‹ Le perroquet (volume 2)Chapitre 6 sur 32 · LETTRE LXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXI

Louis Friedel à John IVolf,

De la Ferme des Bois , le

oici bien l'aventure la plus plaisante qui me soit arrivée de ma vie.

Hier, après dîner, je suis sorti comme ù l'ordinaire , un fusil sous mon bras, pour aller chasser dans le bois. Je ne sais comment cela s'est fait , mais je me suis égaré , et il était fort tard lorsque je suis rentré. Je soupai en lé te à tête avec Anna , qui me dit que Rose ayant eu une légère indisposition pendant mon absence, elle l'avait forcée d'aller se reposer. S'il faut te dire la vérité , lu sauras que j'en ressentis plus de joie que d'inquiétude , car

ïiion chien cramour-propre ne manqua pas de me souffler tout basque mon absence prolongée était la seule cause du malaise de la petite sorcière , et je me retirai avec l'inlenlion de la récompenser , celte nuit même, de sa tendre sollicitude.

J'attendis , comme de coutume , que Morphée laissât le champ libre à l'Amour; j'ouvre la porte prqpice bien doucement; et j'entre chez ma déesse. Depuis quelque temps, nous avions supprimé l'usage de laisser de la chandelle allumée ; ainsi je ne lus pas surpris de n'en point trouver ce jour-lo. En homme qui connaît le terrain , et qui ne veut point perdre de temps ^ je me mets, sans façon, dans la couche nuptiale , et , négligeant toute espèce de prélimiiiaiie , j'use sur-le-champ de mes droits d'époux. Si je fus enchanté celte fois de

ne pas éprouver de re'sislance , et He ne pas entendre les lamentations ordinaires , je fus un peu surpris de la facilité que je trouvai. Jusque là , je n'étais parvenu au temple de l'Amour que par un sentier élroit » et celle fois-ci , il me sembla que j'y arrivais par une grande route , frayée depuis long- temps.

Etonné qu'un semblable phénomène eut pu se produire d'une nuit à l'autre^ j'allais, en naturaliste curieux , en rechercher la cause : on m'en épargna la peint. « Qu'est-ce que c'est donc, qu'est-ce que c'est?

dit tout-à-coup une voix que je reconnus pour celle d'Anna. Venait-elle réellement de s'éveiller, ou avait-elle fait semblant de dormir? Tu en croiras c e que lu voudras. Un autre , à ma place , se serait sauvé comme unimbécille : Ann^ aurait crié, Rose serait

accourue , cl je me serais trouve entredeux femmes , dont Tune aurait été furieuse , et l'autre aurait fait semblant de Telre. Au lieu de cela ^ je résolus de tenir léle à Toragc ^ et je me tins aussi ferme à mon poste qu'un héros, déterminé à périr sur la brtche, plutôt que de perdre un pouce de tor-^ rain. ^Sans donner un instant de relâche a rennemi que je tenais renversé , je frappais d'estoc et de taille , en répétarit de temps cb temps : O ma chère Anna ! que vous êtes bonne !

que je suis heureux î La chère Anna perdit bientôt toute sa colère : quelques reproches mal articulés, entrejnclés de soupirs , m'annoncèrent qu'elle commençait à prendixî du plaisir à la fêle , et j'en fus bienlôl conipaincu par Tassistance qu'elle finit p ar me donner elle-même pour faci-^ Uter son entière défaite*.

(45) Vivent les femmes comme Anna!

Au moins celles-là vous ont de l*obligalion de la peine qu'on se donne pour leur faire plaisir ! Celle-ci ne pouvait pas revenir de son elonncmenl î Ali î mon Dieu ! disail-elle , qui l'aurait jamais cru ! Un beau Monsieur comme vous , avec une pauvre paysanne comme moi !

— Une paysanne comme vous , Anna , vaut mieux qu'une jeune demoiselle de quinze ans î

— Si Monsieur m*avail dit cela hier, je ne l'aurais pas cru 1 J^aurais pense qu'il voulait se moquer de moi.

Je lui prouvai, mieux que par des paroles , que je pensais ce que je disais ; elle était si contente de ma preuve , que la bonne créature ne savait quelles caresses me faire. Dans un moment de repos , je lui demandii par quel hasard elle avait changé de lit avec Rose.

— Mon bon Monsieur^ dit-elle, jVspcre que vous ne m'en voudrez pas, isi je vous dis la ve'rile. Il y a longtemps que je soupçonnai*» Rose d'avoir de Tamour pour vous ; je la voyais si chagrine quand vous n'y éliez pas, si conlenle quand vous reveniez , qu'il ne fallait pas de grimoire pour deviner cela. Je plaignais la pauvre enfant de tout mon cœur ; car , pour ce qui est d'aimer, je sens bien par moi-même qu'on n'est pas toujours maîtresse de *'en défendre ; mais je me disais que vous étiez trop riche pour Ro^e , qui n'a rien que sa jeunesse, qui ne durera pas toujours. Aujourd'hui , quand Theure où vous avez l'habitude de rentrer s'est passt-e, sans que vous reveniez, Rose ne tenait pas en place ; elle allait , elle venait , si bien que j'ai eie' presqu'obligëe de la gronder de son impatience. Je l'ai ensuite question-

(45) née surdifïcrcnles choses, cl j'ai bien vu qu'elle ra*en cachail plus qu'elle ne mVii disait. Je suis montée dans sa chambre, pour prendre quelque chose dans celle armoire , el , tout en allant et venant , je me suis aperçue que Celle porte, que j'avais condamnée, élait ouverte. Il y a quelque chose làdessous , me suis-je dit , mais j'en aurai le cœur net. Alors je suis descendue , et , prenant U[i Ion , j'ai signifie' à Rose qu'à l'avenir, et pour cause , elle coucherait dans mon lit , et moi dans le sien.

— El quelle elail donc votre intent ion , chère Aima ?

— Je me suis dit . s'il y a quelque chose qui cloche , je le saur.ii, et j'y mettrai bon ordre. Noire Monsieur ne saura pas que Rose n'est plus dans sa chambre , el , s'il a rhabilude d'y aller, je serai là , moi; je ne dormirai pas , et je lui olcrai l'cuvic de revenir.

— Ah ! chère Anna , que je sui^ heureux que vous ayez si mal calculé?

— Comment donc cela , mon boa Monsieur ?

— D*abord , je savais que Rose n*etail pas dans sa chambre ?

— Cela serail-il vrai ? Ah ! je vois ce que c*est , vous aurez espionné par le Irou de la serrure.

— C'est cela même. J'étais bien cODlenl de trouver enûn une occasion que je desirais depuis si long-temps ; mais je craignais aussi de trouver celle maudile porte fermée , car je vous as* sure qu'avant celle nuit, je n'avais jamais essayé de l'ouvrir*

— Vrai, la? Vous ne me trompez pas?

— Mon coeur, remjili de vous, pouvait-il souger à une autre ? Mais , revenons à vos calculs : vous compilez ne pas dormir ?

— C'est visai j mais on est si fatigué

( 47 ) à la fin de la journée ! Mais je ne m*altendais guères à elre réveillée de celte manière.

— Vous voyez que quelquefois le Lien nous vient en dormant. Vou5 vous éles également Irompe'e , quand vous avez cru que vous m'oteriez l'eavie de revenir : celte nuit a eu trop de charmes pour moi , pour ne pas désirer d'en obtenir d'autres.

— Il ne tiendra qu'à vous, cela dépend des conditions.

— Voyons , quelles sont les vôtres?

— Monsieur Friedcl, je suis une lionnt'lc femme; et, quoique je ne puisse pas. disconvenir que le veuvage est assez eonuyeux à mon âge , cependant je jure devant Dieu ^ que, depuis la mort du défunt^ je n'ai rien à me rcproclier . si j'ai péché avec vous , ce n*est pas ma faute ^ vous m'avez surprise dans un moment où

je ne pouvais pas me défendre ; maïs , comme on dit , le mariage répare tout, et quoique je ne sois qu'une paysanne, s'il esl vrai que vous m'aimez. . . • Dame , vous devez m'entendre.

— Ah ! je vous entends parfaite-»

ment, et vous comblez tous mes vœux.

Oui, j'ai blessé votre honneur, et je serais un monstre , si je ne vous faisais la réparation convenable. Mais il faudra quelque temps pour disposer mon père à me donner son consentement ; promettez-moi que jusque là cette porte sera ouverte toutes les nuits. ^fîf •^.

Après quelques légère^ 'objections-^ l'accord fut conclu et scl^llé. Je regagnai ma chambre , enchanté de ma bonnç fortune : la fermière est vraiment appétissante , ses robustes appas ont bien leur prix; et puis , quand Tappélit vient à manquer, un chan*

(49) genient d^orJinaire le réveille. C'est ainsi qu'un riche , livibilué à la bonne chère , inanj^e avec voluplé un morceau de pain noir , ou la mauvaise soupe au lard du paysan.

Mais mon rôle commence à devenir embarrassant : ces deux femmes s'observent , se soupçonnent , et peut-être se devinent. La tristesse est empieinte sur la figure de Rose , le visage d'Anna est triomphant. J'évite avec soin tout entretien particulier, toute explication; le moment de l'explication n*est pas encore venu , mais il ne lardera pas ; je suis le maître de faire éclater Torage , mais je veux diriger la foudre sur la tête du frère Caton.

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