CHAPITRE XII
V^UAND l'honnête Hort eul entendu que c'était pour recevoir le valet de chambre de Louis, que Timprudenle Marie avait laissé ses portes ouvertes, il n'eut plus aucun doute sur la main qui avait commis le crime, ni sur la cause qui l'avait fait commettre. — C'est pour anéantir ce papier, dit-il , en le lirant de sa poche, que cet incendie a été allumé! C'est sans doute par une inspiration divine que j'ai toujours porté surmoi celte fatale obligation : c'est le premier indice qui servira à éclairer les juges qui prononceront l'arrêt de mort du scélérat.
Hort était bien résolu de dénoncer Louis à la juslice ; mais bientôt il frémit en songeant au déshonneur que
le supplice de Friedel ferait rejaillir sur son père el son vertueux frère. Il rejeta donc bientôt toute idée de vengeance , persuade que la justice divine, qui lot ou lard atteint et punit le criminel, ne laisserait pas un tel forf.iit impuni. Mais il trembla à l'idée que ses jours ne seraient pas en sûreté tant que le monstre respirerait. S'il n'eût craint que pour lui, il aurait courageusement bravé la mort; mais il élait père^ il se devait à ses enfans; el que seraient devenues ces faibles créatures, privées du seul appui qui leur restât sur la terre ! Il communiqua et fit partager ses craintes à Aaron , et il fut convenu entr'eux que le secret de son existence et de sa retraite serait religieusement gardé, jusqu'à ce que le moment arrivât où il n'aurait plus rien à craindre de la part de Louis. Il éprouvait un sentiment pénible à Tas-
pecl de la malheureuse Marie , qui elaildcvfruie,enlreles mains de Louis, rinslrument de sa ruine; mais il fut touché de ses pleurs , de son repentir, et surtout de la sincérité de ses aveux j il surmonta le dégoût qu'elle lui inspirait, et lui offrit des consolations ; d'ailleurs il avait besoin de ses soins pour ses cnfans, auxquels elle était sincèrement attachée, et sa présence pouvait être un jour nécessaire pour confondre le coupable Friedel.
Comme Aaron habitait seul avec sa mère une maison assez vaste , il ne lui fui pas diflicile d'y procurer à Hort une relraite sûre et paisible, ou ils vivaient déjà depuis quelque temps, lorsqu'il arriva une aventure qui donna lieu à la visite du notaire chez M, Friedel. La pièce où Marie faisait ordinairement la petite cuisine de son maiire touchait à une chambre ou
( 2o5 ) cabinet, lieu qui servait à Aaron pour recevoir les vendeurs ou les aclitlcurs qui ne voulaient pas être vus; car Aaron , tout houuele qu'il était sous d'autres rapports , n'en était pas moins juif pour le traûc et le brocant.ige. Un jour Marie entre loule essouftlée dans la chambre du notaire : Monsieur, dit-elle, Monsieur! il est là , je viens de l'entendre. — Qui ? — Le valet de chambre de Friedel , ce coquin qui est cause. ... Il est là : voilà au moins une demi-heure que je Tentends causer avec Aaron ; je Tai reconnu à sa voix, je suis sûre de ne mV-lrc pas trompée.
Entraîné par un mouvement de fureur qui ne lui permet aucune ré* flexion , il i'élance dans la chambre d' Aaron, pour arrêter et confondre le scélérat. Il entre et ne voit personne. Déjà il croit que Marie s\st trompée,
lorsqu'il aperçoit une lettre cacliete'e > sur le parquet ; il la ramasse, el regardant l.'\ suscriplion , il Ht : A M. John JVolfyChez M. FriedeL II reconnaît rëcriture de Louis ; il emporte la lettre et rentre chez lui. Il délibère long-temps en lui-même s'il ouvrira celte lettre : d'un côté la délicatesse s'y oppose fortement ; de l'autre il lui semble que c'est la Providence elle-même , qui lui offre un moyen de confondre le coupable , de prévenir de nouveaux crimes , peutêtre. Celle dernière considération l'emporte sur tout scmpule ; la lettre est ouverte , et Ilort se félicite, en frémissant, de l'avoir fait. Ce lie lettre contient une confidence entière de tous les crimes dont Louis s'est rendu coupable envers Ferdinand, envers Rose , et envers son père. Il y plaisante avec un horrible sang-froid, sur le désespoir
( 207 ) des deux premiers et sur la prochaine ruine de M. Friedcl , elc.
Horl ne balance plus; il serre soigneu^cnn-nl celle lellre, et des que le jour a fail place à la nuil , il se rend cliczM. Fricdel , est inlroduil comme nous l'avons dit, el après un court préambule, il lui dévoile la conduile épouvantable de son fils, et lui met sous les yeux les preuves du recil incroyable qu'il vient de lui faire. La situation où celle découverte mit ce père infortune est plus facile à concevoir qu'à décrire. Après avoir donné un libre cours aux difiVrens sentimens qui Toppressèrent tour-à-lour, il ne resta bientôt plus dans son cœur qu*une pensée, qu'un désir, c'était de réparer promplement, et autant qu'il était en son pouvoir, l'injustice qu'il avait faite au vertueux Ferdinand. Il aurait voulu sur-le-champ voler à
Heidelbcrg, pour le serrer clans ses bras, el ce fut avec beaucoup de- peine que Horf lui fit suspendre son voyage jusqu'au lendemain. Ce fut e'galenienl en vain qu'il lui repiësenla la nécessité de s'assurer de John. M.
Friedel persista dans l'opinion , qu'il fallait laisser le confident et l'agent de Louis dans une parfaite sécurité, jusqu'à ce qu'il se fut emparé de Louis et des sommes qu'il lui avait volées. Le notaire augura mal de ces dispositions , et les événemens subséquens ne justifièrent que trop ses craintes. Pour ne rien laisser soupçon»
ner à John Wolf, M. Friedel le traita comme à l'ordinaire. Mais celui-ci n'était pas homme à se laisser tromper, et M. Friedel était à peine sorti de Francfort le lendemain par une porte , que John Wolf sortait par l'au» tre , pour aller rejoindre ou attendre
( ^09 ) son ami Louis à Calais, ainsi qu'iU en étaient convenus. Ils y arrivèrent tous deux le même jour que Golllieb et Ferdinand, furent retenus comme eux par les vents contraires , et débarquèrent encore ensemble à Douvres, où Louis fut aussi surpris qu'effrayé de rencontrer Rose , qui l'aurait à coup sûr reconnu , si son indisposition n'eut occupé les deux amis autour d'elle. On sait que ces derniers ne se mirent en route pour Londres que le lendemain j mais nos deux coquins J arrivèrent un jour plus tôt , et eurenc le temps d'instruire Willi'ms de tout ce qu'il devait fiire pour les débarrasser de Ferdinand^ dont tous les pa»
furent observés, et qui alla de luimême se jeter dans le piège qu'on lui avait tendu.
Cependant M. Friedel qui n'avait quitté Ferdinand que pour aller à la.
recherche de Louis , à son insu , revint le lendemain sans avoir pu découvrir s^es traces. Au lieu de Ferdinand, il ne Irouva dans son logement que la lettre que celui-ciluiavait écrite, pour rinstruire de son voyage en Angleterre, etdesmotifs qui l'y avaient déterminé. Il maudit de nouveau son fils Louis, car d'après la lellre de celui-ci, que Hort lui avait remise , il n'avait aucun doute que la rupture survenue entre Clara et Ferdinand, ne fût une suite des odieuses machinations de Louis contre son frère. Mais, persuadé que le témoignage de Hose , qu'ils ivaient emmenée , aurait bientôt dissipé la jalousie et la colère de Clai^ , il bannit toutes les inquiétudes qu'il pouvait avoir de ce côté , et ne songea plus qu'à quitter Heidelberg^ pour remettre John Wolf entre les mains de la justice. Mais en arrivant chez
lui, quelle douleur n'eut-il pas d'avoir été indocile aux conseils du nolaii^e , quand il a[)pi'it que le scélérat qu'il voulait faire arrêter, avait pris la fuite i Il pressentit promptement son malheur, et n'en fut que trop assuré ^ quand il eut jeté les yeux sur sa caisse et sur ses registres ; la caisse était vide ^ et les registres mal en ordre , ne lui laissaient aucun moven de s'assurer de rétat exact de ses affaires. Depuis long-temps , rempli d'une aveugle et coupable confiance pour le monstre qui lui avait été présenté comme un modèle de probité et de désintéressement par son fils de prédilection, il avait laissé John Wolf enlièremenl libre J de mener son commerce comme il Tentendait. Séduit par le moyen que ce dernier avait trouvé pour faire face aux billets , que le vol de sa cassette p par Louis ^ l'aurait mis
hors d'état de payer, il n'avait fait aucune difficulté de signer parla suite tous ceux que John lui avait présentés. Le résultat fut que bientôt les porteurs de billets se présentèrent en foule y et pour des sommes énormes.
Il vit avec effroi Tabîme que sa fatale prévention avait ouvert sous ses pas, sans qu'il entrevît aucun moyen d'é-« chapper au déshonneur. En effet, dès que l'on sut qu'il avait suspendu sespaiemens, des créanciers étrangers le traitèrent avec la dernière rigueur.
Dénoncé^ poursuivi en justice , il fut bientôt déclaré par un arrêt en état de faillite , arrêté et jeté dans une prisQi^,.