‹ Le perroquet (volume 2)Chapitre 26 sur 32 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

vJEux qui Jusqu'à piésent ont cru que JolmWolfet Louis Fi'icdel avaient l'un pour l'autre une amitié sincère , connaissent bien mal le cœur humain :

il n'y a point d'amitié entre scélérats, le crime les rassemble , le crime les désunit. John Wolf ne pouvaii pardonner à Friedel de lui avoir ravi la main de Rose ; et , s'il avait dissimulé son ressentiment , ce n'était que dans l'espoir de s'enrichir avec lui ^ et de se venger lorsque Louis ne lui serait plus utile. Louis , de son côté , ne voyait en Wolf qu'un coquin subalterne , -vil complaisant de ses passions, dangereux dépositaire de ses secrets , et dont l'indiscrétion pouvait le perdre.

Depuis que Rose s'était offerte à ses

( 358 ) regards dans les rues de Londres , i\ avait senti ses lubriques désirs se réveiller dans toute leur violence , et il jura qu'il n'aurait point de repos, qu'il n'eut découvert le lieu de sa retraite , et qu'il ne l'eût en sa possession. Mais Rose avait été trop effrayée à l'aspecl imprévu de son séducteur , pour s'exposer encore à le rencontrer. L'asile qu'elle avait trouvé chez Clara , el dans la suite son départ secret pour le pays de Galles, l'avaient entièrement mise à l'abri des poursuites de John Wolf , qui, la croyant toujours à Londres, s'obstinait à la chercher dans tous les lieux où il espérait la rencontrer encore»

Louis, de son côlé , avait choisi Clara pour sa nouvelle victime , ei pressait en rain John de le seconder.

John ne se sentait pas disposé à perdi:e , pour servir les projets de Lotiis ^

un temps qu'il pouvait employer plus uiilemenl pour son propre compte, et re'pondait avec aigreur aux reproches que lui adressait Louis ^ sur ce qu'il appelait son ingratitude.

Les choses en étaient là ^ lorsque Louis apprit de son espion ^Williams , que Clara n'était plus à Londres : du reste , il ignorait entièrement le lieu de sa retraite. A cette nouvelle, Louis signifia à John de se tenir prêt à partir. « Fùt-elle au fond de l'enfer,, ajoula-t-il, je veux la découvrir. »

-'— « Vous êtes le maître de partir quand il vous plaira , lui répondit Wolf ; mais, comme je ne suis pas amoureux de Clara, que je n'ai aucune vue sur elle ^ je vous déclare que )e reste à Londres, jusqu'à ce que j'ai« retrouvé le bijou que vous m'avez fait perdre. Je ne quitterai pas cette ville avant d'avoir découvert ma pe/zVe

— Je déclare l ... je ne quitterai pas ! . . . Voilà un nouveau langage ! Depuis quand oiaihe John se permelil d'avoir une auîre volonlé que la mien rie ?

— Pretendrail-on ni'asservir ? Je luirais de l'insensé qui en aurait formé le projet. Mais puisque nous avons cessé de nous entendre , croyez- moi , ne nous brouillons pas; partageons, et quiltoDs-nous hoiis amis.

— Partageons ! Et qu'avons-nous donc à pai lager ensemble ?

— Ce que nous avons à partager !

La qutslion est singulière , et j'élais loin de m'y attendre. Si vous avez perdu la mémoire , Louis ^ j'ai les moyens de vous la rendre malgré vous. J'ai vos lettres ; et je ne crains pas que vous mettiez le feu chez moi pour les déiruirc , entendez-vous cela ?

— Que voulez-vous dire ? Voulezvous faire entendre par-là , que c'est moi qui ai incendié la maison de ce coquin de Horl ? Pouvez- vous assurer que je vous aie jamais rien e'crit de semblable ? Je vous dëfie de le prouver.

— Eh mon Dieu ! calmez-vous ; ce n'est pas avec moi que vous devriez feindre : quand on marche à la potence , pour cinq ou six exploits bien prouvés , il importe fort peu qu'on n'ait pas de preuves matérielles pour le septième. INIais , encore une fois, mon intention n'est pas de vous trahir ; je ne demande que l'accomplissement de vos promesses. C'est moi qui vous ai aidé à dépouiller le honhoinine : si nous sommes d'honnêtes gens, il esl de toute équité que j'aie une part égale dans le butin , quevous n'auriez pas conquis sans moi; et si

nous sommes des voleurs, vous savez que les messieurs qui exercent ce métier lucratif, se piquant au moins entre eux «d'une exacte justice; ainsi Ja moitié de nos conquêtes m'apparlenant d'après le droit de la guerre et des grands chemins, j'ci^père que , pour obtenir justice de vous , je n'aurai pas besoin d'avoir recours à des moyens qui répugnent toujours à l'amitié.

— Vous êtes le plus impudent coquin que je connaisse. Eh quoi ! un misérable criblé de dettes; un gueux qui avait à peine de quoi se vêtir ; que j'ni retiré de la fange , où il croupirait encore sans moi ; un mendiant ose voi't dicter des lois î Un assassin me nomme incendiaire ! Traître , rends jgraces à un reste d'amitié qui me parle encore en ta faveur : c'est elle seule qui m'empêche d'aller dénon-^

Cer à la Justice le meurirler de Delmoll , le criminel dont la léte est mise à prix,

— Ali , doucement, Seigneur, voire raison s'égare : malgr ë les rares lalens que la nature vous a départis pour ope'rer le bien , je doute que vous eu ayez assez pour me faire convaincre d'être l'auteur d'une gentillesse que ye n'ai faite que pour vous rendre service. Ingrat que vous êtes ! vous devriez vous souvenir, qu'au moment où j'ai lue' Delmolt , il allait vous envoyer* prendre une leçon d'escrime dans l'autre monde I

— Drôle! viens «n recevoir une de lua main , si tu n*es au^si lâche que tu es impudent.

— Non, Seigneur , non, je ne joue pas ma vie et ma fortune à cette l<Herie-là, où l'on perd en gagnant. Je êiiixs bieu qu'il vous serait itjfinimeot

plus agréable de me luer que de me payer ; mais quoique la chance soit aussi favovable pour moi que pour vous, j'ai plus besoin de voire signature que de voire mort ; réglons d'abord nos petites affaires d'inlerel , et si cela vous fait plaisir, nous nous battrons après.

— Ce Ion ironique m'excède, à la fin j et ma patience est à bout ; je dois me défier d'un traître : rends-moi toutes les lettres que je t'ai écrites , ou crains tout de ma vengeance.

— Teslctlâ^es ! tune les auras jamais!

Ecoute, nous sommes seuls ici; je méprise tes menaces ; quand j'ai demandé une chambre particulière dans celte laverne , j'ai pris toutes mes précautions pour assurer le succès de ma demande : voilà le montant des gommes que je t'ai procurées , voilà tout ce qu'il faut pour écrire, je jure

( 245 ) que tu ne sortiras pas d'ici sans m'avoir signe' des billets en bonne forme pour la moitié.

— Que la foudre m'écrase , si j'en signe pour un schelling !

En même temps il se leva el se disposa à sortir. Mais John , se plaçant entre lui el la porte, le fit pâlir et reculer en lui montrant le bout d'un pistolet.— Ne t'ai-je pas prévenu, dit John, que j'avais pris toutes mes précautions?

Louis écumait de colère ; un objet qu'il aperçut lui donna l'espoir de sortir d'embarras et la force de dissimuler.— Voyons donc, dit-il d'u n ton soumis et que John attribua à la crainte, voyons à quoi se montent les sommes que vous réclamez d'une manière si élrano^e ?

C'était un grand couteau de table que Louis avait aperçu ; il s'en saisit

adroilomeul pendant que JoLn ^e retournais pour prendre la note qui e'iail sur la table , el le cachant en croisant ]ps bras : Lisez vous-même , dil-il à John qui lui présentait le papier; mais il n*eut pas plu lot le mémoire sous les ytxw y que Louis lui plongea son couteau tout entier dans le côté. John se senlani frappé, se retourne , et du pistolet qu'il lennil toujours à la main , il étend Louis à se$ pieds , et affaibli par ce dernier cflort , il tombe à côté du cadavre de son digne ami. Au coup de pistolet , Williams qui élait à boire dans une chambre , accourt el reste inteidil , à Taspect du spectacle qui s'offre à ses veux. ^Liis TAme de Wil* liams était d'une trempe Iropforle f)Our s'abandonner lAcliement a la douleur; il ne songe qu'à profiler de la fortune que cet événement semble lui offrir, et se met en devoir de fouiller les deu.x

niorls. MontreSjbourses^port efenillc^^ tout est déjà dans ses mains , lorsque (l'aulrcs personnes égilemenl accourues au bruit , et ne doutant nullement qu'il ne fut le meurtrier, se jettent sur lui, le garrottent, et le livrent entra les raains de la justice. Et pour ne plus revenir sur ces trois scélérats, dont les crimes ont sans doute plus d'une (ois soulève le cœur du lecteur , nous dirons en peu de mois que AVilliams ;<yant élérauiiit C-îi jt}g»^nient, fut , sur ladépositiondes témoins, et malgré se s dénégations, déclaré coupiible par les juges , et condamné à être pendu*.

Ainsi finirent ces trois liorï:mes^q!ie la pcrversit j de leurs mœurs avait unis. Long-temps le succès avait couronne leurs entreprises criminelles. Sans vertus , parce qu'ils étaient sans religion, leur bouche impie bravait Dieu, auquel ils ne croyaient pas. La vertu

( 248 ) souffrante et accablée par le crime heureux et triomphant, leur avait toujours semblé un argument sans réplique contre la Providence ; maisleur fin tragique est une nouvelle preuve , que si Dieu permet quelquefois le succès des mcchans , c'est pour rendre leur chute plus frappante. Le sangdesviclinieSjlespleurs des innocens opprimés, sont vengés tôt ou lard ; Tassassin s'enveloppe vainement des plus épaisses ténèbres; vainement il met en défaut toute la prudence humaine ; l'œil du Souverain Juge , auquel rien n'échappe , suit toutes ses déjaiarches homicides , et si la vengeance des hommes n'alleint pas le criminel, la Justice divine ne le laissera pas impuni. Leçon terrible, vérilé effrayante que les scélérats rejettent et refusent de voir, et qui ferait délester la race humaine , si le spectacle de la vertu

(^49) ne venait de tem[)s en temps rafraîchir la pensée , comme un rayon de l'aslre bienfaisant au milieu d'un jour nébuleux , rappelle l'espoir du prinlempSj malgré les frimas qui aiuistenl la nature. Mais il est temps de quitter cette scène d'horreur, pour retourner dans l'asile paisible où nous avons laissé le triste , mais vertueux Ferdinand.

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