CHAPITRE XVII
A FxDANTque raniaiil de Ciaia, poussé par les \. ..is propices, s'avance vers TEurope , j)ru(ilons de cet inlervalle |K>ur l'y dr-vaiicer nons-memes; noire imaglnalion nous y Iransporlcra plus >î(e que son navire. Nous avons laissé en Allemagne queUpies amis que nous devons laiipeler au 'iouvenir du lecteur. Nous avons, par exemple, laissé partir \v pauvre Frilz el sa famille, se li\raijl à l'espoir irompei;r d'un heureux avenir, sur la foi d'un avis perfide; nous l'avons laissa parlir el nous n'en avons plus parlé; qu'e«sl-il devenu ?
A sou ariivée à Auftsbourp , sa première démarche avait élé de s'informe i de l'adresse du notaire indiqué
( a63 ) dans la pcrfiJe Icllre. On conçoit facileincnl que ce Nolaire ircxislanl pas, il no pouvait le Irouver ; il .s*adrcssa aiix Magislrals , auxquels il iil \oir sa lellrc ci le numéro du journal où clail insère le Taux avis. Les renseigiK'nîcns que Ton pril le convainquirenl bieniol qu'on lui avait dressé un piège gros.sier^ d.nis lequel il u'élail tomUe' que par sa piecipilalion et î»a trop grande credulile. Loge <lans une aul>eige avec toute >a famille, ses frais de roule et sa dépense eurent bienlol consommé la peûie forlunc qu'il avait apportée de Ueidelberg , tl'aulant plusque , coin|>lant recevoir une forte somme en arrivant^ il avail négligé toute espèce d'économie , de sorte qu'en peu de temps il se vil aussi malheureux que dans la falale soirée oùFiidinands'élall trouvé près de lui, au moment où les Ilots
du Xecker allaient Icrminer sa misère.
Cependant les Magistrats d'Augsboiirg employaient tous les moyens possibles pour découvrir Fauteur de la lettre et de l'avis inséré dans la gaze l te. Tous le* ouvriers de Tim prime rie , les employés de la poste aux lettres, furent interrogés inutilement.
Des avis furent placardés dans la ville et les environs, une récompense promise à celui qui donnerait quelque connaissance sur cet étrange délit ; personne ne se présenta, on ne put rien découvrir. Cette affaire fit du bruit, elle était le sujet de toutes les conversations, et parvint aux oreilles d'un petit vieillard, gros, court, robuste pour son Age, et qui, depuis deux jours , logeait précisément dans la même auberge où Fritz, ses enfans , et Gertrude , manquant de tout et menacés par Taubergisle , pour la dé-
( oG5 ) |>ense qu^ils devaient , se recommandaient à Dien , qui seul poiivait les lirer de TabiYne où ils s\'l aient jetés.
Le petit vieillard ddrf\ nous venons de parler , était assis et fnnaait sa pipe auprès d'un bowl de puncK, sans faire attention aux gens qui ri.iieîil sous cape de sa perruque de laine , de sort liabit bleu bien râpé, de sa veste et de »e!5» culottes rouges brodées en or ; mai«ii*b*^n fut pas de même lorsqu'il enlendi^1irè l'avis de la police concernant le tour abominable qu'on avait joué à Fritz. Il se lève subiicment, laTsse tomber sa pipe, et prenant brusquement l'aubergiste par le bras : Où est cet homme , dil-il vivement, pouvez-vous me dire où est cet homme?
— Eh , parbleu ! dit Thôte, il est
chez moi j pour qies péchés , avec tout
se^ marmots et une vieille sorcière
qui prie du matin au soii'^ et peul-elro
in soir au malin, comme si le boa Dieu allait leur faire tomber de l'ar-gent du ciel pour me payer.
— Combien vousdoiveul-ils?
— Une douzaioe de ducals , que je donnerais bien pour la u^oiiitl, car je cours le risque de n'ep jamais lou* cher un liard.
— Vous en avez menti ; eoi voilà quinze : faitesnioi conduire vers eux.
— Bien voloûliers. Excellence; vous faitefr.la une bonne action; car ce sont recllemeut à'ïwiw^ica gens, et j'aurais e'ié facbe'» , . ,
— Assez cause : couduisez-moi , ou failps-moi conduire. p
Fxili' iui bien étonne de voir entrer dans fion galetas une espèce d'origi*ual , qui,^ plaalanl debout devant lui, se mil à le lx)iser des pieds à la lèle , a parcourir des yeux ^a Uisle demeure , cl qui, api'ès^ prononça d'un air salis-
fait : C*c^l bien lui! Moiislcni l'hôle, dil-il à raubcrgisle qui l*avait conduit , failes-uioi le plaisir de vous en aller. Celui-ci fil une profonde réye'rence et se relira. LV'lranger ferma la porte sur lui , et revenant à Frilz:
Monsieur, lui dit - il , voulez -vous niVmbrasser? Fiilz interdit , inquiet , ne savait que répondre. — Poudre à canon ! dit l'autre , d'un ton brusque et néanmoins cordial, ne le nommes* tu |)as Fritz?
— Oui , Moiisieur , c'est mon nom*
— i\ es-tu pas natif de. . . .
— C'esl vrai! Mais comment con*»
iiaiss:;z-vous. . . .
— N*es-lu pas le fils de Frédéric et de Margarila Kloster?....
— Je ne puis le nier; mais encore une fois, Monsieur, daignez me dire. ...
— Poudre a canon ! je ne t'en ai pas
assez dit pour le faire voir qu'on l*a
annonce ma mort trop tôt?
^''— Serait-il po'^sible ? Mon frcre !
— Eh oui , le pelil bonhomme vit encore, Dieu merci; voilà six mois que je te cherche sans pouvoir te déterrer; mais, poudre à canon î je tiens mon vieux , et je ne te quitte plus.
Qu'avez-vous donc, belle dame!
vous jetez le livre avec de'pit , et vous criez à l'invraisemblance ! Vous avez tort ; dites que celte rencontre e^t extraordinaire , je serai de votre avis; mais invraisemblable , je n'en conviendrai jamais. Tous les jours on se rencontre sans se chercher, pourquoi cela n'arriverail-il pas, qtiand on se cherche? Parce qu'il a plu à ce coquin de Louis de tuer un brave homme de son autorité privée , s'ensuit -il que cet homme doive être mort?
Reconnaissez plulôt ici le doigt de
( 2C9 ) celle divine Providence qui se plaît souvent à faire tourner au bonheur des gens de bien les moyens que le»' mcchans emploient pour les perdre.
Ce'lait Gerlrude qui faisait cette dernière reflexion , tandis que les deux frères se racontaient mutuellement leurs aventures. Ce frère de Frilz , qui avait quitté de bonne heure la maison paternelle, avait fait deux fois le tour du Monde. Devenu Capitaine de vaisseau, il s'était retiré du service avec une immense fortune dont il ne savait que faire. Il en avait consacré une partie à l'acquisition d'uu bien considérable dans les environs de Hambourg. Bientôt il s'ennuya d'elre seul dans sa magnitique maison , et de ne pas avoir un ami à qui il pût parler de ses voyages, fumer sa pipe et s'enivrer de temps en lemps. Alors il se souvint qu'il avait un frère, et
bientôt il ne songea plus qu*à le chercher, pourjlui faire partager fea fortune. Il parcourut une grande partie de l'Allemagne, et se disposait à aller à Ileidelberg , lorsqu'il le rencontra d'une manière si étrange.
On pense bien que Frilzn'lie'sita pas un moment a le suivre avec toute sa famille; mais Gertrude ne put se résoudre à quitter tout-a-fait son pays natal. « J'ai une sœur , dit-elle, que j aime autant que vous aimez votre frère ; et puis , qui est-ce qui veillerait sur celle petit-e Rose que je regarde comme mon enfant? Qui sait ce qui peut lui arriver? Tenez, on ne m'ôlera pas de l'idée qu'en cherchant à nous éloigner, on avait quelques projets sur elle. Je ne serai tranquille que quand je la verrai. Maintenant, M. Fritz, vous êtes riche ou peu s'en faut, vous n'avez plus besoin de moi , sans quoi je ne vous quitterais pas. »
Tout ce qu'on put Jîre pour lui faire changer Je résolulion fut inulile; et le Capitaine , voyant qu'il ne pouvait la déterminer à le suivre^ lui fit un cadeau considû able ^ qu'il eut bien de la peine à lui faire accepter. — Ce sera la dot de ma petite Rose ^ ditelle, je n'îcccpte cet argent qu'a celle Condition-là. Le lendemain , après un déjeuner où Tou se fit les pins lendro» adieux , chaouu se mit en roule de son coté. Fritz trouva dans son fitre Vanii le plus sincère et le plus généreux; il pourvut a l'eJucalion de tous ses enlans , et leur procui'a a chacun d'eux des emplois avantageux , lorsqu ils furent en âge de les remplir. Les deux frères vécurent toujours ensemble dans une parfaite union, sans souci, sans chagrin j et moururent dans une extrême vieillesse , à peu de distance l'un de l'autre.
( ^72 ) Quant à Gerlrude, apiès avoir annonce son arrivée prochaine à sasœiir , comme nous l'avons dit plus haut, elle s'avançait rapidement vers Heidel- Lerg^el le cœur rempli des plus douces espe'rances. Elle se plaisait à former des plans de bonheur pour sa chère Rose , qu'elle regardait comme sa fille adoplive ; comme elle se réjouissait de la voir, de l'embiasser , de ne plus la quiUer , qu'elle ne l'eût mise à l'abri des dangers auxquels Tcxposaient sa Jeunesse, son inexpérience et sa beauté î Et sa sœur Anna qu'elle chérissait si tendrement ! Comme .Gertrude se faisait une joie de passer le reste de ses jours avec elle , de partager ses travaux rustiques , et de tourner la bonté de son cœur au profit de Rose ! Dans son impatience , elle trouvait que les chevaux de poste allaient trop lentement, et elle ne s'ar-
( ^7^ ) rela à Heidelberg que le temps de se procurer une voilure pour se rendre en toule haie à la Ferme des Bois.
Enfin, elle arrive, el vole dans les bras de sasœufjqui répond à l'empressement de Gerlrude par un accueil Iroidel embarrassé. Surprise, inquièle, elle s'informe de la cause de celle froideur. Un torrent de reproches s'échappe de la bouche d'Anna, qui lui peint la conduite de Rose sous les plus noires couleurs. C'est un monstre d'hypocrisie , une fille dépravée j sans mœurs , qui a porté le scandale dans sa maison , et qu'elle a été forcée de chasser ignominieusement. Gerlrude en croit à peine ses oreilles ; Rose , l'innocente Rose déshonorée, déshonorée par l'homme le plus vertueux qu'elle connaisse , par Ferdinand ! Non , elle ne peut le croire ; elle le répète cent fois à sa sœur. A chaque
preuve que celle-ci lui donne , Gertrude repond : Cela n*est pai possible! on vous a lix>mpëe ! Anna, qui se croit bien siire de ce qu'elle avance, met de Taigreur dans ses discours ; Gerîrude s'emporte , el Tharmonie est de'lruile pour jamais entre !es deux sœurs.
Gerlrude reprend Irislemen l le chemin de Heidelberg , sans que sa soeur ail fait le moindre cfforl pour la retenir. Qut^lie dillertiice entre ce voyaj^e el celui du même jour !
Quel changement une seule heure a mis dans sa deslinee î Comme Cerliudese rcpent mainlenani de n'avoir pas suivi Fritz à Hambourg î Cependant elle passe plusieurs jours à s'informer du sort de Rose ; personne ne peut lui donner le moindre renseignement , personne ne la connaît.
Dc>esp<Tee de voir ses plus douces
illusions délruiles , seule , isolée sur l.i lei re , Gerirude , la pieuse Gerlrude met sa conGance en Dieu , ses yeux se lournenl vers le ciel, comme le seul lieu de consolation , et renonçant désormais à un monde trompeur et pervers , elle se retire dans le couvent desUrsulines. Là , après avoir pendant quelques années édifié ses sœurs, elle mourut de la mort du jusie , et son dernier soupir fut encore nnt^ feivenle prière pour le bonlienr d«* sa fille perdue , de sa pauvre Rose. Sa prièic fut-elle ex;Hicéc ? C'est ce que le lecteur apprendra , s'il veut se donner la peine de lire celle hiNloire jusqu'à la lin.