LETTRE LVI
Ferdinand Fricdel à Charles Fraser.
Ileidelberg, le...
VJOMPiEN (]'é\enemcns se sont acciimult's depuis ma lellre ! Tu as vu , par le di-soidi c qu'ily reguail, combien jetais riîallici.reiix. Rtussirai-je aussi Lien à le peindre mon bonlic^ur acluel î Mais lu me connais, et il me suffirait
Je dire : Clara m* est rendue ^ etj'airc^ trouvé le caitr de won père , pour le fûire conî prendre que je n'ai pi us de devœuxà former. Mais je ne veux pas nie refuser le [)laisir de retracer les delaili des ëvén<'mens miraculeux qui ont opt-rc un si grand cliaugeiuciit dans ma destinai* (i)
(l) Les dt^lails qiiL- nous biipprirauas , sont conuas du Lcteur.
En rctjtrant ce malin dans mon le grmenl on niiMlil qu'un homme tl'iin certrâii à^e et »loiU la figure inspirnil le r» sj)ecl , c'i »il venu deux fois me demander, qn'il avall pn-ti irès- ConlrariJ de ne pas me lion ver , el avait fojlemenl recommande' qu'on me priai d'attendre. Ne sachant qiii ce |>onv.nt etre,el bien éloigne de soupçoimerqiic cet homme devait metiro le comble a mon burdieiu' , je m'amusai à feuilleter un livre , en Tattendant. Il ne me laissa pas le temps de me livrer à rimpalience ; cai j'avais «^ peineluquel([uesligfies que l'on frappe à ma porte ; j'ouvi»; , ri je vois entrer (jngede masurpriscet de ma joie! )mon pèns, mon respectable père. Je ne pouvais en croire mes yjux. Au lieu de cet airse'vère qui m'avait si souvent afflige', je voyais sur sa figure cet air de confusion que Ton e'prouve à la vue de
quelqu'un que Ton a offense, et avec lequel on brûle de se re'concilier. Mon père, m'écrial-je, en me jclanl Jansses bras , qui me pressèrent avec une tendresse à laquelle il ne m'avait pas habitue'! O cela me fil un bien ! je baignais ses joues vc'ncrables de larmes de volupté ; elles se confondirent avec les îiiennes : oui, Cliarles, oui, mon père pleurait, et c'elait sa tendresse pour moi qui faisait couler ses pleurs. Al» l j'éprouvai sans doute un transport bien vif, lorsqu je vis Clara ouvrir ses yeux que je croyais fermes pour toujours : mais dans le moment où je me semis presse dans les bras de mon père , il me sembla que les portes du ciel s'ouvraien! devant moi et que mon père m'introduisait dans le séjour des bienlieureux. Le bonheur que je goûtais alors était pur et sansmélange , c'était une joie toute céleste.
Lorsque la piemicrc einollon fui un peu cjlnicc , mon pcrc me prenant par la main : Ferdinand , dil-il , pourras-lu Jamais me pardonner les loris que j*ai eus envers loi ? — Vous pardonner, mon père , quel mol avezvous prononce ! Si quelque chose dans ma conduite vous a dJplu , si des soupçons auxquels j'avais peulélre doruié lieu sans le vouloir, ont refroidi voire tendresse pour moi , jamais le plus léijer murmure ne s'est fait entendre dans mon coeur contre vous, je rac suis conlcnlc do gémir ^ sans me permettre jamais de vous accuser.
— Je le sais, mon fils, je le sais, et c'est ce qui me rend plus coupable à mes propres yeux; j'ai ete' injuste et cruel envers loi, je t'ai souvent condamne impitoyablement sans vouloir entendre la justification; lu in*as lou-
■ ( 82 ) Jours trouve sourd à ta voix , et sans le témoignage d\in étranger qui ej^t venu me dessiller les yeux, peul-éire à présent je le poursuivrais comme un criminel , tandis que le monstre auqnei je prodiguais toute mon affection, l'auteur de ma ruine, de ma coupable erreur. . . . Mais j'oublie la résolution que j'avais prise en venant ici; lu vas être heureux, mon fî!s, le ciel devait celte récompense à les vertus; je ne veux pas empoisonner ton bonheur par le récit horrible que l'on ma fait et auquel tu dois mon repentir et ma tendresse. Il manquait à Taccom plissement de tes vœux la bénédiction d'un père, je suis venu te la donner.
C'est peut-être le dernier bienfait que tu recevras de moi î Cela paraît t'élonner ! ô mon 61s , ne m'interroge pas, je ne veux, je ne dois pas répondre à tes questions; puisses-tu ignorer toute
(85) • la vie et Tauleur de mon injuslice , et les infâmes menées qui l'ont produiie.
— Oui, mon père, oublions le passe, le présent m'otliT tant de charmes; l'avenir lant d'espérances ! Quel que soit l'auteur de mes maux, je lui pardonne. Qui ne voudrait souffrir pendant la moitié de sa vie [)Oiir obltnlr un moment comme celui-ci î
Trois heures que nous venions de passer ensemble ne me parurent pas trois minutes. Je fis servir à dîner dans ma chambre , eî stuî avec- PiiOîî père \'^ fis le repas le plus agiénble que Toa puisse imaginer. Cependant, à Iravurs les paroles consolantes qu'il m'adressait , il rn'ëtaii facile de voir qu'il faisait des efforts pour se livrer franchement à la gaîlé; de temps en temps il étouffait un soupir, il essuyait une larme ; aux tendresqueslions que je lui fis, il prétexta la fatigue de son voja-
ge ; je le pressai de prendre quelques heures de repos sur mon lit , il y consentit y et je profilai de ce moment pour aller faire pari de mon bonheur à Clara, à qui mon absence plus longue qu'à l'ordinaire , pouvait causer quelques inquie'ludes. Je ne la trouvai pas 3 LadjBorman et Gotllieb étaient également sortis. Cette circonstance me surprit sans m'inquiéter. Je pensai que Clara, piquée de ce que je 1% négligeais, avait voulu prendre sa revanche, et s'était absentée pour me punir; mais mon excuse était trop belle pour que Clara ne me pardonnât pas , et je retournai chez moi en m'occupant de Tagréable surprise qu'elle aurait en apprenant ma réconciliation avec mon père.
Il dormait paisiblement lorsque je rentrai; je profitai de ce moment pour t'inslruire deTheureuse révolu*
(85) lion qui s*est opérée dans ma destinée. Ce soir, entre mon amante et mon père , je serai le plus heureux des hommes; quels vœux pourrais-je encore former , lorsque je verrai me sourire l'amitié , l'amour et la nature?
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