CHAPITRE V
f^^i.ARA eniraîna sa lanle sans prononcer un mol; elles arrivèrent à rholel en même lempsqne leur voilure , qui avail pris un autre chemin. Ne dele- Itz pas , dil-elle au cocher , et tenezvous prêt à partir dans un instant.
Lady Borman surprise el de Tordre et du sang-froid avec lequel Clara semhlail le donner, lui demanda quelle clail son intention.
— De quitter promplemenl cl pour jamais ces lieux : j'eloulTe ici !
— Clara, ma chère Clara, reviens à toi j calme-toi , il sera temps demain de prendre un parti!
— Demain ! Non, il ne serait plus temps. Je le verrais peut-être , je veux me mettre en garde contre mon propre cœur.
— Et ton frcrc ! Partirons-nous 6ans rinslniire des causes de noire départ ?
— A!i ! g irJt'Z-vous bien de Vcn inslruirc, il voudrait venger sa sœur, et qui sait si la morl. . . . Dieu ! celte idér' me fait frémir. Parlons, ma tante, je vous en supplie , chaque instant de retard est un nouveau sup[)licc pour moi.
— Clara, réfléchis, prcnJs garde de faire une de'marche dont lu pourrais le repentir dans la suite. Les apparences sont souvent Ironipcuscs.
— Oh oui, vous avez raison; qui jamais en fit une expc'ri.ncc plus cruelle que moi? Les apparences!
celles qui m*ont trompée auraient induit un ange en erreur; mais je ne serai pas Irompee deux fois; je sens que sa présence me ferait révoquer eu doute le Icuioignage de mes yeux
( '34 ) et de mes oreilles. Il parviendrait à me faire croire que je ne Tai pas vu serrant conlre son cœur la viclime de sa sëduclion , que je ne lui ai pas entendu dire : Frîeclel ne vous ahandonnera pas ! Je ne devais pas , disiezvous, le condamner sans l'entendre :
eh bien^ je l'ai entendu, il a prononcé son arrêt et le mien, qu'exigez-vous de pi
USi
Toutes les objections que Gt Lady Borman, ne servirent à lien ; Clara menaçait de s'en aller seule et à pied si sa tante s'obbtinait à rester : que peut la raison sur le desespoir? Il fallut partir^ en moins d'une demiheure, les paquets furent faits , ch;irgés, et Clara dit un éternel adieu à une ville , où la veille elle croyait son bonheur assuré. Les chevaux couraijt au galop n'allaient pas assez vile à son gré, et elle ne permit de s'arrêter, que
( '55 ) lorsque le cocher eut annoncé qu'il lui était impossible d'aller plus loin.
Il fallut bien s'arrêter pour en prendre d'aulres; mais malgré les représenlalions de Lady Borman , elle ne voulut prendre aucun repos avant de s'être embarquée. Quand le bâtiment qui les portait , par un vent favorable , des ports de Flandres vers les côlesde l'Angleterre, eut quitté le rivage, alors tournant encore une fois les jeux ve^s le continent : Adieu , dit-elle ! adieu pour toujours 1 Puis poussant un profond soupir^ et essuyant une larme qui s'échappait malgré elle : Le sacrifice esl consommé; il m'en reste encore un à faire, mais maintenant j'ai du courage. Bientôt elles débarquèrent et prirent la route de Londres, où nous les laisserons arriver sans accident, pour ramener un instant nos lecteurs sur les bords du Rhin et du NecLer.
Dès le point du jour, Ferdinand elait sur pied, il lui lardait d'aller rendre la tranquillité à Clara , et il se serait mis en chemin sur-le-champ , si son père, en souiianl , ne lui eut fait sentir l'inconvenance de sa démarche^ en lui demandant si Clara avait l'habitude de se lever avant le jour. Il f:»llut bien se résoudre à attendre. Mais lorsqu'il jugea que Clara devait être levée, il ne fut plus | ossible de le retenir. Ei!e me croit coupable , dit-il , je ne saurais la désabuser Irop tôt.
Avant qu'il nesorlîl , son père le prévint qu'il allait s'absenter un jour ou deux , et qu'il espérait qu'à son retour rien ne s'opposerait |>lus à la signature du contrat de maiiage. Ils s'embrassèlent tendrement, et se séparèrent.
Ferdinand est à la porte de Clara , il fi'iij^pe , personne ne répond. Son corps se couvre d'une sueur froide ; il
( >57 ) ne saît pas ce qu'il a à redouter, mal* il pressent un malheur. Il aperçoit un domestique de riiotcl; il l'appelle el lui demande^ en tremblant, si ces dames sont sorties le malin.
— Sorties, repond le domeslîque I mais je pre'sume qu'elles sont parues pour ne plus revenir. Attendez donc , j'ai là un chiiïon de papier que l'une d'elles m'^a dit de vous remeilre. Ferdinand ne l'entend plus, il reçoit sans y faire attention le billet ; un nuage se répand sur ses yeux, il reste inimobile €t ne revient à lui que lorsqu'une voix bien connue vient fr.ipper ses oreilles» — Eh bien , mon ami , qu'as tu donc ? pourquoi n'entres-tu |)as?
Ferdinand ouvre les yeux , c'est Goltlieh qui arrive de Manheira , el qui ne conçoit pas la cause de l'e'lat où il trouve son ami. — Dieu ! s'écrie C€lui-ci, tu ne m'as donc pas aban-
( »58) donné ! — Abandonne ! que veux-lu donc dire ?
— Elle est partie I elle nie croit coupable , Clara me condamne sans m'en tendre !
C'est au lourde Golllieb a être surpris; Ferdinand n'est pas en e'ial de lui répondre autremcnit que par des sanglots; il lui tend le billet qu'il vient de recevoir; Goltlieb l'ouvre avec empressement , et lit r
A Monsieur Friedel.
« Il fui un lemps où je crus vous avoir fait oui rage en vous offrant la récompense pécuniaire que j'avais promise à ccluiqni sauverait ma nièce.
Rendez -vous justice, Monsieur, et vous conviendrez qu'il ne nous lesle plus d'autre m »yen de nous acqniiler envers vous; vous trouverez donc ci-
( 1^9 ) inc] use une obligation de mille guînees ; si vous crojez pouvoir vous passer de c.Mte somme, qu'elle serve de dot à rinforlunée que nous avons vue hier dans vos bras, et à laquelle vous avez proinis de ne Tabandonner jamais.
Je nai pas besoin de vous faire observer qu'il ne doit plus y avoir désormais aucune relation entre nous. »
Lad Y BoRMAN.
— Qu'est-ce que cela signifie, dit Golllieb , après avoir lu ? Parle donc , mon ami, e.xpliquc-nioi cet horrible mystère ? Mon cœur n-pugnc a le croire
coupuble. — Coupable, dit Ferdinaiïd avec l'accent de i maignaiio.^ i Viens, viens entendre ma ju>titicalion d'une autre bouche que la mienne. Il entraîne avec force Gotllicb jusque chez Madame Klein. —
OÙ est Rose , dil-il en enlranl ? — La voici; elle est parfailemenl remise.— Inslrnmenl innocent île ma ruine, dil-il, je ne vous en veux pas; vous na*avez fait bien du mal sans le vouloir; on me croil coupable , on a partage , adopté voire falale erreur; mais dans mon inforlune il me reste un ami, le voilà: dissipez ses soupçons involontaires , en ic'pelant devant lui le funesîe lécil de vos malbeurs.
Rose , extrêmement émue , recomruonça son récit, non sans verser de nouvelles larmes. Golllieb lui prêta la j lus grande allention. Quand elle e:il Qui : Tout n'est pas perdu, s'écrial-il ; si Mademoiselle le veut , tout peut
5g ,./j- <^..v Aiui-ii que je lasse?
— Nous suivre en Angleterre; c'est le seul moyen de faire revenir ma sœur de son erreur , le seul aussi pour couvrir voire faute cl retrouver le
repos. Venez ; voire existence s'embclTra au siin d'uiu! faiiiillo reconnaissanle , à qui nous allez rendre le Locilieur. — Vous cr>ml)U'z lous mes vœux, dit Rose ; je sens eu «(Tel que si la vie peu! cesser de ni'clrc à cliarge> ce ne peut vive <[ue loiu des lieux où j'ai tout pcrilu, et où je dois craindre à chaque pas de renconlrer celui qui m'a ravi l'honneur el le lepos.
Il ne faut qu'une lueur d'espérance pour suspendre la duuKur la plus anitre. Le cœur de Ferdinand se dilate , la joie brille de nouveau dans ses yeux; il se jette nu cou de son ami, il embrasse Bo^c , il embrasse Madame Klein, avec une vivacité qui ne de'plaît pas à la bonne vieille dame ; il embrasserait volontiers tout le monde.
Parlons, dit-il : que tardons-nous? On rît de sa vivacité'; il a de la peine a comprendre , qu'avant d'entreprendre
une lon£rue route il faut au moins faire les préparatifs du voyage. On parvient cependant a modérer son impatience; Golllieb lui fait convenir qu'un jour de plus ne peut apporter aucun changement dans sa situation, et cpie ce n'est pas trop , pour faire ses adieux , payer ses dettes, faire les acquisitions nécessaires à Rose , qui n'a absolument que ce qu'elle a sur son corps, etc. etc.
Ferdinand se rend enfm , à condition qu'on partira le lendemain de ^rand matin, et qu'on ne s'arrêtera j)as avant d'être en Angleterre. On consent à tout ; chacun se sépare pour vaquer à sgs afTaires. Feidinand trouve son |)ère absent ; il lui écrit une longue lettre pour l'instruire des éve'nemens de la joui née , et du voyage qu'il va faire ; la journée s'écoule^ on passe la moirée ensemble
en faisant des projets pour l'avenir; on se couche entifi, et. des le malin nos trois voyageiM's roulent dans une • bonne diaise de poste sui- la roule de France ; on se donne à peine le temps de manger, et le soir du second jour, on arrive sains et saufs à Calais , ou il faut bien se résoudre à passer la nuit , altendu que le paquebot ne paît que le lendemain dans la matinée. Le lendemain le temps est gros, la mer est houleuse ; impossible de se mellre en mer. Pendant quatre jours les vents sont conlraires; Ferdinand se desole; il court de la ville au port, du port à rholcl ; il consulte les baromètres, obseï ve les girouettes , reg.irdc les nunges , interroge les gens de mer, demande à tout le monde s'il n'est pas possible de braver le temps pour franchir le Pas de-Calais , et revient désespéré, lorsqu'on lui répond que
cela ne se peut pas. Enfin le cinqtiîcmc jour le ciel s'éclaircil , le vent change, onb'enibarque , et en quelques heure* on louche le sol d'Alhion. Rose elanl faliguee de la mer , il lallut bien la laisser reposer, avant de partir pour Londres. Tant de délais désespéraient Feidicrarid; Goltliel) le raillail sur ses crainles; mais Goillich n'élait pas amoureux : arriver un jour plus loi ,uii Jour plus lard , lui paraissait une cliose assez indifférente. Cependant les jours mêmes qui paraissent les plus longs sVcoulcnl comme les autres. Le lendemain tant désiré arrive ; on pari , et ver^ le soir, nos trois voyag« urs font leur entrée dans la superbe ville de Londres. On descend dans un holel de PorlmanVSquarre , et Gotllieb , après avoir eihoité son ami à pren»
drc pnliencc^ court chez son père pour préparer Clara ?i la visite inattendue qu'elle doit recevoir.
C '15 ) FcrJinincl complc les mliHilcs en aUciïdanl lo retour Je son ami , qui a projiiis de ne pas larder à revenir.
Immobile à Tune des croisées qui<lonnent sur l'enlrJe di la maison ^ il soupire et se dépile chaque lois qu'il en- Ire quelqu'un et qu'il ne reconnaît pas Golllicb. Déjà la nuit a remplace le jour, et GoUlicl) ne revienl pns.
Ferdinand s'impalienle. Ne pouvant plus voir, il écoule ; chaque pas qu'il enlend le fait tressaillir; Ks heiues s'écoulent cl personne ne Nienl. Alors
ne pouvanlplusreslerdans celte cruelle incLTliludc, malgré les représentations de Uose , il sort de l'hoiel , s'informe de la demeure de Lord Delnioll , et s'y rend à grands pas. II arrive ; \\\\ niornc silence règne dans les environs. Il frappe, on ouvre et un domeslique lui demande ce qu'il désire. — Je voudrais parler à Sa Sci- 4. i3
giicnrie , à Lord Delnioll. — IK'las , vuus igricMcz donc que ce digtie Loi\l csl morl depuis deux jours? — Di« m\Î el Miss Clara , ne pnis-je voir Mi>s Clara ? — Il n*y a plus de Miss Clara , elle es( mainlciuuil Lady Carvvi II !
c!ic n'babile plus celle maison.
ciiAririiE \i.
\l' andLi main do fer du ni.ilhrnra porté le [)renHer coup à celui qu'un sort iinpilovaUle lui a Jcsigiic pour viclime, il esl rare quV-llc s*en liennc a une première blessure. Vous croyez avoir épuisé sa fureur, mais elle frappe sur vous à coups reilouliiés ; il srnible qir«*llc \euille vous f.iirc oublier une iii fortune par une ;iulre.
Eu doccutl.ml de voituie devant 1 auguslr nianoirdc ses ancêtres , (Jlara croyait n'avoii* plus rien à redouter, toutes ses illusiousde bonlieur s'élaicnt évanouies comme un beau songe ; les eflbrls violens qu'elle avait faits sur elle-même avaient cliangé son désespoir en une calme résignation^ et a la perte cruelle de son amant , elle o{)po«
snil le plaisir de revoir son pcrc tendrement chéri, et la salisfaclion qu'elle éprouverait en remplissant le plus ardent de ses vœux. En entrant dansTlioUl , elle est surprise ainsi que sa laiile^de la Irislesse qui règne sur tous les visages. Elle s'allendait a des cris de joie; nu lieu de cela , elle est accueillie avec un morne silence , elle s*aper^*oit mrme qu'on se dclourne pour cvsuyer des larmes. Au nom du ciel, s'écrie-l-elle^ qu'est ce que cela signifie? qu'avcz-vous a m'anrioncer ?
On se regarde avec embarras , et on ne lui répond que par des sanglots. Alarmée de cette douleur mystérieuse , elle veut s'élancer dans l'appartement de Milord ; on l'arrclc , et elle apprend enfin qu'elle arrive a temps pour recevoir sou dernier soupir. Quelle nouvelle pour une fille comme Clara, pour une tendre sœur comme Lady
( '49) Bormnn! Aux sanglots qui sV-clinppeut Je Icursein el fjn'cUes voiiclraient cil vain clouiïer, le médecin sort de la cljanil)ie de Milord , les conjure de se modérer et d'allcndre, pour pnraîlre devant le malade, qu'il l'ail prJpare à recevoir leur visite.
Avec quelle anxiété elles attendent sonre'our! 11 revient au bout de dix minulcs, et leur permet d'entrer , à conliliou qu'elles s'elVorceronl de modérer leur douleur, dont le spectacle pourrait elre nuisible au malade.
Elles promettent tout et suivent le docteur. Au clievel du lit du malade , était assiNLord Carwell ; sa figure maigre et pale, ses yeux bumides annon- (;aient le profond cbagrin que lui causait le danger de son ami. Clara frémit iuvulonlairement lor^qu*elle Ti peignit; mais cacbant son (rouble autant qu'elle put, elle s'approcha d»
C '50 ) Milord : Mon père ,nîon perc , s'ecriat elle, en qiielelal vous retrouvai-je ? Ah ! pourquoi ni avoir dissimulé voire silualion ! Le malade lendit la main , elle l'arrosa de ses larmes et la couvrit de baisers; Milady sanglotait lout liant, le doclenr se fâcha de ce qu'elles n'étaient pas plus dociles à 5CS ordres. jVlilord promenait languis- Si^mmenl sts yeux aulour de lui, comme s'il eut cherché quelqu'und'une voix faible , il demanda à Clara : Où est donc voire libérateur? A celle demande qui r'ouvrait loules ses plaies j Clara baissa les yeux, fit un profond sonpir, et serrant la main de son pcrc , elle répondit avec plus de force que de prudence : N*en parlons plus , mon père , je ne le reverrai jnmais ! Suffoquée par la douleur, el ne pouvant étouffer ses sanglols , elle 50f'-« lit de rappailcmcnt el donna un
libre cours à ses Lames. Bientôt le danger de son père donnant une anlrc direction à ses craintes , elle se jeta à genoux et pria avec ft rveur de Ini cotiserver ce pt» e adore. Qu'il vive , disail-elle , ô mo:i Dieu ! qu'il vive, et aucun sacrifice ne me para il ra pénible, si je puis baiurlr de son coeiu* le souvenir des cliagrins que je lui ai oause's. Forlifice par la prière qu'elle venait de faire, elle se leva, et se disposait à rentrer , lorsque Lady Borman vint lui dire que Milord desirait lui parler. Clara la suivit avec une apparence de Iranquillile ; quand elle enua tout le monde sortit , et elle se trouva seule avec son pcre. Elle prit la place que Lord Carwell venait de quitter , et prenant la main de Milord dans les deux siennes , elle témoigna \>:\r 9,cs regards le de'sir qu'elle avait de l'entendre. Milord i^assenibiant
( 15. ) toutes ses forces, regarda tendrement sa fille : Ma sœur, dil-il, vient de me raconter tous les maux que tu as soufïerls, et le courage avec lequel lu les as supportes. Le ciel a comble mes vœux en te ramenanl pour me fermer les yeux.
— Ail ! Milord , interrom[)it Clara , bannissez celle crainle; vous vivrez pour jouir encore long-lemps de Tainour de vos enfans !
— Ne l'abuse pas sur ma silualion, je f^cns trop que le Icrme de ma vie 8'a[)proche; mais il ne ûcnl qu'à loi d'en adoucir les derniers inslans I
— Parlez , 6 parlez! qu'exigez-vous de moi ?
— O ma Clara ! je n'exige rien ; mais si la prière d'un pcre mourant a quelque pouvoir sur ton cœur, avant que je descende dans la tombe, lu rempliras la promesse sacre'e que j'ai faite à Lord Carwcll.
Clara frémit; elle parut re'fle'cliir quelques instans , puis elle répondit d'un Ion ferme : vous serez satisfait , jMpouserai Lord Ca» well.
L'expression de la joie la plus vive colora un instant les joues du malade.
Ah 5 dit-il î je mourrai donc content^ et ma fille sera heureuse. — Heureuse I murmura Clara, et des larmes coulèrent le long de ses joues. — Tu verses deslaimes, ma fille ! — Pardonnez, Milord , ce sont les dernières.
— JNIon ami, dit Lord Delmott à Carwell qui entrait dans ce moment ; mon ami, approchez; Clara consent à devenir voire épouse ! Clara fit un signe de consenlemenl, lui lendit la main ; Carwell la baisa respeclueusement, et sorlit pour faire les dispositions nécessaires.
Une heure après, le mariage fut célébré dans la chambre même dé
Milord, qui semLlait .n'avoir allenJu que ce iiîoinrnl-là pour ren«lre le dernier soupir. Il expira dans le^ bras de 5a fille, de 5.» fille inconsolable , qu'il fallut ari'acbcr de fi. rce de ce lil de niorJ.
Girwell pr<»fil;t cii moine ni où elle avîiil perdu c»»iinaissance pcjur Iraiisporlcr ch"Z lui sa nouvelle épouse , que nouH allons abnndonner i 5ei soins, pour rcvenirà Firdlnan.l.
CIIAHinE Vil.
Al sVloigiiait lenlcmcn! de ce séjour où il venail Je pcrJi'o jusqii à la J< rnicrc lueur d'cpcrancr' ; .«-on .nue, clourdic du con|) affreux qu'elle venait de recevoir, avi.il perdu toutes ses facuiu'^. Il errait à Iravcrs les rues les plus frccjuçulf'c'» de celle orgueilleuse cite' , sans savoir où se dirigiieut ses pas. Déjà les rurs claiciit dJ-erles et le silence de la nuil nVlail lr.>nble' que par les pas des gai'dcs de uuit que l'on enlendail de Utin en loiu. Il se trouvait alors sur les bords de la Taluisc , et conlinuait de marcher sans reflexion comme sans dessein, lorsque loul-à-coup sept à huit honinusTentourenl, le [.res-ent , et sans lui donner le leuips de se me lire sur sen gar-
des, lui garroileiU les pieds, les mains, lui ferment la bouche avec un mouchoir, el l'emportent, comme un vautour enlève sa proie. Le malheureux perd connaissance et ne revient à la vie que pour maudire sa Lisarre destinée. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il était plongé dans d'épaisses ténèbres, une odeur infecte s'exhalait autour de lui ; des cris plaintifs déchiraient ses oreilles. Il voulut étendre ses mains pour tacht r de prendre connaissance des lieux où il se trouvait ; elles étaient encore garrottées ! Le bruit des eaux qu'il entendait j un certain malaise qu'il éprouvait l'eurent bientôt convaincu qu'il était en pleine mer. Bientôt il soup(;onna la vérité , il avait entendu parler assez souvent des moyens abominables que l'on em ploie souvent en Angleterre pour avoir des matelots; il ne douta plus qu'il n'eût
( «57 ) tflc \iclinic Je ce qu'on appelle la presse. Il ne se livra point aux plaintes qu'aurait juslillees celte indigne barbarie; il laissa ses compagnons d*infortuiK' se livr. r aux imprécations contre les auteurs de leur esc'avage ; pour Ferdinand, il ne ressentait plus qu'uu cliagri[i stupide : enveloppe , pour ainsi dire, dans son malheur passe, il s*en faisait imc égide contre lin fort une du sort , et dans une froide indifférence, il semblait délier le sort d'augmenter les plaies de son cœur ulct're'.
Dès qu'il lit jour, on vint le délivrer de ses liens, et a Tordre d'un cbef, il se rendit, avec les autres, sur le tillac^ où le capitaine les fit enregistrer.
C'e'lait le tour de Ferdinand, et déjà l'ollicier chargé de cette opération lui avait Irois fois demandé son uom, sans en avoir obtenu de réponse. Un
marin qui s^ trouvait à côlé de lui, impalienlë de son silence, le saisit rudt^inent par le bras , en lui disant : Coquin, repondras-lu ! Le geste et l'epilliète injurieuse tirèrent Ferdinand de sa stupeur. — Coquin , rcpéta-t-il d'une voix forte , et levant en même temps sur l'insolent marin des yeux tellement animes d'un mélange de fierté et de colère^ que celui-ci épouvanté recula jusqu'au l>orddu vaisseau^ et serait infailliblement tombé dans la mer, si Ferdinand, par un élan de sa bonté naturelle, ne se fut jeté sur lui. Malheureux, s'écria-t-il ^ tu vas te noyer!
Plus prompt que l'éclair, il le saisit par le milieu du corps , au moment où il allait tomber, le porte comme une plume au milieu du tillac^ le dépose au milieu de ses compagnons étonnés, ^l retombe dans son a[>parentc insen-
( ï^9 ) silnliié. — Nom d'une fregale î s'écrie le ca pi laine , voilà un brave homme , ou je ne ni'j connais pas ; mais Je m'y connais, el je veux m'en assurer moimême. Son opération lerminue , il prend Ferdinand par la main, linvile avec douceiu' à le suivre dans sa chambre. Là , il l'interroge doucement , ne se décourage point du silence obstine que Ferdinand semble vouloir gnider. — Tenez, mon ami, dit-il, le capitaine Stounn se connaît en hommes, j'ai vu de suite que vous eliez d*une au Ire espèce que les misérables que je commande : vous paraissez malheureux ; parlez-moi avec confiance : si l'on vous a fait une injustice, comme je n'en doute pas^ je la reparerai. Est-ce la forlune qui vous manque? j'en ai plus qu'il ne vous en faut , elle est à votre service. Regrettexvous un père? je vous en servirai.
Esl-ce une femme ^ une amante que vous pleurez ! J*avoue que je ne sau- . rais reparer cette perte-là; mais vous êtes jeune , et les chagrins de l'amour s'effacent toujours avec le temps.
Sans s'en douter, le capitaine Slourui avait touché la corde sensible. Au nom de l'amour, tous les sentimens qui semblaient assoupis dans le cœur du malheureux Ferdinand se réveillèrent avec force et réouvrirent la source de ses larmes que l'excès du malheur avait taries. Elles coulèrent long-temps et avec abondance j elles le soulagèrent, et le rendirent enfin capable d'apprécier la bonté du capitaine, et de justifier la bonne idée que ce brave marin avait conçue de lui. Il lui fit le récit de ses infortunes ; il fut souvent interrompu par ses pleurs et par les exclamations du capitaine^ qui lui dit quand il eut fini : — ?»Ion ami ( car
j'espère que vous m'accorderez ce lilre ) , vous avez elé viclime de manœuvres infernales, il faut que vous ayiez un ennemi secrel bien adioit , bien sceleralî Nom d'une frégate î si jamais il lombe enlre mes mains, il ne neVira jamais que dans le venlre d'un requin. Mais enfin ce qui est fait est faiï : voilà ma maxime, à moi. Pleurez puisque cela vous soulage ; mais songez que vous e(es un homme , et qu il y aurait autant de làclielé de voire pari à vous laisser couler à fond par le chagrin, qu'il y en aurait de ma part à baisser pavillon devant un corsaire espagnol. Du courage , morbleu!
du courage ! Si vous avez perdu une amante, vous avez trouvé un ami, et je re'ponds que l'un vaut bien Taulre.
Croyez-en mou expérience, voire cœur ne sera pas toujours à la tempe te. En attendant que le calme renaisse , 4. »4
( >60 VOUS serez loge près do moi, vons n'aurez poinl d^mhe lable que la mienne, el si la conversation brusque, mais franche, d'un mai in , bon diable d'ailKurs, ne vous déplaît pas Irop , eh bien, morbleu, nous causerons quelquefois ensemble, en vidant un verre de rhum.
Ferdinand, louché, attendri, se jeta au cou du capitaine , qui malgré sa bri]squf rie avait su trouver le chemin de son cœur. Des ce moment son désespoir fit place h une douleur calme qui lui laissait au moins la liberté d'agir et de réfléchir. Il bénit le ciel de lui avoir envoyé un ami an sein de sa détresse , et s'il ne bannit pas de son cœur le souvenir de Clara, car cela lui était impossible, au moins il eut assez de force el de courage pour ne se livrer à ses regrets que dans les instans où il était sans témoins. Le
( '63 ) Capitaine le croyant enlièrement console', e'iait enchanlé, et lui disait de temps en temps : Je le savais bien moi, que le calme renaîtrait! oli , c^est que je me connais en hommes. Encore quelques jours, mon ami, et je te ferai part d'un projet qui assurera ton bonheur pour le reste de tes jours. Tu branles la léte , tu soupires encore , mais , nom d*une fre'gatc ! j*en suis sûr> cl lu verras !
Pendantqiie le vaisseau, poussé par un vent favorable , fend légèrement l'onde et vogue vers !a Jamaïque , retournons en Europe , où nous avons laissé quelques pci-sonnes qui nous intéressent.