CHAPITRE IV
Lacs et rivières.
Tilicaca. Lauricocha. Les étangs minéraux d’Iça. L’Amazone. L’Ucayali,etc. Les torrents de la Cordillère. Cataractes, le Huallaga et ses périls, lè's Pungos, le Mancériche ou récit d’un passage de ce pungo en grandes eaux.
Après les tremblements de terre, les eaux delà basse Cordillère sont ce qui frappe le plus l’esprit au Pérou, non seulement les lacs et les rivières s’y trouvent en quantités considérables, comme cela doit être dans un pays sujet à des pluies excessives, montueux et boisé à Pexcès. Mais les masses liquides que roulent ces rivières leur constituent un système fluvial à part, d’autant plus saisissant, que les cours d^eau étant les seules routes de ces contrées, on vit constamment sur eux lorsqu’on voyage.
Les lacs n’ont rien d^'exceptionnel, si on les compare à ceux de plusieurs autres contrées. A part Titicaca, on ne trouve nulle part de grands amas d'eau comme aux Etats-Unis ou en Suisse par exemple. Les marais y sont nombreux, mais la plupart dessèchent chaque été. Les eaux sont trop puissantes à certains moments, le soleil et la végétation les absorbent trop à certains autres, pour qu'elles forment là de grands amas, comme dans les régions boréales ou même dans les nôtres. Elles s’en vont par torrents ou s’évaporent.
Ces marais, de même que tous ceux des pays équatoriaux, sont généralement inextricables, tels qu’on ne
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songe pas à les traverser, pour abréger les longs circuits de route, qu’ils créent entre deux bourgades souvent très rapprochées l’une dé Tautre. Des végétations de toute sorte les encombrent, au point que la navigation même en simple canot y est le plus souvent impossible.
Tantôt, leurs, eaux sont libres dans le milieu, mais les arbustes touffus de leurs rives les rendent inabordables. On ne connaît leur existence que parce que du haut d'aune montagne, on a vu leur nappe briller au soleil comme un miroir encadré de verdure. Tantôt au contraire, c^est Tétât le plus fréquent, ils sont tout à fait enfouis sous la végétation et par suite destinés à disparaître prochainement. De véritables forêts de plantes et d’arbres les couvrent, il faut entrer dans leurs vases pour s’apercevoir de leur existence.
Quand ils ont de Teau, on circule sur eux en bateau, sous la verdure, perdu dans des espèces de canaux sous forêts, qui sinuent entre des troncs d’arbres. Toutefois, c’est principalement aux pieds de la Cordillère, dans la partie centrale du continent dont je parlerai plus tard, qu’on navigue ainsi. Dans les montagnes, cette locomotion n’est qu’exceptionnelle, en vue d’une chasse, d’une pêche ou tout au plus d’une course commerciale ; c’est la terre et non Teau, qui est là la route naturelle.
Le plus considérable des lacs du Pérou est celui de Titicaca dont la célébrité historique est connue. Situé dans le département de Puno, à 3,915 mètres au-dessus de l’océan, cette mer Caspienne du Pérou a 700 kilomètres de tour, sur des profondeurs variables entre 20 et 60 mètres. Soumise à des tempêtes subites, poissonneuse malgré son eau dure, elle reçoit plusieurs rivières sans
les rendre qu’à peine eu apparence. Son desaguadero, sa décharge, débouche dans une lagune et s^perd. On croit quhl va de là par chemins souterrains se jeter à Iquique dans le Pacifique. Mais il en est de cette voie mystérieuse comme de celle qui relie la mer Noire à la mer Caspienne, c’est-à-dire qu^on la suppose, sans raisons décisives.
On trouve encore quelques autres lacs célèbres, tels : Lauricocha, autrement dit Pétang du Perroquet, la source dufieuve des Amazones.
Le lac Urcos, au fond duquel repose, dit-on, une chaîne d’or immense, jetée là au moment de la chute des Incas.
Enfin, les étangs d’Iça dont la réputation hygiénique égale au Pérou, celle de nos sources de Vichy. Ils forment cinq petits lacs d’origine volcanique, comme Averne en Italie. Leurs eaux, les plus minéralisées qu’on ^connaisse, renferment en suspension jusqu’à 30 grammes par litre de substances minérales. On ne les prend même généralement qu^’en bains, tant elles sont fortes. De natures diverses, selon chacun de leurs lacs, elles passent pour avoir maintes vertus infaillibles, entr’autres celles de guérir les affections lymphatiques et scrofuleuses, les maladies de peau, la paralysie, les rhumatismes, les asthmes et jusqu'aux cancers. Quoi qu’il en soit, elles sont essentiellement reconstitutives, toniques et stimulantes, au point que dans certains cas elles procurent une sensation de bien-être nerveux, qui va jusqu’à l’hilarité. Ce sont de ces remèdes violents, tantôt guérissant, mais tantôt aussi achevant leurs malades, comme font tous les remèdès excessifs.
Outre ces étangs, le Pérou possède de nombreuses sources minérales, thermales et froides. Il est trop pays
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de métaux et de volcans, pour ne pas être richissime sous ce rapport. Quelques-unes, telles que celles de Gajamarca et de Guzco passent pour très efficaces et sont suivies depuis des temps immémoriaux. Cependant aucune de ces eaux, pas même celles d’Iça, n"ont près d'elles d’établissements de bains, ou ce qu'elles ont est si peu de chose qu'autant vaut n'en pas parler. G'est une incurie qui est la conséquence presque forcée de l'état de jeunesse du Pérou; les bains, les piscines, les eaux thermales suivies sont le propre des peuples déjà vieux, blasés, maladifs comme étaient les Romains et comme nous commençons d'être. L'Amérique est encore trop jeune pour songer à tout celaî
Les fleuves, rivières et torrents sont admirables. La côte n’en a que quelques-uns qui dessèchent pour la plupart en été. Mais la Sierra et surtout la Montana en ont pour trois.
Ainsi :
L’Amazone, le roi des fleuves, qui de sa source à sa bouche, compte 4,800 kilomètres de cours, reçoit sur cette route onze cents affluents, et arrose par ellemême ou par ses tributaires 2,700 kilomètres en latitude, et 3,300 en longitude : c'est-à-dire plus des deux tiers de l’Amérique du sud, cinq républiques et un empire (1) 1
L’CJcayalî, son principal affluent, si grand et surtout si vaste que les habitants de ses rives le nomment la raère du Pérou,
Le torrentueux Huallaga, une des rivières les plus dangereuses du globe.
(l) J’expliquerai en détail, dans le volume sur le Brésil, cette merveilleuse artère fluviale.
Le Napo, le Pastazza, le Tigré, charriant de Por, etc.
Aucun paj^s n’est sous ce rapport, plus magnifiquement doué que la Montana, surtout la partie de cette région qui s'étend aux pieds de la Cordillère. La quantité de pluie et de neige, que reçoit cette immense chaîne, fournit des eaux bien plus abondantes que celles de la plupart des autres montagnes du globe.
Il est difficile de se faire une idée des masses liquides qui courent là pendant l'hiver, comme des avalanches dont le poids augmente la vitesse.il est des gorges où la crue hivernale de certains torrents dépasse 20 et jusqu’à 30 mètres d’élévation.
Dans les grandes vallées, ces cours d’eau ondulent comme de longs serpents quise roulent sur eux-mêmes. Çà et là, du haut des montagnes, on croirait voir la Seine serpentant sous Paris dans son méandre de verdure. Mais le plus souvent, leurs eaux tumultueuses sinuent à travers des vallées étroites et profondes comme des gouffres ; ou elles se précipitent d'un versant de montagne contre un autre, en bondissant sur des rochers, qu’elles roulent avec elles comme des galets de mer.
De plus, ces torrents entraînent incessamment avec eux des végétaux de toute sorte, arrachés à leurs rives. Ce sont les grands semeurs de l’Amérique du Sud. On voit passer là dans leurs ondes, pêle-mêle, des graines, des fleurs, des feuilles, des arbres séculaires, parfois si grands et si chargés de végétaux, voire même d’animaux, qu'on dirait des arches flottantes. Le fleuve les entraîne avec lui fougueusement, tantôt dressés à demi, tantôt couchés, parfois disparus, le plus souvent emportés rapides et tournoyants comme les bouchons de nos rues roulés par le ruisseau.
Au-dessus et autour de ces eaux mugissantes, on n’entend que leurs bruits, tant elles déferlent avec fracas. On dirait le ressac de l’Océan par un temps de haute mer, mais plus court et plus rauque. Ces bruits sont même à la fois si fréquents et si forts, qu’ils ont déterminé le nom indigène de ces torrents. Les Indiens les nomment Lloclla et il y a peu de mots aussi parfaitement imitatifs. Lorsqu’on le prononce à plusieurs ensemble et comme eux, c’est-à-dire du fond du gosier, on croirait entendre les eaux bruyantes des ravines péruviennes. De plus, il est tels fleuves auxquels leur fracas exceptionnel a mérité un nom particulier ; ainsi DApurimac dans le département de Guzco, dont le nom signifie en langue inca : celui qui parle comme un roi.
Çà et là, souvent, ces fleuves courent par ce qu’on nomme au Pérou des corrienteza et au Canada des rapides; c’est-à-dire, une partie de cours où l’eau roule sur un plan si incliné, qu’il s’en faut de peu qu’elle ne forme cataracte. Quand le torrent est bien gonflé, rien n’impressionne plus que ces rapides, surtout lorsqu’on arrive brusquement en face dePuri d’eux, ündéjcouvre tout à coup l’eau en l’air, dans le ciel, et descendant sur vous en montagne mouvante qui va vous engloutir. On dirait une soudaine avalanche, si bien que toujours on recule malgré soi, comme devant l’Océan en fureur. Il faut réfléchir, pour comprendre qu’eux aussi, ces fleuves ont leurs lits marqués par Dieu ! Mais comme aussi la vue de l’Océan déchaîné, cela vous incruste dans l’âme les sentiments du peu qu’est l’homme sur la terre et de la nécessité d’un régulateur du monde.
Dans maintes gorges, aux caprices des lits que ces torrents se sont creusés, beaucoup ont des cataractes. Alors, quand on parcourt ces solitudes, on entend sous
la forêt un bruit qui résonne par roulements sourds, analogues au tonnerre d’nn lointain orage. Puis, subitement, au détour du sentier, on se trouve en face d’une grande nappe d"eau écumante d’où montent des nuages de pulvérin, qui forment arc-en-ciel. Des arbres et des rochers tombent incessamment du haut de cette nappe avec des bruits rauques. L’onde au bas de la cascade écume, tourbillonne, puis se sauve en emportant des débris végétaux à demi ensevelis dans une mousse blanche.
C’est fascinant parfois à rester là pendant des heures, regardant sans rien dire, sans même penser. On admire, voilà tout, comme on fait devant le Niagara, devant Naples, devant tout ce qui est vraiment beau.
Mais, hélas ! elle aussi, cette beauté a son revers, son ombre. Malgré leurs caprices torrentueux, ces cours d’eau étant les seules routes de la Montana, on peut facilement présumer la quantité d’accidents dont ils sont les causes.
C’est à ce point que chacun de ces torrents, dans le pays qu’il traverse, passe pour une sorte de minotaure, prélevant tous les ans son tribut de victimes sur ses passagers. Les habitants ne comprennent même pas l’admiration des étrangers pour ces monstres homicides ; l’horreur, chez eux, a effacé tout autre sentiment. Il leur semble qu’on vénère leurs bourreaux; et chacun d’eux, dans son irritation, vous raconte à l’envi les crimes de son torrent.
« Seigneur, dit l’un, en montrant d’un regard craintif l’eau écumante sur des rochers; c’est ici que le mois dernier, don Ignacio, mon oncle, tous ses hommes et ses marchandises se sont perdus. Sa uha (canot) ayant chaviré, a roulé jusqu’à la cascade que vous voyez làbas, et tous ont péri. »
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> Là, dit un autre en se signant, monseigneur révêque de Chachapoias, que Dieu bénisse, a perdu sa halsa (radeau) avec les ornements d’église qu^elle portait, et a failli chavirer lui-même, quoique notre évêque, que Dieu bénisse. Une crue subite du maudit a causé ce malheur.
» Dans ce tourbillon que vous voyez par notre travers, il a péri cinq canots l’an dernier et trois cette année. Cet avaleur attire les canots, comme la résine attire les poussières. Nous n’avons qu’à passer vite » .
Les accidents à cheval ou à pied sont moins graves parce qu'’il ne périt en général qu’un ou deux individus à la fois; mais ils sont encore plus fréquents, et variés comme dans un musée d’accidents. Vous qui vous plaignez de la monotone rapidité des chemins de fer, allez traverser la Cordillère du Pérou ? Je vous jure que vous reviendrez de là, guéri de vos touristeries, n’aspirant plus qu’à la prosaïque locomotion de notre Europe.
Je ne parle pas du temps perdu en route ; le temps est une monnaie qui n’a pas cours dans les montagnes péruviennes. La devise sociale là n’est point labor, mais farniente. On consume parfois des jours, voire même des semaines entières, à attendre sur le bord d’un torrent qu’il ait plu à ses eaux de décroître, pour vous permettre de le traverser. Mais cela est un détail qui n’occupe personne dans la Cordillère, pas même celui qui attend. Plus tard, en examinant les routes, nous verrons ces moeurs nonchalantes . Je les passe ici, pour ne m^occuper que des torrents seuls.
On pourrait dire qu^ils ont des accidents pour tous les goûts : noyade, écrasement, chutes de tout genre; voyez, voyageurs, vous n’avez qu^’à choisir !
Ici, le torrent subitement gonflé par une pluie, arrive tout à coup, si vite que votre caravane, coupée par le milieu, n^a que le temps de passer ou de rétrograder; bienheureuse si elle n^'a pas laissé à Teau quelques charges ou même quelques noyés. C’est une des infortunes les plus fréquentes et les plus diverses dans leurs péripéties. L’eau, par ces crues soudaines descend si rapide parfois, qu’on n’a pas même le temps de traverser devant elle. On est bousculé, comme par une voiture, et roulé au flot.
Là, le fleuve, non content de son lit, a pris depuis quelque temps deux ou trois centaines de mètres, à droite ou à gauche de ce lit, et en a fait des bourbiers. On enfonce là-dedans, comme dans les pris pris de Cayenne ou les fondrières de LOise.
Sur certains torrents, les pierres, rondes comme des galets, roulent si fort sous les pieds des chevaux, ou même des hommes, qu’on laisse généralement sur ses rives un ou deux porteurs et autant de mules éclopés, foulés, cassés ou morts, etc., etc.
C’est superbe de variété destructive, et il me faudrait écrire un vrai martyrologue pour raconter tous les genres d'épreuves auxquels, les Indiens surtout, sont exposés dans ces voyages. Ils sont à la fois les postillons, les matelots et les chevaux de ces voies semifluviales, semi-terrestres. Ils en sont la chair à accidents, comme nous étions la chair à canon de l’Europe, pendant la tempête napoléonienne.
Aussi ne tarissent -ils pas de légendes, de récits, de proverbes sur les torrents divers de leurs routes. Soit qu’on suive les bords de l’un de ces cours d’eau, soit qu'on le passe à gué, ou qu’on navigue dessus, la bande de porteurs ou de rameurs qui vous conduit ne se lasse
jamais de vous conter ses malheurs et ceux des siens. On dirait qu^ils se relaient pour cela, tant chacun d’eux a son poème , et souvent digne d’un vrai poète.
Quelqu’imagés et naïfs que soient ces récits en général, je n’en reproduirai qu’un à la fin de ce chapitre, parce que je le crois vrai entre tous. Quant aux autres histoires locales, pas plus à celle-là qu^à l’histoire en général, il ne faut avoir une confiance absolue. G^est comme le passage du pont d’Arcole : ou, la garde meurt... Cela pêche par l’exactitude. Il faut faire d’abord la part de Timagination indienne ; une très grosse part. De plus, tout naïf qu’il paraît, l’enfant de la montagne ment volontiers, quand cela peut lui servir. Or, ses Jongs récits d’accidents sont un de ses moyens de soutirer un real. Il l’emploie, comme fait tout guide ou porteur, qui, plus ou moins lazzarone par état, sème tant qu’il peut son macaroni ou son pourboire dans le cœur de son client de passage.
Mais cette fantasmagorie n’empêche pas le danger de ces torrents d’être très réel et si grave, qu’il n’y en a pas, je crois, de plus grand à courir en voyage. Les Indiens, sous ce rapport, n’exagèrent rien et leurs effrois sont pleinement justifiés par les accidents incessants dont ils sont les victimes nées en quelque sorte. Plus de la moitié des rameurs périt par les torrents. Aussi est-il quelques-uns de ces cours d’eau, pour lesquels ils ont un véritable culte de terreur analogue à celui des Indiens de l’Asie pour le dieu du mal. C’est le Siva, le Teutatès, auquel on sacrifiait des victimes humaines; et sur lequel ils ne s’embarquent, qu’après s’être signés, pour conjurer sa démoniaque puissance par le signe de leur salut. La peur et une peur légi-
time suinte d’eux pour ainsi dire à chaque parole et à chaque geste.
Tel est entr'autres, le Huallaga, le plus légendaire et le plus redouté des torrents de la Cordillère péruvienne.
On compte sur son cours navigable, c'est-à-dire sur un parcours de quelques centaines de kilomètres, jusqu’à trente mal passas ou mauvais passages, qui offrent danger de mort, à chacune de leurs traversées . Il est quelques-uns de ces endroits qu’on ne franchit pas en certains temps, sans avoir pris ses dispositions mortuaires, comme lorsqu'on part pour une expédition hasardeuse. Ce roi des torrents sud-américain a tant englouti de canots avec leurs chargements qu’il y a sur lui dans la basse Cordillère un dicton ainsi conçu :
« 11 n'y a pas mine au Pérou qui vaille le fond du
Huallaga ! »
Les Indiens de ses rives chargés de le traverser ou de le parcourir ne le nomment communément que le grand sépulcre.
Je vous puis parler savamment de ses fureurs torrentueuses, car nous avons, mon frère et moi, remonté puis descendu une partie de son cours. Or, pendant ces trajets de quelques jours, un bateau s’est perdu, corps et biens, à deux ou trois heures en avant de nous; un de nos canots s’est empli d’eau, et, un peu plus bas, nous n’avons échappé qu’assez juste au naufrage, conséquemment à la mort, car tout naufrage dans ces eaux tumultueuses entraîne presque fatalement la mort.
Chacun de ces torrents meurtriers a comme une spécialité particulière de L’un a des roches
roulantes, l’autre, des bas-fonds ; celui-ci, des courants subits qui changent incessamment de place ou de di-
rection. Celui-là enfin a des gorges ou défilés dans lesquels le fleuve s’engouffre, en resserrant subitement ses eaux ; et, par suite, en décuplant de vitesse, de force et de violence. D^une largeur de trois cents mètres, par exemple, il tombe tout-à-coup dans un défilé de vingt mètres, à travers lequel les eaux s’engloutissent comme dans un entonnoir.
Tel est le passage du Mansériche sur l’Amazone, l’un des plus célèbres mais non des plus dangereux . Le fleuve se resserre presque subitement de 500 mètres à 50 et coule ainsi à l’étroit sur deux lieues de long, avec une vitesse de 16 kilomètres à l’heure, en eaux moyennes, car, en grandes eaux, on ne sait pas, vu que personne n^ passe.
Ces gorges qu’on nomme da quichua pttnca
qui signifie porte, sont splendides d’horreur naturelle.
Aux deux côtés du fleuve, deux hautes parois de rochers à pic s’élèvent noirâtres ou rouges en général, semées de mousses, d^’arbrisseaux de hasard, et surtout de lianes, qui pendent au vent, soulevées çà et là comme des chevelures. L^’eaii se précipite dans cette ouverture derrière laquelle tout est sombre. On ne voit plus le jour qu’au-dessus de sa tête, tout en haut, bien plus haut que dans une rue de Venise. Autour de vous, le fleuve déferle noir, sans reflets, avec des susurements sinistres, qui percent le fracas des flots sur les rochers. On se croit descendu dans un puits, et là emporté par une eau souterraine, je ne sais où^ sans rien voir ni même comprendre, si ce n’est qu’on va ... .
Cependant le couloir tourne et retourne sur iuirnêmeen tous sens, comme le dédale d^’un labyrinthe. Les eaux suivent. Mais à chaque détour on les entrevoit se dressant fougueuses contre la paroi qui les ar-
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rête; puis passant mugissantes^ emportées par ellesmêmes dans leur course. A tous moments des arbres roulés viennent battre une paroi qu'celles heurtent comme des poutres de catapulte, avec des bruits sourds. Mais ce n’est qu’un éclair de verdure qui sillonne le flot, en semant sa surface de branches et de feuilles brisées.
Si on se penche pour voir ce que sont devenus l’arbre et le rocher qu’il a heurtés : disparus tous les deux : l’arbre dans les eaux, le rocher dans un détour du pungo. D’ailleurs on n^’a le temps ni même la pensée de rien regarder. On passe, on tourne rapide, absorbé, presqu'’ébloui de vertiges, comme dans une ronde affolée de fin de bal. Mais on n’est pas au bal !
La mort, la vie tiennent à rien ; à une liane, une branche d’arbre qui vous soulève ou vous arrête, au coup de pagaye trop fort ou trop faible d’un rameur : que sais-je? Au vol d’une chauve-souris qui frôle le pilote ! A rien enfin, — à la destinée !
Aussi au moment d’entrer dans ces gorges, l’heure devient solennelle comme au prélude d’une bataille. Chacun sent que la mort plane et chacun pense. Nul ne parle. Au lieu d’un, les pilotes se mettent deux et debout, pour mieux voir. Les rameurs se déshabillent pour ramer plus fort et tenter un salut, s’ils naufragent. Tous inspectent longuement leurs pagayes, leur arme de combat avec les flots.
Enfin le courant vous prend. Le canot, glissant rapide, entre avec vous. La nuit se fait. Un vent humide et lourd, un vent de tombe, vous baigne la face. Les deux rives défilent obscures, à peine entrevues, sans qu^’o-n pense même à les regarder. L’âme et les yeux sont ailleurs : à passer vite. On retient presque sou
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oo
haleine, comme pour moins gêner la course, et on ne respire bien que lorsque la plaine ou la vallée apparaît enfin, grande ouverte avec ses clartés, qui permettent au fleuve d’étaler ses ondes : aux rameurs de s’arrêter : à tous de voir, de respirer, de vivre enfin au soleil des vivants.
La mort doit être un pungo, avec la lumière par
delci.
Tel, entr’autres surtout, m’est apparu comme une vision surnaturelle, le pungo de Ghasuta, sur le Huallaga, l’un des plus beaux mais des plus dangereux mal passas du Pérou. C'était si grandiose, si saisissant que je le revois en écrivant ces lignes, tel quel : comme je l’ai vu il y a des années.
On doit comprendre maintenant la sainte horreur des Indiens pour ces passages, ou tout au moins l’excuser. Ils ne s’y engagent jamais sans une appréhension plus ou moins vive, même sur les torrents les plus débonnaires et en eaux tout-à-fait basses. Car le danger des mal passas 3i ponr thermomètre fidèle la hauteur des eaux. Il y a toujours péril : mais plus l’eau est haute, plus le péril augmente, et en grandes eaux nul ne s’y engage à n’importe quel prix. Une fois, par impatience et bravade française, nous avons passé, en crue moyenne, en entraînant nos rameurs à coup de tafia* Je ne recommencerais pas. Pauvres diables! Et à quoi bon? C’était bête : maintenant que je sais, ce serait idiot et cruel par dessus le marché.
En vue de donner sur les pungos une appréciation autre que la mienne et ainsi de faire mieux juger de cette magnifique horreur 'de la Cordillère péruvienne, je termine ce chapitre par un récit qui m’a été fait sur les lieux mêmes par le héros de l’aventure, un vieillard
très-estimé clans son pays et à la sincérité duquel j’ai toutes raisons d’ajouter foi.
Je lui tiens la plume, rien de plus :
» J’étais jeune, alors, seigneur, ardent et désireux de gagner de l’argent pour retourner le dépenser à Lima. Ma famille, puissante à cette époque, m’avait fait nommer gouverneur diMpueblo (village), deBorja, pour me faciliter ma fortune ; et, à peine installé dans mon nouveau gouvernement, je m’étais mis à laver de l’or sur les plages.
» Un jour, j’étais parti avec presque tous les hommes de mon village, une trentaine d’indiens environ, pour laver dans l’Amazone même, au-dessus du pungo de Mansériche, sur une plage qui était très-bonne à cette époque.
» Nous étions là depuis huit jours, trouvant de l’or à poignées. J’en avais déjà près d’une demi-damejeanne, plusieurs livres, lorsqu’un enfant arrivant de chez nous par la forêt tant qu’il avait pu marcher, parut sur notre plage.
Il était envoyé par le piiehlo (les habitants) pour nous dire que deux tribus voisines, les Aquarunas et les Huambisas venaient de se déclarer la guerre; que déjà quelques combats avaient eu lieu, et que les Huambisas, nos alliés de tous temps, nous avaient envoyé prévenir d’avoir à nous garder, parce que les Aquarunas avaient juré d’emmener en esclavage nos femmes et nos enfants. Le temps pressait, disait le messager, car il se pouvait que l’ennemi fût déjà en route pour venir attaquer le village.
» A quelques minutes d’intervalle, un second enfant envoyé de nouveau par les nôtres pour suppléer au premier en cas d’accident, arriva tenant le même lan-
gage. Il m^apportait, en outre, comme suprême appel, un collier en or que j'avais donné à mon Indienne le jour de mon départ.
» Il n’y avait pas à hésiter. Nos femmes et nos enfants étaient là sans défense à la merci des sauvages. Nous résolûmes de partir de suite. Mais par quel chemin ?
» Celui de la forêt qu'avaient suivi nos deux messagers était long à ce point qu’il fallait deux jours pour arriver. Celui de l'Amazone, au contraire, pouvait nous rendre en moins de trois heures. Mais l'Amazone était haute !
» Presque tous mes hommes hésitèrent, disant que la pierre du pungo devait être dépassée; que c'était courir à une mort certaine que d’aller par le fleuve; que mieux valait risquer de laisser nos femmes et nos enfants tomber aux mains des Indiens, que de nous noyer sûrement sans profit pour personne, etc., etc.-
» Sur ces mots, ils partirent à pied par la forêt.
» Quatre de mes hommes et moi, qui sans doute aimions mieux que les autres, nous restâmes : décidés à passer le pungo, plutôt que de laisser nos femmes sans secours pendant les deux jours qu’il nous fallait pour aller vers elles.
» A la minute, avec des troncs de balsa épars sur la })lage, nous fîmes un grand radeau. Nous mîmes dessus trois ou quatre paquets de lianes, ma dame-jeanne et tout notre bazar commun, y compris celui des autres, qui, pour aller plus vite, n'avaient emporté que leurs armes. Puis nous partîmes, sans perdre de temps, je vous jure, bien qu’assez inquiets de ce qui allait nous advenir au Mansériche.
D Moins de deux heures après l’arrivée des enfants, nous descendions le fleuve. Nous avions trois lieues à
faire environ au fll de l’eau tranquille avant d'arriver au pungo. Nous profitâmes de ce trajet pour attacher solidement au radeau nos effets et nous-mêmes, en nous faisant autour du corps des gaines de lianes afin d etre moins meurtris.
» Enfin le Mansériclie apparut. Comme nous l’avions bien prévu, les pierres de marque étaient sous Teau. Nous mesurâmes : le flot les couvrait par plus de trois pieds. Or, vous le savez, seigneur, vous qui avez passé les pungos, quand les pierres sont à fleur d’eau seulement, c'est tenter la mort que de s'aventurer sur le fleuve. Quand on ne les voit plus, nul ne passe.
» Mais nous n’étions pas venus là pour attendre. Je dis à voix haute pour mes hommes et pour moi-même une courte prière. Puis, nous nous laissâmes entraîner au torrent.
» Cela ne fut pas long, je vous assure. Il n’y avait pas deux minutes que nous étions entrés dans le pungo que nous nous vîmes roulés en tous sens avec le radeau qui nous portait; dessus, dessous, comme roulait le flot. De temps à autre, quand il lui plaisait de nous faire revenir à sa surface, nous respirions et je me tâtais le corps pour voir si j’étais bien entier. Mais à peine j'en avais le temps. Le fleuve nous reprenait, et alors nous nous laissions engloutir sans mouvement, où il plairait à Dieu de nous mener : à la mort ou au pueblo !
» Enfin, seigneur, je ne sais comment; parce qu’on l’a voulu là-haut, voilà tout; nous nous trouvâmes en eau tranquille et en vue du village. Notre radeau flottait au milieu du fleuve comme un vrai navire.
» Seulement, sur cinq que nous étions, un était presque mort, noyé. Un autre avait un bras cassé. Un troisième et moi nous étions si meurtris que nous ne
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pouvions pas nous relever. Un seul était valide. Il nous aborda juste au pied du pueblo. Nos femmes et nos enfants nous avaient aperçus, mais ils ne voulaient pas croire que ce fussent des hommes qui sortaient du pungo sans être morts.
» Les Aquarunas, nous sachant revenus, ne parurent même pas. Trois des troncs de notre radeau étaient cassés par le milieu. Quant à mon or, il était retourné au fleuve avec la moitié du bazar qui Tentourait. Mais j’étais jeune alors, seigneur ! Six mois après, j^’arrivais à Lima avec deux autres dames-jeannes remplies, lavées sur les mêmes plages. »
Que vous semble de ce récit ? Croyez-vous que les torrents des Andes, y compris LAmazone elle-même, ressemblent à nos fleuves débonnaires? Et y a-t-il chapitre de roman, si brillant que l’ait fait l’imagination humaine, qui vaihe la naïveté grandiose de ce simple récit d’un vieillard?
Puis, ne vous prenez-vous pas, comme moi, d’une sympathie affectueuse pour ces hommes auxquels l’amour fait braver une mort presque certi^ine, afin de tarder moins ! Quant à moi, l’affection sans bornes des Péruviens pour leurs femmes m’a fait, plus que toutes leurs autres qualités réunies, aimer ce peuple entre tous, comme la beauté grandiose de leurs montagnes m’a fait aimer leur pays. Quels que soient leurs torrents, leurs misères, leurs ignorances mêmes, si Dieu me faisait recommencer ma vie, ce n’est pas dans Paris- Babylone, ni sous des lambris dorés que j’irais passer mes nouveaux jours, c’est dans leur douce patrie, entre la chasse et l’aventure, avec une de leurs péris, pour aux retours essuyer mon front.