur pied cent mille hommes armés, exercés, j)rêts à la lutte.
On ne saurait ’lrop applaudir à cette réforme, si elle se réalise complètement. Toute mesure tendant à supprimer les armées permanentes, ces pieuvres insatiables qui épuisent l'humanité moderne, en lui prenant incessamment son sang le plus riche et le plus fort de ses revenus ; en habituant sa jeunesse à une vie d’oisiveté paradante; en troublant incessamment les familles par le départ annuel d'enfants, souvent leurs uniques ressources; en menaçant, comme un glaive nu dans des mains inconscientes dont le seul devoir est d’obéir, nonseulement les libertés publiques, mais la paix universelle et la civilisation; toute mesure, dis-je, qui, n'importe où, supprimera cette barbarie organisée, devra être saluée avec reconnaissance par tout être réfléchissant. Des écoles, des camps temporaires, de l’instruction, des exercices, de l’organisation militaire à flots.
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mais point d’immense armée permanente à peine d’en mourir ! La nation armée avec des gendarmes : rien de plus. Péruviens, vous avez raison !
La marine de LEtat est insignifiante : une frégate, six corvettes et trois transports à vapeurs, quatre navires à voile et six pontons. Point de torpilles et un seul fort, celui de Callao, pour défendre 2,500 kilomètres de côtes! C’est peu. Cependant le Pérou est riche, les vaisseaux de guerre et surtout les torpilles sont une affaire d’argent. Le bombardement du Callao, tout en étant une des gloires légitimes de la nation, doit être aussi pour elle un avertissement. Le Brésil a bien des cuirassés ! La première condition dkine existence nationale est d^’être en état de la faire respecter. Péruviens, veillez !
Tel est l’ensemble de Porganisation politique, judiciaire et administrative du Pérou. Gomme on le voit, c^est en général le même agencement que le nôtre, ce qui s'explique par les nombreuses ana-logies de nature existantes entre les Péruviens et nous.
Cette organisation sociale est-elle bonne ?
Les uns disent oui.
Les autres non ; prétendant que la machine gouvernementale y est souvent détraquée ; que, sur beaucoup de points, son fonctionnement est enrayé par différentes causes qu^un despotisme quelconque supprimerait ; qu^enfin cela pêche par instabilité, tyrannies, désordres, bouleversements incessants ; toutes misères communes aux Etats en république.
Nous leur répondons : Que les machines de fraîche création sont sujettes à dérangements et que la république n'est pour rien là-dedans ; que le meilleur des despotismes est une serre chaude à dangers de tout
genre, révolutions, guerres, excès tyranniques, dont le moindre mal est d’étioler les peuples assez faibles pour s’y laisser végéter; que la locomotive républicaine a l’immense avantage de pouvoir avancer avec les idées contemporaines, au lif;u de dormir comme font les vieux coches chinois et autres; de n^’être pas à la merci d’une seule tête pouvant se détraquer en une seconde et perdre tout, comme chez nous; enfin d’être dans le vrai humain, c'est-à-dire dans le plein exercice de son droit permanent de souveraine d’elle-même.
Tout bien considéré, sans passion pour ni contre l’un ou l’autre système, cette organisation sociale est bonne : puisque le pays où elle fonctionne va prospérant, que ses habitants y sont heureux et que leur immense majorité ne pense même pas à le changer.
En dehors de l’état normal que nous venons de voir, le Pérou est soumis à des crises sociales connues en Europe sous le nom général de révolutions, émeutes, etc. Ces convulsions civiques, si fréquentes dans l’Amérique du sud, qu’elles en sont aujourd’hui comme un élément constitutif, modifient sans cesse et en maîtresses absolues, non-seulement le pouvoir central de la République, mais jusqu’aux administrations locales. Toute autorité péruvienne quelle qu’elle soit est plus ou moins à leur merci.
Ces commotions, bien que nous les appelions du même nom que les nôtres; eu diffèrent cependant tout autant, pour le moins, que les brouillards diffèrent des orages. Elles ne sont généralement ni sanguinaires, ni subversives de tout comme nos révolutions. Cela ne se nomme même pas ainsi, mais bien pronunciamento, autrement dit une décision, quelque chose d'anormal, mais de modéré, facile au vainqueur et léger au vaincu.
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Les journaux dû pays et par contre-coup les nôtres, font grand bruit de ces mouvements civiques, tandis que dans les contrées diverses où ils se passent, les citoyens ne s^en émeuvent qu’à peine. Le hasard démon séjour au Pérou m^’a rendu témoin d’un de ces pronunciamentos, dans une ville importante, capitale d'’une grande province péruvienne ; je ne puis mieux faire que de le raconter. Ab uno disce ommes ; par celui-là> vous pressentirez les autres.
Il me serait facile de citer la ville, les noms et la date, car je me les rappelle parfaitement et les ai sous les yeux dans mes notes, en écrivant ces lignes. Mais je ne mettrai même pas d’initiales. Gela pourrait revenir aux oreilles, soit des vainqueurs, soit du vaincu de ladite révolution et leur faire de la peine. Or, les uns et les autres m’ont trop bien reçu pour que je veuille jamais leur causer le moindre ennuie Je me bornerai à dire que la scène s^est passée dans une grande ville des Andes.
La province de. . . ., Lune des plus considérables du Pérou, avait pour autorité supérieure nommée par le gouvernement central de la République, un homme qui, depuis quelque temps, déplaisait à une famille importante de ladite province. Comme toujours, il y avait une femme sous jeu. L^’autorité dont est question, après avoir courtisé pendant quelque temps une jeune et jolie veuve appartenant à la susdite famille, avait convolé à d'autres amours.
Il n"en faut pas davantage là-bas et ailleurs pour mettre une ville en rumeur. Hélène Ménélas n’était pas Péruvienne, que je sache, et, quand on fouille notre histoire contemporaine, derrière chaque principal acteur, on aperçoit une main féminine le poussant à 93,
à 1830, à Sedan! IMus que ijersoime, français compatriotes de François d'Henri IV, de Cliateaubriand, de Musset, la race la plus aimante qui soit sous le soleil, nous devons comprendre cela 1 La dame irritée soutHa le feu dans les cœurs de ses adorateurs d'abord, puis de ses frères et enfin do son père. Href, en six mois de temps, elle mit la ;najorité du conseil municipal de la ville dans ses sentiments ou ses interets. Si bien qu'une nuit, sous ses instigations latentes, ledit conseil s'assembla : jugea, intev 'pocula, à la majorité de sept contre trois, que l'autorité était tyrannique, impossible, etc*: et, en conséquence, décida ((iril y avait lieu de la déposer. Fuis, séance tenante, ledit conseil rédigea un acte d’accusation-condaranation, dont je pourrais dire les considérants, car la dame elle-même me les a répétés. Mais vous les connaissez ; sur leur monde, comme sur le nôtre, ce sont toujours les mômes.
« Atteint et convaincu d'avoir :
» Violé les droits du peuple, sacritié les intérêts du pays, détourné les deniers de l’Etat, etc. etc. »
Bref, toute une litanie de méfaits suffisants pour faire tomber chez nous la couronne ou la tête d’un souverain, pour renvoyer là-bas un président ou un préfet, ni plusni moins mauvais ni meilleurs quebien d’autres!
En réalité, pas une seule bonne raison, si ce n’est que l’ex-préférée de la volage autorité voulait se venger d'avoir été supplantée par une rivale : qu’elle était femme. Péruvienne, jolie, et qu’en conséquence, elle était la plus forte.
Aussitôt après le libellé de cet acte, les conseillersjuges décidèrent qu’il y avait lieu de devancer la justice du peuple: c’est la formule de tradition révolutionnaire.
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Puis, pour exécution de ladite sentence, chacun d’eux alla chercher un fusil et un ami, de telle sorte qu’à cinq heures du matin, au petit jour, ils étaient en tout 14, avec 11 fusils et 3 sabres.
Une fois réunis, lesdits sabres et fusils s’en allèrent à la résidence préfectorale. Là, comme la maison avait deux issues, ils détachèrent deux d’entr’eux qu’ils mirent en sentinelle à chaque porte, avec consigne d’empêcher d^entreret de sortir nïmporte qui. Gela fait, la douzaine restante pénétra chez l’autorité qui, ne s’attendant à rien moins qu’à un pronunciamento, dormait sur les deux oreilles. En gens de savoir-vivre qu’étaient d’ailleurs les conjurés, ils réveillèrent d’abord un domestique et l’envoyèrent prévenir son maître que don... c’était le doyen des douze, désirait parler de suite à sa seigneurie pour affaire urgente.
Le pauvre diable, Indien de naissance et d’ailleurs à cent lieues d’un soupçcn, entra chez son maître, le réveilla et sans penser à mal, lui répéta textuellement ce qu’on l’avait chargé de dire.
Le dormeur, à demi réveillé, croyant à un incendie matériel plutôt que moral, passa à la hâte un inexpressible ; puis, sans plus de toilette, pour aller plus vite, donna ordre d’introduire don. . . .
Les douze, un peu titubants peut-être et légèrement inquiets de ce qui allait 'advenir, mais forts de leur droit de peuple en armes, entrèrent dans la chambre^ Là, après les bonjours qu’on ne manque jamais à se donner entre créoles espagnols, même en révolution, le doyen d’âge prit la parole en ces termes.
« Don nous avons l’honneur de vous apporter^
une résolution que le conseil vient de prendre et à laquelle il vous prie de déférer. »
L’autorité lat, non sans surprise, mais jusqu^’au bout son acte de déchéance, car c’en était un au grand complet. Puis elle dit :
tt Messieurs, vous savez qu'en agissant ainsi vous outrepassez vos pouvoirs, car vous n'avez pas le droit de me renvoyer. De plus, vous savez très-bien que je n’ai fait de mal à personne. »
Le silence le plus complet fut la seule réponse des conseillers.
C’était si vrai ce que disait le patient! Il n'y avait pas le moindre mot à lui répondre.
t Enfin, Messieurs, reprit l’autorité, puisque vous ôtes décidés à me faire cet affront, je remettrai le pouvoir entre vos mains. Mais je désire rester en ville jusqu’à la fin de la semaine, parce que je viens de conclure une grosse affaire de poisson salé et que je voudrais la erminer avant mon départ. »
Le doyen d’âge reprit :
« C'est impossible don. . . . Pour le repos du pays, il faut que vous soyez parti avant midi. Mais votre frère peut rester ici et terminer vos affaires.
» Soit. Vous me ferez prêter un cheval de main, car l'un des miens est boiteux et mon domestique ne peut pas aller à pied. Quant à des mulets pour mes bagages, je compte que vous les payerez. »
La chose fut réglée à l’amiable, selon les désirs du destitué qui, de suite, fit ses préparatifs de départ. Dès onze heures du matin, sa seigneurie était à cheval, escortée de l’amie, cause originelle de la révolution et suivie de ses domestiques avec les bagages. A onze heures et quart, tout était parti. Dès midi, une nouvelle autorité, choisie par le peuple assemblé dans les personnes des 14 sabres et fusils dont j'ai parlé plus
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haut, commençait de partager à ses associés les places et privilèges occupés par les amis de l’autorité tombée. A une heure tous les nouveaux bénéficiaires étaient nommés et déjà çà et là prenaient possession de leurs emplois.
La curée- après la chasse est de tous pays.
Quant à la ville, de huit heures à onze heures du matin, la place du Gouvernement, une grande place carrée dans le genre de celle du Carrousel moins les monuments, fut comble d'individus, hommes, femmes, enfants, tous sans armes, sans colère et sans parti pris, qui s’entretenaient ensemble des évènements de la matinée. Vers onze heures seulement, quand le vaincu traversa la place pour s'en aller, bon nombre de huées s’élevèrent, proférées surtout par ses obligés ou débiteurs. Il s’en allait, on ne le craignait plus. Donc il avait tort, donc il était tout simple que la foule criât après lui, ne fût-ce que pour ne pas manquer à ses instincts de foule.
Quand, dans une basse-cour, un coq, un dindon tombent sous les coups d'un plus fort, c’est à qui de ses collègues de fumier viendra lui donner le coup de bec - L'homme en amas est un oiseau de basse-cour. Malheur à ceux qui tombent !
A part cela, comme les mœurs péruviennes soilt fort douces, l’ex-gouvernant n’eut à subir aucun autre ennui. Quelques amis vinrent l'un après l’autre lui serrer la main. Trois ou quatre fidèles l'escortèrent jusqu’à la ville prochaine. Puis, chacun rentra tranquillement chez lui, en dénigrant ou louant l’autorité passée ou présente, selon ses intérêts personnels froissés ou servis. Lés derniers mulets du cortège avaient à peine tourné le coin de la prochaine rue, que déjà la place se vidait
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peu à peu. A une heure, elle était aussi déserte que de coutume sous sou soleil tropical, la ville aussi tranquille et, jusqu'aux cochons dans leurs bauges de chaque rue, tout dormait, comme d’ordinaire, cette sieste paisible qu’inspirent la chaleur et la conscience satisfaite!
Je dois ajouter, qu'un mois après, les journaux de la ca[)itale et des principales villes de la République retentissaient des détails circonstanciés de la révolution qui avait éclaté dans la ville de... D’après eux, les conjurés avaient milluplé ; l’autorité s’était vigoureusement défendue ; la ville entière avait pris part à la lutte, etc. Puis, j)Our cloi’e chaque version par un commentaire d'intérêt particulier, les journauxdévoués au pouvoir trouvaient d'une commune voix la révolution inouïe, coupable, répressible à tous égards; tandis que ceux du parti contraire félicitaient le peuple d’avoir reconquis ses droits sur un despote ini(|ue justement renversé. Deux mois après, les journaux d’Europe faisaient chorus, racontant de la même façon les faits et, à ce propos, parlant d'autorité et de liberté, de droits de l'homme et de droits du souverain, etc. !
Quant au fond réel du fait, il y avait tout simplement une jolie femme qui s’était vengée.
Pauvres petites choses! que bien des grandes choses d’ici-bas.
Plus ou moins importantes, soudaines, débonnaires ou tôt finies, les révolutions du Pérou sont généralement analogues à la précédente. Il y a souvent morts d’hommes, mais pas nombreuses. Les chefs seuls, ce qui est assez juste, pa}^ent de leur vie leur faiblesse ou leur crime : comme dans le dernier pronunciamento de 1872, à Lima, où le président Balta, puis ses assassins, les frères Gutierrez, périrent à quelques jours d’inter-
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valle. Après quoi tout est fini. C^est leur méthode insurrectionnelle : êt, soit dit sans comparaison offensante pour nos pères, cette manière d’opérer me semble préférable à la nôtre.
Les convulsions durent moins longtemps. Le pays est moins troublé. Enfin, tant tués que blessés, cela se passe comme au théâtre. Presque tous les acteurs sont debout à la fin de la pièce et volontiers viendraient devant la rampe, demander Pindulgence du public, pour la tragédie qufils ont eu Phonneur de représenter à son intention. Si le peuple applaudit, c’est bien. Sfil siffle, malheur à \ imprésario .
Il est juste d'ajouter que par le fait même de cette facilité révolutionnaire, la nation est souvent en crises nuisibles à son développement. On ne se refuse pas ce. qui coûte si peu. Mais, somme toute, cela vaut mieux que de se battre à outrance, ainsi que nous faisions jadis entre nous, à chaque révolution : pour n’y pas voir plus clair après, comme disait l’abbé Maury à ceux qui voulaient le pendre à la lanterne.
Enfin, c/est fini : nous. n’y pouvons rien. Nos pères jugeaient à propos de se battre ainsi. C'était leur affaire : et peut-être fallait-il que cela fût dans l’intérêt des générations suivantes. Mais nous qui avons trouvé le remède à ces convulsions, le suffrage universel, leur vaccine; ne la laissons pas perdre et pratiquons-la religieusement. Les révolutions, aujourd'hui, sont sans raison, sans but, et, par suite, seraient le plus coupable des actes : parce qu’avec son bulletin de vote, chacun a le moyen de faire triompher ses idées — quand il en a. Leur règne est donc fini, ou du moins si universellement condamné que : malheur à quiconque le voudrait rétablir !
Quant à ceux qui prêchent la suppression du suffrage universel, sous prétexte qu’il nous perdra ou quhls se trouvent supérieurs à lui de jugement, à raison de leurs rentes ! Ne les laissons pas faire, mais laissonsles dire et qu’il leur soit pardonné. Car ce sont en général de bons bourgeois qui ont peur ou se croient des . aigles, sans en être, en vertu d’une vanité malheureusement trop commune à notre race. Ce n’est pas leur faute. Ils ne savent pas plus ce qu’ils disent que ce qu’ils feraient, après avoir supprimé le principe social qui les trouble si fort.
Abolir le suffrage universel! Et pour quoi mettre à sa place, s’il vous plaît ?
Le droit divin? Est-ce qu’on ressuscite les morts.
Le glaive? Il n’est épée si bien trempée qui ne se rouille dans le sang et ne casse tout-à-coup. Voyez plutôt celle des Napoléon.
Donc quoi? Car enfin il faut un principe pour gouverner, comme il faut une base pour construire. Rien. Vous tout seuls, n’est- ce pas? Sans autre raison que celle de vous faire plaisir. Vous n’osez pas le dire : mais c’est le fond de votre sac. Tristes sires! Vous iriez longtemps 1 Dans votre intérêt même, allez dormir Basiles, vous sentez la fièvre et vous n’êtes pas sérieux.
En résumé, le remède est rationnel, efficace, fonctionnant bien. Il nous survivra. Péruviens, vous qui l’avez comme nous et mieux que nous -même, à deux degrés : pourquoi souffrez-vous encore des pronunciamentos ? Cela s’expliquait dans votre enfance, comme les convulsions chez les bébés. Maintenant que vous êtes hommes, si vite et si bien grandis, ce n’est plus de votre âge.
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Tel est l’état politique du Pérou et de la plupart des républiques sud américaines :
Etat mobile, précaire, souvent troublé, agencé d’hier, et, par suite, sans cohésion nationale, comme toute organisation dans l’enfance : mais état libre, doux, insouciant, sans préoccupations d^’avenir, sans despotisme outrecuidant et faisant obstacle à tout. Sous son ombre légère, les peuples qui Pont adopté sommeillent en général la plus heureuse des existences.
Cette assertion est, je le sais, contraire à Popinion admise en Europe, où on regarde ces républiques comme sans cesse en désordres subversifs, violents et si trempés de sang quÙl y coule par ruisseaux. Les monarchies européennes, principalement notre dernier empire, habile entre tous à falsifier les faits, ont donné le mot d^’ordre de cette opinion : et elle a prévalu. Ne fallait-il point, au mépris de la vérité, cette faucheuse des despotismes, conjurer les opinions républicaines, qui montent à l’horizon de l’Europe,, comme le soleil levant de ses prochaines destinées?
Mais patience ! La vérité est éternelle : elle finit toujours par luire. Son jour viendra et ses empêcheurs divers, despotes et valets, rouleront dans la même fosse commune d’impuissance et d'oubli.
Quant à conclure de ces pages que les errements sociaux de ces nations juvéniles soient tous et complètement applicables à nos vieilles sociétés ?
Certes non. Un âge national plus avancé, d’autres contrées, d'autres races humaines demandent une autre organisation politique. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer les situations dissemblables des deux sociétés.
Chez eux, sur leur terre jeune et riche, où la misère
est inconnue : où chacun a du soleil, du sol et du travail plus qu’il n’en désire : chacun pousse à son aise et sans souci, comme des plantes libres. S’il y a lutte entre des partis contraires, le choc est généralement court, sans importance ni rancune, comme les combats d'enfants : parce qu'il ne s’agit pour les lutteurs que d’un déplacement de pouvoir et non d'existence. Aucun d'eux n’est jamais poussé par la faim, cette fauve conseillère. Tout au plus s'agit-il de conquérir un peu de luxe. L’homme là-bas est trop riche par patrie, t’op sûr du lendemain, trop heureux en un mot, pour se disputer à outrance quoi que ce soit : même cette chose tant enviée, si peu enviable, qu'on nomme le gouvernement de ses semblables.
Chez nous, au contraire, en Europe, sur notre sol appauvri par l’usage et chargé de monde, tout pousse chichement et ne se développe qu’avec efforts, gênant, gêné, mal à l'aise, comme des plantes en serre. Chaque lutte est grave, enfiévrée, presque sans fin : parce que sous le drapeau de l'intérêt public, chaque parti soit d'attaque, soit de défense, cache des questions d’existence privée qui passionnent la lutte. Il s'agit non seulement de gouverner, mais de vivre ou faire vivre les siens. Tout le monde dépendant de l’administration à un degré quelconque, et la politique étant le seul moyen de parvenir, tout le monde se rue dans la politique.
De plus, le pouvoir, à raison de son omnipotence, pénétrant dans les entrailles de la nation par des racines sans nombre et sans fin, chaque renversement de ce pouvoir trouble tout. La quiétude publique, l'ordre, la stabilité y sont les premières conditions de la vie sociale. La révolution à l'état permanent, comme dans l’Amérique du sud, serait chez nous non seulement u n
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mal grave, mais la fin de la nation assez insensée pour garder ou prendre cette turbulence délétère, qui leur vient non de leur état républicain, mais de leur jeunesse et de leurs pronunciamentos.
Nous ne pouvons donc pas plus adopter toutes leurs mœurs qu’ils ne peuvent prendre toutes les nôtres. Mais pourquoi ne point leur emprunter ce qu^’elles ont de bon, en le modifiant selon nos besoins, s’il ne nous convient pas tel quel? Ne prenons-nous point à chaque pays nos meilleures vivres : du café à l’Arabie, des mandarines à Malte, duzucco à la Sicile, un vin de transition? Faisons de même pour la politique.
Ainsi d’abord, pourquoi, dans la vie sociale, ne pas agir comme eux : laisser les fonctions publiques à ceux qui les recherchent, en nous bornant à les tenir sous les rênes du suffrage universel, sans nous fourrer tous dans ce grand bazar à misère, qu’on nomme l’administration. Pauvre métier! L’agriculture, le commerce, les colonisations ne sont-elles point là, "tendant les bras à tous ses enfants? Plaçons les-y de plus en plus. Gela vaudra mieux que de les cloîtrer dans des bureaux où ils souffrent toute leur vie, sous la chape d’une pauvreté jalouse. Moins il y aura de candidats pour l’administration, moins on désirera changer le pouvoir.
Colonisons surtout, comme fait FAngleterre, en envoyant dans nos colonies nos enfants avec de l’argent. Cela les éduquera et nous rapportera gros. L’argent là, donne douze, vingt-quatre, cent, deux cents pour cent. Que chacun y envoie quelqu’un des siens, avec une pacotille ou un magot : sa petite dot. Il donnera ainsi de l’air à sa famille. Il n^est au monde peuple, ni animal, à garder toujours sous son aile sa couvée entière : comme chacun de nous garde la sienne, au grand
détriment de notre vie morale et physique. De l’air avant tout à notre Chine-France !
Entre autres choses aussi, pourquoi ne pas emprunter aux Péruviens un peu de leur liberté nationale et individuelle, autrement dit, pourquoi ne pas diminuer l’ingérence de l’État dans tout? Cette ingérence soupçonneuse, avide et sans appela qui fait que chacun de nousest dans sa main comme un oiseau sous la serre d’un vautour. Il se peut que les Péruviens soient trop libres; niais à coup sûr, nous ne le sommes plus assez sous le despotisme césarien forgé par les Bonaparte. Modifions nos mœurs sous ce rapport, en cessant de toujours et pour tout, nous réclamer de l’Etat comme s’il était Dieu meme. L’Etat, pour les sciences, les lettres, les arts, les théâtres, l’agriculture, l’industrie, le commerce, tout ! Jusque pour la vie usuelle ! Dès qu^une mouche vole de travers dans une rue, vous entendez crier à tue tête, même par les plus séides de liberté en apparence : « Où est le sergent de ville? Qu’est-ce que fait donc l’autorité ? Il n^ a donc personne pour empêcher cela ? Nous n^’avons donc pas de gouvernement ? »
On dirait des enfants clamant leur bonne à chaque besoin. Au nom du Ciel, faisons nos affaires nousmêmes. Nous sommes assez grands pour aller seuls.
Nous nous plaignons avec raison de la multiplicité de nos états-majors et de l’omnipotence de nos bureaux.
Mais qui les crée ces états-majors, si ce n’est nous? Voyez plutôt n’importe quelle affaire connue de vous. Il y a parfois autant d’administrateurs que d’actionnaires, et chacun veut en être !
Quant aux bureaux de l’Etat, qui est-ce qui fait les 1ois-âlets dont ces bureaux sont sur nous les oiseleurs!
Nos représentants.
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Qui choisit ces ii^eprésentants ? Nous. Choisissons des hommes moins aimants de despotisme monarchique ou républicain. Ils briseront cette omnipotence irresponsable qui est le grand éteignoir de notre vitalité française. Soyons moins despotes, nous aurons moins de bureaux.
Enfin, pourquoi ne pas emprunter définitivement au Nouveau-Monde son ordre social républicain : comme des hommes mûrs et sagaces empruntent aux jeunes générations leurs mœurs utiles, s’infusant ainsi de la jeunesse, de la sève de renouveau.
Trois monarchies d’essences diverses, de droit, de sympathies, de gloire, tombées sous l’effort des idées républicaines, en moins d’un siècle, nous prouvent clairement l’impossibilité d’une monarchie durable chez nous, quelle qu’elle soit. Relever l’une d’elles, c^’est réinstaller la révolte à Tétât permanent. Or, nous avons assez de révolutions, ce me semble 1 Quatre grandes en quatre-vingts ans! Sans compter leurs rejetons avortés, des émeutes, à peupler une histoire. N’est-ce donc pas suffisant?
Prenons la République. De par l’imprimerie, la vapeur et Télectricité, c’est l’avenir évident des nations modernes. Organisons-la stable, modérée, pacifique, sage de toutes façons. Sans rien faire pour la propager au dehors, parce que cela ne nous regarde point, nous serons peu à peu imités par les autres nations, qui n’’attendent que de nous voir assis pour s’asseoir à leur tour. Est'ce que vous avez oublié, est-ce que vous n^’entendez pas les sourds craquements que font les trônes depuis un siècle : en Espagne, en Italie, en Angleterre, en Autriche, etc.? Le jour approche, incessant, où l’Europe entrera dans un état de fédération,
puis de fédération républicaine, l’élat le plus naturel, donc, le plus probable de Ta venir.
« Avant la fin du siècle, l’Europe sera républicaine ou cosaque, a dit Napoléon l’égoïste despote, mais le génie le plus clairvoyant de notre âge. »
Nous sommes en République ; restons-y, sans troubles, sans réactions ni regrets stériles pour nos passés enterrés. On ne fait rien avec des regrets. Ce qui est fini, est fini. Bonsoir la vieille France. La patrie, toute âgée qu’elle paraisse, ne date vraiment que de 1789, de son baptême de luttes sanglantes. Comme au lendemain de Clovis, nous entrons dans une ère nouvelle. Longue vie à la jeune France républicaine.