‹ Le perroquet (volume 2)Chapitre 19 sur 32 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

V/N peut aisément se faire une idée de la douleur de Golllieb aux terribles nouvelles qu'il apprit en cnlrant dans la maison de son pcre. Frappe comme d'un coup de foudre , il fut long-temps avant de pouvoir recouvrer l'us.ige de ses facultés. Après avoir donne un libre cours à ses larmes , il songea de quelle manière il s'y prendrait pour annoncer à son ami la destruction totale de ses espérances. Tout en rélle'chissanl , autant que sa propre douleur le lui permettait, il clait entré dans le [)arc de Sainl-James , et &ui>ail une allée solitaire, lorsque le nom de Ferdinand , prononcé dans l'obscurité à quelque pas de lui , attira loule son allenlion : il s'arrête et prèle

( '05 ) une oreille allcnlive à la conve r>ahtîn suivante, qui se faisait en allemand , langue qu'il enlcndail el parlait parfaitement.

— Et lu crois donc que je serai entièrement débarrasse de ce maudit Ferdinand ?

— Je ntn ai pas le moindre doute ; Williams ne le perdra pas de vue ; les honnêtes gens qu'il a soudoyés le suivront de près, et s'ils peuvent rencontrer Friedel dans un endroit écarté , son aflaireest faite , je te ré[)onds que demain il sera en pleine mer.

— Sais- lu qu*en descendant du paquebot , je me suis trouvé nez à nez avec la j)elile Rose? Heureusement j'étais enveloppé dans mon man« teau , et elle ne m'a pas reconnu.

— Ah ça ! nos convenlions tiennent toujours. Rose maintenant e>t à moi, quand elle aura fait ses couches, s'enlend.

— Oui , et que j'aurai fait cadeau au cher Ferdinand du poupon auquel j'ai donné naissance en son nom.

— Crois-tu qu'il ne parvienne pas à se raccommoder avec sa langoureuse Anglaise ?

— Comment cela se pourrait-il , si nous l'envoyons à quinze cents lieues d'ici? Au surplus, charge-loi de Rose , je me charge de Clara , elle sera bien adroite si elle m'échappe.^

Goltlieb ne voulut pas en enlendre davantage ; il s'avança devant les deux scéleVats, que Ton aura sûrement déjà reconnus pour Louis et John Wolf , et leur barrant le passage Tépée à la main : Coquins , dit-il , voici quelqu'un qui saura bien vous empêcher d'exécuter voire infâme complot.

— Qui es-tu , dit Friedel , pour nous parler ainsi? passe ton chemin.

— Qui je suis ? Je suis l'ami de ce-

( «67 ) lui que vous persëculez, le frère de celle contre qui vous conspirez. Si vous n'éles tous deux aussi lâches que vous êtes sce'le'rats , en garde, et de'fen* dez vos jours.

Louis lira son epte et se mit en devoir de vendre chèrement sa vie ; le combat durait depuis quelque temps, lorsque John Wolf, qui jusque là était resté tranquille spectateur, se mit aussi de la partie , mais d'une manière digne de ce lâche coquin. Il passa adroitement derrière Golllieb, et lui enfonça son épée dans le dos, jusqu'à la garde. Ce malheureux jeune homme tomba en disant : je suis mort. Relirons-nous, dit Louis , avant qu'on ne nous aperçoive.

C< pendant Rose al tendait lori jours le retour de Ft-rdinand , ou de Goltlieb. Ne pouvant se figurer le motif de leur absepce j elle passa la nuit à gé-

mire» à faire mille conjectures Quelquefois elle se figurait qu'elle avait encore une fois été la dupe de deux fourbes , qui s'étaient entendus pour l'entraîner loin de sa patrie , et la mettre entièrement à leur merci; mais elle icjela bienlôt cette idée.

Elle se rappela le désespoir de Ferdinand , son vif amour pour Clara , et conclut qu'il était arrivé quelque malheur à U05 deux amis.

Le jour vint , la matinée se passa sans apporter aucun changement dans sa situation. Le soir du second jour étant airivc, et aucun de ses protecteurs ne paraissant , elle voulut , au hasard de fout ce qui pourrait en arriver^ aller elle-même à leur recherche. Elle descend, s'informe de la demeure de Lord Delmott , et sort.

Elle avait déjà traversé deux ou trois rucS; lorsqu'elle fut accostée par deux

( '69) jeunes gens , dont l'un la regnrdant effrontément sous le nez, lui dit en allemand , et à sa grande surprise :

Eh quoi ! c'est vous , Rose ? Quelle heureuse renconire ! Rose regarde , et à la lueur des réverbères ^ elle reconnaît avec effroi son infâme séducteur. Louis Friedel i — Monstre, laissemoi , dit-elle, cherchant en vain à s'échapper, — Là , là , dit le coquin , vous n'avez pas toujours été si revêche ; mais si vous ne m'aimez plus, vous aurez bien la complaisance de suivre ce brave homme que voici; je l'ai institué mon héritier.

Tout en parlant , Louis et John s'é^ taienl emparé chacun d'un bras de la pauvre Rose et Tentraînaientaveceux.

Rose épouvantée fait des cris perçans , s'échappe de leurs mains , et va tomber sans connaissance à la porte d'une grande maison. Nos deux co-

( '70 ) quîns voyant quelques personnes accourir aux cris de leur viclime , ne Jugèrent pas à propos d'atlendi'e et s'esquivèrent.

Au ntiomcnl où Rose était tombée , un superbe équipage sarrete ; un domestique descend pour frapper à la porte , son pied se heurte contre Tiuforlunée qui paraissait sans vie ; il la relève et la soutient dans ses bras. Uo personnage qui ctait dans la voiture , s'impatiente de ce qu*on n'a^^ vance pas , et met la tête à la portière pour en demander la cause — Mi-lord , répond le laquais , c'est une jeune et jolie femme qui est morte , ou qui se trouve mal. — Faites entrer la voiture , et transportez la malade dans l'hôtel , on lui donnera les secours nécessaires. L'ordre est exécuté, la porte s'ouvre : la voiture entre , et Rose inanimée est remise entre les mains des femmes.

Si le lecteur est impatient de savoir quel est ce seigneur qui paraît si compatissant , je lui dirai de suite que c'e'laitLord Garwell , i'epouxde Clara.

Il moule , et, après quelques tendres caresses, il informe sa triste épouse de ce qu'il vient de faire. Clara , toujours compatissante , veut voir par elle-même si l'on a pour cette étrangère tous les c'gards que sa situalion exige ; elle desceud , et se rend dans la chambre où l'on avait transporte' Rose .

Celle-ci venait de reprendre connaissance , lorsque CLna en lia. Si elle fut stupéfaite en apercevant sa prétendue rivale , la surprise et la joie de Rose ne furent pas moins grandes.

— Ah ! Mademoiselle , s\cria-t-elle innocemment , c'est sans doute le ciel qui vous envoie vers moi ! — Dieu ! dit 'Clara, a-t-elle juré de me poursuivre

( «tO

Jusqu'au lombeau ! Que cherchezvous? que me voulez-vous encore?

Rose , effrayée du ton et des regards de Clara , ne savait si elle devait re'pondre. — Eh quoi ! dit-elle , ignoreriez-vous encore ce que je veux? Monsieur Gottlieb ne vous a-t-il pas instruite lui-même hier des motifs de mon voyage ? Monsieur Friedel , que vous avez dû voir, ne vous en aurait-il rien dit ?

— Gottlieb î Ferd , que dites-f

vous ? Ils sont ici ? Parlez , que voulezvous dire ?

— Dieux ! Vous ne savez pas... Ce sont eux qui m'ont , pour ainsi dire , forcée de les accompagner pour détruire , par mon témoignage , la fatale méprise dans laquelle nous étions involontairement tombées toutes deux.

Ce n*est pas Monsieur Ferdinand qui fui Tauleur de ma ruine; un monstre

avait pris son nom , je viens de le rencunlrer : c'est l'épouvante où m'avait jetée son fatal aspect , qui m'avait fait perdre l'usage de mes sens. Ferdinand n'a jamais cesse' d'être digne de vous , Madame !

— Dieux, Dieux ! s'écria la maU lieureuse Clara, en se lordanllesmaiiis; el elle toml>a sans connaissance sur le parquet.

Ou s'empresse autour d'elle. Aux cris que jettent les femmes , Milord Carwe!! accourt ; et pendant qu'on prodigue à Clara des secours longtemps inutiles , il s'informe de ce qui s'esl passe' , et Rose ^ qui le prend pour le |)ère de l'amante de Ferdinand, se fait un plaisir de lui raconter par quelle me'[)rise ces deux lendres amans se sont trouvés de'simis : elle allribue naïvement à l'excès de la joie l'accident de Clara ^ tandis que Lord Car-

well embrasse dans une seule pensée les malheurs qui vont suivre une union si mal assortie , et formée sous de si funestes auspices. — Elle l'aime encore, s'ecrie-t-il d'une voix élouffee, avec l'accent du dépit et de la jalousie. Il veut parler, ses dents se serrent; il tombe avant que Clara soit revenue a elle. C*est en vain qu'on veut le secourir; une attaque d'apoplexie vient de terminer ses jours ^ et Clara est veuve sans avoir appris ce que c'est que rhymen»

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