CHAPITRE XIX
Animaux domestiques.
Chevaux, mulets et ânes. Les Hamas et leurs congénères, vicognes, alpacas, etc. : leur nature et leurs services comparés à ceux du chameau. Espèces ovine et bovine. Le cochon dans la Montana : sa vie, ses utilités et ses privilèges. Les chèvres de Piura. Combats de coqs et courses de chevaux comparés. Les cochons d’Inde de la Cordillère. Bêtes sauvages apprivoisées. Les tyrans intérieurs.
Les animaux domestiques du Pérou diffèrent essentiellement des nôtres par les espèces, les utilités et sur" tout les mœurs. Bien qu’à mon sens nous soyons loin de tirer des animaux tout le parti possible, les Péruviens, sous ce rapport, sont bien moins avancés que nous. Les animaux y sont imparfaits à tous égards : beaucoup plus sauvages que les nôtres, moins nombreux et surtout très-inférieurs de dépouilles et de goût. Leurs avantages sont d^être plus rustiques et de ne rien coûter à leurs possesseurs.
Là, comme à peu près partout, Pespèce chevaline occupe le premier rang en importance, sinon en quantité. Elle n’est généralement ni belle, ni vite : mais de même qu’en tous pays, elle a les qualités nécessaires à la contrée dont elle est. On vante avec raison sa frugalité, sa sûreté de pieds et sa résistance à la fatigue, digne des chevaux arabes, ses ancêtres. Car elle est espagnole d’origine : or, pour cause de voisinage non moins que de conquête, les Espagnols — hommes et bêtes — sont à moitié arabes : comme le prouvent leurs mœurs et un peu toute leur nature.
On se sert aussi de mulets, surtout pour le transport des marchandises. C’est de plus la monture favorite de quelques Péruviens, et certaines mules sont citées comme plus rapides que des chevaux. Mais pour une qu’on rencontre avec des qualités supérieures à celles de ses aïeux maternels, la plupart sont lentes, rétives et disgracieuses d'allures. Là comme ailleurs, ces animaux n'ont guère d’autres mérites que leur excessive rusticité.
Les ânes sont nombreux dans quelques départements, entr’autres dans Piura, où ils forment une branche importante d'industrie. Il y a là notamment un désert de 180 kilomètres de long, nommé la Sechura, sur lequel ces animaux, ainsi que des chevaux et des mulets, se rencontrent par bandes considérables. A peine on comprend comment ils peuvent exister là. Ils sont abandonnés à eux-mêmes, errants, et devenus si sauvages qu’il faut des journées d’adresse pour saisir une de leurs bandes. Un soleil de feu les dévore toute l’année. Sans eau, car à peine pleut-il une fois en deux ans sur la Sechura, ils ont d’assez fins pâturages au printemps; mais tout le reste de l’année leur unique prébende consiste en une racine de manioc qu’ils trouvent et déterrent comme le cochon la truffe. Cependant, ils croissent et multiplient si bien dans ce désert qu'on exporte tous les ans de Piura plus de 5,000 mulets estimés 200 fr. pièce et réputés les meilleurs du Pérou.
Outre ces trois animaux porteurs par excellence et à ce titre réputés les pliis utiles à l'homme, il en est un quatrième, le llama, avec ses congénères, huanucos, vicognes, alpacas et paco-viennas. C’est une sorte d'intermédiaire entre le chameau et le mouton, situé à michemin de ces deux êtres, comme la Cordillère, sa
ANIMAUX DOMESTIQUES
patrie, est située à mi-chemin de l’Europe, ferre des moutons, et de l’Asie, terre du chameau.
Beaucoup plus petit, moins fort et bieii nioîns vite que le dromadaire, le llama a d’ailleurs beaucoup de la nature de cet animal, par les formes, les allures, la couleur parfois et les idonéités diverses. C’est, je crois, son descendant dégénéré, arrivé d’Asie eh Amérique avec les premiers émigrants asiatiques : n"'ayant trouvé à vivre dans les humidités du Nouveau-Monde, funestes à sa nature, que sur les hauts plateaux des Andes, et là devenu peu à peu le llama ou l’alpaca* Gomme nous devenons nous-mêmes plus ou moins arabes ou indiens, en allant habiter ^Algérie ou ^Amérique.
Quoi qu’il en soit, c’est une des bêtes les J)lus précieuses du Pérou par ses utilités diverses.
Gomme le mouton, auquel il ressemble par le regard, la laine et la chair, il vit en troupeaux demi-sauvages, dans la Sierra surtout et presque sous la zone des neiges. Descendant sur le pays de la paja pendant l’hiver, remontant vers la puna pendant l’été, c’est Tanimal domestique qui, sans dépérir, habite les points les plus élevés du globe. Doux, obéissant, assez intelligent, sans grande force, mais rustique et souple, il n’a pas d’autres moyens de défense que la demi-célérité de ses jambes et Phabitude de cracher une salive fétide au nez de quiconque le veut prendre, ou même lui déplaît. Dès qu’il est captif, sa douceur timide, la base de sa nature, prend le dessus de tout chez lui : il s’apprivoise vite et complètement. Mais son état ordinaire est une sauvagerie craintive dont il ne se départit que sous le coup d"un besoin ou d’un effroi excessifs. Ainsi, pendant un des tremblements de terre qui ont bousculé Aréquipà, les huanucos et les vicunas descendaient de la Cordil-
1ère dans la ville par troupeaux : comme pour implorer l’assistance humaine. Pauvres bêtes ! Nous ne pouvons rien de plus que vous pendant ces tourmentes : nous y périssons même davantage que vous, grâce à nos maisons.
Quant aux idonéités de cet animal, on l’a beaucoup vanté comme porteur, et, dans l’enthousiasme de réclame qui a suivi les premières apparitions de sa laine en Europe, on a été jusqu’à le comparer au dromadaire, à divers points de vue. Or, il y a là exagération grande. Je les ai fréquentés tous deux et puis vous édifier sur leur conduite respective. Le llama ne porte que par pénurie de mulets, comme font nos bœufs dans certains pays. Les Péruviens l’emploient de cette manière, parce que leur manque de routes les oblige à utiliser pour leurs transports tout ce qu’ils possèdent. Mais c’est surtout pour sa chair et sa laine que l’homme cultive cet animal : bien qu’en l’état actuel du Pérou, il doive être considéré comme porteur. Il y a même un dicton du pays constatant : qu’il marche 4 heures, fait 4 lieues (environ 22 kilomètres), et porte 4 arrobes (46 kilogrammes).
Le dromadaire, au contraire, porte communément, en Algérie, de 2 à 400 kil.; en Perse, 500, et à Pise jusqu’à 700. Quant à leurs vitesses parallèles, la différence est presque aussi grande. Chargé, notre chameau ordinaire, le djemel d’Alger, fait 40 kilomètres par jour : le mehara, le coursier du désert, fournit, monté, de l’aube au coucher du soleil, 150 kilomètres : et si vite parfois que deux Touaregs passant côte à côte, n’ont pas même, disent les Arabes, le temps de se saluer. Deux trains de vapeur allant en sens inverses! Quant à la taille, quoique la différence entre les deux soit moin-
ANIMAtJX DOMESTIQUES
dre^ il y en a autant qu’entre un cheval de brasseur anglais et un petit Shetland. Mais au fond^ c^'est évidemment le même animal, comme sont le tigre et le jaguar, provenant tous deux d^’une même patrie et d^un même ancêtre.
La laine du llama ne vaut celle du mouton, ni en épaisseur, ni en longueur : mais elle la surpasse en brillant, eu fiuesse et en solidité. Le dos des pacoviennas, ou métis de Lalpaca et de la vicogne, est un véritable tapis de longues soies. C’est peut-être plus beau que la toison des chèvres d’Anatolie. Enfin, tout le monde connaît et porte plus ou moins deLalpaca. Ce produit est dans la consommation, comme la laine, avec laquelle il a d’ailleurs tant d^’analogie, qu’une fois tissé, il faut être du métier pour les distinguer l’un de Tautre. L’Angleterre à elle seule en prenait naguère autour de deux millions de kilog. par an : qu^’elle payait de 3 à 4 fr. le kilog. Quand les Péruviens sauront tirer de cette importante race d^’animaux tous les profits qu^’elle peut donner, leurs Hamas, huanucos, alpacas, etc., seront pour eux ce qu’est le mouton pour nous : c’est-à-dire le plus utilisé de nos bestiaux.
Gomme pour le dromadaire, différentes tentatives dfimportation de Hamas ont été faites en Europe, notamment en Belgique et chez nous. Mais aucun de ces essais n^’a réussi, en ce sens, que les sujets sont morts phthisiques, comme meurent les Indiens transplantés en Europe. Il est probable que nos froids excessifs, combinés avec notre air chargé d^'humidités, ne vont pas à leurs poumons. Malgré cet insuccès, il y aurait lieu, je crois, d'’essayer encore mais dans l’Atlas algérien, ou tout au plus dans les Pyrénées.
Le mouton, même dans ses races les moins rustiques.
paraît bien réussir au Pérou. Il y est aujourd’hui trèsrépandu et l’exportation de ses laines dépasse même déjà celle des Hamas. C’est delà laine commune en général, mais n’en ayant pas moins assez de prix. Les Anglais en prennent chaque année plusieurs millions de kilog., à raison d’environ 2 fr. le jiilog. Mais au point de vue de l’alimentation, la chair du mouton péruvien est loin de valoir celle du nôtre, bien qu^’elle soit peut-être destinée à devenir préférable, en raison de la richesse future des pâturages.
L^’espèce bovine n^’est ni belle ni bonne; mais elle est SI rustique qu^’elle se passe aussi bien de provisions sèches que d’étables et de soins. Aussi la viande péruvienne a-t-elle toujours un goût de fauve qui me poursuit encore quand j’y pense.
Sur la côte et la Sierra, cela passe. Leur lait est buvable et on fait même çà et là un peu de beurre, qui n'’est pas plus mauvais que celui de l’Auvergne auquel il ressemble. Mais, dans la Montaîia, la chair du bœuf a le goût de celle du bouc et du cheval combinés — n^en déplaise aux hippophages. Leur lait ne s’emploie que comme purgatif et s’acquitte à merveille de cette fonction. Enfin, quant à se servir d’eux pour la charrue, on n’y songe que sur la Costa, par la bonne raison qu’ ailleurs il n’y a point de charrues.
Il résulte de cette situation, que les bêtes bovines du Pérou n’ont pas d’importance en général. On les élève autour des habitations à peu près comme nous élevons le poisson de nos étangs : c’est-à-dire sans frais, sans soins, sans autre but que celui de manger l’un d’eux de temps à autre. Cependant un bœuf ordinaire vaut encore au-delà de cent francs, et ce prix, comme celui des chevaux, chèvres, etc., monte sans cesse.
ANIMAUX DOMESTIQUES
Le plas heureux des animaux domestiques péruviens est le cochon. Dans beaucoup d’endroits, ainsi sur la Montana amazonienne, il est Je préféré de cjiaque habitation : ayan,t le pas ipêrne sur les serviteurs . Sa vie toute différente de celle (}e ses semblables d'Europe n'est pour lui qu'un tiss,u de satisfactions et, telle est même l’importance de ce personnage Jà-bas, que tout connu qu’il est, je lui dois ici une mention spéciale.
D’abord il vit libre toujours. Quelquefois, pour l’engraisser, on l’attache par une patte devant la maison de son possesseur : et alors ce n'est pas une des moindres curiosités du pays que l’air piteux dont il implore chaque passant, tout en ne s'arrêtant de manger que le moins qu'il peut. Mais à l'état normal, il erre à son gré pendant le jour, tantôt en ville, tantôt sous la forêt ou dans le marécage voisin, et ne revient que le soir pour dormir dans sa rue.
La liberté absolue de ces animaux, dans les deux Amériques, est même l’origine des innombrables cochons marrons, qui peuplent aujourd’hui les bois de ce continent.
Sa nourriture ne coûte rien. La forêt ou la rue suffisent à ses besoins. Tout au plus lui jette-t-op Je soir quelques débris de cuisine pour le prendre par son faible e,t ainsi lui rendre plus chère la maison de son maître. A ce point de vue paême, ij rapporte ; en ce sens qu'il est le principal tombereau de chaque ville. Tous les matins, avant d’aller vivre dehors, il parcourt la ville et avale les ordures, sans retard jamais, sans policeman pour t^onner sa course. Les gallinazos, ses concurrents, ne travaillent pas avec plus de conscience. Dès huit heures du matin, quelque couverte qu'ait été la rue, les cochons ont fait place pette, en Jaissàpt,
il est vrai, des traces personnelles de leur appétit satisfait, mais du moins rien d'humain , rien qui n’ait passé par leur alambic .
Aussi, comme il abuse des services qu'il rend ! Sa vie n'est qu’un long privilège. D'abord il a droit de maraude dans chaque ville et en jouit sans mesure ni vergogne, en opérant par bandes comme des soudards en place conquise : fouillant, bousculant, dévorant impunément tout ce qui lui convient. Il a dans chaque rue des trous à lui, ses bauges grandes creusées, dans lesquelles il s'étale en pacha du lieu, sans souci de personne. Malheur à vous si vous le dérangez ! Il crie et mord. Puis son maître ou le voisin de son maître prend invariablement fait et cause pour lui. Mieux vaut làbas tuer un homme qu’un cochon. Çela coûte moins cher et fait moins de bruit.
Enfin, à raison de ses utilités et du désir qu’on a de l’attacher au logis, chacun de ses propriétaires le soigne tant qu’il peut : comme un bon locataire qu'on a peur de voir partir. Le soir, quand il rentre du bois, on l’appelle par son nom et il vient manger sa salade ou son os dans la main de sonnourrisseur. Sa maîtresse le gratte à la nuque et le laisse se frotter le long d’elle, ce dont il use de son mieux, en grognant des ronrons de satisfaction. On le prend sur les genoux, tant qu’on peut le porter. C'est le cheval favori, le coq en pâte, le mignon de la Montana et s’il ne couche pas dans la chambre de ses maîtres, jusque sur leur lit, c'est uniquement parce qu'il ne le veut pas.
Il est juste d’ajouter, pour finir, que sa vie est généralement plus courte que celle de nos porcs, parce qu’on le mange jeune. Souvent même il meurt à la mamelle, simple cochon de lait, dont les Péruviens font une con-
ANIMAUX DOMESTIQUES 449
sommation excessive. Mais il a le choix de son genre de mort : le couteau de son maître ou la griffe du jaguar et ne souffre jamais longtemps. Or,toutestlà. Quimporte de mourir^ puisqu’il faut toujours en arriver là!
Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux !.
disaient les anciens ? Puis, il a vécu si heureux pendant sa courte vie : libre comme l’air ; sans rien faire qui lui déplaise ; ayant de la nourriture, cet idéal du cochon, à grouin que veux-tu ; et jamais probablement ne consumant son être bestial dans des aspirations d’amour ét d’infini que la mort seule peut étancher ! C’est à rêver son sort terrestre .
A part, cela, comme les nôtres, et comme les avaricieux, le cochon ne sert qu’après sa mort. Mais il sert bien autrement que les nôtres. Il remplace à lui seul presque toute la viande de boucherie, à ce point qu’on vit de lui plus que de tous les autres bestiaux ensemble. Sa chair, qui, par suite de l’état de liberté de l’animal, est très-bonne, paraît à tous les repas et sur toutes les tables.
Sa graisse remplace à la fois : le beurre, le suif et souvent l’huile elle-même, dans la plupart de leurs fonctions. Enfin, sa peau sert pour les harnais, les meubles, etc. : tout ce qui a besoin d’un cuir à la fois souple et fort, meilleur à beaucoup d’égards que celui du bœuf. Dans la Montana, c’est de beaucoup le plus utile des animaux domestiques — ce qui explique parfaitement les préférences dont il est l’objet.
Les chèvres sont très-communes au Pérou. Dans certaines localités, ainsi dans le département de Piura elles sont même la ressource principale du pays. En elles
aussi tout sert. Leur chair composel’aliment ordinaire.
Leur suif devieut un savon très-estirné. Leur cuir se prête à tout. On exporte chaque année de ce seul département plus de 20,000 chèvres, qui vont, soit dans le reste du Pérou, soit dans la république de PEquateur.
Les animaux de basse-cour, tels que poules, canards, oies, etc., dont nous faisons si grand usage sont peu nombreux. Chacun en a quelques-uns pour ses besoins personnels, mais excepté sur certains points voisins des ports, ce n^est nulle part comme en France un objet d'industrie. Il n'y a et surtout il n’y avait guères d’exception à ces mœurs que pour le coq de combat, cette passion nationale du Pérou.
A ces fins, quelques Péruviens de la côte font des folies. On y élève des coqs, comme chez nous des chevaux de course et ils ont une valeur relative non moins fluctuante et désordonnée. Un champion, bon ordinaire, valait dans les cent francs, mais on a vu des gladiators du genre dépasser cinq cents francs et porter autant de profit que de lustre à leurs heureux propriétaires. C’était la véritable passion du peuple liménien. Les classes élevées s’en abstiennent par Cant, mais elles y vont en secret, comme les Anglais de high life vont à leurs boxes : et chaque combat voit s’élever autour de lui des paris sinon considérables du moins nombreux.
On connaît de reste ce passe-temps. Point n’est besoin de le conter en détail et d’ailleurs il faudrait être Homère pour chanter bien ces gallo-machies. Je me bornerai à dire qu’après avoir élevé chaque champion à la brochette, comme un futur héros d’hippodrome, on le dresse. Puis, un jour, quand on le croit assez fort, on le mène au cirque. Là, on l’arme d’un éperon d’acier et on le pose en face d'un adversaire de son espèce, armé
ANIMAUX DOMESTIQUES
comme lui, un juge de combat dit : allez : et aussitôt les deux champions font rage l’un contre l’autre.
En général le duel n’est pas long. Deux minutes et l’affaire est réglée. L^un des combattants git à terre, la poitrine traversée d’un coup d’éperon et palpitant d’un suprême battement d'ailes; tandisque l’heureux vainqueur emporté par son plus heureux propriétaire, va faire panser ses blessures et sa fureur.
Puis, de suite, sur place, les paris se règlent, car le combat de coqs, a, de même que nos courses ses cirques, son code, son argot, ses entraîneurs, ses parieurs et jusqu’à ses encourageurs, qui prétendent, eux aussi, que leur passe-temps améliore la race ! 11 est possible. Cependant, malgré tout ce que j'entends dire sur ce sujet, je suis encore à me demander comment des jockeys de couleur ou des éperons d’acier, joutant dans une arène entourée de curieux, peuvent améliorer le cheval ou la poule? Mais n'étant ni sportmann, ni orahre-gallo, je n’ai jamais pu me répondre là-dessus : et par suite ne saurais vous fixer, si vous ne l'êtes pas.
Dans une partie importante de la Sierra, les oiseaux de basse-cour sont volontiers remplacés par des cochons-dinde, on en fait là une consommation presque journalière. Dès qu'un étranger arrive, la maîtresse de la maison envoie prendre un biribi sous sonlitoudans la cour et le fait mettre à la poêle, comme on met chez nous un poulet à la broche. C’est le mets de l'hôte. Il n'est même ni pauvre Indien, qui ne mange de temps à autre son cochon-dinde, comme les Anglais et les cordonniers mangent une oie grasse à la Noël et la Saint- Crépin.
Les animaux d’intérieur, tels que les chiens, chats, serins et poissons rouges, ces tyrans domestiques de
nos logis européens, n’existent là-bas que peu ou point sous cette forme — car ils sont remplacés par d’autres.
A Lima cependant, les chiens ont leur cirque, leur barrière du combat, qui tente de rivaliser avec celui des coqs et y arrive parfois, grâce aux nombreux Anglais de ces parages. Mais, en général, le chien n’existe guère, surtout dans rintérieur, qu’à l’état de souvenir d’Euroi)e, pour la garde ou la chasse, chez quelques Européens. Quant à être ainsi que chez nous, l’ami de rhommo et encore plus de la femme, le cochon ou le singe ont pris sa place. Pauvre serviteur relégué à la rue, maître caniclie y vit comme il peut de la desserte porcine.
Toutefois les Américains, ayant besoin, aussi bien que nous, de se faire les esclaves d’un animal quelconque, tout I‘éruvien de l’intérieur a chez lui une ou plusieurs botes sauvages privées, telles qu’aras, perroquets, tourterelles, singes, coatis, jaguars de petite taille, etc. Les Indiens surtout raffolent de ces pensionnaires. Dans la Montana, chacun d’eux a son ara qui lui fournitdes plumes pour ses jours de grande toilette, son tatou pour le lécher de sa langue de pic-vert, son coati qui lui gratte la tète, etc. On trouverait plutôt en France une chambre de vieille fille sans chat, ou un boudoir de petite dame sans carlin, que là-bas une casa de cholo sans cochon-dinde ou sans coati.
Quand ce favori du logis est un perroquet, un singe, etc., en un mot un animal tout-à-fait inutile, tel que nos king’s-Charles, par exemple, il jouit des multiples privilèges que possèdent en tous pays les inutilités reconnues mais conservées. Il porte des bracelets, des boucles d’oreilles, des médailles, des rubans, des colliers à la manière indienne. Chacun dans la case lui donne de
ANIAIAÜX DOMESTIQUES
la mélasse ou des os, pour se faire bien venir de son possesseur. Son maître ou sa maîtresse, remmènent avec eux dans leurs courses, cramponné à leurs cheveux, sur leurs épaules ou dans leurs bras, comme nos élégantes emmènent leur barbet. Il couche dans le cuay'to^ la chambre de son maître, au pied de son hamac et même dedans. C'est le manitou domestique, le favori-flatteur incessamment caressé, gorgé, gras à lard et mourant de graisse, qu'on trouve aussi bien sous la cabane indienne que dans nos palais.
D'un bout du monde à l’autre, l’homme quel qu’il soiC civilisé ou sauvage, monarque ou chiffonnier, éprouve l'invincible besoin d'une idole intérieure, serin, chat, singe ou favori, qui gouverne la maison par droit de nullité intellectuelle !
Enfin, dans quelques départements, on élève et surtout on pourrait élever des abeilles, des vers à soie, do la cochenille, etc.; ces animaux domestiques quoique peu privés, dont la culture est presque toujours fructueuse. Dans le département de Piura on compte jusqu’à six variétés d’abeilles à miel, donc utiles à élever. La cochenille donne de beaux produits sur certains points de la côte, et il est probable que sur la Montana où les papillons fourmillent, les vers à soie prospéreraient non moins bien que leurs congénères chenilles.
Tels sont les divers animaux domestiques du Pérou. En résumé, si on les compare aux nôtres, on les trouve inférieurs en nombre et en qualités, quoique supérieurs en variétés, ce qui est dans la fatalité du pays. Les Péruviens on b encore trop de ressources naturelles pour songer aux créations factices de nos contrées. Dans la civilisation comme dans la nature, tout s'enchaîne et
notre richesse même, sçus ce rapport, n'estque la fille de la nécessité.
Sur nos continents usés, il nous faut nous créer incessamment des animaux, des végétaux, un sol même plus ou moins artificiels. Il nous faut enfin, suivre peu à peu la Chine, dans quelques-unes de ses créations de nature factice, où tout est bon, bien fait, opulent pour qui peut le payer, mais où cela coûte cher etn’en a pas qui veut !
Là-bas au contraire, sur leur hémisphère jeune et riche encore de toutes ses richesses primitives, la nature, mère féconde, n’a pas besoin d’être façonnée pour produire. Elle ne vend pas ses largesses; elle les donne et à tous venants, comme une opulente qu’elle est. C’est moins bon; mais à meilleur compte, et enfin, ce qui est le grand point, tout le monde en peut avoir.
Un temps viendra — trop tôt pour eux — où la nécessité les aiguillonnant, eux aussi, leur fera améliorer leurs animaux domestiques. La maison présentement est sans chevaux ni vaches qu’à peine; parce que c’est le propre des jeunes ménages de n’avoir que peu de chose, et rien de fini dans leurs domaines. Mais quand le ménage est riche, intelligent, comme il l’est au Pérou, il se meuble peu à peu et devient ce quùl sera probablement un jour, ce qu’il est déjà déparia nature, une des plus riches familles du monde à tous les points de vue.