‹ Le perroquet (volume 2)Chapitre 25 sur 32 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

vJu'iL est difficile à une femme aimante el sensible, eût- elle même quarante ans , de vivre continuellement avec un beau jeune homme ^ aimable et vertueux, et de garantir son cœur contre les atteintes de l'amour ! Mistriss Dudley , que nous avons laissée avec notre héros , en fit bientôt la fatale expérience. Elle employa d'abord toutes les ressources de son âme compatissante , pour calmer la douleur qui rongeait le cœur de Ferdinand ; elle y avait réussi jusqu'à un certain point. Ferdinand vaquait à ses occupations avec une assiduité et un sang-froid qui auraient pu tromper des yeux indifférens ; mais l'œil de l'amitié , plus clairvoyant , distia»

guait à travei's ce calme apparent, l'orage qui grondait toujours au fond du cœur de l'infortuné jeune homme.

Ses nombreuses distractions , les soupirs qui s'échappaient de sa poitrine, quelqueslarmesqu'ii dérobait de temps en temps , tout servait à convaincre Mislriss Dudley que l'image de Clara vivait toujours dansf la mémoire de Ferdinand ; et , quand elle lui faisait de tendres reproches sur sa mélancolie , ou qu'elle le raillait sur les soupirs qu'il voulait étouffer, Ferdinand nommait son pcre ; il attribuait son chagrin aux inquiétudes qu'il avait sur la destinée de ce père chéri. Mislriss Dudley feignait de se contenter de cette excuse ^ mais elle n'en était pas du tout satisfaite, et elle était bien convaincue que si la mémoire d'un père était chère à son jeune associé, le souvenir de son amante lui était

encore plus cher. Quand elle le voyait soupirer , «elle soupirait aussi; elle croyait que c'était la compassion qui lui inspirait ce tendre intérêt pour Ferdinand; mais, à force d'employer pour le consoler le plus doux langage de l'amitié , l'amour s'était glissé dans son cœur à son insu. Long-temps elle chercha à se ^aire illusion sur les aen* lim.ens qu'elle éprouvait , et elle ne reconnut la violence de sa passion que lorsqu'il était déjà trop tard pour en arrêter les progrès. Ah I si le cœur de Ferdinand eût été libre , avec quelles délices ne se serait-elle pas livrée à l'espoir d'un amour partagé?

Mais elle était trop raisonnable pour se faire î*i,»sion , et , sans parler de son âge, elle sentait irop que Jamais elle ne parviendrait à remplacer Clara dans le cœur de son jeune ami ; tt ne pouvant lui faire partager l'amour qui la

consumait , elle eut assez de verta jjour le renfci'aier en elle-même , et pour se borner an plaisir de voir, d'enlendre celui qu'elle aimait , et au projet ge'ncreux de rendre son sort aussi heureux qu'il serait en son pouvoir.

Et comment aurait-elle pu se défendre d'aimer celui dont Téloge était dans toutes les bouches ? Depuis qu'il était à la tête de ses plantations , il ea avait presque doublé les revenus par son intelligence et son aclivilé. Avant lui , les nègres , mallrailés par des surveillans barbares, se livraient, à contrecœur, à un travail pénible , dont rien n'adoucissait la fatigue. Ferdinand améliora leur sort; ils furent oaieux nourris, Irailés avec plus de douceur; il y joignit l'ai trait des récompenses qui encourage, le ton de bonté qui gagne les cœurs ; il leur assigna chaque jour des momens de repos, in-

▼enta pour eux des amusement', et le résulut de ses soins fut que ks nègres Iravaillnient moins long-temps, et faisaient plus d'ouvrage , parce qu'ils faisaient de bon cœur ce qu'auparavant ils faisaient par force. Aussi, jamais un bon pcre ne fut plus tendrement chéri par ses en fans : tous tes nègres se seraient fait hacher pour lui. Il y en avait un , nomme Cali , que Ferdinand affectionnait parliculièrement , à cause de sa jeunesse , de sa douceur et de sa fidélité'. Il avait dixneuf ans ; sa taille était bien prise ^ ses traits gracieux. Cali ne quittait pas Ferdinand, qu'il amusait souvent par ses saillies et sa naïveté. Il lui apporta un jour un jeune perroquet , avec de grandes démonstrations de joie :Tiens, maître , lui dit-il dans son langage créole , tiens ^ je t'apporte un oiseau pour le faire rire lorsque Cali ne sera

( 2^7 ) pas avec toi ; parle , il te répondra. Allons, Jaco , parlez à Monsieur?

Vous ne dites rien? Hé ! c'est qu'il est encore honteux, mais il s'apprivoisera. Ferdinand sourit , récompensa le bon nègre, et reçut son cadeau. Il se fit un plaisir innocent d'élever le jeune perroquet qui , docile à ses leçons , et reconnaissant des petites friandises qu'il lui donnait , apprit promptement à parler, et ne le quittait plus. Quand Ferdinand voulait aller visiter ses plantations , Jaco le suivait en voltigeant d'arbre en arbre , et quand il n'en trouvait pas , il venait se percher sur sa léte ou sur son épaule, et lui répétait, tout le long du chemin , les mois qu'il savait 2 Ferdinand , -prie pour ton père ! pense à Clara ! Ferdinand, aime toU' jours Clara , toujours ! toujours ! -^■ Oh ! oui , toujours , répétait Ferdi-^

nand , comme si l'oiseau eût pu le comprendre !

Bienlôl Jaco fut le favori et le bon ami de lous les nègres; quelquefois il devançait son mailre , et l'atlendait. Alors les nègies l'entouraient , et lui faisaient mille queslions auxquelles Jaco repondait à tort et à Ir&vtrs, — Où est maître à toi, Jaco? — Prie -pou?' ton père ! — Que fait Ferdinand ? — Pense à Clara, — Ferdinand nous aime-t*il ? — Ferdinand aime loii" jours Clara ! Les bons nègres auraient bien voulu que Jaco leur dît ce que c'était que Clara ; mais IV^iseau ne leur donna sur cet article aucune re'ponse satisfaisante.

Si le babil de Jaco faisait de temps en temps sourire Ferdinand, il n'en était pas (le même de M^striss Dudley:

Ve nom de Clara que l'oiseau prononçait toute la journée , que les nègres

( ^29 ) tepelaient sans cesse, que Ferdinand entendait toujours avec une éniotioa nouvelle ; ce nom , que Tinjustice et rinûdélile de celle qui le portait n'avait pu faire oublier, ëlail pour elle une source continuelle de douleurs.

Etre Iralii par celle que l'on chérit plus que sa propre vie, esl , sans doute, un supplice affreux ; mais je crois que le dernier degré des tortures du cœur esl d'aimer sans espérance, d'avoir continuellement sous les yeu\ Tobjet de sa fatale [)assion , d*èlre témoin de sa tendresire pour un autre , et cela sans pouvoir le haïr ! Quel([ue pénible que soit le sentiment de la haine , elle ne succède que trop souvent à la violence de Tamour ; elle se convertit quelquefois en mépris , en indifférence , et devient ainsi un remède contre Tamour. INîais le moyen de haïr celui qui vous fail coaliauellemenl illu-ion,

( 23o ) en vous prodiguant les doux témoignages de la plus tendre amitié ! L'intervalle qui sépare ces deux sentimens est si cojirtj si facile à franchir! Les nuances qui les distinguent sont souvent si délicates , si imperceptibles ; la langage de l'une et de l'autre se ressemble tellement j qu'il est facile de s'y méprendre; et si des spectateurs indifférens s'y trompent quelquefois, comment un cœur qui chérit son erreur , qui saisit avec avidité le moindre regard, le moindre mot qui semble s'accorder avec ses désirs , ne s'y tromperait-il pas aussi? N'est-ce pas le supplice de Prométhée , que cette espérance qu*un rien fait naître, qu'un rien détruit , et qui bientôt renaît pour s'évanouir encore ?

Telle ét^it la situation pénible de Mistriss Dudley depuis deux ans ; sa santé se minait lentement , les roses

de son teint avaient disparu , son embonpoint avait fait place à une maigreur effrayante ; tout en elle annonçait une dissolution prochaine. Ferdinand , alarmé de son état , la pressait souvent de consulter quelque médecin. Mistriss Dudley, pour toute réponse , secouait tristement sa tête, et se dérobait promptement à sa vue pour essuyer ses larmes. Ces scènes se renouvelaient souvent : un jour, entre autres, que Ferdinand, avec une tendresse vraiment filiale, la pressait de lui découvrir la source de son mal , Mistriss Dudley, séduite par l'expression de bonté qu'elle remarquait dans ses yeux , ne se sentit plus la force de résister plus long-temps ; surmontant la fausse honte qui jusqu'alors lui avait fermé la bouche, et jetant sur Ferdinand un regard plein d'amour, elle allait parler. Pense à Clara, dit

toul-a-coup Jaco» Ces mois produisirent sur elle l'effet de la foudre :

tremblante , inanimée , elle resta la bouche ouverte, tout son corps parut agité d'un mouvement conrulsif ; pnis , rassemblant le peu de forces qui lui restaient : Il a raison, ditelîe , se tournant vers l'oiseau , fcil^ lai s l' oublier l Elle se précipita dans son appartement.

Cette scène porta un rayon de lumière dans l'esprit de Ferdinand , affligé, au-delà de toute expression, de la fatale découverte qu'il venait de faire. Il hésita quelques instans sur le parti qu'il devait prendre ; mais la bonté naturelle de son cœur eut bientôt écarté toute idée d'intérêt personnel 5 pour ne lui laisser voir que le regret de causer la mort d'une femme estimable à tous égards , et qui n'avait d'autre tort que celui de l'aimer, toit

que l'on pardonne toujours facilement , quelque modeste que l'on soit.

Kesolu de faii'e à Mislriss Dudley le sacrifice de sa passion pour l'ingrate Clara j il s'empressa de se rendre dans Tapparlemenl de son amie , qu'il lrou\a, à son grand effroi, étendue sans mouvement sur le parquet. Il fait retentir !a maison de ses cris ; tous les domestiques accourent, leurs gémissemens se mêlent aux sanglots de Ferdinand , qui s'accuse d'avoir causé la mort de Mistriss Dudley. Un médecin est appelé , et , après une saignée abondante , Mistriss Dudley donne enfin quelques signes de vie.

Alors, aux cris de. la douleur succédèrent des transports de joie si bruyans, que le médecin fut obligé de se fâcher sérieusement pour obtenir le calme et le silence nécessaires à la malade.

Lorsque tout le monde se fut re- 4. 20

tiré, Ferdinand s'approcha du lit de Mislriss Dudley, et lui prenant la main qu'il pressa conlre son cœur ; Ma bonne amie , dit- il , Iranquillisezvous; si j'ai bien deviné la cause de votre indisposition , je n'ai plus la moindre inquiétude sur votre maladie.

Mistriss le regardait avec des yeux inquiets ; elle semblait désirer qu'il s'expliquât plus clairement ; il la de** vina. Avez-vous pu croire , poursuivitil , que mon c<]eur soit resté insensible à voire mérite ? lN*attribuez qu'à la crainte d'un refus le silence que j'ai gardé jusqu'à présent, sur le désir que m'ont inspiré depuis long-temps votre esprit t votre douceur et vos vertus.

- — Serait-il possible , dit Miss Dudley d'une voix animée par Tespoir et la joie ; serait-il possible que vous aye2J conçu pour moi plus que de l'amitié?

Ah 1 ne cherche;? pas à m'abuser; que:

( 255 ) la pitié ne vous engage pas à feindre un amour, qui n'est pas dans votre cœur ! Non , Ferdinand , votre cœur ne bat que pour Clara J

— Vivez , s'ëcria-t-il , vivez , chère Mistriss Dudley, et que ma vie entière soit consacrée à vaus prouver mon amour.

— Il est trop lard , Ferdinand , je sens que le terme de ma carrière est arrivé ; mais je descendrai dans la tombe avec Joie, si j'y emporte le titre de votre épouse. Dussé-je ne le porter qu'une heure , celte heure-là suffira pour me faire oublier tout ceque j'ai souffert.

Ferdinand saisit cette idée avec em-pressement; il pensait qu'en satis-^ faisant au vœu de son amie ^ il pour> rail sauver ses jours : quels sacrifice* n'aurait-il pas faits pour cela 1 Mistriss Dudley exigea qu'on fît venir un no-

taire avant la cérémonie ; il rcsia enfermé avec elle pendant une heure ; tt, qiiancj l'iiojnme de loi eut fini, on Gl enlrer le ministre de la religion et les tenaoins nécessaires. On présen!a à Ferdinand le contrat à signer, ce qu'il fit sans s'inquiéter de ce qu'il contenait, et , de suite , le prêtre lui les prières du mariage , et unit les nouveaux époux.

A la joie qui brilla dans les yeux de jNiislriss Duilley, après la cérémonie , Ferdinand crut qu'elle éprouvait vn changement en mieux , et conçut l'espoir de la voir se rétablir : hélas ! cette erreur ne fut pas longue; le lendemain de ce triste hjraénée , Mistriss Dudley n'existait plus.

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