CHAPITRE XI
J joris Friedel , comme on Ta vu , aurait donné lout au monde pour retirer des mains de Hort l'obligation qu'il avait imprudemment signée , et qui pouvait découvrir un jour sa cupidité et son hypocrisie à son père , s'il prenait jamais fantaisie au notaire de lui rendre ce mauvais service. Ayant inutilement employé tour-à-loiir les prières et les menaces pour se la faire rendre , son caractère féixjce lui inspira l'épouvantable idée delà détruire^ en se vengeant en même temps du notaire , dont la probité lui était si odieuse. Mais comme le projet qu'il avait formé pour cela pouvait le conduire à l'échafaud , s'il était] découvert , il se garda bien de mettre 4. *7
( '94 ) personne dans sa confidence ^ pas iViéme son infernal ami John Wolf.
Comme il elail ailé plusieurs fois chez le notaire , il avait remarqué que sa servante Marie couchait dans une chambre au rez-de-chaussée , en face de l'étude de Hort, et à côté de Tescalier de bois qui conduisait aux étages supérieurs. Ce fui sur cette connaissance des localités qu'il bâtit son plan diabolique.
— Williams , dit-il un jour à son coquin de valet de chambre , tu es venu avec moi chez le notaire Hort :
sais-tu que le drôle , pour un homme veuf j a une petite bonne assez drôlette?
— Je vous avoue que je n'ai vu rien d'extraordinaii'e dans la taille et la iigure de celte créature-là.
— Peste, ]\Io^sieur Williams, vous êtes difficile ; je connais quelqu'un
( «95) comme il faut qui s'en arrangerait bien , et qui payerait cher le plaisir de passer une nuit avec elle.
— Sauf le respect que je vous dois , Monsieur, je crois que l'amateur n'est pas loin : si c'est vous , Monsieur , et je ne crois pas me tromper, qui avez envie de celle drolesse-là, je me chargerai volontiers de parler pour vous :
}e vous réponds que la place se rendra bien vile à discrétion.
— Vous croyez ! Cependant , à son air modeste je la croirais assez
— Oui , oui , sage; fiez-vous à cela !
Quand ces filles-là baissent les yeux , ce n'est pas la terre qu'elles regardent. Essayez seulement, et vous venxz si Je m'y connais.
— J'avoue que j'ai un goût singulier pour elle , l'envie de passer ce qu'on appelle un caprice. Mais je
( '96) voudrais me satisfaire sans qu'elle s'en doulât ; je ne roudrais pas me livrer à l'indiscréiion d'une fille de celle espèce-là.
— Sans qu'elle s'en doutât ! cela me paraît un peu difficile , à moins que vous ne vouliez employer un de ces moyens de romans, si uses ; une poudre soporifique, par exemple; mais c'est encore d'une exécution difficile.
— Aussi n'est-ce pas là le moyen que je veux employer : il en est un autre plus simple, et qui, surtout, sera plus agréable pour vous. Supposons que vous soyez amoureux de cette fille.
■r— Je ne le suis pas ; mais si cela ^tait, avant quatre jours elle serait à moi.
— Eh bien , je vous en donne quinze; /e| si vous réussissez il y a cent ducats
( 197 ) pour vous. Ea voilà vingt-cînq que vous pouvez employer à la réussile de voire dessein , mais à condition que je les retiendrai sur vos gages , si vous ne mè donnez les preuves les plus convaincantes d'une parfaite intimité avec cette fille.
— Quelles preuves voulez-vous que je vous donne , Monsieur , car je regî^rdedéjà vos cent vingt-cinq ducats comme gagnés?
— Quelles preuves ? Les voici : il faudra que votre commerce soit assez bien établi pour que cette ûlle laisse les portes ouvertes ^ pour vous attendre à toute heure de la nuit. Quand vous en serez là , vous me le direz ; je m'introduirai à votre place j je passerai mon caprice, et vous aurez la somme convenue.
Cet accord infâme entre un maître icélérat et un valet digne à tous égards
( '98 ) de le servir, fut conclu et cimenté par des promesses réciproques. Williams eut bien moins de peine qu'il ne croyait lui-même , et le cinquième jour il annonça à Louis que toutes le» conditions étaient remplies de sa part.
— «Bien, ditFriedel, continuez ày aU 1er toutes les nuits , exigez qu'elle vous attende dans son lit , et qu'elle soit sans lumière. » Cette condition fut encore remplie. Enfin , au bout de quinze jours , et le même où Lady Borman et Clara venaient d'arriver à Francfort , Louis fit partir Williams dès le matin, et lui donna Tordre de l'attendre à Bruchsal. On observera que deux jours auparavant Louis avait volé sonpère, que Williams était parti comme pour aller rejoindre son maître en Hollande. Tous deux étaient secrètement rentrés dans la ville et s'étaient tenus cachés.
(^99) La nuit fatale étant arrivée , Louis prend une lanterne sourde , la cache sous son manteau , et s'avance à travers les ténèbres jusqu'à la maison du notaire. Il était prèsde deux heures, et tout le monde était plongé dans le sommeil , hors le crime qui veillait.
D'une main assurée, il pousse doucement la porte d'entrée; elle s'ouvre sans bruit. Celle de la malheureuse est ouverte ; il entre , s'arrête , tremble un instant , non par l'idée du crime qu'il médite ; non , il craint seulement que cette fille ne soit pas endormie , et qu'il rie puisse venir à bout d'exécuter son forfait. Il l'entend ronfler , il se rassure ; il s'avance près du lit, ouvre sa lanterne , et convaincu que iMarie dort profondément, il tire sa bougie, et avec le plus grand sang-froid il met le leu aux rideaux, aux draps et aux vétemensde l'infortunée; il sort, voit
un amas de bourrées sous l'escalier; il
dépose dessous sa bougie allumée , et
s'éloigne rapidement.
Cependant T^Iarie se réveille, et se
voit enveloppée de tovirbilions de flamme : elle s'élance hors du lit , se sauve dans la rue en criant au feu . Une réflexion rapide se présente à son esprit. Cet accident vient d'elle , de sa mauvaise conduite. Tout en courant, elle se trouve devant la maison d'Aaron ^ qui reconnaît sa voix, l'appelle et lui demande ce qui est arrivé. Elle lui dit que le feu est dans la maison de son maître. Aaron effrayé et voyant l'état où elle se trouve , la fait entrer, la confie aux soins de sa mère^ et court au lieu de l'incendie. Il revient bientôt, consterné, annoncer à la mal- . heureuse fille, que tout espoir était perdu ; la maison était réduite en cendres , et l'on croyait généralement
que le notaire y avait péri , ainsi que ses enfans. Quel désespoir pour Marie, qui se regardait comme Taute^ir de ce désastre! Elle eut de violentes attaques de nerfs, et ne cessa de crier :
Ah, mon maître ! mon pauvre maître !
jusqu'au moment où elle le vit entrer avec ses enfans.