‹ Le Pérou; tableau descriptif, historique et analytique des êtres et des choses de ce paysChapitre 25 sur 47 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Sciences, Lettres et Arts.

Livres. Journaux. Géographie. Histoire. Antiquités. Momies aux yeux de poisson. Poésie. Un yaravi ou romance péruvienne. Musique. Livres et tableaux d’Espagne. Raisons d’être des pénuries scientifique et artistique de l’Amérique méridionale. Le chemin de la vieillesse des peuples.

Les sciences, les lettres et les arts n’existent qu^à peine, lorsqu’ils existent, et une partie de la population ignore même ce que c’est. Non-seulement beaucoup de Péruviens ne savent encore ni lire, ni écrire : mais nombre dTndiens, entr’autres tous les sauvages, ne se rendent pas un compte exact de ce que c’est qu’un livre, et, comme leur dernier Inca, le porteraient volontiers à l’oreille, pour voir s’il parle.

Dans les pays où les sciences ne sont pas à l’état de mythes, le Pérou possède peu de chose en propre. Il n’y a guère que les grandes villes qui publient quelques livres, autant de journaux, beaucoup de brochures et une romance de temps à autres. Les livres traitent pour la plupart d’aiïaires privées plutôt que publiques. Les journaux sont, en général, dans Penfance du genre, contenant des discussions entre particuliers qui s^inj orient en vrais héros d’Homère, peu d’articles de fond, des éloges ou des critiques passionnés, et, à foison des annonces, des réclames, des boniments déguisés, ce pain corrupteur du journalisme en tous pays.

Tel est, tel était surtout, l’état général. Mais à Lima et dans une ou deux autres villes, on trouve de bril-

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lantes exceptions à cette indifférence ignorante. Ainsi, des ouvrages remarquables, entr’autres ceux que nous citerons tout à l’heure, se produisent. Plusieurs journaux, qui se publient à Lima, valent ceux d’Europe ou des Etats-Unis. Différents Péruviens et Péruviennes même sont très-lettrés, et parlent couramment le français et l’anglais. L’instruction, jadis laissée aux magisters, comme un apanage d’ennuyeux métier, devient de plus en plus à la mode dans la haute société, d’où elle pénètre dans les classes secondaires. Encore un peu la nation péruvienne saura lire, mieux que la France — pauvre patrie l

Depuis trois ou quatre années surtout, un grand mouvement intellectuel, s’accentuant chaque jour davantage, se manifeste. L’impulsion a été donnée par quelques hommes, notamment par le Président actuel: la nation suit. Au lieu de se traîner à la remorque de ses gouvernés, en les étreignant à chaque muscle, par tous mo}^ens et sans cesse, pour les empêcher d’avancer — comme font tant de gouvernants de notre hémisphère, Don Manuel Pardo marche à la tête de son pays, en vrai chef qu’il est. Il l’éclaire, le soutient, le guide, l’entraîne même au besoin, lorsqu’il s’agit de quelque réforme pénible mais utile. Heureux Pérou !

C’est ainsi que sous l’impulsion et avec l’aide du gouvernement, différents travaux scientifiques, dont le monopole semblait appartenir aux étrangers tant les Péruviens s’en occupaient peu, sont déjà commencés ou même achevés. La géographie surtout, presque nulle il y a vingt ans, a pris un développement considérable.

M. Paz-Soldan a ouvert la marche par sa géographie Péruvienne, le livre comtemporain qui a le mieux fait connaître ce pays. Le plus grand éloge que j’en puisse

faire est de dire — qu'avec permission de son neveu, don Manuel Rouaud y Paz-Soldan — je l’ai pillé de mon mieux, principalement pour le chapitre des départements et des villes.

M. Raimondi, son continuateur, pluspcécis, publie, sur chaque partie du l^érou, un immense travail, dont les premiers volumes déjà parus ou prêts, notamment celui d’Ancachs, promettent un véritable monument scientifique, surtout au point de vue des mines. M. Meiggs, Tapôtre des voies de fer péruviennes, soutient M. Raimondi dans ce grand labeur. Sous le patronage d’un homme aussi justement célèbre dans le monde scientifique, nous aurons avant peu un fac-simile complet de la nature péruvienne, dans lequel les sciences, l'industrie, l’agriculture, le commerce trouveront tout pour ainsi dire.

Enfin, le gouvernement fait préparer une carte générale confiée à M. Raimondi et devant compléter son grand travail. Cette œuvre achèvera de placer le Pérou à la tête des nations modernes, pour la connaissance de son sol, qui est une partie du asauTov des anciens.

Au point de vue matériel des sciences, nous verrons les immenses travaux qui sont en. cours d'exécution, quand nous traiterons des chemins et de l’agriculture. Mais nous devons, dès ce chapitre, dire les efforts préliminaires du Pérou pour en arriver à ces fins : car cela est de la science pure et la première de toutes, celle de savoir gouverner.

D’abord, après s’être rendu compte sommairement des travaux les plus pressants à exécuter, le Pérou a emprunté l'indispensable pour les faire. Mieux valait, à coup sûr, avoir une épargne et opérer avec elle, comme

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nous Tavons dit plus haut. Mais il ne l’avait pas : il a emprunté, fort habilement, huit à neuf cents millions, au grand prêteur du siècle, à l’Angleterre surtout. C’était le nerf de ses desiderata, il se l’est donné avec résolution .

Cela fait, il a demandé à tous les pays du monde des savants, des ingénieurs, des architectes, etc. ; puis les a constitués ou les constitue en conseils chargés de préciser les travaux à exécuter, d’en dresser les plans et devis, enfin de les diriger quand le Congrès les a approuvés. C’est ainsique la junte centrale des ingénieurs et architectes d'Etat a déjà publié un remarquable mémoire sur les ohras publicas à faire au Pérou .

Sous l’impulsion de ces conseils, sur beaucoup de points et dans des proportions considérables, des travaux de tout genre ont commencé de changer absolument rétat moral et physique du pays . Des voies de fer déjà très-avancées constituent dès aujourd’hui parleur élévation superandine et les vallées qu’elles traversent, l’œuvre la plus remarquable du siècle jusqu’à présent; plus considérable, à mon sens, si on la mène à bonne fin, que le percement du Mont-Genis ou le canal de Suez, comme le peut faire présumer ce que nous avons vu de la Cordillère au début de cet ouvrage.

Quant aux autres travaux d’hydrographie, de mines, de physique, chimie, etc., ils suivent ou suivront. Plusieurs sont en prévision, moins pressants, donc moins avancés que les chemins de fer : mais l’élan est donné. Or, il en est des pays intertropicaux comme des fauves qui peuplent leurs contrées torrides, ils vont par bonds toujours. Ce ne sont ni mulets, ni taureaux avançant lentement d’un pas égal et mesuré toujours,qui ne posent un pied qu’après avoir assuré l’autre. Ce sont jaguars

bondissants : trop fort et trop loin parfois, pour aller longtemps, mais n"en avançant pas moins, vite et bien presque toujours. Le Pérou, en ce moment, fait un de ces bonds, effrayants pour qui ne le connaît pas, puisqu’il emprunte presque d’un seul coup quatre à cinq fois la valeur de son revenu ; mais un bond selon ses forces, ses idonéités, ses instincts et qui, je le crois, va le placer d^in seul effort au second rang de son hémisphère, bien avant le Brésil, parmi les premières nations du globe.

Le mouvement historique laisse à désirer. Soit que les Péruviens apprécient moins ce genre de travaux, soit qu’ils aient sur les bras assez d’œuvres diverses et réservent celle-là pour des temps moins lourds, ce qui serait de très-intelligente prudence, ils s"en occupent moins. Toutefois, comme leur Président, alors alcade de Lima, a fondé une société des beaux-arts, pour aider àPexposition de i872, dont il a été Binstigateur principal et que cette société a l’éthnologie dans ses attributions, on peut espérer qu’elle se chargera de donner Pimpulsion. L’histoire est de première utilité, ne fût-ce que pour signaler aux nations les écueils où se sont heurtés les ancêtres.

Quant aux dépenses de la société, elles sont faciles à couvrir. Je me souviens qu’à Rome, du temps où Rome était au Pape, une compagnie privée s^’offrit à draguer le Tibre à ses frais pour le désinfecter et le rendre navigable jusqu’à la mer, sous la seule condition que les objets précieux trouvés dans ce travail appartiendraient à la société, sauf au Vatican à racheter ceux quùl choisirait, à prix débattus par experts. Le gouvernement Romain n’accepta point ces offres.

Le Pérou n’est pas le Tibre, je le sais. Mais il a, par

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son sol aurifère et son climat conservateur, des huacas ou cimetières et des ruines non moins riches peut-être que n’en a Tltalie elle-même, dans un autre genre. Ce qu’on a récolté déjà sous ce rapport, dans de simples grattagesdehasard et sur la seuleCosta, indique ce qu’on trouverait probablement dans des fouilles en grand, générales et bien conduites. Il y a là le bonheur de tous les musées et antiquaires du globe^avec la fortune d'’une société, si on en juge par les données suivantes :

Ainsi, sous le guano de Chincba et de Tarapaca, on a retrouvé des outils, des vases et des idoles d’une époque évidemment antérieure aux premières aisances des oiseaux de ces lieux. L’épaisseur des dépôts s’élevant jusqu^à cent mètres sur certains points, ces idoles doivent être au moins millénaires, peut-être même mieux que cela.

Elles ne sont pas belles, il est vrai, quoique très-bien conservées sous cet embaumement d^avine espèce. Ce sont bons hommes en pierre ou en bois, mal bâtis, ma] assis, avec des membres bêtes et des faces à l’avenant aux yeux ronds, à bouches ouvertes, aux airs stupides ou grimaçants, ressemblant à ces grosses faces difformes étalées aux devantures des marchands de jouets sous la rubrique : figures du cotillon ou masques de carnaval .

Mais toutes laides qu’elles sont, ce sont de vraies antiques : en vieilleries, le laid est le beau : les amateurs se les arracheront à prix d’or — en risquant de plus une véritable opération de féerie I Car ces bons hommes étaient des dieux, plus que les génies des Mille et une nuits\ Si, quelque jour, se sentant sortis de leur fosse odorante, ils allaient révéler par grimaces les trésors cachés de leur temps divin I Jugez.

Les huacas, autrement dit les anciens cimetières, abondent à remplacer les souvenirs des oiseaux quand ils manqueront, et qu’il sera dansles mœurs d'utiliser nos défroques mortelles. Ici, j'entends clamer à casse-tête :

« Impiété! Horreur! Pouah! Et patati, et patata 1 »

Mon Dieu, ouvrez Shakspeare, vous y verrez que la poussière d'Alexandre lute peut-être la bonde d’un tonneau, et qu’

Imperious César, dead, ani turn’d lo clay,

Might stope a hole, to keep wiiid away.

• Impérieux César, mort etdevenu argile, peut boucher un trou, pour empêcher le vent d’entrer! » S'il faisait pousser des choux, cela ne serait pas pire; et pourquoi, quelque jour, quand l'idée aura fait son chemin, le Pérou n’utiliserait-il point chez lui ses tas de pourriture d’il y a mille ans et plus ?

On trouve des huacas là-bas, non-seulement à n’en savoir que faire, mais à gêner le pays comme nos cimetières gênent Paris. C'est par centaines qu’on les compte sur la côte et la Sierra : de Piura jusqu’à Tarapaca, sur 2,500 kilomètres de long! Le climat et le respect des Indiens les ont conservées toutes et intactes depuis que l’homme habite le pays!

Or, quelques-unes de ces nécropoles sont de vraies montagnes de résidus et peuvent remplacer le guano, positivement. Ainsi, on estime que l’une d'elles, une des principales, il est vrai, située près de Lima, a 35 mètres de haut, 280 m. de long et 100 m. de large: contenant ainsi 980,000 mètres cubes de pierres, de terre, de briques et de morts entassés! De quoi remplir Méry, cette espérance de nos morts qui nous désespère à force d’imiter Fhilis, en remettant toujours d'épouser nos

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défunts. Plusieurs de ces huacas, bousculées par les tremblements de terre, moins r espectueux que les hommes, avaient jusqu’à 800 mètres de long l Des montagnes de morts de tous siècles et très-bien conservés pour leurs âges en général.

Dans ces cimetières, ouverts soit par les temblors, soit par les tranchées de chemins de fer, on a trouvé de tout, pour âinsi dire : les trésors de la famille Simon Chaucha, que vous vous rappelez sans doute ; des idoles, des bijoux, des vases à foison; mais surtout des momies de diverses apparences, les unes en os tous secs, les autres encore en cheveux et même en chair, comme celles de Palerme.

La plupart sont assises à la manière indienne, c^està-dire les genoux aux mentons, comme les Aymaraës ; mais avec des bagages et des vêtements mortuaires trèsdisparates, selon la nation, les morts et leurs mœurs, leurs richesses, leurs croyances diverses.

Ainsi, les unes sont vêtues d^’une pièce d’étoffe, qui les couvre mal, comme un suaire économisé, laissant passer têtes et pieds. Les autres, au contraire, sont empaquetées, ficelées, serrées à la manière d^un colis dans son enveloppe. Celles-ci, probablement des chasseurs ou des guerriers, des ménagères et des coquettes, ont aux mains une fronde quand ce sont des hommes, un fuseau ou des colliers au col quand ce sont des femmes. Celles-là, des gastronomes de leur temps, sans doute, ont un morceau de coquille à la main droite, et, dans leur couverture, du maïs, des fèves, du poisson : tantôt un simple en-cas de voyage, tantôt de quoi faire chère lie en arrivant chez Pluton. Quelques-unes, trouvées dans la Sierra, ont le crâne divisé par une suture dont on ne comprend pas encore les raisons d’être.

Beaucoup, eiiün, recueillies dans le Sud après un temblor, portent dans les trous de leurs yeux, à la place des leurs, des yeux de poissons. Pourquoi diable faire?

Est-ce une idée de naturalistes qui ont mis cela à leurs parents, comme certaines mortes de Sicile se sont fait poser des yeux de verre, pour paraître moins laides à leurs petits-fils? Est-ce une idée de fidèle à poisson, mettant à ses proches les yeux de leur commune divinité, pour les déifier avant de partir ? Est-ce, enfin, simplement, parce qu’ayant été jetés à la mer après décès, ce qui n’est pas plus anormal que d’être enfouis sous terre, ces dérunts ont espéré qu’avec des yeux de poissons, ils y verraient clair de l’autre côté de la mort?

Si Je croyais cela, je m’en ferais joliment mettre avant de m’en aller, savez- vous? Deux beaux yeux de carpe, bien brillants et bien jaunes : cela n’est pas laid. Mais je n’en crois rien. Laissez-moi mes vieux yeux, vous qui m’ensevelirez. Je n’y verrai pas mieux en route d’autre monde; mais du moins, je partirai tel quel, vrai, de la tête aux pieds, pour paraître devant le Juge!

Les ruines de temples, de palais, de prisons, de villes, d’aqueducs, de bâtisses de toute sorte, couvrent la Costa et la Sierra, encore intactes sur beaucoup de points, grâce au climat égyptien du Pérou. On les retrouve là telles que les ont laissées leurs dévastateurs divers, préhistoriques. Incas ou Espagnols. Nous avons souvent vu les unes et les autres au cours de cet ouvrage. Il n’y a donc pas à faire ici de descriptions inutiles. Mais il est évident, par ce qui s’est passé à Cuzco et sur plusieurs autres points où les habitants ont rebâti avec les ruines des temps indiens, que ces matériaux seraient souvent utilisés s’ils étaient transportables, ce qu’ils seront avec les chemins de fer. Il y a là,

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en granit parfois, de véritables carrières, et des carrières aux pierres toutes tirées, vieilles, taillées même, parfois.

Quant à ce qu’on pourrait trouver sous ces décombres, nul ne sait. Mais il est au moins probable qu’il se passerait là ce qui se passe dans tous les pays où l’homme a laissé des ruines : c’est qu’on trouverait dans ces ruines des métaux précieux, des bijoux, des outils, tous les engins divers des civilisations éteintes sous ces Cartharge inexplorées, victimes des Incas. Il y a là, soit pour une société privée, soit pour le gouvernement péruvien, s’il opère direcfement, une mine riche et vierge, à ouvrir sur des centaines de points de son territoire. Il n’y a qu’à fouiller, comme ont fait les gouvernements de Rome, de France, d’Angleterre et d’Egypte, à Rome, Athènes, Ninive, Thèbes, etc. On récoltera, presque certainement, une moisson de richesses analogues à celles du musée Campana, cette fructueuse exploitation souterraine de la papauté moderne.

Quant à l’histoire ancienne du Pérou, elle se dégagera de là d’elle-mérne, évidente et certaine. Les histoires plus ou moins romans de Garcilaso et autres perdront leurs ridicules ‘broderies. Les peuples antérieurs ou parallèles aux Incas réapparaîtront avec leurs civilisations multiples : et les Incas eux-mêmes, dépouillés de leur draperie patriarchale, reprendront leur vrai caractère de conquérants, à la fois destructeurs et civilisateurs, comme l’ont été les Romains sur notre hémisphère.

Les belles-lettres proprement dites, entr’autres la poésie écrite, sont moins que riches. Ge n’est pas que les Péruviens manquent d’imagination, de sentiment et d’instinct poétique. Ils possèdent au contraire tout cela

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très-remarquable. Pour peu qu’on les interroge, on trouve en eux une poésie naturelle, originale, inconnue, s’ignorant elle-même et dormant là dans le silence du foyer domestique; comme dort dans Tombre la violette aux vives couleurs et aux parfums pénétrants, douce et suave ainsi que vous, o ! Diane, reine de l’ombre.

Mais les poésies, pour eux, sont avant tout pensées intimes; choses du cœur qu’il n’entre pas dans leurs mœurs de mettre en coupe réglée. L’idée ne leur vient même pas de faire marchandise de leurs plaintes, de leurs joies, de leurs sentiments secrets : ils croiraient les profaner en les divulguant. Cela se transmet de vive voix de la mère au fils, de l’amant à l’amie; et, en le redisant, chaque conteur ajoute un peu du sien, comme à ces récits d'enfance que nos grand’mères nous répétaient avec des variantes. C’est un parfum qui s’exhale en senteurs indécises et diverses, en rondeaux, ballades, fables, poèmes de toute sorte dont les vers parfois n'ont ni rimes, ni rhythme : des idées enfilées à la suite les unes des autres, telles qu’elles sont venues, sans ordre, sans autre loi que le sentiment de leur auteur. On dirait ces bégaiements d’enfants encore ignorants d’une langue, et cependant 'sachant déjà peindre les pensées de leurs êtres : cris nais aux accents vrais, que je préfère pour ma part à maintes phrases savantes, mais fausses et dont la forme est trop souvent le seul mérite.

Un de ces genres de poésie venant du quichua, mais rajeuni par les Péruviens modernes est le yaravi. C’est une sorte de rondeau à idées redoublées, dont chaque stance a de quatre à dix vers de six à huit syllabes. L'amour en est toujours le sujet : un amour généralement triste, plaintif et monotone, comme

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la nature indienne de qui vient ce genre de poésie.

Voici Fun de ces yaravis^ tiré du livre de M. Paz Soldan, et attribué par lui aux Indiens, mais évidemment refait par les Péruviens d’aujourd’hui : car je Ib. traduis de l’espagnol.

(c Quand une triste tourterelle amoureuse a perdu son époux y frémissante en ses anxiétés, elle court, vole, tourne et part ».

« Pensive sans repos, elle regarde tout le bois, sans manquer avoir tronc, plante, rameau ou saule ».

cc L’espérance perdue et le cœur palpitant, elle pleure sans arrêt des fontaine^, des fleuves, des golfes, des mers » .

« Ainsi je vis, hélas! Depuis V instant funeste où je t’ai perdu, par malheur, doux charme, enchantement amoureux ! »

Je pleure, mais sans consolation, parce que ma peine est si grande, que je ne respire que tristesses, peines, craintes, anxiétés et douleurs ».

Mes souvenirs m’épuisent, lorsqu’ en retrouvant ton image adorée, je la revois toujours, fleur morte, marbre glacé ».

« Si je vais pleurer dans les champs, mes peines augmentent, parce que me parlent de toi, bois, monts, prairies, vallées » .

« Si par hasard je me vois seule, je t’aperçois dans ma solitude m’apportant consolations douces, tendres, affectueuses, aimantes » .

c( Dans mes songes, tu troubles mœi repos et m’agites, au point que te voyant vivant, je sens mille jalousies, terreurs, souffrances

' Si mon esprit se souvenant de toi, se plaît à ses

souvenus, peu importe que le cœur sente, souffre, pleure et appelle ».

4 Ma douleur émeut Vunivers et, me voyant lapins fidèle amante viennent pleurer avec ma peine, les hommes, les hê tes, les p)oisso7is elles oiseaux

a Tant que me durei'a la vie, je suivrai ton omhœ errante, quand mê^ne à mon amour s'opposeraient Veau, le feu, la terre et Veau ».

La musique péruvienne, indigène et même créole, est généralement plus que médiocre, dit-on. Mais la musique est avant tout une affaire de sentiment, charmante ou fastidieuse, selon la nature de ses auditeurs. Il est possible que celle du Pérou, demi-asiatique et indienne, ne convienne pas à nos organisations d’Europe, et, qu’en conséquence, nous la trouvions mauvaise, tandis qu’elle est au contraire très-goûtée des oreilles péruviennes. Cela est même évident pour moi. Il doit en être de la musique comme des couleurs. Les Chinois adorent le jaune resplendissant à faire rougir des serins. Nous l’aimons moins en général. D’autres aiment le rouge sang de bœuf : moi pas. Etc., etc.

Quoi qu’il en soit, j’avais copié, afin de vous le servir, un échantillon pour fiûte d’une musique dite yaravi, comme la poésie, et très-appréciée là-bas. Je l’ai fait goûter ici au préalable, à trois parents et amis, très-fins gourmets -dégustateurs en croches, entr’autres une flûte illustre, dont Pan eût envié le tympan et le vent! Tous trois ont déclaré l’œuvre pitoyable, pire que mauvaise : nulle. Je l’ai reléguée au papier 1 Vous me la mettriez sur le dos, bien que je sois incapable de la moindre musique : cela ferait mal résonner mon Pérou dans vos pensées.

En fait d’architecture, statues, tableaux, etc., il

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ne se fait que bien peu de chose. De fois à autres, un arrivant du dehors commet une œuvre prétendue ar-t tistique, pour quelque Turcaret qu’il exploite. Mais cela se passe sous la cheminée, comme ces œuvres dramatiques, qui meurent-nées dans la maison hospitalière où elles ont reçu le jour. A part cela personne n’en pro^ fite. Les beaux-arts au Pérou n^’existent pas pour ainsi dire.

De même que pour la poésie, ce n’est pas que les Péruviens soient dépourvus du sentiment artistique. Le bon goût de leurs vêtements et de leurs fêtes,# ainsi que de plusieurs de leurs œuvres, telle la cathédrale d^’Aréquipa, prouvent le contraire. Mais pour les beauxarts comme pour la poésie, leurs règles futures ne sont pas encore tracées. Leurs formules, leur langue artistique ne sont point faites. A moitié ensevelis dans les souvenirs incas d'’une part, dans l’oppression espagnole d'autre part, ils hésitent entre ces deux tendances; et, sans rien faire d'original, tâtonnent dans ce crépuscule vague, qui précède aussi bien les levers du soleil que ceux des civilisations.

Tel est le bagage scientifique, littéraire et artistique du Pérou. Peu de chose comme on voit, des lueurs et des ébauches plutôt que des réalités et presque rien en propre. Ce qu'ils ont eu jusqu'ici leur venait de l’Espagne ou plutôt provenait d'elle, car depuis longtemps déjà la triste Espagne ne vit plus que sur son passé de Cervantès et de Murillo. Elle dort ou se bat, attendant de je ne sais qui les clartés vivifiantes qui lui reviendront j'espère, mais qui sont bien bas pour le moment ! Aussi depuis longtemps n'envoie-t-elle plus rien, au Pérou ni ailleurs. Tout ce que ses ex^colonies ont d’elle, leur provient des ancêtres, apporté par les somp-

tueux créoles d’autrefois ou envoyé par les rois et surtout par le clergé de jadis. Quelques églises et couvents ont même beaucoup de manuscrits, livres, tableaux, ornements, etc., de ces temps. Si le gouvernement péruvien ordonnait de tout cela un inventaire, opéré dans l’intérêt même des possesseurs, peut-être trouverait-on là de précieux documents d’histoire et d’arts, ensevelis dans la poussière des premiers âges espagnols au Pérou.

Cette pauvreté scientifique commune à tous les peuples de l’Amérique du sud, nous les fait à grand tort prendre en dédain, souvent faute par nous de réfléchir qu’il ne peut pas en être autrement, par différentes causes.

La première est dans le climat. Leur soleil est trop chaud, leur ciel trop beau, la vie trop facile sur leur sol béni pour qu’on désire beaucoup y faire autre chose que dormir ou rêver. Le péruvien n’est ni Yankee, ni John Bull, pour se trémousser sans cesse d’esprit et de corps, aller, venir, loin de sa demeure, sous peine de mourir d’ennui dans ses brouillards glacés. Il a assez de chaleur sous son beau ciel et par suite de ressources dans son esprit ou sur son sol, pour n’être pas forcé d’aller chercher à l’étranger du pain ou des distractions. Heureux de toutes manières, par nature, intelligence, patrie, il farniente son bonheur chez lui, sans avoir besoin d’autrui. C’est l’Italien, le Grec, l’Oriental, avec leurs derviches-moines, leurs diogènes-lazzarones, leurs sybarites de paresse sous toutes les formes, qui, avant tout, ne veulent se donner de mal pour rien. Ces heureux des chauds climats, que Musset prenait

pour des Dieux.

Ke les réveille pas, ils t’appelleraient chien.

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Ne les écrase pas, ils te laisseraient faire.

Ne les méprise pas, car ils te valent bien.

C’est aussi le fait de leur raisonnement intelligent : quand ils se donnent le mal de travailler, de prendre une peine quelconque, ils veulent du moins et avec raison que cette peine leur rapporte. Or, il n^’y a que le commerce qui rapporte : chacun meurt plus ou moins de^faim, avec les sciences, les lettres, les arts. Ils se jettent dans le commerce non par goût, mais par réflexion ; et, ce faisant, ils ont raison, puisqu’on gagne bien plus à vendre de la chandelle qti a répandre n’importe quelle clarté intellectuelle .

Enfin, c’est surtout le fait de leur jeunesse nationale, car les sciences, les lettres, les arts sont avant tout le propre des peuples assez vieux pour s^’occuper plus volontiers de l’esprit que du corps, du rêve plutôt que de la réalité. Les Romains de la jeune Rome' n’avaient encore rien des savantes distractions, histoire et poëmes, des temps de César ou de Néron. A mesure quûm peuple veillit, ces passe-temps augmentent, jusqu'’à absorber la meilleure partie de l’existence nationale. G'’est le commencement de la vieillesse, l’état devant la décroissance montante, ce qui précède la caducité chinoise, où les petits poëmes, les magots, les palais à sonnettes et autres bimbloteries littéraires ou artistiques, fruits du blasement, sont devenus l’unique pensée des classes élevées !

Le Pérou, lui, n^est ni la Chine ni nous-mêmes. G^est un adolescent : la Grèce dans ses premiers temps. Aux loisirs lettrés d’âge mûr ou de vieillesse, il préfère et préférera longtemps encore les combats de coqs, les bals, les fêtes, les distractions agissantes enfin, où le corps et les sens sont en jeu plus que l’esprit. Puisse-t-

il ainsi longtemps garder ses douces indifférences et ne toucher que tard aux fruits gâtés des civilisations excessives. Les beaux monuments, pyramides, cirques, églises, Louvre, sont certes de belles choses, mais ils coûtent souvent bien cher à leurs peuples ! Si on pouvait faire le bilan de chacun d’eux en peines, argent, souffrances, morts même, combien parmi ceux qui se glorifient de les avoir, refuseraient de les refaire à ce prix ? Les sciences et les arts sont les meilleurs bonheurs de Lliumanité; mais pas trop n"en faut, car pour les peuples qui ne savent pas modérer leurs sentiments à cet égard,

L’arbre de la science est le berceau du mal !

La Bible le dit et plus on étudie ses enseignements, plus on reconnaît leur vérité salutaire. Les nations trop adonnées aux lettres et aux arts descendent vite la pente déclinante, que Borne et Byzance, nos aïeules, ont si vite descendue tour à tour. Eiavigüa galle!

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