‹ Le perroquet (volume 2)Chapitre 27 sur 32 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

PRÈS la mort de Mistriss Dudley , Ferdinand ne vil plus aulour de lui qu'une solitude effrayante. L'immense fortune qu'elle lui avail laissée par son contrat de maiiagc, était loin de lui offrir une comperjsation pour la perte qu'il venait de faire , et les cîiagrins qui vinrent «n foule l'assiéger.

Incertain sur le sort de son [)ère ^ séparé pour toujours de Clara, qu'il ne pouvait cesser de cliér'.r malgré son infidélité , il ne voyait duns les richesses , dont il était possesseur^ qu'un fardeau importun qui l'empêchait de se livrer à son aise aux mélancoliques rêveries qui le suivaient jusque dans ses occupations les plus sérieuses. Mais, patience; cette fortune qu'il

contemple maintenanl d'un œil Je dédain sera bicnlôl d'un prix inestimable pour lui. Un vaisseau de Haml)Ourg relâche à la Jamaïque ; dans l'espérance d'obtenir quelques lumières sur le sort des persoimes qui lui sont chères, Ferdinand se rendau port J il interroge tous les passagers, tous les gens de l'équipage : personne ne connaît son père, personne n'a entendu parler de Clara, ni de GtjtiHel); un matelot senlerrient cherche à rassembler ses idées au nom de Friedel.

— IMonsieur^ hii dit-il, ce Fili;del n'élail-il [las négociant de Francfortsur-le INIoin ? — Oui, mon ami : l'auriez-vous connu ? — ÎMoi ! pas du tout ; mais Je me rappelle maintenant d'avoir entenludire,cheznn marchand de Hambourg, qu'il avait fait une faillite considérable , et qu'il était à peu près ruiné. — Mon père ruiné î Dieuî gérait -il possible ?

Il interroge de nouveau le malelol; mais celui-ci ne peul lui en apprendre davantage ., et Ferdinand s'en retourna désespère à son habitation. Des ce moment, tout au Ire souvenir que celui de son père fut banni de son cœur. Son père e'iait malheureux, et il n'était pas là pour le consoler ! Il était peut être dans l'indigence, et il possédait une fortune immense ! Plus de repos dès lors pour son âme agitée, l'image de son père souffrant le pour» suivait le jour dans ses travaux^ le tourmentait la nuit dans ses songes.

Avec quelles délices il aurait mis à ses pieds cette fortune dont il jouissait avec regret, en songeant que son père manquait peut-être du nécessaire, tandis que lui nageait dans le superflu !

Sauver l'auteur de ses jours , le consoler, devint dès lors son idée favorite; il se reprochait chaque moment qui

s'ëcoulaîl entre ce projet et son exécution. Mais ce n'elail pas une chose facile. Depuis son séjour à la Jamaïque il n'avait laissé partir aucun vaisseau pour l'Europe sans le charger d'une lettre pour son père et d'une autre pour Charles Fraser; aucun bâtiment ne lui avait apporte de réponse. Il avait lieu de croire qu'aucune de ses lettres n'était parvenue à sa destination . et il devait craindre que les secours qu'il enverrait à son père n'éprouvassent le même sort. Vendre toutes ses possessions et en porter luimême le produit à son père infortuné, tel fut le plan qu'il conçut et auquel il s'attacha fortement; il ne s'agissait plus que de trouver un acquéreur assez riche pour le payer comptant , et il désespérait de réussir, lorsque le ciel sembla lui-même venir à son secours.

Un jour il voit entrer dans le port

UD Lâliment qu'il croit reconnaîtie.

Il n'ose en croire ses veux , mais bienloi il ne peut [)lusdouler, c'esl le bâiimenl du Capitaine Slourm , de ce rare el geneVeux ami, à qui il doit loule sa forlune. Depuis son de'part de la Jamaïque , il n'avait plus entendu [)ar- 1er de lui. Avec quelle emoïion il suit des yeux la chaloupe qui s'approche du mole ! Elle arrive , ceux qui la montent sont à terre, el le Capitaine Slourm nVst pas avec eux ; il reconnaît son Lieutenant , et son émotion devient plus vive, A peine lui donne- ^-il le temps de débarquer pour lui demander des nouvelles de son ami.

Le Lieutenant le recennaît à son tour, ils sont dans les bras Tun de l'autre, lorsque Ferdinand s*arrachanl loul-àcoup : Lieutenant, dit-il, mes joi»es softl .niouiUecs de vos larmes ; parlez, quel tcaliieur vous les fait re'paodre ?

— Aliî répond celui-ci, quel malheur pounail arracher des larmes à un marin, si ce n'est la perle d'un ami!

— Expliquez- vous ? Le Capitaine Slourm ?. . . — Il n'est plus!

Les larmes de Ferdinand se confondirent avec celles de l/cld [ainsi se nommait le Lieutenant ). Mais le lieu où ils étaient nVtanl pas favorable à une explication , il emmena chez lui I/eld et ceux de ses gens qui e'iaieiit débarques^ et là, ayant encore paye un tribut de douleur à la mémoire de Slourm , Ileld raconta tout ce qui leur élait arrive depuis leur départ. Comme celte relation serait trop lon-iie pour trouver place dans ceite histoire , nous nous bornerons àinsliuii-ele lecteur que Slourm selait rendu la terreur des Espagnols dans les parages da Nouveau Monde ; il avait fait sur eux des prises considé-

râbles, brûlé leurs bàlimens, inlerceplé leurs convois. Il revenait chargé d'or , lorsqu'ayant altaqué un bâlimenl espagnol , il reçut un coup de feu dont il fut mortellement blessé.

Avant de mourir il avait légué tout son or à son Lieutenant Hcld ^^ la seule condition de relâcher à la Jamaïque pour consoler sa sœur el son jeune ami de la douleur qu'ils éprouveraient de sa mort prématurée autant que glorieuse. Les blessures que j'ai reçues, les fatigues que j'ai endurées,' dit Helddu finissant , me contraignent de renoncer à un état que jusqu'à présent je n'ai exercé que comme volontaire ; mon seul désir, mon seul besoin j c'est le repos, et mon intention est d'employer l'or que je liens de la générosité du Capitaine, à Tacquisition de fonds de terre dans quel-

(257) que colonie anglaise, et d'y couler paisiblement le reste de mes jours.

Si des larmes de douleur avaient mouillé le visage de Ferdinand , au récit de la mort de son ami , les der-^k niéres paroles de He/diWeni briller la joie dans ses yeux. Il lui apprit à son tour la mort de JNIistrissDudley^ et le désir qu'il avait de vendre ses possessions et de retourner en Europe, Ce projet s'accordait trop bien avec les vœux de Held , pour que celui-ci souffrît que la chose traînilt en longueur. En deux jours le marché fut conclu, à la grande satisfaction de l'un et de l'autre , et loules les formalités d'usage étant remplies, Ferdinand n'aspira plus qu'après le fortuné moment où un vent prop'cc le porterait vers les conirées chéries où respirait son père. Le bâtiment sur lequel élail 4. 2^

venu Held é\M hop endommagé pour que Timpalience de Ferdinand lui permît d'allendrc qu'on y eiit fait les réparations ne'cessaires. Il fil transporter ses eftets et 5on or à bord d'un hâliment hollandais, qui n'attendait qu'un vciil favorable pour lever rancre.

Mais quand les nègres apprirent qu'ils avaient changé de maître, leur déses|)oir n'eut plu;» de bornes. Les uns pleuraient , se lamentaient , tandis que les autres se jetant à ses pieds , le .su j-) pli aient douloureusement de ne pas les quitter, ou de les emmener tous avec lui. Eu vain Ferdinand , que leur ail ichement allendris'iait jusqu'aux larmes, épnisiil toute son éloquence , pour leur faire entendre que son successeur les traiterait avec la même bonté, ils étaient inconsolables. Cali surtout , Cali jurait qu'il

( 359 ) %e donnernil la mort à ses yeux s'il ne lui pcrmeUail de le suivre. — Si vous ne voulez pas emmener Cali avec vous, Cali sui\!;t votre vaisseau à la n.ige , laiil que s<;s forcrs le lui permcl^ronl. QuaciJ vous verrez que je serai prêt à me nover , vous rue permettrez <le monter, j*en ê^uis sur. Non , vou<* n'a- {►.'«ndonnerez pas Jaco , qui dit si joliment : Pn^jwnr fort père , prrvsf à Clara ; ni Cali, qui veut voir le père «l'un si l>ou maître , et le servir toujours.

— ConsoK-toi, lu viendras avec moi, non pas comme un esclave, mais comme un ami dont je veux re* compenser l'attachement et la fidélité.

A ces mots la joie de Cali fut inexpi'imahle ; il sautait , il riait , pleurait t\ chantait tout à la fois. Il ixii>all les mains, les pieds de sou maîlrr , ut

^'adressant ensiiile à Jaco , Comme si cet oiseau eût pu rerilendre : Moq umi Jaco , chanle donc , nous ne nous quillerons pas; lu verras le père de niaîlre à nous ; ne va pas lui pincer les doigls, enlends-lu ?

Enfin , le jour du départ arriva ; Ferdinand ayant fait secrèlement ses adieux à Ileld, s'échappa de son liabi-^ tation accompagné du seul Cali , qui portait Jaco sur son épaule. Ils pri-rcnt des chemins délouinés pour se rendre au port , afin de dérober Tinatant de son départ aux nègres, dont ilse peignait d'avance l'afilicûon. Ils sont à lord, un vent favorable enfle les voiles, le canon du départ a tonné, l'ancre est levé ; Ferdinand , debout sur le tillac, attache avec atlendrissettient ses regards sur cetle île, qu'il voit probablement pour la dernière fois , cl ne quille sa posilion que lors»

qu'elle a enlièreinenl disparu a ses yeux, il n'est tire de sa rêverie que par la voix de Jaco , qui , se perchant sur sa lele, ne cesse de répéter :

Pense à Clara,

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