CHAPITRE Xm
Il s'écoula plus de deux mois avant que Clara fut instruite de la perte de son frère bien aime'. Rose avait aidé les femmes à la transporter mourante dans sa chambre j où une longue et dangereuse maladie suivit son évanouissement. Peindrons-nous la dou-»
leur et le désespoir de Lady Borman , lorsque l'on apporta à l'hôtel le corps sanglant de son neveu chéri , et qu'elle apprit en même temps la mort subite de Lord Carwell , et la situation périlleuse de Clara ? Tant de coups, dont ub seul aurait suffi pour accabler une ame d'une trempe commune, ne la rendirent sensible qu'au besoin impérieux de s'élever au dessus de Thuinanité , pour se dévouer entièrement au salut de Clara, la seule personne
qui Taltachat encore sur la tene. Son courage oblinl sa lecompense ; par ses soins el ceux de Rose, qui ne quitta pas Clara, el que celle-ci voyait avec plaisir, peul-étre par un secret sentiment de reconnaissance, pour la chaleur qu'elle avait mise à justifier Ferdinand ; par leurs soins reunis, dis-je , Clara fut bientôt assez forle pour apprendre, sans inquiétudes pour sa santé, la mort de son époux. La bonté de son cœur lui fit répandre des larmes sur la mort d'un homme qui paraissait avoir été victime de son amour pour elle ; mais nous avcuerons franchement que si son chagrin fut réel , il ne put tenir long-temps contre une voix seciète qui lui disait, qu'elle pouvait dorénavant se livrer sans crime aux souvenirs d'amour qui se réveillaient enfouie dans son cœur.
Ce qui nous confirme dans cette opi-
nion, c'est que, dès ce moment, elle ne pouvait plus se passer de Rose; elle se plaisait à lui faire raconter tout ce qu'elle savait de Ferdinand; il fallait qu'elle lui dépeignît ses gestes dans son désespoir j qu'elle lui répétât ses moindres paroles, depuis l'instant où elle l'avaitconnu, jusqu'au moment où il l'avait quittée. Mais qu'était-il devenu ? qu'élait devenu Goltlieb luimême? Lady Borman , à qui elle adressait ces questions vingt fois par jour, était très-embarrassée de lui répondre; et après avoir consulté les médecins, elle se décida enfin à lui annoncer la fin terrible de Gottlieb, prévoyant que d'un moment à l'autre elle pouvait en être instruile par quelqu'indiscrétion , et que ce malheur ainsi annoncé produirait des effets plus funestes , que si oa le lui annon-» çail avec ménagement.
(2,6) Mais avec tous lés ménagemena possibles, L^i^y Borinan ne parvint pas à empêcher Clara de se livrer à toutes les marques du plus affreux desespoir. Ici il ne s'offrait aucun motif de consolation^ tout semblait au contraire, dans son esprit agité ^ se réunir pour agraver sa douleur et la rendre inconsolable. Quoiqu'elle ignorât de quelle main était parti le coup qui avait donné la mort à son frère , elle s'accusait d'avoir causé son trépas par sa ridicule jalousie, et sa fatale précipitation à se laisser séduire par des apparences trompeuses. Pouvait-elle se dissimuler que c'était sa fuite de Heidelberg qui avait entraîné Gottlieb sur ses pas, et l'avait exposé au fer d'un assassin ? Si elle eût attendu son retour, comme Lady Borman le voulait, tout s'éclaircissait , et heu-
( 217 ) reusc de l'amour de Ferdinand^ ?es larmes du moins n'auraient coule que pour son père , el Ferdlnand^donl on u'enlendail j)lus parler, n'avaii-il pas elé aussi la victime du même complot qui avait coulé la vie à son père? AiïVeuse situation ! D'uu côlé l'épouvantable réalité , de l'autre le doute au moins aussi douloureux , en ce qu'il se reproduit sous mille formes qui effraient l'imagination ! Le malheur réel devient de jour en jour moins poignant, tandis que celui qu'on redoute semble renaître sans cesse.
Rose cheicliait à la consoler en lui représentant tous les motifs spécieux qui pouvaient la justifiera ses propres yeux, et en s'accusant elle-même des malheurs dont Clara se croyait l'auteur.— Ah! lui disait-elle souvent, c*est moi, moi seule qui ai occasionné
tous les maux qui vous accablent î Sans la démarche iraprudenîe et léniéraire que j'ai faite auprès de vous, jamais le moindre soupçon ne se fût présenté dans votre âme conlre le meilleur des hommes. Cest moi qui ai répandu inconsidérément le poison de la calomnie sur celui que son nom seul devait mettre à l'abri du soupçon. Cessez donc de vous accuser , et que voire haine ne tombe que sur la malheureuse qui sent ses remords s*accroîlre , par les bontés dont vous la comblez.
Le temps s'écoulait ainsi sans apporter à Clara, ni consolations, ni aucune lumière sur le sort de celui qui avait repris tout son pouvoir sur le cœur de la jeune veuve. L'immense fortune que Carwell lui avait laissée par testament, celle dont elle héritait
par la mort de son frère , ainsi que celle que Lady Borman devait lui assurer j la rendaient un des plus riches partis de l'Angleterre ; aussi, dès que les convenances le permirent, chaque jour un nouveau prétendant venait l'importuner par quelque de'clara-* tien d'amour , ou par la demande de sa main. Clara en congédia plusieurs en leur déclarant que jamais elle ne se remarierait; d'autres plus importuns, et comptant que leur mérite et leur constance , pourraient changer cette résolution de la jeune veuve, ne voulurent pas se laisser éconduire si aisément, et leurs assiduités devinrent à la un si falig.mtes pour l'amante de Ferdinand , qu'elle se détermina à s'y soustraire secrètement par lafuite. D'aiileur^i le terme de la grossesse de Rose apj^roc!» lit ,
et voulant soustraire la faute de celle victime jl'une erreur, aux regards curieux et aux propos indisciels, après en avoir conféré plusieurs fois avec Lady Borman^ elles firent secrètement leurs préparatifs de voyage , et partirent une nuit pour le pays de Galles, où étaient situés les biens de celte dernière. Ce fut là que Rose donna le jour à un enfant qui ne vécut que deux jours. Le souvenir de la scélératesse du père ne contribua pas peu à tarir les larmes que Rose versa sur la mort de cette innocente créature. Rose recouvra la santé ; le souvenir de sa faute s'alTaiblissant de jour en jour, elle se dévoua entièrement à l'amilié ; ses soins touchant , joints à ceux de Lady Borman , sa «aïvegaîlé, ne consolèrent pas entièrement Clara , mais au moins elle parvint à changer son désespoir eu une
douce méiancolie, el tirant de Tincertitude même où Ton était sur le sort de Ferdinand, un rayon d'espoir pour l'avenir^ elle le (il briller tant de ^^ fois aux yeux de Clara, qu'enfin la source de ses larmes se Inrit.
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