CHAPITRE XVII
Travaux publics. Voies de communication , etc.
Les obras pudlicas du Pérou comparées aux nôtres. Palais d’Etat. Télégraphes électriques. Mauvais état de la côte. Phares. Quais. Douanes. Nullité de la navigation fluviale. Exploration des rivières. Les trois grandes routes du Pérou. Chemins de fer : le chemin de la Oroya. Routes ordinaires. Achevai dans la Cordillère. Ossements de route. Stations forcées. Hospitalités, Tambos et étapes sous forêts. Les nuits du désert.
La direction générale des travaux publics au Pérou, est, à mon sens^ de beaucoup supérieure à la nôtre. J’en suis marri d^’amour-propre national froissé, mais telle est la vérité.
Au lieu de donner comme nous à chaque ville et village de l’argent pour églises, écoles, mairies, salles à sociétés, musiques, etc., encourageant ainsi une mendicité publique, dans laquelle la politique impériale trouvait son compte d’adhérents, mais indigne d’une grande nation, le gouvernement péruvien ne se mêle que peu ou point de ces bâtisses, A chaque. commune de faire ses constructions elle-même et comme elle l’entend, l’Etat se borne à donner des ingénieurs, des plans et des facilités d’emprunts.
Encore moins s'’occupe-t-il d’imposer aux départements et provinces des préfectures et sous-préfectures insensées d^appartements préfectoraux, comme à Marseille, Versailles etc. : que Pempire avait établies partout, dans le but d^’ériger ses fonctionnaires départementaux en autant de satrapes à palais, flamboyants de
faste au-dessus de leurs administrés. Ce sont procédés auxquels les républiques ne songent même pas.
Enfin, au lieu de bâtir des monuments splendides, des ministères et des églises, à vider nos coffres à tous propos et sans raison le plus souvent pour satisfaire des caprices impérial, ministériel et épiscopal ; pour se mieux installer aux Tuileries — cette hôtellerie ; pour loger ses grands mandarins d’Etat, donner des hôtels à ses favoris et favorites, etc., le Pérou ne fait heureusement rien de tout cela.
Il y avait à craindre que se trouvant à même le milliard d’emprunt qui ruisselle en ce moment pour lui, ses gouvernants divers se laissassent entraîner à se loger luxueusement. Mais tout jeune qu'il est le Pérou a su ne pas nous imiter dans nos vieilles folies dépensières. Il s'est borné, sous ce rapport, à élever à Lima un indispensable palais j)our son congrès, dont le prix ne doit point dépasser dix millions de francs: à relever quelques églises détruites par temblors, à Tacna, Arica, Iquique et Chiclayo : enfin à satisfaire sa vanité nationale par une œuvre peu utile, j'en conviens, à construire un monument rappelant sa victoire de 1866 sur la flotte espagnole, ce qui est son unique bout d'oreille gloriolante !
Le reste de son emprunt c’est-à-dire presque tout est consacré à de véritables travaux d’utilité publique^ tels que phares, télégraphes, chemins de fer, canaux d’irrigation, etc., comme suit l'exposé :
Ainsi, en fait de télégraphes, cette nécessité moderne presqii’aussi impérieuse que la poste, il a, par contrats passés avec deux compagnies anglaises, installé deux grandes lignes, l’une sur Valparaiso, l’autre sur Panama, correspondant avec l’Europe : puis,
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par lui-même ou par sociétés, a établi sur son sol 2,280 kilomètres de fils électriques.
En fait de travaux maritimes, autre besoin primordial d^un pays doué de 2,500 kilomètres de côtes, le Pérou d’hier n’avait rien, ou presque rien, deux ou trois jetées mal conçues et mal faites, quelques ombres de quais, autant d’ombres de douanes, ses ports à rètat de nature, point de phares, ni de bassins, ni même de chalands pour débarquer ! L’état sauvage d’une grève déserte !
G^était à désespérer de lui, en raison de sa nonchalance négligente et de sa richesse comparées. Le pays doté par Dieu du Pacifique et de l’Amazone ne se servait ni de Pun ni de l’autre, quand pour les utiliser tous deux il avait trois millions d’habitants, ses mines et son guano, de l’or et des bras ! On le pouvait supposer enseveli sans réveil dans les suaires de ses ancêtres barbares.
Mais tout à coup, ce dormeur s’éveille, et, de son premier effort, se donne 38 phares, des môles, des jetées, de nouvelles douanes et des chalands. Il n^ose pas encore toucher à ses ports. Mais on voit par ses documents officiels que le manque d^’argent seul Parrête, à cause de l’énorme dépense, indispensable pour faire quelque chose d^’utile. Il n’y qu’à s’incliner, surtout en présence de la franchise avec laquelle il reconnaît luimême la pénurie de ses ports. A la fois sincère et prudent.
Les lacs et rivières avaient moins encore, et pas d’autre navigation que celle des sauvages. Ainsi, sur Titicaca, cette Méditerranée de la Bolivie et du Pérou, on ne voyageait que sur radeaux de jonc, allant à la voile par le vent, sinon à la perche, en godillant ! Sur
l’Amazone et ses immenses affluents, non-seulement on ne naviguait qu"en ubas indiennes, ou troncs d'arbres creusés; mais on n’osait même pas s’aventurer sur la plupart d’entr'eux, à cause des pungos, des Indiens féroces et surtout, parce qu’on ne savait pas où on aboutirait en suivant le fil de l’eau ! Au Brésil, ou à la Bolivie, à l'Amazone ou au Madeira, à la l’iatamême peutêtre? La plupart d'entr’eux, sauf l'Amazone et le Huallaga, n'étaient connus que de nom, et encore !
Le Pérou d'aujourd’hui n'a pas remédié matériellement à cette situation et ne peut le faire avant que ses lignes ferrées soient arrivées sur la Cordillère, à des ports placés sur les cours supérieurs de ces fleuves. Mais ditférentes commissions ont déjà exploré et en ce moment môme exi)lcrent ces fleuves, pour en dresser les cartes. Des garanties d’intérêt considérables, avec terrains, franchises et privilèges, sont accordées aux compagnies de navigation qui s'établiront sur ces rivières. Au chagrin du pittoresque, mais au grand avantage de la civilisation, les pungos sauteront à la mine, je présume. Puis aussitôt les chemins de fer terminés, la navigation fluviale pourra s'établir en connexité avec eux, accomplissant ainsi une révolution soudaine dans le transit entre l’Europe et l’Amérique du sud.
En eflet, dans l’état actuel des choses, aujourd'hu 1875, il y a deux routes suivies pour aller à la côte du Pacifique, Equateur, Pérou, Bolivie, Chili.
L'ancienne route par l’Atlantique, le cap Horn et le Pacifique, coûtant, de 45 à 60 jours de voyage, 1,900 fr. en P® classe, 500 fr. en 3®, et 120 fr. la tonne environ.
La route par Panama, coûtant, de 35 à 40 jours, 2,250 fr. en P®, 1,800 fr. en 3® et 180 fr. la tonne environ.
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Quant à la troisième route, celle de TAmazone, elle n’est actuellement praticable que pour quelques localités de la basse Cordillère de l’Equateur ou du Pérou. Mais, dès les chemins de fer des Andes poussés jusqu’à PAmazone ou ses affluents, avec la navigation établie sur ces fleuves^ il faudra, pour aller d’ici au Pacifique, 18 à 30 jours, savoir : douze à vingt de Paris au Para, à la bouche de PAmazone, cinq jours pour remonter le fleuve, un jour de chemin de fer pour traverser les Andes.
Quant aux prix, je ne sais; car ils ne sont qu’en idées. Mais ils ne seront probablement pas supérieurs à ceux de la route par le cap Horn , si le Pérou a le bon esprit d’établir des tarifs réduits, sur toute cette ligne, qui deviendra sa fortune commerciale, surtout pour écouler ses produits.
Les chemins, en Pétat d’avant les présentes voies de fer, n’existaient pas en réalité, pas même les anciennes et trop vantées routes des Incas, dont on n’a tant parlé que parce que les Espagnols n^’ontpas même su les entretenir. Les eaux, les végétaux et le temps surtout les avaient reprises jusque dans leurs moindres vestiges. En chemins de fer, on comptait deux ou trois tronçons établis sur la côte , entre quelques capitales et leurs ports. Partout ailleurs, on allait d’une localité à Pautre, au plus court, à travers monts, vallées et torrents, sans ponts, sans même de voies tracées le plus souvent, comme sur nos chemins arabes d’Algérie, qui avaient parfois cent mètres de large sans un mètre de bon. Toutefois, comme le climat du Pérou est autrement sec que le nôtre et même celui de PAlgérie, ces chemins étaient généralement moins mauvais que nos anciens chemins, excepté dans la Cordillère où nous les ver-
rons tout à l’heure. Mais, partout ailleurs que dans les banlieues des villes, on ne pouvait voyager qu"à cheval ou à pied, avec des Irais, des lenteurs, et souvent même des dangers sérieux.
Le Pérou d'aujourd’hui possède ou va posséder autant de chemins de fer, de routes et de ponts que nos pays européens de montagnes, et même davantage.
Les chemins de fer sont à l’œuvre, en grand.
Vers la fin de l'an dernier, 3,682 kilomètres de voies ferrées étaient faits, en construction ou en projets décrétés, dont plus de moitié en exploitation. Ils étaient répartis en 28 lignes, savoir : 14 appartenant à l’Etat directement, 2 au système mixte, 12 à des particuliers. Quinze étaient ouvertes.
Ces voies auront coûté , entre un milliard et douze cents millions, savoir : 650 à 750 millions à l’Etat, 200 millions au système mixte, 150 à 250 millions à des sociétés particulières.
On calcule que le kilomètre courant reviendra, en moyenne, à 350,000 fr., c’est-à-dire bien moins cher qu'en Angleterre où on l'estime à 550,000 fr.; plus cher que chez nous où on le porte à 300,000 fr., bien plus cher qu’aux Etats-Unis où il ne coûte que 150,000 fr.
Cette cherté de revient, dans un pays dont le sol est sans valeur, se justifie par la cherté de la main-d'œuvre, des objets de commerce et de l’intérêt de l’argent dépassant du double au triple nos taux européens; enfin, surtout, par les travaux d’art extraordinaires qu'il faut exécuter sans cesse, pour ainsi dire, dans un pays comme la Cordillère 1
C'est ainsi que le chemin de Lima à Oroya, en pleines Andes, l'un des plus difficiles et coûteux, il est vrai, a eu à monter 4,768 mètres sur 219 kilomètres de par-
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cours : c^’est-à-dire 22 mètres par kilomètre, 22 millimètres par mètre. On y compte 45 tunnels, dont un, la Galère, a 1,200 mètres de long, et 25 ponts, entre autres un sur le Rimac, qui a des piles de 79 mètres de haut. Cela fait un tunnel ou un pont par 3 kilomètres.
Voilà pour les difficultés. Les avantages seront en rapport et ^u-delà même, je pense :mais il est impossible de les calculer dès à présent.
On estime que le chemin de Callao à Lima, construit au capital de 3,000,000 de francs, transporte annuellement 6 à 700,000 voyageurs, donne une recette de 12 à 1,500,000 fr., et rapporte environ 30 p. 100 du capital engagé. Un document que j’ai sous les yeux, évalue le rendement de 488 kilomètres, en 1873, à 3,240,000 fr., ce qui donnerait 6,400 fr. par kilomètre. Mais il est impossible de baser quoi que ce soit sur ces données, parce que là-bas principalement on n’opère que sur l’inconnu. Les évaluations, chez nous, sont le plus souvent erronées, n^en déplaise à l’infaillibilité de MM. les ingénieurs ; au Pérou, elles seraient sans base aucune. Qui peut supputer seulement le minerai que tel ou tel nouveau chemin va transporter à Lima ou jusqu’en Europe, par TAmazone?
Pour le pays, ces avantages sont plus incalculables encore. Je ne puis même pas arriver à m’en faire une idée, lorsque je réfléchis à la multiple révolution qu’ils vont opérer dans ces contrées et à leurs conséquences diverses : en bateaux à vapeur sur les lacs et les rivières; en machines, dans les mines, les usines, les sucreries de la Sierra, où rien de lourd ne pouvait monter à cause des prix insensés ou même des impossibilités absolues de transports, et qui vont pouvoir arriver par-
LE l'ÉUOU
tou': facilement et à bas prix (1); en moins-value des marchandises demi-lourdes dont les prix dépassaient parfois ceux de Lima de 2 et 300 p. 100 ; enfin, en écoulement de milliers de produits divers qui pourrissaient ou dormaient faute de transports possibles, etc.
Au point de vue général humanitaire, c’est tout un champ nouveau de marchandises à vendre et surtout de matières premières à prendre pour nos vieux continents où elles se raréfient de plus en plus.
I/avenir deceschemins, quelque coûteux qu'ils soient, me parait donc assuré, et même magnifique ; ce que je souhaite vivement au Pérou, en lui souhaitant aussi de ne jamais tomber sous la tyrannie de nos grandes compagnies ! Ce monopole-éteignoir le plus omnipotent, abusif et délétère, qui jamais ait pesé sur notre débonnaire France !
Les routes ordinaires, aujourd’hui nulles, vont se faire et se font déjà à la suite des voies ferrées. Ce sont des travaux du ressort des communes; mais elles vont avoir trop d'intérêt à les construire ou au moins les améliorer, pour que leurs municipalités ne s’emploient pas à cela avec ardeur. Tout se tient ici-bas.
Enfin, 68 ponts en fils d’acier, sont commandés pour les passages des torrents les plus fréquentés ou difficiles.
Tel est l'ensemble des nouveaux travaux publics du Pérou. Gomme on le peut voir par ce rapide exposé, le système est complet, largement conçu et exécuté. Il n’y a qu'à suivre ; et, bientôt , vous et votre colis, vous irez de Paris à Lima, comme vous allez à San Francisco, par eau et par fer, en vingt jours.
(l) Voir, au chapitre de l'industrie, les difficultés éprouvées par une compagnie anglaise pour exploiter une mine, située près de Titicaca.
Au point de vue de la civilisation, le progrès est soudain, magnifique, tel qu’on ne le pouvait rêver qu^’à peine. Mais au point de vue pittoresque, c’est encore un voyage fini, et un des plus originaux de tous! Je vais le refaire avec vous en quelques pages, pour terminer cette locomotion, afin que .vous en ayez joui avant les chemins de fer qui vont tout gâter. Oyez : cela ne se voit que là.
Dans presque toutes les montagnes, notamment sur le versant occidental des Andes qui a bien plus de fleuves que le versant du Pacifique, il n’y a pas d’autres routes que les torrents ; soit qu’on les descende en barques, quand ils ont de l’eau ; soit qu’on marche sur leurs rives ou dans leurs lits, comme j’ai effleuré ces trajets, en traversant avec vous les pungos. On suit chacun de leurs cours aussi longtemps qu’il va dans la direction qu’on désire, après quoi on le quitte pour un autre, et ainsi toujours . Quand on voyage là on vit sur eux, comme en Europe un voyageur moderne vit sur les chemins de fer. C’est plus dangereux parfois, mais bien autrement pittoresque, varié, souvent agréable et semé d’incidents divers, qui en font aimer le souvenir surtout. Experto crede Roberto : j’en ai mangé longtemps, je puis vous dire leur saveur.
A moins d’être Indien, on est toujours à cheval ou à mulet, sur une bête médiocre, mais douce, solide et au pied sûr du cheval arabe. On a une selle espagnole, c’est-à-dire un bon siège et non pas une espèce de bourrelet à gymnastique, qui, sous prétexte qu’il est anglais, incommode et cher, a pris chez nous droit d’usage exclusif. Des Indiens vous suivent à pied, portant vos provisions et vos bagages, ou conduisant les chevaux qui les portent. Et on va ainsi de bourgade en
bourgade, s’il y eu a sur la route, sinon de tamho en tamho, autrement dit d’un caravansérail à un autre.
Le chemin consiste à l'ordinaire en un lit de sable semé de rochers et de cailloux plus ou moins mobiles, qui roulent sous les pieds tant qu’ils peuvent et vous font glisser avec eux dans des flaques d’eau restées de la dernière crue du torrent. Les autres chemins situés sous foret, ou à travers des rochei’S abrupts, ou dans des sables déserts, sont de véritables sentiers de fauves, étroits, escarpés, boueux, encombrés d'arbres ou de pierres — selon le terrain. Vingt fois, j'ai vu dans ces sentiers, des bêtes entrer jusqu'au ventre et audessus. Pour les retirer, quand on les pouvait retirer, il fallait faire levier sous elles avec des pinces en bois, comme pour soulever une pierre de taille.
De temps à autres, on traverse le torrent tout-à-fait, parce qu'ainsi va la route. Si l'eau y est à l’état normal, tout va bien, le pire est de se mouiller les jambes. Mais si elle est débordée ; si votre cheval en a seulement jusqu’aux cuisses ; croyez-moi, descendez et passez à pied, en vous arcboutant sur un bâton. Autrement vous risquez fort de voir votre monture, si forte qu’elle soit, renversée par le torrent et rouler avec vous comme une pierre que rien n’arrête. Or, mieux vaut tomber seul qu’à deux, quand l'autre est un cheval.
Avant tout, si vous passez, avec de l’eau seulement au-dessus des genoux, ne tombez pas s'il y a près de vous un rocher ou une cascade, ce qu’oii voit souvent. Vous auriez beau faire, vous seriez emporté jusqu'au rocher, qui vous casserait quelque membre ou jusqu’à la cascade d’où vous ne reviendriez jamais.
Si on a de l'eau, jusqu’aux reins seulement, nul ne passe. Sur les bords de chaque fleuve, il y a même à
cet effet, ce qu’on nomme des pierres de marque, comme celle de nos amis les pungos, servant à indiquer si le gué est possible ou non. Quand la pierre grandement à découvert indique peu d’eau, vous voyez vos hommes entrer dans le torrent, sans hésiter, en poussant des cris de joie et le traverser de suite, pour aller se reposer 3ur l’autre rive. Si la hauteur est moyenne, ils entrent dans l’eau en silence, en tâtonnant, souvent même en se donnant la main pour faire plus de force contre le flot et se sauver l’un l’autre en cas de chute.
Puis, pendant qu’ils passent, leur chef, le ministre ainsi qu’on l’appelle, va chercher un bâton, prend votre cheval parla bride, se signe et passe avec vous lentement, pas à pas, comme s’il marchait sur la corde roide. Le plus souvent même en ce cas, il vous fait descendre et ôter vos vêtements qu’il met sur le dos du cheval : puis il vous prend la main, et, cahin-caha vous gagnez l’autre rive.
Quant au cheval, il précède ou suit, tellement sagace à ces passages que rarement il tombe. On dirait même que cela lui plaît, parce qu’il va sans guide. C’est un temps de répit pour lui et il a chance de laisser tomber votre bagage dans le fleuve, ce qui le débarrasserait d’autant. Pauvre animal! Il est si chargé souvent, qu’il aurait bien le droit d’avoir cette humaine pensée ! A mener la vie et surtout les chemins qu’il mène, une bête de chez nous serait morte ou fourbue, en moins d’une heure, ou plutôt nous ne penserions même pas à suivre semblables routes.
Mais là-bas on va toujours. Le chemin est l’affaire de votre monture. D’ailleurs elle y est si habituée et se débrouille si adroitement à travers ses misères chevalines, qu’on la dirait douée d’une seconde vue. Elle
en souffre bien un peu, elle et vos Indiens, ce qui, dans les premiers temps surtout, vous préoccupe davantage. IMais on se fait à cela comme à autre chose et pourvu qu"on ait beau temps, on finit peu à peu par ne plus meme s’apercevoir que la route est difficile. I/ëgoïsme est si bien le maître de nous tous !
Il ne faudrait cependant pas conclure de là, que les animaux ne tombent jamais dans ces chemins impossibles. Il est au contraire telles grandes routes péruviennes, qui sont de véritables charniers de bêtes de somme. Tout le long de leur parcours, sur quelquefois plusieurs lieues d’étendue, on aperçoit du haut des montagnes, une longue ligne d’ossements blanchis, audessus desquels voltigent des corbeaux. Ce sont les bêtes de vos prédécesseurs, et les vôtres de demain, qui, comme les cailloux du petit Poucet, servent à enseigner la voie, que sans elles on ne pourrait même pas retrouv^er.
Pauvres, pauvres bêtes ! vivantes ou martes, elles sont dans ces durs voyages nos guides les plus surs et cependant, nul de nous, au bout de quelques semaines seulement, ne se souvient encore de cet ami. . .
Qui dort couché sous les sables mouvants.
Millevoye.
Quant à vous, voyageur, à cheval ou à pied, prudent ou non, quoi que vous fassiez, tenez pour certain que vous vous étalerez par boue, au moins une fois la semaine en moyenne. Vos Indiens eux-mêmes tombent de temps à autres, malgré leurs pieds nus, l’habitude et l’expérience. Jugez ce qui nous doit arriver à nous. Européens, lourdement chaussés, débarqués d’hier et jeunes à ces courses, comme un enfant à ses premières
marches. Gela est d^ailleurs peu de chose. Il n’y a que ceux qui n’ont jamais couru les montagnes, qui n’ont jamais trempé leurs pieds dans les torrents ! L’eau de la Cordillère est rarement froide. Un bain de plus ou de moins, quelques écorchures, un fusil bossue : rien de tout cela n’est la mer à boire et la plus grosse de ces misères n’égale pas le monde d’ennui qu’on trouve si souvent dans la vie civilisée.
La seule chose insupportable de ces voyages est la lenteur qu’ils entraînent parfois. Il n’y a pas route au monde plus irritante par ses stations forcées. Si vous êtes en temps de pluie, chose fréquente dans la montagne, les lits des torrents sont pris par les eaux, et, dès lors il faut suivre leurs rives comme on peut : sur de véritables escaliers de roches souvent croulantes : dans des sables mobiles qui paraissent sans fin comme sans fond tant on y reste : dans l’eau jusqu’à mi-jambe du cheval : en sinuant d’une racine à une autre pour ne pas enfoncer dans des fondrières : entre des arbres tombés, qui interceptent le sentier et vous forcent à des circuits incessants. C’est à ne pas croire d’obstacles continuels. On n’avance qu’à peine, au pas, en faisant trois lieues par jour, quand on les fait I
Si le torrent est gonflé et si votre route est de le traverser, il faut attendre sur ses bords qu’il lui ait plu de se dégonfler. Le bivac dure parfois deux, trois, quinze jours, au caprice de la pluie ! Bon gré, mal gré, vous êtes forcés de rester là, sans même pouvoir retourner en arrière, car le dernier torrent que vous avez traversé a presque toujours fait comme son voisin et comme lui est infranchissable. Alors souvent l’ennui vous prend tout-à-fait : vous passez vos heures à interroger vos Indiens, pour trouver soit un gué, soit une autre route.
Mais il faut manger son ennui. Quelque hardis que soient vos hommes, ils refusent toute aventure avec les eaux et malheur à vous, si votre impatience vous pousse à passer malgré leurs conseils. Je hai fait une fois, à la nage : je sais ce qu’il a failli m'en coûter. Si j’avais dévié au flot de quelques mètres de plus seulement, le torrent me roulait à une cataracte voisine, très-belle d’ailleurs, mais qui ne m’en aurait pas moins privé du plaisir de vous raconter ma sotte présomption.
Par contre, quand il ne pleut pas, c’est un temps de voyage charmant. Si vous êtes dans la basse Cordillère surtout, le chemin est parfois si délicieux qu'il vous fait oublier vos ennuis : comme le soleil d'avril fait oublier l'hiver.
D'abord le pays est splendide, frais, parfumé, ruisselant de verdure et d’éternel printemps. On a devant soi des montagnes sans fin, avec leurs pics dentelés, leurs neiges, leurs glaciers, qui remplissent l’horizon tant qu'on peut voir. La forêt règne presque partout, variée à l'infini, d’aspects, de végétation et d’animaux qui la vivifient. A tous moments l’esprit s’égare en des admirations contemplatives devant cette nature sauvage, mais si belle qu'on ne cesse pas de la sonder du regard, pour y trouver quelque beauté nouvelle.
Sur les arbres des rives, on découvre incessamment et on cueille à son gré des fleurs étranges, des noix, des fruits de toute sorte, bons et mauvais, qui pendent là comme des tentations. Sans même descendre de cheval, on abat un singe se mirant au soleil ou un cujubi venant boire au fleuve. De temps à autres, un de vos hommes découvre du poisson pris dans une flaque d'eau prise ellemême entre deux roches. Alors on s'arrête pour lésai-
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sir à la main, comme un lapin dans un terrasson. Ce sont autant de distractions de route et de plats supplémentaires pour le prochain bivac.
Chaque soir on fait halte pour coucher : car là on ne pense même pas à voyager de nuit, De temps à autres, la bonne fortune de votre étape vous fait trouver une ferme, un ^ village^ où on est accueilli comme on ne l’est qu’au Pérou : avec des hospitalités affectueuses qui font qu’au matin, quand on part, il semble qu’on quitte sa famille une seconde fois. Pour les Péruviens de ce paj^s, le voyageur est vraiment Phote envoyé de Dieu, portant bonheur à la maison, et qiPon garde tant qu’on peut.
Mais, le plus souvent, l’étape nocturne se compose d’un tambo, c^est-à-dire d’un toit solitaire situé sous la forêt ou dans le désert. Cela n^’a n.i hôte, ni cuisine, ni lit, ni murs même : mais la note à payer est écossaise : le tambo péruvien est gratuit pour tout le monde. Vous y mangez et couchez bien ou mal, selon ce que vous avez apporté avec vous, où plutôt selon votre savoirfaire : car, grâce à Dieu, dans ces contrées bénies, l’argent n^’est point encore Punique loi d’ici-bas. L’intelligence n’y a pas besoin de se faire intrigante, pour vous servir à quelque chose et si vous savez pêcher, chasser ou simplement diriger vos hommes, vous trouvez sur votre route tout ce qu’il vous faut.
Souvent, lorsqu^’on sait déjà voyager dans ces contrées et qu’on conséquence on s’arrête où on veut, l’étape est charmante. Au lieu de dormir sous le toit commun, on se fait sa propre demeure chaque soir, en belle place, à proche portée d’eau et de poisson ou de gibier. Arrivés au lieu qui vous convient vos hommes forment le camp. Les uns cassent des branches et des
feuilles, pour construire l’abri de la nuit. Les autres font autour de chaque carbet futur, des rigolets pour les eaux d"une pluie toujours prévue dans la Cordillère. Ceux-ci ramassent du bois mort pour le feu : ceux-là défont les bagages et les provisions. Bref, c’est tout un domicile qu^on installe pour souper et passer la nuit.
Pendant ce temps, quelques hommes et vous prennent une ligne ou un fusil et partent. Si vous êtes campé près d’un torrent, la chasse et la pêche réussissent vite. Au bout d^’une heure à peine, les victimes, enfilées dans des baguettes-broches, rôtissent autour d^’un feu digne des burgraves, et le dîner commence.
Aussitôt, chacun, oubliant sa fatigue ou ses ennuis, se sert une proie de son choix et cuite à son gré, dans laquelle il puise comme il Tentend. Si le voyageur est bon maître et s’il a parmi ses bagages une dame-jeanne de tafia qufil aime à partager, la gaieté redouble. Puis le dîner fini, chaque Indien va s’asseoir à sa manière, sur ses talons, autour du feu auquel il rallume incessamment une éternelle cigarette, tout en jasant comme un oiseau. Souvent le quart de la nuit a sonné aux étoiles et la caravane n^’est pas encore endormie.
Alors, en ces soirs privilégiés, il n’est pas jusqu’aux' chevaux et aux mulets qui ne viennent partager le repas. Fatigués de brouter l’herbe du chemin, ils rôdent librement autour des convives, prenant tout et de toutes mains, de la farine de manioc quand on leur en veut donner, des bananes, du poisson, de la viande même. Puis, lorsque chacun d^eux est repu, il se couche autour du camp sans qu’on ait besoin de l’attacher jamais. Tous savent que s’ils s’écartent, la griffe d’un jaguar est là certaine et tous restent fidèlement près des dormeurs qui les protègent.
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Dès les premières obscurités du crépuscule, les fauves, réveillés par la nuit montante, viennent à leur tour boire au torrent, ou surprendre sur ses bords quelque proie endormie. A mesure que les ténèbres gagnent, leurs bruits augmentent, sillonnés par intervalles d’un cr aigu comme une voix de clairon. C’est un mâle en rut qui d^une rive à Dautre appelle sa compagne ou défie un rival. Aussitôt, comme ranimés par ce bruit de guerre ou d^’amour, tous les hôtes de la forêt poussent des cris sinistres. Les singes hurlent, les jaguars miaulent, et,dans le silence de la nuit, mille bruits lugubres passent dans l’air, répercutés par les troncs d’arbres. Vainement le corps fatigué de route appelle le sommeil. L'’âme veille malgré le corps, surexcitée par ces clameurs nocturnes. Elle erre comme un sj'lphe en peine d^’une pensée à une autre, sans pouvoir dormir et rêve à la patrie lointaine, aux parents, aux amis oublieux. Souvent les bruits sont si tristes qu^on murmure, sans même y penser, les vers de Musset :
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage Et que le voyageur attardé sur la plage ,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Mais vos Indiens qui veulent dormir n’ont point comme vous la tête farcie de chimères poétiques. Ces miaulements nocturnes ennuient l’un d^’eux. Il se lève : jette dans le feu demi-éteint une brassée de bois et va se recoucher. Aussitôt, aux clartés du brasier ranimé, tout se tait pour un momeirt : tandis que des chauv^^s souris et de grands oiseaux nocturnes, attirés par cette lueur saudaine, passent dans l’air sur leurs ailes silencieuses, qui s’effacent comme des ombres entrevues. Leurs vols muets tourbillonnent un instant autour des flammes :
puis, peu à peu, à force de les suivre du regard et de la pensée, râme s’enfuit avec eux pour le pays des songes 1
Poésie nocturne du désert, où êtes-vous ? Vous êtes tombée, vous aussi, dans l’abîme des jours éteints 1 De vos belles nuits solitaires, de vos bruits étranges ou de vos grandioses silences, il ne me reste plus que des souvenirs ! Oh ! vous que j^aimais tant, que j^aime davantage encore, aujourd’hui que votre parfum seul me reste^ dites -moi : sur ce monde inconnu vers lequel nous allons, retrouve-t-on vos douces nuits, avec tous les êtres aimés? L^’autre vie, après nous, a-t-elle quelque chose de vous, pour que de nouveau, nous puissions revivre nos bonheurs envolés ?