‹ Le Pérou; tableau descriptif, historique et analytique des êtres et des choses de ce paysChapitre 8 sur 47 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Animaux sauvages. (1)

Considérations générales sur le règne animal du Pérou. Quadrupèdes : jaguars, le fourmilier et sa prébende, duels du tapir et du boa, le paresseux, malheurs d’un jeune tatou, l'intéressante sarigue, le vampire et ses procédés. Oiseaux : le condor, aigles, vautours, éperviers et leur voracité familière, les gallinazos fossoyeurs, dindes, faisans, etc-, le pélican et sa mort d’fprès Musset, l’arador ou le laboureur, dios te de, la licorne, les coucoulis d’amour, oiseaux-mouches. Reptiles : les caïmans, le serpent à sonnettes, le serpent-monstre ou la mère des eaux, une meute de batraciens. Poissons : la manta-vampire, l’asedia à deux têtes, le lamentinou vache marine, le tumbaqui. Insectes : coléoptères, les lampyres, les papillons, les fourmis et leurs mœurs nécrophages, moustiques. Homme et animal.

Le Pérou n’est pas aussi riche dans le règne animal que dans les deux règnes précédents, minéral et végétal . Ses climats et ses sols multiples lui constituent une grande variété d’espèces diverses; mais les individus n’abondent pas comme dans les basses plaines du continent Sud américain . Il est trop pays de montagnes pour ne pas subir la loi commune des montagnes, toujours moins riches que les plaines sous ce rapport.

De plus^ ces animaux, comme la plupart de ceux des deux Amériques, sont généralement inférieurs aux nôtres. Soit quePhémisphère américain, sorti des eaux plus tard que le nôtre et encore à demi-noyé, ne soit pas: encore favorable aux êtres terrestres^ soit que

;l) Je ne m’occupe dans ce chapitre que du règne animal sauvage, tel que la nature l’a produit en dehors de l’homme. L’examen des animaux domestiques trouvera place après l’étude des hommes, comme une de leurs fabrications.

Thomme ii\ ayant pas modifié la végétation, les animaux nV aient qu^une nourriture absolument sauvage en dehors do nos goûts: par ces deux causes réunies, je crois, le règne animal américain ne vaut pas celui debEurope.il lui est de beaucoup supérieur par le nombre des espèces que Ehumanité n’y a pas décimées comme chez nous. Mais la force et la beauté des individus, la nature de leurs produits et surtout la qualité de leurs chairs n’approchent pas de celles des nôtres. Je ne sais que les amphibies et les poissons, les bêtes aquatiques à un degré quelconque, qui soient préféra bles à celles de notre hémisphère, par les causes en sens inverses que je viens d’énumérer.

Sur presque toute Tétendue du Pérou, les animaux sauvages sont comme dans leur domaine propre où ils trouvent facilement leur existence sans être à tous moments traqués par l’homme. Excepté sur les aridités montueuses de la Sierra, les fruits et les proies abondent. De plus, notre espèce humaine, dMilteurs trop disséminée pour y détruire beaucoup, ne chasse encore qu^à la manière indienne, autrement dit, comme chassent chez nous des propriétaires riches et modérés qui s'arrêtent après quelques [)ièces. A tous égards, ce pays est un des paradis terrestres de banimal.

Certaines espèces, notamment parmi les oiseaux et les insectes, sont communes à tout le Pérou, mais généralement chaque région a ses animaux propres qui empiètent peu sur la région voisine. C’est une trop grosse affaire, même pour les oiseaux, que de traverser la Cordillère, elles espèces émigrantes elles-mêmes ne franchissent pas cet immense obstacle.

Dans les pays neufs, sans chemins de fer encore, les grandes chaînes de montagnes séparent les êtres ani-

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mes, plus que les rivières et TOcéan lui-même ; aussi servent-elles^, avant tout, de limites aux' nations.

La Costa est naturellement la moins riche des trois régions péruviennes sous le rapport animal . L’homme y est depuis longtemps trop nombreux pour n^’y avoir pas détruit ce qui le gênait ou modifié à son profit ce dont il avait besoin. De plus, les animaux ne se plaisent point dans cette sèche atmosphère, sur ces sables sans végétaux où ils ne trouvent ni nourriture ni abris. Aussi n’y a-t-il guère que les oiseanx de mer, les poissons et nos parasites qui se rencontrent là en quantité considérable.

La Sierra est mieux pourvue que la Costa, sans cependant être riche . Il fait trop froid ; on respire avec trop de peine, et il n^ a pas assez d^arbres sur ses plateaux ou ses montagnes nues pour que les bêtes sauvages s^y multiplient. De plus, partout où il y a végétation considérable, il y a des troupeaux et des bergers, c^’est-à-dire l’homme, le grand destructeur-fabricateur, qui ne permet de vivre qu’à ce qu’il reconstitue. Cependant, on trouve-là encore quelques carnassiers et nombre de petits animaux de chasse à tir. Mais les grands quadrupèdes, les amphibies, les poissons et les insectes y. sont rares.

La Montana, par contre, possède des légions de tout cela, surtout dans sa partie basse située en dehors de la Cordillère. La seule description de ses multiples espèces demanderait plusieurs volumes. Aussi ne feraije qu’efileurer le règne animal de cette contrée, dont rétude détaillée trouvera plus naturellement place dans Touvrage traitant de Tintérieur du continent sud-américain.

Les quadrupèdes principaux du Pérou sont :

Des félins très-variés {felis onqa, concolo7\ poA'dalis^ etc.) portant différents noms, tels que leon ou lion, puma, onça, etc.; mais appartenant tous, je crois, aux deux familles tigre et jaguar. On en compte trois grandes espèces. Tune jaunâtre-rouge, la plus grosse ; l’autre noire, la plus féroce: la troisiènie zébrée, la plus commune. Les proportions de ces différents animaux varient entre celles du lion et du renard. De plus, la Montana recèle une multitude de petits félins cLespèces diverses, jusques et y compris celle de nos chats. Ses forêts impénétrées sont comme la patrie du genre, tant on y rencontre d^échantillons divers.

Grands ou petits, les félins sud-américains sont généralement ras de poil, admirablement proportionnés, rusés, adroits, souples, nerveux et féroces. On raconte d’eux des histoires de ruses qui feraient mourir de jalousie nos bêtes les plus renarrées. Aucun être, excepté l’homme, ne sait chasser, épier, tirer, emporter et même dépecer sa proie plus habilement qu’eux. Leur force nerveuse et leur souplesse sont excessives. Quand lis marchent, ils ne posent pas à terre pour ainsi dire. Lorsquhls nagent, leurs ventres paraissent à chaque bond , comme s’ils couraient sur beau. Quant à leur érocité, Lhomme l’a au moins exagérée, je crois, par la raison simple qu^entr’eux et nous, il y a rivalité d’intérêts; donc hostilités et dénigrements. Si les jaguars savaient peindre !

Des ours de deux espèces iv.rsus orncdus et fragilegus); l’un carnivore, grand mangeur de cerfs, de vicognes, de vaches, et surtout des petits de ces animaux ; l’autre vivant honnêtement de fruits sauvages, mais moins honnêtement de maïs et autres plantes cultivées par Lhopame, auquel il cause des (jommages considéra-

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blés. Tous deux habitent la Sierra où ils mènent Texistence somnolente et solitaire, qui caractérise en tous pays la nature de cet intelligent cénobite.

Plusieurs espèces de fourmiliers {mymecophago tamandua), entr’autres le grand, un cousin-germain ' des ours qu'on nomme même à cause de cela, oso hormiguero. C’est une espèce de sanglier à taille et allure d’ours, à poil de sanglier^ à museau long et dont les membres sont durs comme du fer. Très fort, mais très lent et par suite peu redoutable, il ne s^en bat pas moins avec le jaguar et comme lui mange volontiers, dit-on, du cerf ou de l’homme, quand il ose ou peut les atteindre. Mais sa prébende naturelle consiste en fourmis, dont il absorbe des quantités surprenantes.

Pour l’aider dans cette mission destructive, la f'rovidence l’a doté d’armes offensives et défensives, admirablement appropriées à sa tâche, ainsi, d’une large queue-balai, à longs crins plats ressemblant à des rognures de papier ; de deux grands ongles fouilleurs, durs et crochus ; enfin, d’une peau impénétrable qui ne sent rien. Ainsi armé, il va cherchant les fourmillières, les dévastant de l’ongle ou delà queue, selon leur structure, en vue d’ameuter la gent avide et de l’attirer dehors. Puis, dès qu’il a ainsi allumé tout un peuple, e rusé gargantua développe au milieu de la fouie sa longue langue gluante de pic-vert, la laisse patiemment se couvrir de dévorantes et quand elle est noire de monde, garnie comme une boutique d’agioteur en renom, il hume le tout ! C’est immonde, mais c’est bien fait ! Il ne fallait pas être si avides !

Le tapir {tapirus americanus), qui là, comme au Brésil, porte autant de noms qu’il y a de peuplades indiennes à le chasser; gran-bestia, danta, vaca del monte,

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etc. Cet hôte an^phibie des forêts inondées du nouveau monde est une espèce d’âne-cochon à. poil rare, à long museau et à pattes courtes ; feuillivore, très rustique, assez bon à manger, se privant facilement et pouvant rendre d'importants services de traction. Les Indiens lui attribuent des mérites de toute sorte ; entr'autres ceux d'opérer différentes guérisons et de posséder la seconde vue. 11 n’est jusqu’à la corne de son pied qui, prise en décoction, ne soit un remède infaillible à tous les maux. Comme je n’ai assisté à aucun des quasi rni^ racles opérés par le gran bestia, je ne saurais rien dire de ses qualités surnaturelles, si ce n’est que n’ayant jamais trouvé dans ce demi-dieu sauvage qu’une bête difforme et inintelligente, je le crois assez peu susceptible de venir en aide à l’homme.

Par contre, sa réputation d'être un des animaux les plus forts de la nature sud-américaine paraît être parfaitement méritée. Quand il fuit poursuivi, il casse tout sur ses routes, comme un sanglier lancé, auquel il ressemble assez d’ailleurs par ses mœurs marécageuses, fouillantes et destructives. Aucune bête, pas même le jaguar, ne résiste à son choc. Le boa, qui, dit-on, aime à s’offrir un gran-bestia de temps à autres, ne réussit à l’arrêter, qu’en s’enroulant à un arbre : autrement la proie entraînerait le chasseur. C’est une lutte étrange qu’on m'a racontée et que je vous raconte à mon tour, sans la garantir, car elle n’a guère pour témoins que la solitude inondée des forêts sud-américaines .

Quand le boa, dit-on, se sent faim d’un tapir, il se noue autour d'un tronc d'arbre situé sur un sentier frayé par ces animaux : et, là, guetté. Dès que l’un d’eux passe, le souple reptile saute sur lui ; mais sans quitter son arbre d'affût, auquel il reste noué par la queue. Ayant

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ainsi un point de retenue, de ses 'premiers anneaux il étreint sa victime, l’attire de force contre le tronc et là l’écrase s^’il peut. La lutte dure quelquefois plusieurs heures, pendant lesquelles on entend dans la forêt des beuglements étouffés, qui font fuir tous les autres animaux. Le plus souvent le boa triomphe. Cependant le tapir est si fort qu'il réussit parfois à distendre les anneaux de son ennemi, lui échappe et se sauve en soufflant jusqu’au premier marais, où il va se cacher et reprendre haleine.

Des cerfs, des daims, des chevreuils de maintes variétés , mais tous de chair plus que médiocre.

Différentes espèces de cochons sauvages, notamment le tajacu ou pécari (dycotiles torquatus), qui vit par bandes si nombreuses souvent, qu'on en voit comptant plus de mille animaux. Sans cesse dans la fange ou fouillant la forêt, en aiguisant ses dents tranchantes sur les racines des arbres, ce roussâtre congénère de notre sanglier est un des animaux de l’Amérique du Sud les plus dangereux à chasser. En général, il fuit comme tous nos sangliers. Mais souvent il a des retours subits, qu’il opère avec un remarquable ensemble, et alors, tout ce que la bande peut atteindre est mort et dévoré.

Plusieurs variétés d’armadilles ou tatous {clasypus

tatuay), qu’on nomme aussi quiquinchos : sortes de rhinocéros-nains, de la taille d’un chien ou plus petits, à la peau cornante par écailles, vivant de racines ou d’insectes et habitant des trous qu’ils creusent avec une rapidité excessive. Leur seule chance de salut, quand on les trouve, est de se terrer, ou de se mettre en boule comme font nos hérissons, avec lesquels ils ont d'ailleurs certaines analogies de famille. Si l'animal est à proche portée de son trou, bonsoir. Il est aussi perdu

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pour le cqasseur qu'un lapiu au terrier. S’il est loin, il creuse à rendroit même où il se trouve et travaille si vite qu’il disparaît pendant seulement le temps qu’on met à arriver jusqu’à lui. Si, à ce moment on le saisit par la queue, ce qu’on doit faire, à peine de le voir s’échapper, on a beau tirer, on ne réussit pas à le ramener. Ses écailles quÙl hérisse s’arc-boutent dans le sol et le retiennent. Il faut le déterrer pour l’avoir. Une fois pris, ce bizarre animal ne se défend plus pour ainsi dire, et bientôt même, devient plus privé qu’un chien.

J’ai eu, pendant plusieurs mois, un jeune tatou, qui, en dehors de ses sommeils, son état normal, passait sa vie à me lécher indifféremment les mains, les pieds ou la tête avec sa langue de pic-vert. On eût dit qu’il me prenait pour un nid à insectes, ce que je n^’étais cependant pas, je vous prie de le croire. Il me fallait presque le bousculer pour me délivrer de ses amitiés gluantes et intéressées. Sauf cela, tout lui était permis, parce que j’espérais, à force de soins, le rapporter vivant. Mais, longtemps avant mon retour, le pauvret s’est tué, sans le vouloir, bien entendu, car il n^y a que Thomme icibas qui s’arroge le droit de suicide. Comme tous les êtres de son espèce, il y voyait mal, et, un jour, en cherchant soit un fruit, soit un insecte, il a trouvé le vide d’une fenêtre et la mort !

Le paresseux {hradypus trivittata], nommé aussi l’aï par les savants, et pierrot coureur par les plaisants, à cause de sa lenteur excessive. Je suis certain que si on mettait un paresseux sur la place de la Concorde, il lui faudrait tout un jour pour aller de l’Obélisque aux Tuileries. Ses longues pattes aux longues griffes marchent si gauchement qu’il a l’air de le faire exprès^

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pour agacer ceux qui le regardent. On dirait un vieux singe paralysé. Sa fainéantise naturelle est si grande qu’il se laisse, dit-on, tomber des arbres plutôt que d’en descendre. Par contre, c’est un des animaux les plus tenaces qui existent. Ce qu^il tient une fois, il ne le lâche plus. Je me suis vu souvent obligé de casser la branche sur laquelle mangeait un paresseux, pour pouvoir Pen arracher. Cette ténacité débile est d^'ailleurs la seule défense de ce pauvre feuillivore comestible, qui ést la proie facile de quiconque veut le prendre et par suite ne tardera probablement pas à s’effacer de la création.

Maintes variétés de singes, entr^autres : le hurleur ou singe rouge (mycetes seniculus), le plus bruyant animal de l’Amérique du sud ; le lugubre marimonda {ateles ater); le frailecito ou petit moine [chrysotrix sciureus), le plus joli de tous les singes : le ouistiti ou leoncito {hapaïe leonina), celui que nous cultivons le plus en Europe, bien qu’il soit inférieur au précédent, etc., etc., etc. : presque tous destructeurs, pillards, lascifs, irritables et rebelles, mais intelligents, lestes, souples, nerveux et amusants à l’excès, par leurs allures humaines, caricatures vivantes de chacun de nous.

Je pourrais par de longs et burlesques récits, vous, édifier sur le compte de leur espèce, car mon frère et moi nous avons possédé des vingtaines de singes, qui, comme tout ce qu’on traîne en voyage, singes et illusions, sont morts en route. L’un d'accident, Tau tro de maladie, celui-ci du climat, celle-là, nouvelle Mignon, pleurant sa patrie et mourant de ne la plus revoir. Pauvres bêtes ! Mais, je ne les ranimerais pas à vous conter leurs aventures et mon livre deviendrait un

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vrai traité de macaque. Or, ce n^est pas à ce titre seulement que vous m^’avez pris.

L’intéressant sarigue [dideJphis) , qu’on nomme carachupa au Pérou, et mucurra au Brésil, espèce d’énorme rat, auquel la poche de sa femelle et Florian ont valu de devenir un ange de poésie maternelle : maïs qui n’en est pas moins un animal laid, difforme, puant, s’il en fût et la terreur des basses-cours, comme le putois et la fouine, ses congénères.

L’anas fœtide [mephitis amazonica), une cousinegermaine du sarigue, dont la seule mais très efficace défense est de lâcher à volonté une liqueur pestilen^ tielle, à faire reculer des videurs d’inodores.

Puis une foule de parents et alliés de ces deux animaux, par les moeurs pillardes ou rongeuses : renards, fouines, belettes, rats, mulots, souris^ etc. Tous hôtes plus ou moins malfaisants des solitudes ou des maisons péruviennes et dont une espèce, le chinchilla, a cette couleur si originalement grise que vous connaissez, vrai poil de quinquagénaire.

Enfin, pour finir les quadrupèdes et commencer les oiseaux, différentes chauves-souris, entr’autres une dont les mœurs étranges méritent une monographie spéciale.

C’est une bête de la taille des chauves-souris de nos climats et leur ressemblant à les confondre ensemble. Mais elle a une spécialité sanguisorbe, qui, si elle eût été connue de feu Sangrado, lui eût certainement fait acclimater l’espèce comme animal utile.

Elle est vampire, autrement dit vivant de sang.

Chaque nuit^ elle va saignant tout ce qu’elle peut trouver, bêtes et gens. Quiconque a du sang lui est boû. Seulement elle varie les places de ses morsures, selon

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ranimai. Ainsi, tandis qu'elle suce les bêtes n’importe où, elle n'opère sur notre espèce humaine qu’à certains endroits : les pouces, les orteils et surtout le bout du nez. Est-ce la structure de notre cartilage nasal qui lui agrée particulièrement et l’invite à s’y accroupir, comme sur un siège où elle nous savoure à son àise? Est-ee, parce que notre sang y est plus savoureux ou plus abondant? c'est ce qui me paraît probable.

En tous cas, pour peu qu'on dorme une seule nuit sans moustiquaire, dans les pays habités par ces animaux, on est forcément piqué. Sur nous comme sur les bêtes, ce vampire travaille d’ailleurs avec une dextérité parfaite, vite et sans bruit, comme une ventouse ou un fisc habile, sachant pomper leurs patients sans les faire souffrir. Une fois gorgé, il s'en va aussi légèrement qu’il est venu, de telle sorte qu’on ne s’aperçoit de son passage que le matin, devant la glace ou à la fatigue qu’il vous laisse. C’est un sylphe puisant dans les êtres, comme le sphinx dans les fleurs : sans laisser de venin, sans autres traces qu’une piqûre légère dont la cicatrice disparaît en quelques jours.

Mais quelle que soit la délicatesse de ses procédés, cet animal est une véritable plaie pour les localités qu’il hante. De par ses morsures continuelles, tous les habibitants sont étiolés, comme des êtres saignés qu'ils sont. Cette vermine se trouve même en si grand nombre sur certains points qu’on est, parfois, sucé à cinq ou six reprises en une seule nuit. Personne ne dort sans moustiquaire, mais comme souvent la gaze se dérange ou se troue sans qu'on s'en aperçoive, il est difficile de séjourner seulement pendant quelques jours, dans un pays à vampires, sans être plus ou moins leur victime.

11 est des bourgades qu’ils ont littéralement dépeu-

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plées en faisant, non pas mourir, mais fuir leurs habm tanls. A Ghasuta, par exemple, sur les confins du grand bassin de l’Amazone dans les montagnes, mais tout à fait à leur entrée, ces maudits sont si multiples et si avides qu^ils chassent peu à peu tous les autres occupants du lieu. Encore quelques années et il ne restera plus qu’eux au village. Les chevaux, les vaches et les poules, jadis assez nombreux, ont disparu. Ils mouraient tous en moins d'un an et les habitants ont renoncé à en avoir. Les Indiens eux-mêmes émigrent peu à peu, bien que ce soit le point de la basse Cordillère où ils trouvent le plus avantageusement à se louer comme rameurs. Ceux qui, par intérêt ou apathie, restent encore là, mènent une existence misérable s’il en fût: et, lorsqu’on leur conseille de vivre mieux, ils répondent avec cette philosophie passive qui est le propre des Indiens :

« A quoi bon nous faire du sang, puisque les morcelagos (chauves-souris) nous le prennent? »

Par bonheur, ces funestes animaux ne se rencontrent que dans quelques localités assez rares. Je ne sais guère que trois ou quatre vallées qu'ils hantent. Aussi devrait-on profiter de cette situation pour les détruire : on fait tant de choses avec une prime! Mais ce n’est pas seulement au Pérou que ces devoirs de destruction sont négligés. Les serpents de notre Martinique tuent cinquante personnes par an ! Je voudrais — pendant un seul instant — n’être pas Français, pour nous en faire honte à mon aise.

Les oiseaux sont nombreux et surtout très- variés. Je me bornerai à citer les plus curieux sous un aspect quelconque. Ce sont :

Le condoi% ce roi des otseaux de proie qui mesure

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quatre et jusqu’à cinq mètres passés d’envergure. Hôte habituel de la Sierra où il prend tout ce qu’il peut prendre : oiseaux, moutons, enfants même quand il ose, c'est le seul animal avec Thomme qui franchisse, dit-on, les neiges éternelles. On assure qu'il niche au milieu d'elles et porte là à ses petits leurs proies vivantes ; car, tout vautour qu'il est, le condor a des mœurs d'aigle ; il ne mange que ce qui vit. Mais de cela je doute. La Viuva est bien froide, bien haute, bien loin de tout, même pour cet empereur des voleurs !

L'aigle léroce à tête blanche [haliactus lencocephalus), un vautour indomptable {liarpya destructor), et des multitudes de petits aigles, faucons, éperviers de maintes variétés, mais tous plus avides les uns que les autres. Cette gent vorace est même si nombreuse dans certains parages, surtout dans la basse Montana, qu’on ne peut pas s'arrêter sur une plage de fleuve sans voir aussitôt planer ou sautiller autour de soi quelques-uns de ses échantillons. Ils arrivent, scrutant tout d’un regard inquisiteur, à portée de bâton, et, si audacieux à force d'impunités, qu’il faut presque les empêcher de se percher à table avec nous, leurs maîtres en voracités destructives.

Le plus familier et le plus puant de tous ces dévorants, mais du moins le plus utile — selon nous, hommes — est le vautour noir, nommé gallinazo au Pérou, urubu au Brésil, corvo aux Antilles, carion-croio aux Etats-Unis ; car d’un bout à l’autre des deux Amériques c’est le même animal. Pullulant, ingorgeable, à la fois sauvage et familier comme les pierrots de nos rues, il se rencontre partout où est l’homme, dans les villes ou les campagnes et jusque dans les maisons. Au désert même, qu’on voj^age ou q*’on chasse, on voit ses sen-

tinelles posées sur les arbres d’alentour, épiant vos proies ou vous-mêrne^ si elles vous voient tombé. Où qu’on se trouve sur le Nouveau-Monde, ce spectre noir, terne et sale, apparaît à l’horizon : emblème hideux du sépulcre vivant qui attend tout!

A ces titres, ce vautour partage avec les porcs la fonction de chiffonnier-tombereau des villes américaines. Toute cité qui n^a pas ses balayeurs — et le nombre en est grand — a, pardon de nature, des gallinazos qui font la besogne, sous la protection d’une forte amende, contre quiconque les tue ou même les frappe. Si Lima n’est pas encore plus sale qu’elle ne l’est, ou plutôt qu’elle ne l’était, elle le doit surtout à la voracité salutaire de ces oiseaux ; car, récemment encore, il n’y avait guères qu’eux à la débarrasser de ses immondices. Cela est triste à dire pour l’honneur del’Amérique du Sud, mais la vérité est trop mon devoir pour que je la taise, même en parlant de la ville bien-aimée des voyageurs.

Plusieurs espèces de quasi-dindes sauvages, entr’autres des pauxis [ourax galeata, alector, etc.), que nous nommons hoccos; grand oiseau noir à bec rouge, aussi bête, plus doux, mais moins savoureux que son similaire de l’Amérique du Nord , le turkey, notre cher dindon.

Beaucoup do faisans ou gallinas del monte, poules de bois [penelope adspersa. rufwentris, cristata, aburris, etc.), notamment le trompetero ou jacami, Tagami de la Guyane, très-joli de plumage, agréable à manger, gardant les oiseaux de basse-cour et tous les animaux qu’oij lui donne en compte, comme un chien de berger garde un troupeau : et, enfin, musicien-ventriloque au point qu’il chante le bec presque fermé, à faire croire qu’un appareil de musique est caché dans son corps.

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Des perdrix de maintes variétés {odontophoruSy cripturus^atrocapillus, etc,), qui ressemblent plus ou moins à nos perdrix, sans être elles.

Bon nombre de carpinteros, pics [pieus) avec des plumages multicolores comme les nôtres, et comme les nôtres aussi ayant la coutume bizarre de frapper les arbres à coups de bec, pour en faire sortir leurs proies vivantes.

Des myriades d’oiseaux de mer et d’eau douce qui fourmillent sur la côte ou sur les fleuves de la basse Montana .

Les espèces maritimes surtout, telles que les pélicans, cormorans, fous, pingouins, foulques, sternes, etc., sont si nombreuses souvent que leurs individus couvrent littéralement les bords de la mer et les îles voisines du rivage. Tout cela barbette et voltige là comme dans un marais fabriqué pour eux. Le climat et le site leur conviennent apparemment; le poisson, leur nourriture abonde: Thommeles traite en êtres sacrés qui font de Tor, l’éternel dieu d^’ici-bas; chacune de leurs espè“ ces pullule sur la Costa, quiète et grasse à lard comme des chiens de douairière.

Le plus remarquable est le pélican, avec son bec et son goitre monstrueux, ses longues somnolences, ses déjections colossales et surtout ses mœurs ruminantes en faveur de sa progéniture, auxquelles on doit la plus belle page de Musset, peut-être.

Lorsque le pélican lassé d’un long voyage

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés l’aUendent sur la plage

L# sang eeule à longs flots de sa poitrine ouverte.

En vain il a des mers fouillé la profondeur,

L’Océan était vide et la plage déserte ;

LE PÉKOÜ

Pour toute nourriture, il apporte son cœur

Et regardant couler sa sanglante mamelle,

Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.

J’ajouterai sous forme de commentaire, que le paternel suicide que ces vers retracent se borne, pour le pélican, à retirer de son goître-poche les poissons qu^il y a emmagasinés et à les partager à ses petits. C’est dans une proportion un peu plus forte, ce que font tous les oiseaux pour leur progéniture. L^imagination humaine a trouvé le reste. Mais les vers sont si beaux ! Je n^ai pas pu résister à les redire, ne fût-ce que pour nous reposer ensemble de tant de prose-animal.

Les oiseaux d^eau douce sont encore plus variés, sinon plus nombreux. Les immenses cours d^eau et les marais de la Montana en sont parfois couverts, jusque sur les arbres qui les bordent. Car , au contraire de ce qui se passe chez nous, les oiseaux aquatiques du continent sud-américain perchent comme des poules. Oies, harnaches, canards, grèbes, râles, hérons, butors, mouettes, etc., tout cela dort la nuit sur les branches des arbres et le jour seulement descend à Teau pour manger. Tous vivent de poissons et en engloutissent des quantités inouïes. Mais soit salées, soit douces, ces eaux-là sont si peuplées ! Chacun de ces dévorants n’a qu^à se baisser pour trouver sa pâture.

Il en est un entr autres, Tarador ou cisauras du Brésil {rhynclwjps nigrd), qui pêche en volant, à l’aventure, presqu’au hasard. Il va devant lui, ti'açant les flots comme un laboureur (arador) et au courant de ses vols, son bec en ciseaux (cisauras), saisit au passage les poissons qui jouent à fleur des eaux.

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Quelques variétés, soit aquatiques, soit terrestres, sont remarquables par une étrangeté quelconque.

Ainsi :

Le Dios te de frhumphastus) que nous nommons toucan ou prédicateur, à cause de son bec monstrueux qui lui donne Lallure à la fois dogmatiqueet bouffonne d’un prêcheur inspiré, bien qu’il ne sache guère que siffler. La célébrité quhl doit à son bec est même si grande qu’elle est montée jusqu’aux astres. On a conféré son nom à Tune des constellations de l’hémisphère américain, à Y anser americanus.

La bruyante licorne ou camungo (jpalamedea cornuta), qui brait comme un âne et porte sur sa tête uns corne étrange, sorte de sphinx interrogateur dont on ignore l’usage, mais d’où l’oiseau a tiré son nom.

Certaines variétés de tourterelles nommées coucoulis, symboles de l’amour au Pérou, comme chez nous, et, à ce titre, traitées là en oiseaux divins. Une d’elles entr’autres, qui répète trois fois la première syllabe de son nom, coucoucoulis, est l’objet d’un culte presqu’aussi suivi qu’au temps où Vénus protégeait l’espèce. Chacun de ses roucoulements est, dit-on, un chant d’amour équivalent à — je t’aime ! Celle qui le répète le plus est la plus aimante, donc la plus aimée !

Les oiseaux parleurs ou chanteurs abondent :

En tête vient le rossignol assez nombreux, dit-on, dans le département d’Aréquipa.

Puis les cheredes, espèces de perroquets, qui répètent en sifflant ce qu’ils ont entendu et auxquels, en conséquence, chacun fait dire ce qu’il veut, comme aux cloches et par les mêmes procédés d’imagination.

Les vrais perroquets, loros, et leurs diminutifs les

perruches, par nombreuses variétés, toutes aussi destructives que criardes, mais dont quelques familles parlent si bien, qu’on les pourrait utiliser dans notre civilisation, soit en chambre, soit en cour, autour de nos lois.

Enfin une multitude d^oiseaux à bon droit célèbres par leurs admirables plumages. Tels :

Le gallo de roca ou coq de roche [rupicolaperuviana) avec sa crête ronde et sa belle couleur orange. Le cottinga {ampelis), au plumage bleu et violet, si brillant et si beau qu'on ne le rêve pas mieux : le sicte colores (callos piza yenï), qui porte sept couleurs distinctes. Et, pour finir la gent emplumée, maintes variétés d^oiseauxmouches {trochilus), qu^on nomme pica ou beija flores, ç’est-à-dire baise-fleurs. Singuliers oiseaux qui vivent en effet du suc des fleurs qu’ils pompent, à la manière de nos sphinx, auxquels leurs vols rapides et bourdonnants les font si bien ressembler, que, pendant longtemps, je les ai pris pour tels ! Sortes de mouches diamantées, plus belles et plus légères que les papillons eux-mêmes, dont le joli nom vaut les jolies mœurs et qui sont la poésie des oiseaux.

Il existe cependant, dit-on, une de leurs variétés, qui serait le monstre de l’espèce, si ce qu^on raconte d’elle est exact.

Aussi grosse qu’une hirondelle et noirâtre comme elle, au lieu de vivre sous les chauds climats, avec toute sa famille, elle habite la Sierra et presque la Puna, le pays des neiges, où elle suce les phanérogames Or, on prétend que ces plantes ne récèlent guère que du venin et p§U ou point de sucre. Le beija flpr, lui aussi, aurait-il donc ses Locustes vivant de poison, comme ces variétés d’entre nous dont le mal est l’essence. Ah nature ! Plus

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on VOUS soiick, plus à chaque regard on découvre en vous de mystères étranges !

Tels sont les principaux oiseaux du Pérou. Pen passe et des plus beaux, car c^’est par excellence le pays des oiseaux : non à cause des individus, le Brésil en a bien davantage, mais à cause du fini et de la variété des espèces. La Montana, dans certaines de ses parties, semble un jardin d^acclimatation. Si ce jardin, comme le nôtre, avait une direction intelligente et Paris à sa porte, avant quM soit dix ans, on aurait doublé les espèces domestiques de PEurope.

Les reptiles, assez rares sur la côte et la Sierra, sont nombreux dans la Montana, Entr’autres célébrités du genre, je citerai :

Des tortues de plusieurs espèces, notamment une tortue d’eau, qui est une des principales ressources de tout le centre de PAmérique du sud. Etrange catégorie d^’animaux plus terrestres qiPaquatiques, par Papparence, la nature et les moeurs, et cependant aussi vive dans Peau que lente sur la terre ! Sorte de monstre antédiluvien, qui probablement est un des premiers habitants des pays sortant des eaux et va peu à peu se raréfiant, à mesure que la terre croît et que l’homme arrive.

Parmi les lagartos (les lézards), difiérentes espèces de caïmans [champsa slerops, nigra, etc.) entr’autres cette dernière, dont certains individus dépassent parfois quatre mètres de longueur. Ce crocodile du Nouveau-Monde est un des êtres les plus répulsifs qu’on puisse trouver. Ni chair ni poisson, hideux de formes, visqueux, dé couleur incertaine, marchant mal, nageant m.al, il n’est vraiment sur son domaine que dans la vase où il se tient le plus souvent. Bien que la nature

Ll^ PEROU'

Fait doué d"une force excessive, il est lâche jusqu'à se laisser manger la queue par le jaguar, sans essayer de résister. Malgré ses appétits voraces, à peine il ose prendre des proies vivantes, quM n’atteint guère que lorsqu’elles sont blessées ou surprises. Mais alors, malheur à qui tombe sous sa dent. On dirait une machine inconsciente et fatale, tant il broie vite et bien ce qui tombe dans sa redoutable gueule. A part cela, c’està-dire à l’état normal, il ne vit que de charognes, et, à leur défaut, de débris végétaux ou de terre même, qu’on trouve en lui abondamment lorsqu’on l’ouvre (1).

Des iguames, grands lézards inotfensifs, aussi nombreux dans la Montana que dans notre Guyane, et meilleurs. Pour peu qu’on chasse là sous les forêts inondées, on n’entend qu’eux tomber du haut des arbres. J’en ai vu jusqu’à trois rangés sur la même branche, à la queue leuleu, comme des canes qui vont aux champs. Mais comme les canards aussi, ne les approche pas qui veut : ce qu’on regrette d’autant plus, que leur chair a un goût de poulet relevé de poisson, très-appréciable dans les solitudes où on la trouve.

Des caméléons aux couleurs étranges et aux yeux plus étranges encore, par leurs doux regards indépendants l’un de l’autre et se promenant en sens divers, comme s’ils appartenaient à deux êtres différents. Il semble que tout soit changeant dans ce bizarre animal; son regard aussi bien que sa peau, et, à leur suite probablement l’être entier.

Parmi les serpents, maintes variétés, trop nom-

(l) De même que le jaguar, le caïman appartenant bien plus à l’iotérieur sud-américain, brésilien ou péruvien, mais indien avant tout, sa monographie assez curieuse trouvera place dans le Pays iadie».

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breuses pour le repos de l’homme et quelques-unes tristement célèbres, entr^’autres :

Le serpent à sonnettes ou culebra decascavel [crotolus horridus), avec son poison qui tue en quelques heures; plusieurs espèces de bothrops aussi dangereux que le cascavel : le curu-manu ou vibora sonsa (la vipère sotte), qui semble avoir deux têtes; enfin une couleuvre inoffensive, le yucu-mama, en quichua la mère de Teau, dont les proportions colossales atteignent, dit-on, et je le crois, jusqu^’à 16 mètres de long sur 50 et même 80 centimètres de diamètre. Le plus gros que j’aie vu dans ce genre et dont je possède encore la dépouille, n^avait que 6 mètres de long sur environ 25 centimètres. Mais mon échantillon est un boa, non un sucuriju ou yucu-mama, qui atteint des proportions bien plus grandes que le boa. De plus, si je n"ai pas vu l’animal lui-même, j’ai vu plusieurs fois dans les capiras ou grandes herbes des plages sudaméricaines, des traces et des excréments de serpents, indiquant un animal colossal. Enfin j’ai lu un procèsverbal de décès d’un sucuriju accusant au mort 50 pieds de long et un diamètre de gros tonneau.

L’anguille électrique, qui, dans certains fleuves, à certains temps, s’attaque aux nageurs, les paralyse à coups de frottements et finit par les noyer.

Enfin, des batraciens nombreux, variés et souvent bizarres de mœurs ou de langage ; notamment une grosse grenouille-crapaud, encore plus loquace que les nôtres et dont les croassements aboyeurs imitent à s’y méprendre ceux d’une meute en chasse. La ressemblance des deux bruits est même si parfaite, que maintes fois, sur ces cris tromprurs, je me suis pris à écouter, puis à attendre quelque bête au débuché : comme si

j’avais été en France, le long d’une forêt de chez nous, On a beau être loin et cuirassé par l’âge, le souvenir de la patrie vous tient toujours, même au désert, même au Pérou !

Les poissons sont aussi nombreux que les oiseaux, si ce n"est davantage encore. La côte et la Montana en possèdent par essaims. Dans quelques départements, comme celui de Libertad, il y en a une telle variété qu^on en compte des vingtaines d’espèces, rien qu’à portée du rivage. Dans d’autres, plus au sud, le poisson a été si abondant, que, du temps des Incas, il servait à fumer le sol, de préférence au guano lui-même. L’usage de ce dernier engrais, plus facile à se procurer et plus actif, a fait abandonner l’autre en partie. Mais dans quelques localités on l’emploie toujours : comme sur les rivages de la Baltique ou tout ce qui ne vaut pas le sel fait du fumier.

Dans la Montana, partout où il y a de l’eau et surtout de l’eau trouble, elle abrite du poisson comme un vivier. J’ai vu d’un seul coup de filet donné au hasard en prendre plusieurs centaines de livres. Quand on pêche à la ligne, l’hameçon le plus souvent est à peine tombé qu’il est déjà pris. Il y a tant de poisson partout pour ainsi dire, qu’on en trouve au pied des Cordillères, jusque sous terre. Dans certaines plaines jadis inondées, il suffit d’enlever un demi-fer de bêche et dessous apparaissent des flaques d’eau dans lesquelles immédiatement viennent frétiller des poissons gros comme des éperlans.

Les plus remarquables par leurs formes, leur taille ou leurs étrangetés sont, sur la Costa :

La Manta, dont le front porte, dit-on, deux cornes mobiles qu’elle écarte ou rapproche à son gré et dont

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les mœurs peu connues d’ailleurs consistent à étreindre entre ses nageoires les animaux dont elle fait sa proie, puis à les sucer à la façon d’un vampire.

Le buteo, une espèce de dauphin, ne portant pas les voyageurs comme au bon temps de la mythologie grecque : mais pouvant le faire de par sa taille, qui atteint jusqu'à trois mètres.

La spada ou Lépée, la scierra ou la scie et des dizaine de sosies des animaux terrestres, tels que le caballito ou petit cheval, le pajarito ou le moineau, leperico ou le petit perroquet, le gallo ou le coq que nous nommons la doré, etc. Bref des variétés de toutes sortes, depuis notre succulente sole, jusqu’à la dorade aux reflets de cuivre et la bizarre asedia, qu^on prétend avoir deux têtes bien qü^elle saute incessamment, comme si elle avait perdu la sienne I

Sur la Montana :

Le lamentin ou vache marine {manatus), qu^on peut classer aussi bien parmi les mammifères que parmi les poissons, car il a à la fois les formes des deux genres et un peu leurs mœurs ainsi que leur nature. Ce monstre singulier, dont la femelle possède différentes similitudes avec un corps de femme, paît l’herbe dans Beau comme une véritable vache. De dimensions colossales telles que six mètres de long et 600 kilogrammes de poids, il donne une chair analogue à celle du porc et une huile dont Tabondance fait, de sa pêche^ une des principales industries de ^intérieur de l’Amérique du sud (1).

Le paichi [vastres gigas), le pirarucu du Brésil, espèce de truite-brochet, qui pèse jusqu’à 150 kil. et dont

(l) A ces titres, nous parlerons de lui avec détails dans le Pays indièn.

la chair^ fraîche ou saîée^ forme, avec la tortue, le principal aliment de la population des deux rives de TAraazone.

Le délicieux tumbaqui, le meilleur des poissons à mon goût, assez savoureux pour qu’on le mange avec plaisir, cuit dans l’eau, sans sauce, rien qu avec du sel et du piment, comme on mange du bon bœuf.

Le bota (doras), jouant sur les lacs elles fleuves, à la façon des marsouins de mer. Il y en a parfois de telles troupes à Tembouchure de certains cours d’eau dans l’Amazone, que la rivière bouillonne comme par des sources sous-marines.

Le poisson de mer ou d’eau douce est une des grandes ressources du Pérou, et, soit frais, soit conservé, y forme une des bases principales de l’alimentation humaine. On en parle peu, parce que ce pays est si riche qu’on ne fait attention qu’à ses grosses richesses. Tout ce qui n’est pas or ou guano n’y compte point pour ainsi dire. Mais si l’Europe méridionale avait, sur ses côtes ou dans ses eaux douces, des poissons comme en a le Pérou, mos pêcheurs deviendraient millionnaires et nous mangerions tous de la marée, à imiter les pélicans.

Les insectes, hélas ! abondent tellement dans certaines localités qu’ils y rendent tout séjour non-seulement pénible, mais impossible; ainsi, sur la partie de la Montana située en dehors de la Cordillère. Dans certaines villes de la Costa, les parasites sont parfois encore plus nombreux que dans nos cités du midi de l’Europe. Il n’y a guère que la Sierra qui, de par son climat exceptionnel, soit exemptée de cette plaie des pays chauds.

Tous les genres y sont largement représentés et

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quelques-uns le sont même si bien sur différents points, qu’ils y sont les maîtres de la place.

Les coléoptères pullulent et il en est de magnifiques sous leurs aîles métalliques, aux couleurs si vives qu^'on dirait du cuivre ou de Tor brunis. Buprestes, scarabées, sicindelles, etc., tout cela se trouve là presqu^autant qu’au Brésil. Il est des nuits ou les lampyres, autrement dit les vers-luisants volants, éclairent Balmosphère mieux encore qu’en Toscane, où j^’ai vu quelquefois l’air comme phosphorescent grâce à ces insectes. Ils n^ont d^’ailleurs rien de gênant pour l’homme, au contraire. De jour, on ne les voit que peu ou point, et de nuit, leurs douces lueurs fugitives tracent Tombre en tous sens : comme ces étoiles filantes, âmes passagères que Dante et Béranger savaient reconnaître de leurs regards de poètes !

Encor une étoile qui file,

File et disparaît!

Les hémiptères sont représentés par les cigales, les cochenilles, etc. Il est souvent des parties dé forêts si couvertes de cigales, qu’on dirait nos arbres au printemps, quand le hanneton fait rage. Elles sont moins amassées et surtout moins avides, parce qu’elles ont de Fherbe ou des feuilles, tant qu’elles en veulent ; mais il y en a pour le moins autant.

Les lépidoptères sont si nombreux dans la Montana que, sur les bords des fleuves, leurs essaims tourbillonnants ressemblent à des neiges au vent. Mais à ceuxlà on pardonne, parce que leurs chenilles perdues dans l’immensité de la végétation, n’y paraissent que peu ou ou point. Et quant à leurs papillons, quelques-uns sont si beaux ! Moins gros et moins brillants en général que

leurs congénères dû Brésil, ils sont bien plus achevés, plus fins, plus élégants surtout. On dirait que la Providence les a faits plus petits pour les faire plus coquets. Quelques-uns entr’autres sont si chargés de dessins, quhis rappellent ces cachemires des Indes aux lignes étranges, qui font rêver des mondes inconnus.

Les abeilles et surtout les fourmis, les immondes fourmis, font oublier tous les autres hyménoptères.

Outre des frêlons et des guêpes par variétés infinies, on compte dans certains pays jusqu’à six espèces dV beilles. Aucune cependant n^est cultivée ou du moins elles le sont si peu, qu’autant vaut n’en point parler. Trop de végétaux fournissent de la cire et du sucre à trop bas prix pour qu'mon se donne la peine de faire quoi que ce soit en faveur d’une faible partie de leurs producteurs. Aussi, logent-elles à l’aventure comme des sauvages qu’elles sont, dans la terre ou dans des troncs d’arbres, jamais dans des demeures préparées à leur intention. La pluie et les vents pénètrent, il est vrai, dans leurs demeures. Mais du moins leur miel leur appartient, elles travaillent pour elles et non pour un maître, car il est bien rare que l’homme se donne même la peine de risquer leurs piqûres pour aller les piller. Abeilles sauvages de par là-bas, je sais pour le moins une abeille civilisée de par ici qui envie votre sorti

Les fourmis sont plus pullulantes, plus gênantes et surtout plus destructives à elles seules que ne le sont chez nous tous nos rongeurs réunis, les gros et les petits. Il y en a des dizaines d’espèces et, dans ce nombre deux seulement sont utiles, l’une par son ventre qu’on mange grillé comme du café, l’autre parce qu’elle sert à chasser ses congénères. C’est le gendarme de ces

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malfaitrices . Quant au reste, à notre point de vue humain, leur seule fonction terrestre paraît être de mettre à sac tout ce qui leur plaît..

Celles qui hantent les villes sont généralement petites et plus incommodes que malfaisantes. Cependant elles mangent tout à leur portée, grains^ légumes verts ou secs, viandes salées, sucre surtout. Elles sont parfois en si grand nombre que, dans les maisons mal tenues, pendant seulement le temps d’un repas, on voit s^’établir d^un coin de la salle à manger au sucre de la table, deux lignes noires de pillardes grouillantes qui vont et viennent. Il faut, pour se garer d’elles, des habiletés et surtout des soins incessants .

Les autres, les campagnardes ou forestières, sont bien pires encore. Elles s'attaquent à tout, végétaux et animaux, vivants et morts, comme cela passe par leur caprice, et, lorsqu’elles vous veulent vraiment du mal, il faut les détruire ou s’en aller, ce qu’on fait le plus souvent. Malheur aux plantes ou même aux arbres de leur prédilection. J^’ai vu, en forêt vierge, un arbre de vingt à trente pieds de haut, qui s^’étalait vert comme nos chênes au printemps, complètement dépouillé de verdure en une seule nuit, par les essaims dévastateurs d'’une fourmilière voisine. Les maudites avaient coupé toutes les feuilles à leurs bases et les avaient ainsi jetées par terre où elles avaient ensuite divisé chaque feuille en sept ou huit morceaux, grands comme un quart de timbre-poste. Puis simultanément, deux grandes routes grouillantes s’étalent formées entre ce butin amoncelé et la fourmilière. L’une noire venait à vide, hâtée comme des Arabes en razzia. L^’autre verte s^'en retournait lentement sous sa charge de feuilles, dont .chaque convoyeuse emportait un morceau, qu^elle

maintenait sur son dos avec une de ses pattes. En quelques heures, tout fut nettoyé.

Plusieurs espèces, telles que la fourmi connue à la Guyane sous le nom de fourmi-manioc, ont des fourmilières qui s^étendent parfois sur plus d’un are d^’étendue, par quatre et jusqu’à dix pieds en profondeur ou hauteur^ selon le sol. Ces turnes formicales sont façonnées en terre-mortier, comme de véritables cités, qui, à l’intérieur, ont probablement leurs rues et leurs maisons, ainsi qu’un vrai Paris.

De celles-là il faut se garer comme d’une ruche d’abeilles en colère. Si vous approchez l’une d’elles d’un peu trop près à leur gré, les vigies de pourtour vous signalent. Puis aussitôt la ruche s’enfièvre et se rue sur vous par mille côtés, si multiple et hardie, qu’il faut fuir. Un jour, ayant par megarde mis un pied sur une de ces villes, j’y suis entré jusqu’au genou. Rien que pendant le temps de me retirer, mes jambes et un de mes bras ont été couverts de fourmis si acharnées sur moi qu’elles se cramponnaient à mes vêtements, jusqu’à se laisser disloquer plutôt que de lâcher prise. On cite plusieurs cas d’hommes et d’animaux tombés dans un de ces antres, qui s’y sont enfoncés jusque par dessus la tête et n’en sont point ressortis. Tout insecte, ou animal même, qui, chutant là dedans, ne peut pas en rebondir comme une balle, est pris, étouffé et disséqué, en moins de temps qu’il n’en faut parfois à une de nos foules pour écharper un suspect !

La plupart piquent durement, si durement qu’on s’en souvient tout un jour et même le lendemain. La fourmi-manioc, dont je parlais tout à l’heure, vous met au lit avec la fièvre, rien que par une dizaine de morsures. Une autre, la tucandera, vous peut tuer. Il faut

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se cautériser de suite à l’ammoniaque : sinon, fièvre, délire, enflure et quelquefois — bonsoir 1

Toutes sont nécrophages, jusqu’à se faire écraser plutôt que de quitter les corps qu’elles ont commencé de dépouiller. Collections d’histoire naturelle, gibier, boucherie, restes humains, tout est leur proie si vite et si complète qu’elles entament les corps dès la première nuit. Elles viennent prendre le trépassé jusque chez lui, dans son lit encore chaud, veillant la mort, comme des chiens ou des héritiers veillent une curée. Je les ai vues monter sur un cadavre dont je venais de recevoir le dernier soupir, avant même que j’aie fini de le recouvrir du drap funèbre.

Vous quiles aimez peut-être,de par notre La Fontaine, allez dans l’Amérique du Sud, au désert surtout, vous verrez ce qui vous restera de votre amour. Pouah ! le dégoût descend dans ma plume, rien qu’à revoir par la pensée ces immondes fossoyeuses.

Parmi les diptères némocères, les moustiques, mosquitos, sancudes, carapanas, etc. , comme on les nomme, sont encore plus gênants que les fourmis. Si les unes sont la plaie des choses, les autres sont la plaie des êtres. J’en ai constaté jusqu’à huit variétés dans la même contrée. Mais la plus répandue, celle qui, à elle seule, peuple l’air par essaims, est tout simplement le moustique vulgaire, notre bon cousin !

La Costa, la Sierra et même la Montana proprement dite en ont une quantité raisonnable, comme en a l’Italie, Venise par exemple. Mais la basse Montana, située en dehors de la Cordillère, en possède pour tout le reste du Pérou à la fois. Il est des pays, tels que Nauta, où il y en a tant, que, sous bois, ils forment nuages. Rien de nos contrées, rien, en fait d’insectes, ne saurait

donner une idée de ce fourmillement. Matin et soir et pendant toutes les nuits, l^atmosphère leur appartient. On ne respire en dehors d’eux — et encore — que de dix heures du matin à quatre heures. Personne, pas même les Indiens ne dort sans moustiquaire, à peine de se réveiller comme une citrouille rouge et informe. On dit que souvent des enfants et même des hommes sont morts de leurs piqûres.

Enfin, toute une série d’aptères pullulents, indigènes ou exotiques, sauvages ou domestiques, qui se partagent l’homme comme une proie, si bien que partout, excepté sur la Sierra, il faut incessamment se défendre contre eux. Ainsi, sur la basse Montana des araignéescrabes, des scorpions, des cent-pieds, etc., à en trouver presque chaque jour dans son jardin ou sa demeure. Sur la Costa, des chiques, des puces, des pous, autant qu’en Espagne et en Algérie combinées. Quand on arrive d’Europe, c^’est ce dont on souffre le plus et le plus longtemps.

Malgré cela, comme tout est relatif ici-bas, même la possession du moustique et de la puce, le Pérou n’a que peu d^insectes nuisibles, si on compare sa situation à celle de tout le centre de l’Amérique du Sud, Brésil ou Guyane. Ses montagnes le sauvent en partie de cette lèpre des pays neufs. Quand on traverse lé continent sud-américain, en allant de l’Atlantique au Pacifique, à plus de deux cents lieues des Cordillères, les habitants des basses plaines brésiliennes vous disent :

« Le Senhor est heureux ! Il va dans la Montana, au Pérou. Aqui no ai praja, lA, il n’y a pas de plaie (pas de moustiques). C’est là qu’est le beau pays ! »

Et, en effet, dès qu’on a passé les bas contre-forts des Andes, qui bordent comme d’un mur l’immense

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bassin dô TAmazone, les fourmis et les scorpions diminuent, les moustiques cessent. Ça et là, au hasard d’une vallée profonde, on trouve Lien encore de tout cela, plus qu’il n’en faudrait pour empêcher Paris de dormir. Mais ce n’est rien, comparativement aux supplices qu^’on vient d^endurer. On peut manger à son aise et passer la nuit sans moustiquaire. On respire en quelque sorte! Ce que vous pouvez faire aussi, car nous en avons fini avec tant de bêtes !

Tel est le règne animal du Pérou. A parcourir cette longue kyrielle de dévorants, carnassiers, oiseaux, insectes surtout, qui pullulent dans ces contrées, on dirait que Phomme ne doit pas pouvoir vivre entr’eux. Piqué par les uns, saigné parles autres, noyé par ceux-ci, mangé par ceux-là, il semble devoir s’annihiler sous leurs étrêintes, comme une plante étouffée sous les mauvaises herbes.

Cependant c’est le contraire qui a lieu partout et ■dans des proportions rapides qu’il faut avoir étudiées sur les lieux, pour s’en rendre compte. A mesure que notre espèce arrive et s’établit sur un sol, elle chasse, raréfie ou détruit presque tous les animaux, qui occupaient la place avant elle. Quadrupèdes, poissons, insectes, tout nous cède peu à peu le pays. Les fourmis et les moustiques sont ceux qui tiennent le plus longtemps; mais, à un degré quelconque, ils ne tardent point à s’effacer devant nous comme les autres.

Aussi est-ce là plus que partout que l’homme apparaît vraiment le grand destructeur d’ici-bas ; le fléau de la nature entière, ayant pour mission de l’épurer peut-être, comme le feu épure l’atmosphère'; mais de la dessécher. Car, où qu’il passe, il brûle à la façon d’un passage d’armée ou de fourmilière ; amoncèle pour un

em ps, à son usage, les débris qu’il a faits, puis bientôt s’efface lui-même, ne laissant derrière lui, à toutes ses places, que des ruines et des ronces l

A ceux que leur vanité humaine aveugle au point de ne pas leur laisser voir ce fait universel sur notre planète, je dirai : allez contempler les ruines qui furent Babylone, Thèbes, Carthage, Rome elle-même tout-àl’heure. Vous verrez par vous-même ce qu’a fait notre espèce humaine du pays de ces villes, et ce qu’elle a laissé d^’elle dans ces pays ! Des débris où nichent d’autres débris I Voilà ce qui survit ou va survivre de F Asie- Mineure, de FAfrique du Nord, de la Grèce, de l’Itaîie et de notre Europe entière demain !

Triste animal ! Triste métier que celui d’ouvriers de la dernière heure, fossoyeurs de tout, fourmis de notre planète. Mais enfin puisque telle est votre volonté. Seigneur, inclinons-nous. Le lot de la créature n’est point de demander compte au Créateur de la façon dont il a voulu la fabriquer. G^est comme si ces lignes se relevaient pour me demander compte de la vie que je leur ai donnée. Inclinons-nous, en faisant de notre mieux notre tâche humaine quelle qu’elle soit, sans nous plaindre et nous désespérer. Dieu doit quelque part solder Fouvrier, quand sa tâche est accomplie.

De même que le végétal ou l’insecte morts sous nos étreintes, l’animal retombe, terre comme eux. Tu es pulvis, et in pulverem reverteris, nous disent la religion et l’évidence des faits naturels dfici-bas. Mais l’idée, Fesprit, l’âme qui guide en ce moment ma main matérielle et tourne nos communes pensées vers autre chose que cette vie; pourquoi mourrait- elle aussi, comme le prétendent quelques écoles soi-disant humanitaires? Non, non. Une voix me dit, voix intérieure

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qui console, qu’un temps viendra, nous recueillerons le salaire de nos labeurs humains. Il est des moments où l’animal fatigué se prend à désespérer de tout. L^heure dont est ce siècle, dont est surtout notre pauvre France, est une de ces heures. Mais il suffît de réfléchir pour comprendre que tout ne doit pas finir ici-bas ; par cela seul que Dieu a mis dans chacun de nous le sentiment d’an autre avenir, le sentiment qui me dicte cette page.

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