‹ Le Pérou; tableau descriptif, historique et analytique des êtres et des choses de ce paysChapitre 3 sur 47 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Divisions naturelles.

La Costa : climat; sol; végétaux; oasis; habitants. Ses analogies avec les versants méridionaux de l’Atlas algérien. La Sierra ou le pays des plateaux : son élévation ; ses veuves ; sa nature générale et son aspect de tristesse solitaire. La Montana : ses pluies et sa végétation . Les nuits de la Cordillère. La Pampa d’el Sacramento. Tableau d’ensemble. La mère delà nature.

Le plus vaste réseau montueux du globe, la Cordillère qui traverse les deux Amériques dans toute leur longueur a divisé le Pérou en trois grandes régions très-distinctes de climat et de nature : donc de végétation, d^animaux et de mœurs humaines.

C^est ce qui se présente dans plusieurs contrées^ notamment dans notre Algérie, où l’Atlas divise le pays en trois régions dissemblables : le sahel, les plateaux et le Sahara. A part cette similitude, le réseau de l’Atlas est lilliputien, si on le compare à celui de la Cordillère.

Les trois régions péruviennes sont :

1® La Costa, la côte : région cisandine.

2® La Sierra^ la montagne sans forêts : région interandine.

3® La Montana, ou le pays des forêts : région transandine.

1® La Costa est une sorte de plan incliné large de 60 à 100 kilomètres environ, montueux et désertique, qui règne tout le long du Pérou entre les sommets occidentaux de la Cordillère et l’océan Pacifique,

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L’état le plus caractéristique da climat de cette région est une sécheresse excessive, très-fréquente d’ailleurs dans la double zone terrestre, à laquelle appartient cette région tout entière. Il n’y pleut qu^’à peine. Sur quelques points, entr’autres à ses deux extrémités nord et sud, la pluie ne tombe que tous les dix ans, ou on ne sait même pas ce que c^’est que la pluie. L’air y est le plus souvent d’une .limpidité absolue : à ce point qu’on y voit certaines planètes en plein jour. La saison hivernale elle-même n’est guère marquée que par des nuages, des brouillards et des rosées, qui viennent tempérer un peu cette sécheresse.

Grâces à ces nuages, à des courants océaniens d^eaux polaires et à des vents presque constants du sud-ouest, la chaleur générale de cette région ne dépasse point en moyenne 20 à 25 degrés cent. Les deux maxima du thermomètre sont 15 au .plus bas, 35 au plus haut : ce qui estpeii de chose comparativement à ce qu^on subit dans plusieurs pays intertropicaux de l’Inde ou de TAfrique, à Tuggurt, par exemple, où le vent de sirocco porte parfois 50 degrés c. passés à l’ombre !

Au point de vue du bien-être humain, ce climat est un des plus directement uniformes, donc des plus agréables du globe. Mais il n’est généralement pas salubre. Sans être mortelle aux Européens comme l’est la côte du Brésil, cette partie du Pérou voit régner, à certaines époques annuelles, des épidémies multiples et tenaces, auxquelles les habitants du pays eux-mêmes sont exposés. La plupart de ces maladies sont peu dangereuses et il serait, je crois, facile de s’en préserver avec quelques soins d’hygiène et d’assainissement. Mais, d’un bout à l’autre du Nouveau-Monde, les soins

sont ce dont on s’occupe le moins. Partout les eaux croupissent, comme elles veulent, saturant Pair de leurs exhalaisons pestilentielles. Aussi la fièvre paludéenne, les saisons, ainsi qu’on les nomme, fleurissentelles là comme dans un hôpital, mais sans sœurs ni médecins pour les sarcler.

Le sol de cette région généralement aride descend vers la mer du haut de la Cordillère, par grandes ondulations déchiquetées, sablonneuses et jaunâtres. Le plus souvent règne Varenal, c^’est-à-dire un désert stérile, interrompu seulement à rares places par quelques vallons verts, qui apparaissent comme des taches sombres sur un sol flamboyant. On trouve là de véritables déserts de plusieurs centaines de kilomètres : tels la sechura au nord, ou la pompa d’Islay au sud, véritables saharas, sauf l’étendue, où bêtes et gens peuvent se perdre et mourir de faim, de soif et de 'Soleil, — presqu’aussi bien que dans le vrai sahara de PAfrique. -

Là, la végétation ne se montre guère que dans les quebradas ou vallées arrosées, où elle est 'alors aussi diverse et multiple que dans nos jardins modernes. Les nombreuses émigrations humaines, qui, comme nous le verrons plus tard, sont descendues sur cette côte, y ont apporté avec elles des variétés infinies d’arbres et de plantes. Tout en se modifiant ainsi que les hommes, ces végétaux émigrants ont fait comme eux. Ils se sont fixés où ils se plaisaient, étiolés souvent par un climat contraire ; mais, eux aussi peut-être, s’endormant heureux dans ces vallons hospitaliers qui savent faire la vie douce à tous leurs habitants.

Les animaux sont péu nombreux. Cependant les pôissons et certaines espèces d’oiseaux abondent sur les

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bords de la mer, notamment sur les îles du rivage. Nous verrons même, en d’autres chapitres, comment la présence de ces derniers, protégée par les lois, est devenue peu à peu la principale ressource du Pérou. D’assez beaux troupeaux d’animaux domestiques se rencontrent çà et là. Enfin, les divers parasites de notre humanité, tels que rats, puces, chiques, moustiques, etc., y sont nombreux, quoique supportables, comparativement à ce qu’on subit dans plusieurs pays voisins. La plupart sont exotiques. Ils ont été apportés là comme les plantes par les émigrants divers, se sont comme elles facilement acclimatés sous ce ciel si doux, et n’y ont que trop, hélas ! fait souches de descendants !

L’homme est assez nombreux et surtout très-varié. Attiré et retenu sur cette côte séductrice par le climat, la configuration géographique du pays, la richesse aurifère de la contrée voisine, la facilité de ressources et de plaisirs que procure le voisinage de POcéan, il a de longue date peuplé cette’région. C’est de beaucoup la partie la plus habitée du" Pérou et une des contrées du globe où se trouvënt lé plus d’échantillons des diverses familles humaines. On dirait un grand kaléidoscope d’hommes, tant il y en a d’espèces diverses, qui, en se fusionnant, ont produit des variétés sans nombre.

De même que pour les plantes et les animaux, c’est le résultat des émigrations. Bien plus encore que la côte du Nord-Afrique — ou, comme cette côte aux temps jadis de Didon et Carthage, — la Costa du Pérou ést hospitalière s’il en fût, par nature et par mœurs. Lima est une sorte dé Capoue séduisante qui attire et garde des émigrants dé tous les coinâ du mondé. Ils y vont, comme les papillons vont vers là lumièré, attirés pàr l’èr ou par l’amour aux rayonnements fascinateurs. Ils y res-

tent, brûlés comme eux le plus souvent, énervés, tombés parfois : mais réchauffés, satisfaits dans cette douce vie péruvienne de contemplation, d’amour et de soleil !

Par le climat, l’aspect et la nature du sol, la rareté de la végétation semée çà et là de vallées verdoyantes , la diversité des végétaux et des animaux, par les mœurs mêmes de ses habitants, la Costa ressemble à notre atlas méridional avec ses mornes saharas constellés d’oasis.

2° La Sierra se compose de montagnes élevées et de hauts plateaux. De même que la côte, elle règne d’un bout à l’autre du Pérou, sur une largeur variable entre 50 et 200 kilomètres. Elle est bornée sur ses côtés longitudinaux par de longues arêtes de montagnes à neiges qui, comme des murailles, les unes orientales, les autres occidentales, enserrent d’immenses plateaux. Ces crêtes montueuses ne se rencontrent entr’elles que sur quelques points éloignés : ainsi au Cerro de Pasco et près de Cuzco. Presque partout ailleurs, elles régnent à peu près parallèlement comme leurs vastes enclos : formant ainsi une sorte de pays neutre élevé par la nature entre le Pacifique et l’Atlantique, entre l’Asie occidentale et l’Europe. C’est la grande ligne de partage, l’arête dorsale qui sépare les vents, les eaux, les flores et les faunes de deux mondes divers, l’un rouge, l’autre blanc I

Le caractère distinctif de cette région, son type dominant et exceptionnel dans le monde, est son élévation excessive, telle qu’on n’en retrouve de semblable que sur la haute Asie. Quelques sommets dépassent 6,000 mètres, et les montagnes de 4 à 5,000 mètres abondent. Plusieurs plateaux, d’une étendue considérable, sont situés à 2, 3, 4,000 mètres au-dessus de

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rOcéan. Le plateau du lac de Titicaca, entre autres, est à 3,915 mètres, c’est-à-dire aux quatre cinquièmes de rélévation du mont Blanc (1), à vingt-quatre fois la hauteur du sommet des tours de Notre-Dame ou de la Cour de Marbre de Versailles (2), lesquels sont identiques.

De par cette élévation combinée avec sa situation intertropicale, cette région a un climat bizarre et anormal, si on le compare à celui de presque tous les autres pays. C^est ainsi que, malgré le voisinage de l’équateur, plusieurs sommets de montagnes gardent constamment des -neiges et des glaces. Sur différents points, des orages, des tempêtes même sévissent comme sur mer, tellement fortes qu’elles entraînent souvent morts d’hommes et surtout d’animaux. Il est plusieurs de ses parties, si couvertes de neiges et par suite si éclatantes sous le soleil, qu’on ne les passe qu’avec des lunettes, à peine de risquer de perdre la vue. On dirait nos Alpes, en plein hiver, avec à la fois leurs glaces polaires, le rayonnement et la chaleur du soleil tropical, de sorte qu’au pied de ces mêmes montagnes, non-seulement il ne gèle jamais, mais le thermomètre monte souvent jusqu’à 35 degrés et au-delà.

Les changements de température sont subits et violents à ne pouvoir qu’à peine nous en faire une idée, bien que notre France soit sujette, elle aussi, à différentes variations de ce genre. Sur certains plateaux bas, on brûle à midi, on gèle le soir, selon le vent. Gomme au Mexique, — et ailleurs, — ces mobilités climatériques sontmêmeprobablement la cause primordiale

(1) 4,810 mètres,

(2) 164 mètres.

des révolutions incessantes, qui passent à la fois dans Tairet dans les esprits. La nature est la grande inspiratrice des actions des peuples aussi bien que des individus.

A part ces variations souvent pénibles par leurs excès, Tair est généralement très-pur, très-vif, sans nuages ni brouillards d’aucune sorte. Il ne pleut que pendant trois mois de Tannée et encore pas beaucoup. Sur les grands plateaux, la chaleur ni le froid ne sont jamais excessifs. La température moyenne est de dix degrés pendant le jour, 7 pendant la nuit. Le thermomètre a pour maxima onze au-dessus et deux au-dessous de zéro. Dans les neiges constantes, il oscille selon la saison, l’heure et le vent, entre deux au-dessus et six au-dessous.

Pour notre race blanche, ce climat est beaucoup plus sain que celui de la côte. Nous y prenons bien encore çà et là quelques fièvres. De même que tous les étrangers à ces contrées élevées, nous y sommes soumis à une oppression de poitrine nommée dans le pays soroche ovi vetüy et provenant du peu de densité de l’atmosphère. Mais les maladies de foie, les dyssenteries, fièvre jaune, etc., qui font plus que décimer les Européens dans- les contrées intertropicales, sont rares ou mêmes inconnues sur la Sierra.

Les asiatiques au contraire et même les indigènes des basses plaines dont les poumons ne sont pas faits pour cette raréfaction atmosphérique en souffrent jusqu^’à mourir.

Encore plus que le travail forcé, la principale cause de la mortalité des Indiens depuis la domination espagnole a été leur transplantation sur les hauts plateaux. Ils mouraient là par milliers, phthisiques dès la première année de leur arrivée, comme ils le deviennent

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en Europe, car notre climat leur est encore plus funeste que ne Eest le leur pour nous.

A part cela, cette région est saine. Ses vallées sont remarquablement salubres. On trouve même çà et là quelques localités privilégiées , comme la vallée de Jauja, dans le département de Junin, qui sont ^Algérie ou le Montpellier du Pérou, c’est-à-dire un pays de prédilection, où les malades se rendent de toutes les parties de la république.

Rien n’est triste d’ailleurs, comme la plupart de ces plateaux, surtout ceux qui sont très-élevés. L^horizon est large, mais vide. Une ceinture de neiges ou de roches nues vous enserre, implacable comme un mur de forteresse . 11 semble qu’il n^y a point de porte pour en sortir et qu’on est là prisonnier, sans autre compagnon que quelques Hamas épars sur un versant de montagne. Les habitants et même les arbres, réfugiés dans les vallées, ne paraissent nulle part. Une solitude morne avec un vent froid qui vous glace, et cependant pas d’air pour respirer, pèsent sur vous comme un manteau de deuil. C’est bien plus triste que les déserts de la côte. Là du moins on voit la mer ou la montagne, quelque chose qui vit à l’horizon.

La nature générale du sol est variable comme le climat. Tandis que les montagnes sont généralement rocheuses, les plateaux et les vallées ne sont au contraire que terre végétale. Le pays presqu’entier est métallique par excellence . G^est de là surtout que les Espagnols ont tiré cette quantité prodigieuse d^or et d’argent qui ont fait leur puissance et probablement leur faiblesse ! car il semble que l’or soit pour l’homme ce qu’est le mercure pour les métaux, les lustrant pour un moment, mais corrosif jusqu’à la destruction !

Dés cours d’eau sillonnent cette région, courant les uns vers le Pacifique, les autres vers TAtlantique, après des détours sans fin à travers le dédale montueux qui contrarie incessamment leurs cours. Quelques-uns ont une étendue et un volume considérable. L’Amazone par exemple, dont le cours sinueux parcourt deux cents lieues de Cordillère haute et basse avant d’arriver aux grandes plaines de l’intérieur sud-américain.

La végétation se borne à des plantes fourragères, s’étalant par familles, à perte de vue, comme des flots dans la mer. Ce sont en général les mêmes plantes que celles de nos climats, ou du moins des espèces analogues, qui, soit naturellement, soit par acclimatation, se sont développées là comme sur leur sol de prédilection.

On ne voit d’arbres que dans quelques vallés abritées, où alors vivent côte à côte les végétaux des tropiques et les nôtres. Toutefois, les uns et les autres, passables dans les basses vallées, plus que médiocres dans les hautes, ne sont beaux nulle part, surtout à côté de leurs voisins du versant oriental de la Cordillère.

Les animaux sont peu nombreux. L^’air est trop rare et trop froid pour qu’ils se plaisent là. Cependant les bestiaux abondent. De même que les plateaux de notre Algérie, les plateaux du Pérou sont la terre des troupeaux, moutons, vicognes, etc.

LÙiomme attiré par les gisements métalliques du soi habite et surtout a beaucoup habité cette région. Mais, comme dans tous les pays dont la végétation est pauvre, il ny fait guère que passer pour déterrer la richesse, puis va vivre ailleurs. Dès sa moisson d^’or récoltée, il retourne la dépenser sur la Costa, ou s^éparpille dans la basse montagne et là prend la vie d’agriculture ou

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de chasse, c'est-à-dire les vraies vies, celles qui, sans regrets, endorment leurs adeptes dans la paix de l'âme.

3° La Montana, autrement dit la montagne boisée, le pays des forêts, règne aussi d'un bout à l'autre du Pérou, jusqu’au point où la Bolivie en a pris l’extrémité méridionale. Sa largeur varie entre 500 et 1,000 kilomètres. Elle se compose de deux parties distinctes aussi dissemblables entre elles que la Costa et la Sierra.

L'une, la Montana proprement dite que je vais expliquer tout à l’heure, comprend les basses montagnes qui s'étendent aux pieds de la Sierra.

L'autre, le pays des hosquetes y mosquitos, des forêts et des moustiques , s'étend depuis ces montagnes , jusque dans l’intérieur du continent. La description de cette contrée peu connue et cependant très-curieuse surtout au point de vue de la formation de notre planète, trouvera place dans le volume intitulé Le pays indien^ auquel elle appartient, sinon politiquement, du moins par droit de nature et d’habitants. Je me bornerai à dire ici que c'est un pays alluvionnaire par excellence, plat, très-arrosé, inondé même chaque année, fertile au plus haut degré, riche en animaux de toute sorte, mais presqu’inhabitable et inhabité, à cause de ses moustiques encore plus que de son insalubrité.

Quant à la Montana proprement dite, essentiellement montueuse comme la Sierra et la Costa, mais remplie de riches plateaux et do vallées plus riches encore, c’est, à mon sens, la région la meilleure du Pérou et probablement du globe.

D'abord, en général, elle n’est point malsaine comme les basses terres d’au-dessous, ni même comme la Costa. De plus, on y peut choisir l’atmosphère qu’on

veut; ce qui est un des grands bonheurs d’ici-bas. Selon qu’on habite telle ou telle montagne, ou même l’un ou bautre de ses versants, on a le climat qu'mon aime. Ainsi, chez nous, dans une proportion infiniment restreinte, Texposition au nord ou an midi donne du froid ou de la chaleur. Mais à la différence de ce qui se passe chez nous, le sol là est à qui veut le prendre, comme l’air que nous respirons. L^homme, grâce à Dieu, n’j fourmille pas encore assez pour avoir confisqué la nature 1

Bien que située tout entière entre les tropiques, cette région est véritablement tempérée dans l’acception réelle de ce mot. La chaleur ordinaire des journées est de 20 à 30 degrés et celle des nuits de 15 à 20. Il est rare de voir le thermomètre monter ou descendre audelà de ces deux extrêmes. Des brises fréquentes tempèrent cette chaleur et la difîerencient presque chaque jour.

Le seul défaut de ce climat est Tabondance des pluies. Il y pleut beaucoup plus que chez nous. Les vapeurs de l’Atlantique, apportées par les vents d’est, qui soufflent presque constamment, arrivent par masses, jusqu’à la haute Cordillère où elles s’arrêtent. Là, elles se condensent, puis se répandent en pluies diluviennes et parfois incessantes pendant des journées consécutives. Je ne pense pas qu’il y ait un pays où il tombe plus d’eau.

Mais, ces pluies n^’étant jamais froides, ne sont pas désagréables comme celles de nos climats. On arrive même très vite à les aimer, tant la nature semble en avoir besoin, et alors on les affronte sans y penser, comme on affronte chez nous une ondée de printemps.

Quand il ne pleut point, ce climat est délicieux. Le milieu du jour est un peu chaude bien qu^en général le

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ciel y soit couvert, par un brouillard diaphane, qui tamise les rayons solaires. Mais les matinées, les soirées et les nuits sont enchanteresses, tièdement fraîches, claires et souvent tout embaumées aux caprices de la forêt voisine.

La lune a des rayonnements à la fois splendides et voilés qu’on ne trouve que là. Les belles nuits deLItalie elle-même, de Venise la voluptueuse, ne sont pas plus belles : c’est à se croire par moments dans un monde meilleur d’amour et de poésie.

Les montagnes, bien moins abruptes et hautes que celles de la Sierra, renferment de larges vallées et des pampas ou autres plaines admirables d’étendue et de fertilité.

Telle la pampa d’el Sacramento, située entre le Huallaga et FAucayali, qui compte près de 500 kilomètres de long sur 100 à 200 de large. Son sol végétal est sans fond pour ainsi dire, en ce sens que jusque par dix mètres de profondeur on ne trouve le plus souvent que de Fhumus. Elle est si admirablement arrosée qu’en n’y connaît pas un kilomètre carré, sans un cours d’eau quelconque. On la pourrait irriguer en tous temps et sans frais. C’est à la fois plus beau, plus riche et bien plus grand que les plaines de Gastellamare sous Naples ou de la Mitidja sous Alger. Il n’y a qu’en Asie, dit-on, où l’on trouve quelque chose d’analogue à cette richesse naturelle.

Des cours d’eau sans nombre arrosent le pays partout. Quelques-uns sont chargés de minéral, chauds ou froids ou salés jusque sur de longs parcours. Plusieurs charrient de l’or en paillettes, et, différents lacs ont des coquilles perlières. Mais la richesse véritable du pays est dans sa végétation, si admirablement puissante

et variée^ qu’eü Amérique même elle est proverbiale.

Là, l’homme peut, à son gré, tout cultiver, le blé ou le manioc, la canne ou la betterave, l’ananas ou le pêcher, la rose ou les bignonias, le chêne ou le palmier, tout ce qu’il veut, sans autre souci que de choisir son versant de montagne, sans autre peine que de jeter ses graines à la volée, comme du blé sur une terre prête. Tout pousse plein de vie et de sucs, splendide à ne pas rêver plus beau.

Aussi, bien que cette région soit absolument entre les tropiques, on y trouve à peu près toutes les plantes, tous les animaux et toutes les moeurs humaines qu'mon rencontre sous le soleil. Tout, depuis l’âpre lichen des pôles, jusqu’au bananier aux feuilles de velours, qui ne vit bien que sous Téquateur : depuis Tours ami des neiges, jusqu^au singe frileux gambadant au soleil : depuis le pasteur vagabond qui promène son troupeau de sommets en sommets, jusqu'au planteur de cacao dormant aufond de son odorante vallée,sans en sortir jamais.

Malgré ces avantages naturels, les plus grands dTci bas, parce qu'ils sont la base de tout, l’homme n'habite la Montana que çà et là, à rares places. Cette portion du Pérou est encore un désert à peine connu, où les Péruviens des rivages du Pacifique ne vont eux-mêmes ‘que par hasard ou pour faire fortune, comme nous aidons dans nos colonies d’outre-mer. Elle passe pour ^couverte de moustiques, d'fndienset d’animaux féroces, iplus impossibles les uns que les autres, et il n'est même pas Jusqu’à nos dictionnaires en vogue qui ne la dé- ‘clarent inhabitable ! Or, vous avez vu parles pages précxédentes et vous verrez encore mfieux par ce qui suit, que c’est peut-être le plus délicieux pays de la terre.

En vérité, tout vaniteux qu'il est de son savoir,

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• l’homme bien souvent a moins de bon sens que le plus vulgaire animal. La contrée la plus belle des deux Amériques et peut-être de notre planète, est une de celles que notre espèce habite et connaît le moins !

Tel est le Pérou dans ses divisions principales. Chacune de ses trois régions se subdivise en différentes contrées ou sous-régions qu’il serait curieux d’étudier en détail. Mais il faut se borner^ même quand on expose le Pérou. Pour le résumer, je vais essayer de le peindre dans un tableau d’ensemble.

Si j’échoue dans ma tâche, pardonnez-le-moi, vous qui me lisez , vous surtout du Pérou. L’œuvre est difficile. On peut expliquer Paris, sa vaste plaine et ses monuments. Mais comment rendre la Cordillère, c’està-dire un monde superposé, pour emprunter l’expression du savant Haencke ?

Des montagnes de toutes hauteurs et de toutes formes, s’élèvent par étages comme les gradins d’un amphithéâtre immense, dont l’arène est l’Océan et dont les hauts sommets semblent porter la voûte éthérée. Les unes dentelées, abruptes et nues comme le Djurjura d’Alger ; les autres arrondies, boisées à ne voir que des arbres, ainsi que les Vosges, ou couvertes d’herbes et - de fleurs multicolores, comme les monts de l’Auvergne. Toutes baignant dans une atmosphère bleuâtre et çà et là couronnées de nuages d’or ou de neiges d’argent, dont les diadèmes ceignent leurs fronts perdus dans l’azur du ciel. C’est beau à rêver l’échappée d’un monde céleste.

^ Puis, entre ces montagnes : des plaines où le regard se perd, vertes du vert pâle des hautes herbes et si coupées d’eaux vives, que du haut des monts on dirait d’immenses tapis veinés de rubans d’acier : ou, plus souvent, des vallées si fraîches, si belles et si perdues.

qu^’il semble qu"on vivrait là le rêve de sa vie^, heureux comme nos premiers parents dans leur première patrie.

D’espace en espace luisent, miroitants, des lacs entourés de rochers ou d'arbres en fleurs ; les uns, tachetés de grands roseaux verts, les autres bleus comme des lacs de Suisse ou d’Italie. Entre ces lacs, allant parfois de l'un à l'autre, de larges fleuves, aux ondes chargées d'arbres voyageurs, tantôt se replient sur eux-mêmes en méandres sans fin, tantôt se précipitent, par torrents tumultueux, dans des gorges noires à force de profondeur, ou tombent par cataractes écumeuses, qui scintillent sous le soleil en franges d’argent.

De tous côtés, sur les flancs des monts, sur les plaines, dans les vallées, d’immenses forêts vierges apparaissent par grandes taches sombres émergeant de champs d’herbes vertes. Variées à l'infini comme les végétaux qui les peuplent, les unes semblent impénétrables , avec leurs grands arbres enguirlandés de lianes et chargés de parasites sans nombre ; les autres ondulant au vent, sous leurs chevelures de palmiers, semblent des jardins plantés, squares oubliés de l'Eden détruit. La plupart, à maintes places, sont si chargées de fleurs, que, par moments, aux caprices des brises, on dirait qu'une neige y tombe. Selon leur soleil ou leurs arbres, celles-ci sont sans cesse agitées et bruyantes sous des myriades de singes, de coatis et d’oiseaux aux couleurs éclatantes des paravents chinois; celles-là, au contraire, sont si remplies d’ombre, de silence et de solitude mystérieuse, qu'on s’y croirait seul dans un monde vierge.

C'est splendide et varié comme la terre entière.

Que ceux d’entre vous qui ont visité les grandes chaînes de notre continent d’Europe combinent par la

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pansée toutes les beautés réunies de nos montagnes. Qu’ils leur donnent le Rhin et la Loire, les lacs de Genève et de Corne, les rochers de ^Algérie, les arbres de Fontainebleau, les plantes de nos serres . Puis, sur tout cela, qu’ils étendent le ciel de Naples. Alors seulement ils auront une idée du Pérou.

Là, en effet, tout se trouve. L’Apennin ou les Vosges, avec leurs beaux sites, leurs douces vallées, leurs eaux vives, leurs bois ombreux. L’Atlas, avec ses nudités rocheuses, ses oasis soudaines, ses plantes étranges, sorte de trait d’union bizarre entre l’Afrique et nous* Le Vésuve ou l’Etna avec leurs laves, leurs horreurs, leurs panaches de fumées. Les Alpes surtout, les Alpes immenses," avec leurs glaciers et leurs neiges, si hautes qu^on dirait des marches de l’escalier du ciel .

Montagnes, volcans, vallées, plateaux, fleuves, lacs; toutes les formes de la terre et toutes ses essences; tous les minéraux, les végétaux et les animaux d"ici-bas ou du moins une variété quelconque de chacune de leurs espèces : tout est là comme dans un immense bazar du monde entier (1).

Vous devez comprendre par cet aperçu combien il est difficile de rendre ce splendide pays. Autant vaut essayer de décrire le globe. Ce n^’est qu^’en le parcourant longtemps et en sachant voir qu^’on peut s'expliquer bien cette source terrestre du continent qui s^’est formé de sa Cordillère et que cette chaîne immense façonne encore probablement sous nos yeux mêmes. Dans Fœuvre du Créateur, les Andes doivent être à l’Amérique

(l) Cette sorte d’universalité du Pérou est même la cause des jugements si divers qui ont été portés sur lui par différents voyageurs. Chacun, suivant la partie qu’il a le plus visitée, l’a fait tantôt stérile, tantôt luxuriant de verdure, tandis qu’il est l’un et l’autre à la fois.

du Sud ce que TE tua est à la Sicile : la terre-mère, tel^ lus mater, dont on ne saurait trouver d'analogue ici-bas que dans le vieux berceau de notre hémisphère, dans l'antique Asie.

L'immensité seule de la Cordillère américaine indique son rôle terrestre. Elle règne d’un pôle à l’autre, du pôle nord à la Terre de Feu, portant vingt noms divers, Andes, Rocheuses, etc., mais toujours la même et sans solutions dans son méandre sans fin. C'est l'épine dorsale du globe.

Les Siciliens nomment leur Etna Vœil de la terre. Ils diraient vrai s’ils disaient l'œil de la Méditerranée. La Cordillère du Pérou, c’est l'œil de l'Amérique du Sud, d’un continent tout entier.

Pour clore ce tableau, j’ajouterai que voici déjà longues années que j’ai quitté l'Amérique; des années remplies à large mesure par le travail, la maladie, les voyages, les soucis de toute sorte ; que j'ai parcouru, soit avant, soit depuis ce temps, bon nombre de contrées; qu’en conséquence, je dois être au moins refroidi sur mes impressions péruviennes, et que cependant les empreintes de ce pays sont encore incrustées en moi telles qu’à l’heure du retour.

C'est que le Pérou est à lui seul un échantillon de la nature entière, et quiconque l’a vu une fois vit avec lui jusqu'à son dernier jour; comme si peuplé qu'il soit devenu par les années, le cœur vit avec un seul amour. Terre du Pérou, pays des beaux deux, des belles montagnes, des grandes solitudes; pays des forêts vierges, des lacs bleus, des torrents et des cascades ; pays des doux accueils, terre de l'amour et de la douce vie, votre souvenir sur mon âme plane comme l’ombre d’un beau rêver dans une nuit d'insomnie.

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