CHAPITRE IX
« JL/EMAiN, dit le capitaine Slourin à son jeune ami y d. main , si le vent ne change pas, nous serons à la Jamaïque ; je n'y resterai que quelques jours, eï je remettrai en mer, dès que je me serai pourvu de quelques objets nécessaires, pour un voyage de long cours.
Ce moment sera douloureux , car je serai obligé de me séparer de vous pour long-temps , peut-être ; mais j'espère que nous nous reverrons , et qu'à mon retour je vous trouverai entièrement consolé. Maintenant , je vais vous dire ce que j'ai imaginé de mieux pour vous. J'ai de grands biens à la Jamaïque , en communauté avec ma sœur qui les administre de son mieux ; comme je n'ai point d'enfans ^
( >76) et que je n'en aurai jamais; que je n'attends pas après le produit de mes possessions d'Amérique pour vivre , je ne me suis jamais guère inquiété de la manière dont elles étaient administrées. Ma sœur a quarante ans ; elle est veuve , et n'a également point d'enfans. D'un jour a l'autre une tempête 7"^n boulet de canon , peuvent ni'emporler ; ma sœur peut mourir aussi, et nos biens tomberaient alors dins les mains dt je ne sais qui j car je ne me connais point d'héiiiier. Or voici comme je pense. Je crois que je dois faire le meilleur usage possible des bienfaits qu'il a plu à Dieu de m'accordcr ; et quel meilleur usnge en puis-je faire , qu'en les faisant servir au bonheur d'un jeune homme malheureux et vertueux 1 Ne rougissez pas, mon ami ; vous l'êtes , car le capitaine SlQurm se connaît en hommes. Ainsi
( ^77 ) ma première ope'ralion , en débarquant, sera de faire dresser, en voire fiiveur, une donation en bonnes formes
de tout ce que je possède à la Jamaïque ; je n'y mettrai d'aulre condition que celle d'administrer la portion de ma sœur comme la vôtre ; j ai mes raisdnspour cela : y consentez-vous? »
— Excellcnl homme ! comment ai-je mérité ?...
— Ce n'est pas de cela qu*il s'agit, V consentez-vous? Oui , ou non ?
— Qui, moi, je consentirais à recevoir. . . .
— Xom d'une frcgatc î vous me refusez donc ? Allons , point de cérémonies ; choisi*^sez, ou de vous couper la gorge avec moi , ou d'accepter mon offre.
— Eh bien , voilà ma réponse.
Il se jeta au cou du capitaine, ot des larmes de reconnaissance cou-
( 178 ) rent le long de ses joues. Stourm,le repoussant brusquement pour cacher celles qui, malgré lui, s'échappaient de ses yeux : Là , là , dit -il , ne voilàt-il pas de quoi pleurnicher ! je fais grand'chose, n*est-ce pas, pour pomper tes larmes ! Je le donne une vélille qui lie me sert à rien ; le premier gai lion que je prendrai aux Espaguols , me dédommagera amplement de cette misèie-là; et, noiu d'une frégate, je suis sur de leur en prendre , car rien ne porte Ixvuheur comme une bonne action. Ainsi, ne parlons plus de cela.
— Ah î répondit Ferdinand , si vous me défendez d'en parler , du moins vous ne m'empêcherez pas d'j penser sans cesse , el de placer dans mon cœur et dans mes prières , à colé du nom de mon père , le nom de l'ami gétiéreux que le ciel m'a donné ,
(j79 ^ quand je paraissais abandonne de la nalure* enlière.
Le lendemain^ ainsi que le Capitaine l'avait prédit , ils débarquèrent bea— reiisemeiit ^ et se mirent en niarcbe sur-lc-cbamp pour l'l)abitalion de Mistriss Dudley (ainsi se nommait la sœur du capitaine). La nouvelle de son arrivée était déjà parvenue jusqu'à elle , et ils la trouvèrent ^ à un mille de l'habitation, accompagne'e d'une foule de nègres des deux sexes , qui firent retentir l'air des cris de : yive le Capitaine Slounn I Vi^e frère de honne inaitresse à nous !
Ferdinand lut bientôt favorablement prévenu en faveur de Mistriss Dudley : la joie qu'elle témoigna à son frère , la tendre amitié qui animait son visage , ses caresses , ses paroles et ses moindres gestes ; l'air de bonté et de douceur qui donnait à toute
( i8o) sa physionomie un charme inexprimable , tout cela lui donna d'elle l'idée la plus avantageuse. Quand les premiers transports furent un peu calmes, tout le monde se mit en marche pour riiabilation. Stourm et sa sœur marchaient devant ; Feidinnnd , jugeant bien que dans ces premiers momens la pre'sence d'un tiers ne pouvait être qu'importune , les suivait à une certaine distance , entoure de noirs , qui ne pouvaient se lasser de témoigner et d'exprimer entre eux leur joie et leur al lâchement pour leurs maîtres. Ferdinand ne perdait pas de vue le Capitaine et sa sœur ^ il ne pouvait les entendre , mais il ne douta pas qu'il ne fiit le sujet de leur conversation , car Mislriss Dudicy tournait souvent la tête pour le regirdcr; et^ selon ce que disait probablement le Capitaine , ses yeux exprimaient une
( i3. ) douce piùe, ou son sourire peignait sa salisfaclion. Eufin , on arriva. L'iiabitation de Miss Dudley e'tait charmanie ^ et agréablement située. Mistriss Dudley , qui n'avait pas encore dit un mot à Ferdinand^ s'avança grai cieusement vers lui, et lui monlrant sa maison : Monsieur, dit-elle, soyez le bien venu, vous voilà chez vous; je ne vous demande que la permission de faire encore pendant quelque temps les honneurs de voire miison, Ferdinand , confus , cherchait une réponse; le Capitaine lui en e'vita l'embarras. — Nom d'une frégate ! dit-il, vous avez lout le temps de vous faire descompUmens; enlrons,car je meurs de faim et de soif. Il entra sans plus de cérémonies , et les autres le suivirent : une magnifique collation était préparée d'avance j et tout le monde y fit honneur. Après le repas, les nègres,
à qui on avait donne congé pour ce jour-là , eurent leur paiU de la fêle , et se livrèrent à toutes sortes de jeux pour amuser leurs maîtres; et, maigre sa mélancolie , Fcrdirjand sourit plus d'une fois aux lableaux grotesques qui étaient devant ses yeux , et qui étaient si nouveaux pour lui.
Vers le soir on apporta du vaisseau plusieurs caisses à l'habitation : elles contenaient diftérens objets que U Capitaine destinait à sa sœur et à ses nègres. Il offrit lui-même ceux qui e'taient pour Mistriss Dudley ; mais , avant d'ouvrir sa dernière caisse , il prit Ferdinand à l'écart ^ et , après lui avoir dit quelques mots à l'oreille , il adressa la parole aux nègres : « Enfans, leur dit-il , vous ne m'appartenez plus; voilà votre nouveau m.iîlre. » Les pauvres noirs ne savaient quelle contenance tenir; ils regrettaient le maître
( '85) qu^ils perlaient, et nn sentiment de délicatesse les empêchait de montrer leur chagrin , de penr d'offenser celui auquel ils allaient appartenir. Le Capitaine fit' un signe, et Ferdinand, ouvrant sa caisse , élala à leurs yeux ébahis les brillantes babioles qu'elle contenait; ensuite, il commença à leur en faire la distribution , donna à l'un un miroir, un couteau, un ruban, elc. Ces bagatelles leur eurent bientôt fait oublier leur chagrin , et ils se livrèrent aux transports de la joie la plus vive ; enSn on se sépara pour se livrer au repos.
Le lendemain fut employé tout entier à visiter les plantations. Le Capitaine et sa sœur entraient avec Ferdinand dans les moindres détails , et Tinstruisaienl dans tout ce qui a rapport à la culture des différentes productions de cette riche colonie ; tout
cela était nouveau pour noire Jeune homme ; mais son jugement sain , son esprit juste et pénétrant , n'oubliaient rien de ce qu'on lui expliquait, et le Capitaine conclut de quelques réflexions qu'il hasarda : qu'il en saurait bientôt plus que les anciens colons sur celte matière ; car , ajouta-t-il , je nie connais en hommes.
Huit jours se passèrent à peu près de la même manière ; Ferdinand aurait été le plus heureux de tous les hommes, s'il eût pu effacer de son cœur l'image de Clara , et le souvenir de ses anciens amis. Mais , au milieu des fétesqu'on lui donna, cette image , toujours chérie , se présentait sang cesse à sa pensée , et lui donnait un air de distraction qui faisait branler la tcte au Capilaine, et arrachait un soupir à Mislriss Dudley. Cette excellente femme chérissait déjà Ferdinand
( >85) comme son fils, el n'épargnait rien pour lui lëmoigner la tendre affeclion qu'elle avait conçue pour lui.
Le neuvième jour e'tait celui que ^e Capitaine avait fixé pour son embarquement. Quand Ferdinand se sépara de lui, il lui sembla qu'il allait encore une fois se trouver seul dans le monde ; il voulait absoltiment s'embarquer avec lui , et on fut obligé de le tenir pour l'empêcher de sauter dans la chaloupe . Tant qu'il put aj)ercevoir les voiles du vaisseau qui l'emportait, il ne quitta point le rivage , et ce ne fut que quand il l'eut absolument perdu de vue , qu'il consentit à retourner à l'habitation avec Mistriss Dudley , qui était obligée de laiie violence à sa propre douleur, pour offrir des consolations a son jeune ami , car c'était ainsi qu'elle le nommait. En rentrant, Mistriss Dudlev, 4. 16
Toulant le distraire de sa douleur, lui remit la donation que le Cajdlaine avait fait dresser en sa faveur : ce brave homme, craignant un refus ou des remercimens , n'en avait plus parlé pendant son séjour dans Tile , et avait chargé sa sœur de la remettre à Ferdinand, après son départ.