CHAPITRE VI
Végétation.
Les plantes désertiques de la Costa. 500 francs un camélia. Gradins végétaux de la Cordillère. Cactus. Tubercules. Orge. Buissons épineux. Plantes de neige. Lichens et condors. Dans Pélher. Le pays de la paja. La pomme de terre. Cinchona ou quinquina. La végétation de la Montana. Arbres à construction et à ébénisterie. Végétaux résineux, tinctoriaux, te^iles, aromatiques, alimentaires et médicinaux. La coca et ses effets. Une brûlure dans les Cordillères. L’opinion de Magendie.
Le végétation du Pérou est, je crois, plus variée que sur aucun autre pays de notre planète.
La double situation de ce pays sur la côte du Pacifique et sur le versant de la Cordillère, qui regarde l’Atlantique, lui permet de recevoir facilement les semences des terres que baignent ces deux Océans, c’est-àdire du monde entier. De plus, ses climats et ses sols multiples, offrant à chaque plante quelque chose de sa patrie d’origine, la font s^’acclimater là avec une facilité exceptionnelle. C’est le pays le plus propre à réunir, comme sur une arche sainte, des échantillons de tout ce qui vit ici-bas, végétal ou animal, et même à les perpétuer.
Deux des régions péruviennes sur trois, et, les deux seules connues, la Costa et la Sierra, n’ont qu’une végétation ordinaire, médiocre même en général. Mais la Montana est splendide sous ce rapport. Non- seulement plusieurs arbres ont à la fois des fleurs et des fruits pendant Tannée entière, comme en Sicile et dans la plupart des pays intertropicaux. Mais le sol y donne.
pour beaucoup de céréales et de légumes, jusqu’à cinq récoltes par an, et, malgré cette abondance, la plupart des végétaux, même ceux qu^on y a importés, sont souvent plus beaux et meilleurs que dans leurs patries d’origine.
Les arbres et les plantes de ces trois régions varient entr’elles du tout au tout. A la Costa, par exemple, appartiennent les fleurs d^or, ainsi qu'mon les nomme à cause de leur couleur généralement dorée. La Sierra, au contraire, a les fleurs d^argent, c"est-à-dire blanches, comme pâlies aux neiges qui les entourent.
Nous allons examiner chacune de ces régions à ses points de vue végétaux les plus intéressants. Il y a là un champ de curiosités naturelles, d’autant plus doux à cultiver qu’il ne se plaint jamais de ce qu’on peut dire de lui.
Sur la Costa, la végétation est disposée par rares oasis, artificielle et exotique. A tous égards, c’est la nature des grands déserts si communs sous les deux zones tropicales à Tune desquelles appartient le Pérou.
Les plateaux et les versants des montagnes sont nus pendant une partie du printemps, l’été entier et presque tout l’automne. A peine quelques tillandsia, des chardons arides {argemone mexicana), et des cactus au hideux feuillage, interrompent- ils çà et là l’aridité du sol. Vers l’hiver seulement, quand les brouillardspluies de cette saison ont commencé de rafraîchir la terre, ces saharas se couvrent d’une végétation herbacée, commune à la plupart des déserts. L’arnançay (ismene amancaës) aux grands calices jaunes, qui a donné son nom à la principale promenade de Lima : la papita de San-Juan {bégonia geraniifolia) avec ses pétales rouges et blanches : plusieurs espèces de piper,
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entr’autres le crystallinum aux senteurs d’anis^ etc., forment d’immenses tapis de couleurs variées. Mais, dès le milieu du printemps, à mesure que Thumidité hivernale disparaît, ces quelques fleurs désertiques brûlées par le soleil, s^etfacent et la terre reprend comme devant son aspect morne et nu .
Seules les vallées, rafraîchies par des eaux vives ou dormantes, ont une végétation constante, pauvre d’ailleurs si on la compare à la nôtre et surtout à celle des tropiques en général. Ainsi, les essences forestières manquent. A peine voit-on quelques rares bosquets de caroubiers ou de guarangos [acacia punctata), puis, par individus isolés, des aulnes, des palillos {campomanesia corni folia), et ^odoriférant molle [schimcs molle). Les arbres à fruits appor tés-là, comme nous l’avons vu plus haut , par les différentes émigrations humaines, sont très-variés; presque tous les nôtres, tels que pommiers, poiriers, pêchers, oliviers, etc., et tous ceux des contrées intertropicales : orangers, grenadillers, avocatiers (persea graiissima) etc., etc.
A l’ombre de ces arbres ou sur les bords des cours d^eau, les plantes composées abondent : ainsi, le chilco {baccharis fevillei) et le pajaro bobo, autrement dit l’oiseau sot [tessaria légitima) , qui occupent à elles seules de grands espaces. Puis viennent des solanées, tels que les datura arborea et stramonium, desverbénacées, des légumineuses et maints échantillons des diverses familles végétales, comme la yerba de la maestranza ou Pherbe de la maistrance [lantana carhara), le genêt, et enfin, pour finir, le buenas tardés ou bon soiv [mirabilis jalapa), etc.
Bien plus que les plantes naturelles, les plantes cultivées apparaissent moins nombreuses, mais plus va-
riées que dans nos champs. Ainsi, la canne à sucre, le maïs, le riz, beaucoup de variétés de tubercules farineux, tels que le yuca (manihot aipi), la pomme de terre, le camote {hatatas eclulis)] enfin, et surtout des fleurs cultivées avec des soins que justifient leurs prix excessifs.
En somme, cette végétation n’est ni belle, ni abondante, même dans les vallées. L'arbre ne se plaît point sur ces sables torrides, sous ce ciel sans nuages, dans ces vents desséchants des mers tropicales, qui ne savent rafraîchir ni ses racines, ni ses feuilles, dont l’humidité est la vie. Les plantes y ont de vives couleurs et de grandes qualités, surtout d’odeurs; mais elles sont pour la plupart maigres, petites et rares. Le végétal a Tair de ne croître là que comme un émigrant qu’il est, y poussant parce qu’il s’y trouve, mais avec peine et à la condition de soins incessants.
Peut-être même, est-ce à cause de cette pénurie naturelle et dans le but d’y obvier par nos mains, que, sur toute la côte péruvienne, la Providence a inspiré à l’homme une véritable passion pour les plantes, surtout pour les plantes étrangères. On ne saurait calculer ce qui se dépense, chaque année, sur la Costa, en fleurs exotiques. A Lima, on a payé, parfois de simples camélias, jusqu’à six onces d’or, cinq cents francs pièce !
Le Créateur a des voies mystérieuses que le regard de sa créature ne peut sonder qu’à peine. Chacun de nous, sans le savoir, n’est probablement dans ses mains qu’un ouvrier, une abeille quelconque de l’oeuvre terrestre qu’il accomplit. Comme l’abeille, faisons notre œuvre à nous du mieux que nous pouvons : c’est notre unique moyen de recevoir n’importe où, sur ce monde ou ailleurs, le salaire de nos tâches accomplies.
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La végétatioû que je viens de décrire est surtout celle qui borde la mer. A mesure qu’on s^’élève, en montant vers la Sierra, les végétaux se modifient d’étage en étage avec une régularité admirable. Gela est ordonné comme les gradins d’un amphithéâtre . Ainsi, d’abord, les variétés de plantes délicates cèdent lâ place à des variétés plus rustiques : aux tillandsia purpurea succède le tillandsia usneoïdes ; la nécotiana paniculata est remplacée par la rustica, etc. Puis, peu à peu, les plantes des tropiques qui, sur les bords de l’Océan, dominaient celles de nos latitudes, perdent progressivement du terrain. Enfin, vers 1,000 à 1,200 mètres au-dessus de la mer, les végétations des deux zones se balancent d’une manière à peu près égale.
Le végétal dominant de cette première étape d’altitudes est le cactus. On en rencontre là de maintes variétés, entr’ autres le géant de l'espèce, le peruvianus, croissant solitaire dans les aridités pierreuses, où il n’y a que lui et les siens à pouvoir vivre. Cette importation américaine, qui a si bien envahi le bassin de notre Méditerranée, est doublement chez elle, par origine et par nature, dans cette partie du Pérou. Elle se plaît plus que nulle part sur ce pays intermédiaire, ni tempéré ni torride, où son espèce difforme, ni arbre ni plante, trouve comme un crépuscule climatérique approprié à son essence. De même que les animaux ont leurs espèces intermédiaires, caïmans ou chauve-souris, qui vivent entre le jour et la nuit, les végétaux ont leurs cactus et autres, qui croissent de préférence sous les climats, mixtes entre les zones des tropiques et les nôtres.
Cependant, à mesure qu’on monte encore, les plantes tropicales diminuent de nombre, de variétés et de
forces. Une des premières, la canne à sucre disparaît.
Les végétaux des zones tempérées au contraire, se retrouvant de plus en plus dans une température conforme à celle de leur origine, augmentent incessamment, puis finissent par régner presque seuls. Tandis que le cachimentier ou chirimoyo {anona cherimoUà)^ ne donne plus désormais que des chirimoyes à peines mûrissantes : le pêcher, le pommier, la vigne même sont couverts de fruits comme en France. Le blé prospère, l’avoine et le seigle pousseraient si on voulait. Nous sommes entre 1,200 et 2,400 mètres au-dessus da Pacifique.
Cette partie de la côte est caractérisée, en fait d’arbres d’essences sauvages, par le sureau du Pérou {sambucus peruviana), le quisuar [hudleia incana) et le quinuar {polylepis racemosa) dont le feuillage triste et sombre occupe d’assez grands espaces : en fait de plantes, par des tuberculeuses, pommes de terre et autres, telles l’oca (oscalis crenata et tuberosa), l’olluco iidlucus)^ le massua [tropœolum), etc. C’est même delà probablement que l’Europe a tiré la pomme de terre, car cela paraît être le produit naturel de ce pays, comme dans certaines contrées sont la carotte, Farticbaot, sauvages, etc.
On monte encore, la végétation change encore. Les arbres et les arbustes se raréfient de plus en plus. Un seul arbre des tropiques, le mito (carica integrifolia)^ persiste à croître, mais tortueux, maladif, en exilé qui souffre. Nos arbres fruitiers eux-mêmes s’amoindrissent et disparaissent. Nous entrons dans le pays de la luzerne, de l’ycbu [stipa ichu), et surtout de l’orge poussant là, comme s’il était dans sa vraie patrie, entre 2,400 et 4,000 mètres.
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Bientôt le sombre quinuar, qui persistait encore, cesse. L’orge à son tour ne pousse plus. Voici venir les buissons épineux dont le triste aspect est comme un prélude d’hiver, les chuquiraga spinosa et microphylla croissant dans les pierres, les tola {haccharis), avec leurs branches rachitiques et morbides, produits étiolés de la vieillesse montante, premiers cheveux blancs ! Presque seule parmi ces grisonnants, la fleur de la pluma [lupimis), a de vives couleurs et jette encore un peu de gaîté sur les tristesses séniles qui l’entourent. C’est comme la joie d’un jeune enfant dans une demeure vieillissante. Nous sommes entre 4 et 5,000 mètres d’élévation, sur le ceja, le sourcil de la Cordillère : en plein automne de la vie végétale.
La nature d’ailleurs a garanti ces attristés contre les intempéries du froid naissant. Presque tous distillent par leurs pores une matière résineuse dont leur écorce se recouvre incessamment comme d’un vernis. C’est leur préservatif contre l’évaporation excessive, qui, sur ces hautes régions, fait plus ou moins souffrir tous les êtres. Ne faut-il pas que d’une façon ou d’une autre^ homme et plante, nous nous cuirassions de résine ou d’indifférence, contre le froid que nous sentons venir !
Cependant, les arbustes épineux cessent à leur tour. On ne rencontre plus que des végétaux étranges, empreints de la froide nature dans laquelle ils vivent. C’est le huamanripa {cryptochaete dont les
fleurs s’ouvrent dans la neige, le pulluaga [culcitium nivale), couvert d’une espèce de coton et tout velu, comme pour se garantir doublement, etc. Leurs feuilles dures, contournées, crispées, adhérent à leurs tiges. Leurs fleurs sont r'ecourbées sur le sol. Elles ont l’air de ramener sur elles-mêmes leurs membres glacés,
pour concentrer un reste de chaleur sous la froidure qui les entoure. Soixante-dix ans et plus ont sonné pour cette région végétale.
Enfin, on entre tout à fait dans les glaces, vers 5,000 mètres. Les plantes phanérogames disparaissent elles-mêmes, remplacées par les cryptogames. Il n^y a plus que des lichens, aux formes sèches et coriacées, aux couleurs exsangues. Tous sont chargés de sels, oxyde de fer et autres. Ce ne sont plus des plantes proprement dites : c’est une sorte de transition entre le végétal et la chose, comme le polype ou l’éponge entre l’animal et le végétal.
A part ces mousses et Thomme, rien de vivant ne traverse cette terre. Qu^’y pourrait faire un être quelconque? Le condor même n^’y vient que rarement, s^il y vient comme on le dit? Ce dont je doute, parce que ses ailes, toutes fortes qu’elles sont, ne le doivent porter que bien juste dans cette atmosphère raréfiée : ce dont je doute surtout parce que je no vois pas ce qu’il y viendrait faire. Nicher ? Le condor ne niche pas dans la neige. Chercher proies? Il n’y a rien sur les viums. Voir de plus haut, donc de plus loin? On ne voit que le ciel là. Tout au plus, s’il réfléchit, monterait-il jusqu’à ces cimes, dans ses heures de tristesse : pour fuir l’homme et ses bruits, pour rêver, lui aussi, dans l'immensité céleste et rapprocher du Dieu qui Ta créé son
être fatigué d’aventures 1
C’est le dernier souffle des végétaux. Après eux nous sommes en pleines neiges éternelles, sur la première des viuvas, des veuves, comme on nomme les hautes crêtes qui limitent la Sierra. Une fois sur leur chaîne désolée, plus rien ne vit, rien. Pas une plante sur le sol, pas un oiseau dans le ciel. Delà neige partout j une
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neige immaculée, qui dort là depuis la création peutêtre ! Un silence immuable, le silence d’en haut vous enveloppe comme d'un suaire. La vie mortelle n’est plus. Tout est glacé. Le soleil lui-même rayonne froid» diaphane et comme scintillant d’une lueur électrique»
De toutes parts, un ciel sans nuages s’étale immense, sans rien à Thorizon pour arrêter le regard et la pensée. C’est l’infini! l’éther pur !
C’est-à-dire quelque chose de désolé, selon les uns, de sublime selon les autres ! Un autre monde que le pauvre nôtre ! Un inconnu qui éblouit, mais dont l’espoir ranime !
Là, en effet, comme sur le seuil d’une nouvelle patrie on pressent autre chose que notre vie. La terre est si loin qu’on n’est plus d’elle. L’âme entre déjà dans un monde éthéré, qu’elle n’atteint pas encore avec Lenveloppe charnelle qui fait retomber ses ailes, mais dans un monde qui doit exister quelque part après nous. Je l’espère et j’y crois.
En descendant de ces hauteurs, par le côté opposé à celui que nous venons de parcourir, on entre sur la Sierra proprement dite. Tout d’abord, au pied des neiges, se présentent successivement, comme sur le versant que nous venons de gravir, des lichens ou cryptogames : puis des phanérogames et enfin des buissons épineux, seuls hôtes de la Puna^ comme on nomme cette région qui correspond en partie au céjà de la Cordillère.
Dès lors régnent les plateaux et avec eux les plantes que nous avons vues de l’autre côté, sur une hauteur analogue, de 3 à 4,000 mètres. C’est le pays de la paja, de la paille : autrement dit de la luzerne, del’ychu, des avena, bromus, etc : par suite, le pays des troupeaux.
Dans les vallées ou même dans les parties basses de ces immenses plaines, on trouve souvent les deux végétations tropicale et tempérée réunies d’une façon plus complète encore que dans les gorges de la Costa. C’est le terrain neutre par excellence. Le chirimoyo et le pommier, la canne à sucre et le blé vivent là presque côte à côte. Plus la vallée est à fleur de sol, plus les arbres et les plantes ressemblent aux nôtres. Plus au contraire elle est profonde, plus ils appartiennent à la région des tropiques.
Ces vallées sont, pour notre nature européenne, la meilleure contrée du Pérou. Douceur et régularité du climat, atmosphère salubre, abondance de productions et analogies multiples avec le sud de notre Europe : tout s’y trouve. Les végétaux des tropiques sont généralement inférieurs à ceux de notre zone, qui çà et là sont magnifiques. Le maïs, le blé, l’orge, la fève, la luzerne, etc., y atteignent des proportions et des qualités supérieures à ce qu’on trouve sous nos latitudes. Les pommes de terre surtout sont exquises et variées comme nulle part. Il en est une entr’autres, à côtes, à forme de poire et connue dans le pays sous le nom de cara, qui m’a paru supérieure à tout ce que nous possédons môme dans les Vosges, où se trouvent, je crois', les meilleures pommes de terre de l’Europe.
Si j’avais pour métier la charrue et non la plume, je ferais venir de là, de la semence d’orge, de blé, de maïs et surtout de tubercules divers. Nous n’avons qu’à peine en Europe de racines comestibles vraiment bonnes. La pomme de terre elle-même a fait comme
Les mœurs, les rois, les dieux de ce siècle d’épreuves :
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êlle a dégénéré. La parmentière n^est plus le tubercule savoureux des Andes. Il faut la renouveler. Nous allons bien, par intervalles, chercher à grands frais des chevaux arabes, pour maintenir bonnes et belles nos races chevalines épaissies par notre climat. Pourquoi ne pas aller aussi, de temps à autres, chercher quelques-unes des admirables racines de la Cordillère, pour maintenir les nôtres ? La chose en vaut la peine. Après le blé, la pomme de terre est le végétal le plus employé dans ^alimentation humaine de l’Europe. • \
Sur les confins de ces plateaux, on monte de nouveau pour franchir la seconde veuve, l’orientale. D^étage en étage, à mesure qu’on monte, apparaissent les degrés végétaux que nous avons observés sur la viuva occidentale. Mais lorsqu’on arrive enfin sur la chaîne dont le versant oriental regarde le continent américain, l’Atlantique et nous, Paspect végétal change comme par magie. La Montana apparaît avec sa magnificence tropicale .
Dès qu^on a quitté seulement la région des lichens, une végétation presque forte remplace les pauvretés de la côte et les médiocrités de la Sierra. Il pleut et il fait chaud : les végétaux peuvent pousser à plaisir : partout où il y a sol, ils le prennent. >
Viennent successivement différentes éricacées aux feuilles coriaces et luisantes : la gaylussacia dependens avec ses larges fleurs tubulaires, rouges comme du sang : plusieurs espèces de vaccinium, ramosissimumy florihundum, etc., dont les rameaux sont couverts de lichens ; puis des gauUheria erecta et glahra, en arbustes isolés ; enfin des hefaria ledifolia aux fleurs roses, etc., etc., qui s’échelonnent entre 5 et 3,000
mètres, depuis la région des mousses jusqu’au sourcil de la Montana.
Là, commencent à paraître, puis bientôt se présen* tent en foule les cinchonaavec leurs fleurs odorantes ; les quinquinas, selon nous, les arbres do Weddel comme on pourrait les nommer, car nul mieux que lui ne les a fait connaître. Tous vivent là en famille, chez eux, de même que dans la Bolivie, ce centre principal de leur nationalité. On trouve à la fois sur ces versants les mnchona calisaya, amygdalifolia^ condaminea, humholdtiana, etc., tous les quinquinas du monde enfin, qui ne comptent pas moins de douze espèces très^distinctes. La nature les produit là par familles, et par forêts, comme des pins sur nos montagnes.
Les craintes conçues, il y a quelque temps, sur la prochain épuisement de ces arbres par suite d’exploitations multiples et brutales, sont donc erronées de tous points. L’humanité entière peut consommer de la quinine à son gré, sans risquer de voir ses futurs neveux en manquer. Si dans la Cordillère les cinchona sont décimés et si plusieurs sont malades d’avoir été trop écorchés ; il en reste encore beaucoup de bons, et il en naît plus quTl n^en meurt. Sur différents points d’ailleurs, notamment au Pérou, on cultive aujourd’hui ces arbres, ce qui promet de l’écorce future, à gogo.
Dormez donc en paix, monde médical et pharmaceutique ! droguez vos malades à plaisir, sans crainte ni vergogne : les drogues jamais ne vous feront défaut. Dût même la fièvre, par aventure, prospérer à vos souhaits, nous aurons du quinquina , plus que do besoin. Four ma part, je vous réponds de lui, sous peina de fièvre.
Gomme on le sait, Técorce seule du cinchona est em-
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ployée. 0u la découpe sur le tronc soit debout, !^oit abattu afin d^aller plus tite en besogne, comme on fait sur les chênes-lièges. L^arbre entier, y compris les fjpuilles, contient bien un principe amer et fébrifuge. Mais son éçorçe, étant de beaucoup la partie la plus riche SQus ce rapport, fournit seule tout le quinquina d’exportation et la quinine, son sel.
Quant aux vertus de ce végétal, elles sont, je crois, sans rival et même sans contradicteur — chose plus rare, fendant une partie du siècle dernier, le quinquina était considéré comme une panacée universelle, si eff!cace qu’on l’appelait la poudre de vie. On en prenait de toutes les manières, jusqu’à en priser comme du tabaç et les fervents prétendaient même que cela prolongerait l’existeuce humaine jusqu’à l’âge des patriarches! Ce qui prouve t— entre nous — que l’engouement est une passion française par excellence, datant de tous temps et pour toutes drogues possibles , médicales et autres.
Çet enthousiasme exagéré, mais justifié par les grandes vertus de ce médicaïuent, a même duré çhejç nous au-delà d’un siècle, jusque passé le premier empire. Au pigment où je relis cgs lignes pour les publier, ma naère, mon adorée mère, qui me dicte cette page, me raconte que dans son jeune temps, un de ses vieux amis, l’un des chimistes les plus célèbres d’alors, Berthollet, ne jurait que par le quinquina. C’était la marotte de papatgut§u, qgnime on appelait le yieux savant dans l’intimité de M. de Lapiaçe, â .cause d’un gros eaniriie qui ne le quittait jamais, même en soirée.
« Je suis certain, disait-il, que si on pouvait faire une boisson agréable avec le quinquina et en prendre à tous les repa^jegpime du vin, on se débarrasserait d’une
foule de maladies et on prolongerait son existence.»
Magendie avait en partie la même confiance, et enfin, dans la Cordillère péruvienne, les créoles ont mis cela en pratique, sans savoir assurément que l’idée était française. Ils prennent communément des infusions de feuilles ou de fleurs de quinquina, comme nous prenons du thé, et s’en trouvent bien.
Pourquoi n’en ferions-nous pas autant? Gela nous changerait de ces éternels café ou thé : cela serait meilleur peut-être et moins cher. Quoi qu’il en soit, en fleurs, en feuilles, en écorce, en quinine, le quinquina est un des médicaments les plus précieux : tonique, fortifiant, fébrifuge au plus haut degré et que rien jusqu‘’ici n^a pu remplacer.
Grâce à ces vertus, l’exportation des écorces de quinquina, tant du Pérou que de la Bolivie et surtout de la Nouvelle-Grenade (1) s’élève chaque année à une valeur considérable. La France et l’Angleterre en prennent à elles seules rien qiFau Pérou, pour un million de francs par an. L^’importance de ce produit a même inspiré à plusieurs reprises aux gouvernements européens l’idée d’acclimater ces arbres, afin de diminuer le prix de leur écorce. Ces projets, aujourd’hui abandonnés, devraient être repris. Certains versants des Alpes, des Pyrénées, de l’Apennin et de notre Atlas algérien, notamment dans la haute Kabylie, correspondent par leur nature générale aux versants de la Cordillère où vivent les cinchona. Il est donc au moins probable, que cette précieuse espèce s’y acclimaterait.
(l) Celui de ce pays est beaucoup moins riche en sels que ceux du Pérou et de Bolivie qui sont les mômes. Mais comme il est d’un transport plu» facile et moins coûteux, c’est celui dont l’Europe prend le plus.
VÉGÉTATION
Avec les cinchona ou à leurs pieds, des végétaux de maintes variétés apparaissent de plus en plus forts, abondants et multiples, à mesure qu'mon descend . Des lycopodium étalent sur les roches humides d’immenses tapis verts. Des fuschias {corymhiflora) penchent à côté des blanches sobralias, leurs jolies têtes rouges, devenues si banales dans nos jardins, qu’on les croirait françaises de naissance. Des fougères arborescentes dressent leurs fines ombelles aux découpures d’arabesques. Enfin, les palmiers, ces rois des forêts intertropicales, s’annoncent par \ oreodoxarigida^ le premier pionnier d^entr^eux sur les hauteurs de la Cordillère. Puis bientôt de tous côtés, leurs têtes élancées, leurs troncs lisses, leurs grandes feuilles élégantes et légères planent comme des oiseaux du ciel au-dessus des arbres qui fourmillent à leurs pieds .
Plus on descend, plus la végétation devient belle. Chaque mètre de descente pour ainsi dire voit apparaître une espèce nouvelle. Voici venir l’asmonich, un faux cinchona (lasionema roseum) dont les rameaux sont chargés d’orchidées telles que les épidendrum {femandezia hletia), etc. : l’odorante rhopala pey^uviana; le bocconia fructescens^ dont le suc a le goût d^orange, etc. C’est comme ^antichambre de la Montana proprement dite.
Enfin entre 2,000 et 500 mètres au-dessus de l’Atlantique s’étend cette région elle-même, le paradis du végétal. Là, la nature semble avoir déployé à plaisir toute sa splendeur, non-seulement par la variété, le choix et la beauté des espèces, mais par leurs qualités. Outre que les végétaux des tropiques y sont comme plantés de main d’hommes, tant ils sont accumulés, la plupart sont utiles ; ce qui vaut encore mieux. Presque
tous ont un bois, une feuille, un fruit, une résine, une fibre quelconque, qui les ferait cultiver avec avantage dans nos contrées.
Je ne citerai que les principaux, pour échantillons d© ce que notre commerce peut aller chercher là ; nomenclature que je ferai la moins aride possible, mais que je ne saurais passer sous silence. D'ailleurs elle est si riche, qu'elle intéresse comme un catalogue de livres précieux.
Les bois de construction et d’ébénisterie sont telloTment beaux, que naguère même, avant les planchers en fer et la teinture des bois, ils valaient l'exportation, c'est-à-dire trois mille lieues de voyage.
Tel le palo de canoa, bois de canot, de la même famille, je crois, que le fameux tech de l’Inde et l'itauba du Brésil, dont le bois est si dense et si résistant, qu’il ne prend pas feu et va au fond de l’eau comme du fer, dont il a presque la force. Les indigènes l’emploient surtout à la construction de leurs grands canots; c’est? àTdire à l’objet principal de leur existence et dont le choix du bois est le plus important.
L’arbol de balsa, l’arbre de radeau, qui a des qualités diamétralement opposées à celles du précédent. Il est si léger qu'on dirait du liège, bien qu'il pousse assez gros pour que quatre de ses troncs forment un radeau insubmersible.
L’aromatique puclieri {nectandra j^ucliiiry), qui embaume tout ce qu'il enserre, commele sandal des Inde^ et ainsi préserve des divers malfaisants inter tropicaux, fourmis, poux de bois, etc.
L'aguano ou acajou {syoieUnia mahagoni) et le pa? lissapdre, entr’autres le yalo de Cr-uz^ le bois dp Ja croix, le plus singulier peut-être qui soit au monde.
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Son cœur est noir et le reste d^un blanc jaunâtre semé de grosses larmes noires, qui lui ont valu à la fois son nom et des vertus inouïes : parce que ces taches sont les propres larmes de tombées sur un des ancêtres de ces arbres et se perpétuant sur sa postérité. Par suite, quiconque a une canne de ce bois divin est assuré de son bonheur dans l’autre monde. Vous jugez, si on se les arrache là-bas !
J^avais cependant pu en rapporter une; mais je l'ai perdue. De sorte que, sans avoir eu le mal d’aller la chercher là-bas, celui qui l'a trouvée ira droit en paradis à ma place, me laissant faire mon salut tout seul. Cela n'est pas juste, quoique article de foi péruvienne ! Mais je respecte trop les croyances qui touchent à notre religion, pour saper même le palo çruz. Au nom de notre Sauveur, je vous en conjure donc, vous qui avez trouvé ma canne, prêtez-la moi, ou renvoyez-la moi, selon nos âges ! Elle servira pour deux.
En fait de végétaux distillant un suc utile, la richesse de la Montana est plus grande encore. Les naturels du pays, surtout les créoles, emploient des dizaines de produits de ce genre et de cent naanières, On a la ré^ sine à la main dans cette partie du Pérou, comme la génération actuelle a la philantropie, à la bouche, à propos de tout. Pour vernir, pour coller, pour calfa-? ter, pour parfumer, pour manger, pour se soigner principalement. C’est le remède universe}p Vous toussez : vite du balsamo, baume de Tolu. Vous rhumatisez ; de la çarana en emplâtre, etc. Toutes choses d’ailleurs souvent efficaces.
Ainsi Je caoutchouc proveuaut de l'hevea çaputphouç et de la siphonia elastica,® très-abondant sur les basses plaines , et dont je parlerai longuement en trai-
tant du Brésil. Celui du Pérou a la singulière propriété de rester longtemps liquide ; faculté dont les Péruviens font grand cas avec raison, mais que cependant ils n^utilisent que pour en prendre parfois avec du café, comme du lait.
Le lacre dont ils font de la cire à cacheter, des cannes, des emplâtres, etc.
Un beurre naturel, tiré des fruits du palmier royal (cocos hutyracea).
Le carana, la goma sundi, etc., bref une foule de goudrons, cires végétales, résines, huiles, essences, qui leur servent à tout, comme je l’ai dit plus haut. Le suc d^arbre, dans la Montana, est le pivot de la vie humaine, comme le fer chez nous.
Les végétaux de teinture ne sont pas moins nombreux. Je citerai entr^autres :
Les llanguas, arbre et arbuste, l’un un bignonia, l’autre un indigofera, dont les feuilles teignent en bleu d^’azur.
Le vita (genipa ohlongifolia) portant des fruits qui colorent en bleu foncé et guérissent si bien, dit-on, de Phydropisie, qu^en moins de huit jours, on est sauvé, ou mort ! parce que ledit genipa est généralement mélangé d’autres drogues purgatives, à faire évacuer l’âme. Les Indiens remploient surtout pour teinture et s’en bariolent des pieds à la tête, de la façon la plus bizarre que chaque tribu peut inventer.
Lorsqu’on les interrqge sur les avantages de cette coutume, ils répondent que cela les préserve des moustiques, ce qui est possible. Mais la raison principale est, qu’en se peignant ainsi, ils croient se rendre terribles d’aspects. Il y a du chinois dans l’indigène sud américain et ses armes favorites consistent en hideurs
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guerrières, dont la seule apparence doit faire fuir l’ennemi !
Le quilloguya et une variété d’ipecacuanha {psychotria tinctoria) qui teignent en jaune ; le puca-tupana dont les feuilles colorent en rouge ; Fanil ou indigotier; Fachiot ou rucu, etc.
Les végétaux textiles sont assez remarquables pour faire à eux seuls la richesse d’un pays. Tels :
^ Le huimba (bombax) qui donne une soie plus douce et plus brillante que notre soie, mais malheureusement trop courte pour être tissée avec avantage dans l’état actuel de nos procédés mécaniques (1). Cette bourre sert aux créoles, pour faire une sorte de laine à matelas, et, aux Indiens, pour mettre en boulettes autour de leurs flèches de sarbacanes (2) .
Le llanchama, dont l’écorce battue forme un véritable tissu, qui peut servir et sert aussi bien de tapis que de vêtement, selon Fépaisseur dont on Fa coupée. Plusieurs tribus se fabriquent avec cela de grandes robes en forme de chapes, sur lesquelles on dessine des ornements bizarres et d^’un aspect original.
La chambira {astrocaryum) donnant un fil tenace, avec lequel on tisse des sacs et surtout des hamacs, à la fois, si forts qu’ils portent trois ou quatres personnes, et si fins qu'’ ils peuvent passer dans un bracelet.
La bombanaza {carludovica pahnata), dont la feuille en éventail sert à tisser les chapeaux et les porte-cigares, dits de Panama.
Enfin, des cotonniers de différentes variétés, entr’au-
(1) Je l’ai fait essayer à plusieurs reprises dans diverses filatures. Aucun essai n’a donné de résultats avantageux ; ce qui ne prouve nullement qu’on ne réussira pas plus tard.
(2) Voir dans l’ouvrage sur le pays indien, les chasses à la sarbacane.
très un qui donne un coton roux très-estime dans le pays pour sa ténacité.
Les arbres et les plantes aromatiques, sont sans nombre pour ainsi dire. En temps de floraison d’une de ces espèces végétales, il est des forêts ou des pampas qui sont embaumées, comme si on avait parfumé l’atmosphère.
Parmi eux je citerai :
Le vaniller {vanilla aromatica), entourant les troncs des arbres de ses étreintes grimpantes et répandant à leur ombre ses suaves odeurs, si fortes parfois qu’elles entêtent.
De nombreuses espèces de tabac, entr’autres plusieurs variétés, que les rois d’Espagne réservaient jadis pour eux seuls. Dans le cours de l’année, pendant laquelle nous avons parcouru ce pays, nous avons fait faire et fumédescigares, qui m’ont semblé préférables aux meilleurs tabacs de la Havane, où cette plante n’est même, dit-on, qu’une importation péruvienne. De plus, ces cigares avaient l’insigne mérite de ne revenir qu’à un centime pièce.
Enfin, le camphrier, le cannelier, le clou de girofle, etc., des piments et des fleurs de tant d’espèces qu’on les pourrait croire apportées là de main d’hommes, comme dans nos jardins. On voit souvent des forêts entières toutes rouges ou toutes blanches, selon la fleur du moment. De plus, chaque arbre a ses plantes parasites dont la végétation se mêle à la sienne. Le même tronc protège souvent plusieurs lianes ôU plantes grimpantes, la même branche plusieurs orchidées ; de sorte qu’un seul arbre porte quelquefois au-delà de dix végétaux divers, ayant chacun ses feuilles, ses fleurs, ses bois, ses racines et souvent ses parfums.
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Celui-ci court en pampres sans fin aux feuilles rouges ou aux grappes violettes d'un cep de vigne ; celui-là, comme un lierre, enveloppe de son manteau uniforme, le rameau qui le soutient ; un troisième, analogue au gui de nos climats, étale des fieurs difformes, dont les racines pendent jusqu’à terre par longues chevelures. Il est tels vieux figuiers si chargés de végétations diverses, qu"on dirait de loin une colline couverte de plantes.
Les végétaux comestibles par un côté quelconque, sa rencontrent par centaines.
Ainsi parmi les arbres :
Des palmiers à choux de plusieurs variétés {euterpe oleraeea etedulis, bactris ciliata), etc., dont les têtes, composées d’une chair analogue à un fond d’artichaut, se terminent en outre par une salade fine et tendre, comme de la jeune romaine, l’une et l’autre le meilleur manger végétal que je connaisse. Puis maintes espèces de manguiers, noyers, arbres à pain, orangers, citronniers, etc*
Parmi les arbustes :
Des caféiers importés d^Europe, mais ayant si bien prospéré sur ce sol fécond, que leurs produits sont devenus préférables à notre meilleur café Martinique auquel, d^ailleurs, ils ressemblent assez pour le goût.
Plusieurs espèces de manihot, ce blé des régions équatoriales de l’Amérique, avec lequel notre Guyane fait de la cassave, le Brésil de la farine et le Pérou des gâteaux qui remplacent dans chacun de ces pays le pain de chez nous. Considéré au point de vue alimentaire, c’est un des plus riches végétaux du monde, surtout dans la Montana, ou plusieurs de ses variétés sont exquises. Quoique tubercule^ comme la pomme de terre.
il donne un bois véritable. Une de ses espèces et des meilleures, celle qu’on nomme le yuca hram, contient en jus un poison subtil qu^’on exprime, ce qui est même le grand danger du manihot. Mais malgré ce danger, la racine dont on tire le tapioca ne saurait être délaissée, même sur notre hémisphère. Si, comme cela finira par arriver, nous colonisons enfin utilement ^Algérie, c’est au Pérou surtout et à la Montana, que nous devons demander du plant, pour doter nos oasis de ce succulent tubercule.
Enfin et surtout, la fameuse coca [ery throxylon coca) dont la feuille, prise, soit en poudre, soit en infusion, a le double mérite de satisfaire Testomac en le reposant et de lui procurer ainsi une sorte de sommeil réparateur.
Ce produit est peut-être un des plus utiles à introduire chez nous à l’usage des armées, de nos facteurs, de nos gens de bureau, de lettres, etc., en un mot de tous ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas se charger l’estomac, par une nourriture difficile ou inopportune.
C’est un arbuste de la taille d’un citronnier et dont le feuillage ressemble un peu à celui de la citronnelle. On cueille, puis on sèche ses feuilles comme pour le thé et avec des soins également minutieux de conservation, afin qu’elles gardent leurs vertus. La bonne coca vaut de 2 à 5 fr. le kilogramme, et, dans plusieurs départements, entr’autres celui de Cuzco, est l’objet d’un commerce considérable. Non-seulement les Indiens du Pérou, mais ceux de la Bolivie, de l’Equateur, de la Nouvelle-Grenade et d’une partie du Brésil, consomment ce produit et en font même parfois un usage immodéré.
La coca se prend soit en infusions, soit surtout en
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poudre mélangée avec ce qu’on nomme la Ilucta, qui est un composé de chaux, de bouillie de pommes de terres et de cendres de certains bois, notamment de molle et de quinua, La chaux ou la cendre sont le piment de cette poudre, dont le goût par elle-même est insignifiant. Le tout forme une pâte qu^on divise par petites boules ou pilules, nommées au Pérou acullicos et qui se mâchent comme une chique. Cependant, les nègres du Brésil la prennent plus généralement en poudre, sous le nom à.Hpadù et mêlent cela à un potage de leur composition, aussi mauvais que peu ragoûtant, dont la base est le fruit du gombo [Hibiscus esculentus).
Chacune de ces boulettes absorbe une quantité de feuilles de coca, analogue à la pincée de thé, que nous employons pour faire une tasse environ. On mâche cela lentement jusqu’à ce qu’on en ait exprimé tous les sucs. Beaucoup d’indiens prennent de la coca journellement et à fortes doses. C’est devenu pour eux une habitude invétérée, comme le tabac ou Topium pour les fumeurs, et ils se passeraient plus volontiers de manger que de mâcher leur acullico.
Ceux de ces chiqueurs qui abusent sont sujets à une double infirmité produite par la chaux ou la cendre qu’ils absorbent, plutôt que par la coca elle-même. Une de leurs joues, celle du côté ou ils mâchent leur chique, enfle d’une enflure nommée piccho qui finit par passer à l’état chronique. De plus, ils tombent de temps à autres, dans une sorte d’extase ou plutôt d’insensibilité morale, pendant laquelle ils continuent de travailler et de marcher, mais comme des machines inconscientes de leurs actes. On dit alors qu’ils sont armadoSy armés, et on se garde de les arrêter brusquement, parce qu’il y aurait pour eux danger de mort à rompre tout à
coup cette espèce de somnambulisme à la chinoise.
En dehors de ces effets visibles, attribués à la chaux plutôt qu’à la coca^ on a souvent nié les elficacités de cette plante. Mais autant vaut nier celles du thé ou plutôt de Eabsinthe dont la coca est comme l’antipode. Quant à la façon dont cette feuille agit sur l’organisme^ les uns croient qiffelle endort les fonctions digestives à la manière deropium; les autres soutiennent qu'celle agit au contraire comme excitant^ à la façon du thé ou de l’eau de Vichy. Ses effets^ très-connus d’ailleurs dans les pays de sa consommation, indiquent, à mon sens, qu’elle opère un peu des deux manières, comme calmant fortifiant.
En effet, son principal résultat est de paralyser momentanément Eappétit, tout en maintenant Eestomac à l’état d’organe satisfait. Avec deux ou trois boulettes de coca pour toute nourriture, les Indiens font des courses incroyables ; ainsi dix et jusqu'à vingt lieues de suite, à travers les impossibles sentiers de leurs montagnes. On affirme qu’en 1837, un corps d’indiens a parcouru, grâce à la coca, 400 lieues en vingt jours, ce dont je doute et que, de plus, il est arrivé dispos, comme s’il sortait de la caserne, ce dont je doute encore plus. Mais il n’en est pas moins vrai que l’usage de cette plante leur facilite des marches extraordinaires.
Enfin, on attribue à cette bienheureuse feuille, lesmérites de guérir la diarrhée, les gastrites et diverses maladies d’estomacj suites de faiblesse ou de fatigue de cet'Organe. On le prend alors en infusion plutôt qu’en poudre.
Avant d’abandonner cet arbuste, je crois devoir insister sur les utilités au moins médicales de son introduction en France. Il est souvent dédaigné au Pérou
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même^ comme appartenant aux seuls Indiens, c'est-àdire à une caste inférieure. Mais un usage, qui dure depuis des siècles et d'une façon générale dans plusieurs pays, a certainement des raisons d’être, comme toutes es coutumes que l'homme garde à travers les âges.
Parmi les plantes alimentaires, légumineuses et autres, je citerai :
L'ananas {bromelia ananas), qui probablement est originaire de ces contrées, où on le rencontre souvent à état sauvage. Ce fruit-légume atteint là des qualités et des proportions remarquables, selon ses variétés et sa culture. Il en est dont le fruit pèse jusqu'à 9 kilogrammes. Quant au goût, les bons ananas de la Montana ne ressemblent pas plus aux espèces de navets coriaces qu^on nous sert en Europe, que les oranges de nos jardins ne ressemblent à celles de l'Algérie.
Les platanes ou bananiers [musa paradisiaca sapientium, etc.), la grande ressource de la basse Cordillère, mais qui, appartenant plutôt à l'agriculture qu’à l’état sauvage, trouvera examen avec les jardins de villes du Pérou, plutôt que dans ce chapitre.
Pour tout dire en une seule phrasé au point de vué alimentaire, à peu près tous les légumes et les céréales de la zone tropicale et de la nôtre, excepté, le blé, l'avoine et l’orge qui poussent en herbe, sans graines, comme dans les terres trop fumées. Le sol est si riche pour elles, qu’il les étouffe. Mais le riz, le maïs, là canne, les pommes de terre, les haricots, etc., sont magnifiques.
Enfin, les végétaux médicinaux sont là comme dans un magasin. L’homme n'a pour ainsi dire qu’à se baisser pour en trouver. Aussi la plupart des Indiens et bon nombre de créoles ont-ils la connaissance des
hK pÉüor
simples, mieux que nos médecins eux-mêmes, parce qu’ils apprennent cela de naissance, peu à peu, comme nous apprenons le métier que font nos parents. Parmi ces végétaux, je nommerai :
Les cinchona dont j’ai déjà parlé et le quinua-quinua, dont on tire ce fameux baume du Pérou, si précieux pour certaines affections de poitrine.
Le gigantesque copayer, copaifera officinalis, qui produit le baume de copahu. Dans certaines contrées où cet arbre pousse en famille, l’odeur qu’il exhale est si forte que l’air en est infesté, car toutes les odeurs de la forêt ne sont pas à la rose. 11 n^’est si grande qualité d\m pays ou d'un homme qui n'ait son mauvais côté. Mais, par contre, cet arbre est en même temps magnifique et doué d'une racine admirable de force résistante, de couleur et de veines. Des crosses de fusil, ou des meubles même, en racine de copahu seraient aussi beaux que solides.
Le barbasco, jaqumia armillaris, dont la racine broyée fait périr les insectes et enivre le poisson, comme la coque du levant. Dans l’intérieur du continent sud américain, ce poison constitue même un des engins de pêche les plus usités (1).
Enfin, l’azeite-maria, le sang-dragon, la salsepareille [smilaxjy etc. Si j'énumérais seulement le centième des plantes médicinales de ce pays, on trouverait que je fais un dictionnaire et vous jetteriez là mon livre sans achever sa lecture. Je me bornerai à dire pour définir bien cette richesse, que lorsqu’il m’arrive de parcourir du regard des casiers de pharmacie, je reconnais la moitié des noms pour venir de là-bas. Or il en existe
(l) Voir, dans le Pays indien : Une pêche aubarhesco.
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peut-être autant, qui sont inconnues de nous et dont les efficacités sont cependant incontestables.
De plus — c^est sur ce fait surtout que j^appelle les attentions compétentes — la plupart de ces végétaux ont des qualités supérieures à celles de leurs similaires des autres pa}^s. Il faut avoir expérimenté par soi-même, comme je l’ai fait, quelques-unes des plantes médicinales de la montana, pour prendre une idée de leur puissance, surtout iorsqLfon les emploie sur Theure et sous l’influence de la chaleur équatoriale.
Ainsi, il est tels arbres dont la sève est si corrosive, que, pour les abattre, les Péruviens sont dans Tusage de se couvrir les mains et la face. Partout où tombent quelques gouttes de ce poison naturel, elles brûlent et corrodent ce qu’elles touchent, comme feraient des gouttes diacide. D’autres végétaux au contraire guérissent une plaie ou une douleur, en une seule nuit. Je me suis guéri et j’ai vu des Indiens se guérir radicalement d’une souffrance invétérée, par mie seule application d^une râpure d’écorce ou d’un lait d’arbre. Il me serait facile de multiplier les exemples : je n’en citerai qu’un, personnel, qui suffira pour donner une idée de la force de certains poisons de ce pays.
Nous nous trouvions, mon frère et moi, par environ dix degrés de latitude, au sud de Péquateur,à une centaine de lieues de Lima. Nous étions à cheval, suivis d^’une douzaine d’indiens, qui portaient nos bagages et nous venions de quitter le tambo ou caravansérail sous lequel nous avions dormi.
La matinée, me disent mes notes, et sur elles mes souvenirs, était belle, belle comme sont presque toutes les matinées de ta Montana. Les oiseaux volaient en gazouillant à travers la feuillée. Des singes et des ouis-
titis agitaient cà et là les branches des arbres. Des colibris passaient bourdonnants, et, sous chaque échappée de soleil, de grands papillons bleus ou rougeâtres faisaient miroiter leurs ailes à reflets de satin. Il avait plu pendant la nuit et des cochleas, autrement dits des • colimaçons, aux coquilles luisantes et bizarres, montaient lentement le long des arbres. La nature était luxuriante de fraîcheur et de parures.
Mais de toutes ces beautés, la seule qui nous intéressait vraiment, à l'instant dont je parle, était les cochleas : je le dis non sans un peu de honte. Il y avait déjà plus d’un an que nous vivions dans les parages de Léquateur péruvien et on se blase sur tout, même sur les forêts de la Montana. Mon frère, grand amateur de coquilles, les cueillait avec soin sur toutes nos routes et je mMssociais momentanément à ses recherches. Donc, nous étions beaucoup plus occupés des colimaçons que delà nature.
Sur le bord du sentier que nous suivions, mais derrière ses lianes couvertes de feuilles, jMperçiis en passant un beau colimaçon, qui grimpait au tronc d’un arbre. JMrrêtai mon cheval et étendis le bras pour le saisir : ce que je fis. Mais subitement, je me sentis comme brûlé à la main. Je regardai : ma peau était rouge à deux ou trois places.
Les serpents-liane, les araignées-crabes et autres malfaisants dangereux sont communs dans ces contrées. Je me crus piqué par Lun d’eux et je cherchais déjà le flacon dMmmmniaque et la lancette, dont nous étions constamment munis, lorsqu’en examinant ma main avec attention, je la reconnus imprégnée d’une liqueur épaisse, qui rougissait et brûlait ma peau partout où elle la couvrait. Je compris do suite que j’avais
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cassé quelque plante, et que le suc laiteux de la blessure du végétal corrodait ma peau comme fait un acide.
Je souris de ma crainte, tout en essuyant ma main. Puis, le gonflement et la souffrance légère que me causait ma brûlure, augmentant au lieu de diminuer, j^’appelai le chef de nos Indiens, dont j'avais déjà eu l'occasion d’apprécier l'expérience,
« Ta main a bu du lait vénéneux, me dit -il de suite. Tout à l’heure je lui ferai boire du lait de santé. Demain tu ne sentiras plus rien. »
Nous ne trouvâmes pas le baume qu'il cherchai^ ot mon enflure se dissipa le jour même à l'aide de quelques lavages. Mai^ ce fait, n’en donne pas moins la mesure des propriétés de certaines plantes péruviennes. C’est à ce point de vue là surtout que la Montana aurait besoin d'être étudiée avec soin. J'ajouterai même, à J'appui de ces dires, le témoignage d’un homme dont personne ne récusera les lumières scientifiques, de Magendie :
^ C'est de cette contrée que nous viennent les simples les plus efficaces, me disait-il lorsque je partis pour l'Amérique du Sud. Regarde tout avec soin : il n’y a pas de pays moins, connu et cependant plus important à étudier. »
Ainsi j’ai fait, et, si quelqu'utilité résulte des renseignements qui précèdent, on la doit avant tout à cet homme illustre. Comme je l'ai dit dans la préface de cet ouvrage, mes ignorances médicales ne m’ont permis d'accomplir mon œuvre qu’imparfaitement. La mort de Magendie a empêché que la science en tirât parti malgré mes insuffisances. Puissent, du moins, les présentes indications servir à la médecine comme ces
mains silencieuses qui enseignent la route aux voyageurs.
Tels sont les principaux produits végétaux du Pérou. Il est d^autres contrées de Pintérieur de l’Amérique du Sud qui sont encore plus riches que la Montana ellemême au point de vue de Pabondance végétale. Mais je ne pense pas quM y en ait une seule où ils soient plus variés et plus puissants. C’est à croire que le Créateur a voulu faire de cette région une pépinière naturelle où sont représentées toutes les espèces du globe. Cette pensée providentielle est même, d’autant plus probable, que presque tout y est d^’essence supérieure, soit parce que l’homme, à peine arrivé sur ces contrées vierges, ne les a pas encore épuisées, soit parce que le sol y contient plus de sucs nutritifs que partout ailleurs ; avant tout cela, parce que Celui qui règle la nature a choisi cette tellus mater, pour alimenter de végétaux le continent qui procède d’elle, et peut-être même pour rajeunir ceux du vieux monde fatigué î