LETTRE LXII
Ferdinand Fricdel à Lord Dchnott.
Ilcidclberg, le...
J jk rang qui nous sépare , MilorJ , pourrail vous faire regarder comme une hanlievie blâmable , la liberlc que je prends d'écrire à volrc Grâce , si des rapporis antérieurs arec volrc famille , el ta nouvelle que j'ai à vous annoncer, ne me servaient d'excuse.
Que ne pardonnerez-vous pas à celui ^qui , de l'abîme du drscspoir , va lout-a-coup vous élever au comble de la prospérité , à relui qui , tarissant les larmes que vous répandez sans doulc sur la porte d'un enfant cliéri , se prépare à le rendre à volrc amour ^ après Tavoir rendu à la vie !
Oli ! Miloid, si voirc Arac s'est a^ fai 5^c sous le poids de la douleur la plus juste , ranimez vos forces pour quMfr nr succombe pas à l'excès d'un bonheur innltcndn. Rc-pirez lihrcnicul : Clara , la céleste Clara n'habite pas encore le séjour des bienheureux.
Abnndo m<5c des mtflecins , laissée pour morte par ses parens affliges, nu miracle Ta rendue a la vie ; cl ce miracle , Milord, c'est vous qui Pav( z opère.
Je ne vous rappellerai pns , "Milord^ les circonstances terribles qui ont préscnlr Mivs Clara à mes yeux , et clahli cuire nous cette liaison qui a failli avoir de si funestes résultats. Je passe de suite à ce terrible moment , où Ton préparait déjà les funérailles de votre lillc , tandis que je n'avais qu'une Idée vague de sa mal;»die. On m'avait éloigne d'elle : ce que j'ai dit , ce qtic j'ai
fait pendant Iong-lemp>j n'offre plus à ma mémoire que les l races d'un songe fugitif; j'ai une idée confuse d'avoir l'^ve' , voilà loul.
Je me rappelle cependant que Je profilai d'un inomcnloù tout le monde ^tail éloigné , et probablement trop occupéde sa propre douleur, pour faire attention à moi. J'enlre , ou plutôt je me précipite dans la chambre de Claia ; mais je recule d'horreur en XïpercL'vaul des cierges allumés^ et loul l'appareil lugubre qui annonce la présence de la mort. Mais le seul objc^qui occupait ma censée , c'était Clara que je voulais voir : d'une main tremblante , j'écarte les rideaux de ce li.l , où elle semblait reposer d'un som* n^eil éternel; et je vois le triste objet dp toutes mes affections , maigre , pale et sans mouvement. Une seule id»ée m'avait frappé dans mon délire;
(55 ) je croyais fermement que Clara , fiit'* elle morte, ma voix seule suflirail pour la rendre à la vie. Rempli de celte superstition de l'amour , je m'approche de Clara, je me pcnclie à son oreille, et lui dis , d'une voix basse : « Clara ! re'veille-toi , c'est Ferdinand , c'est ton amant qui te parle. » Soit realite, soil [)rt'slige de l'imagination , jf crus lui voir remuer les lùvres. J'écoute; mais helas ! aucun sfm ne sort ile su bouclie. Je me penche de nouveau a son oreille , et lui parle encore. Cette fois , ce n'est point un songe ; ses yeux s'ouvrent, se porlenl sur moi ; un sourire , imperceptible pour tout aulre qu'un amant , paraît sur ses lèvres décolorées ; mais tout cela ne dura pas une seconde , rinscnsibililé avait repris tout son empire.
Cependant le nuage qui obscurcissait ma raison s'était dissipé à la suite de
( 54 ) tanl de commolions; je reconnaissais riiffieiise veiilc , el je voyais le danger dans toute son étendue. Je de'croche une petite ghice , el je Tapproche des lèvres de Ch.ra : la g,]ace se Icrnil ! Elle n'est point inoilo, ni'ecriai-je l il faut la sauver ! Je prends sa main , je clierche en vain son pouls , il e'iait sans mouvenienl. Je mets la main sur son cœur : u bonheur ! je crois le sentir palpiter doucement sous ma main.
Dans ce moment, Lady Borman entrait avec une femme qui devait ensevelir Clara ; je m'aperçus bien que ma présence inatttendue près de ce lit de mort , lui inspirait une sorte de frayeur.
— Infortune , dil-elle , que venezvous chercher ici ?
— Et vousj Wilady , vous qui la chérissiez si tendrement, conimenlse fait-il que vous l'ayez abandonnée dans
Telat où elle esl ? Mais le temps est précieux , il faut ngir. Avcz-vous là quelque liqueur spirilueusc?
MilaJy el la femme s'enlre-rcgarderent d'un air de compassion, cl ne me rc'pondlrenl pas.
— Au nom du ciel , Milady, procurez-moi vile ce je que vous demande ; le vie de Clara en dépend.
— Il faut bien le contenter, dit INIilady à voix basse, et elle me présenta une bouteille qui contenait un peu de vin de Malaga, J'en remplis une cuiller , cl j'en fis couler quelques gouttes dans la bouche de Clara. Milady haussait les épaules en signe de compassion; j'ai su depuis qu'elle croyait que c'était le délire qui me faisait agir. Elle crut également que je déraisonnais, lorsque je m'écriai avec un transport de joie : Elle ouvre les yeux !
MilnJy s'approcha niacliînalcmr lU el sans espoir ^ mais senlenienl |>our ne pasconlrarier un inscnsc' ; mais que <:lL\iNl-elIe , lorsqu'elle vil non-seule» ment que Clara ouvrait les veux , mais quV'lIc renlcnclil prononcer , d'une voix lrc> -faible à la ver i lé : Fcrdi" ncmd î mleulilc , I)ors JVlle-memc j elle s'élance vers Clara , cl lui dil d'une Voixagilce : Oui,c'esl Ferdinand, c'est Ion époux : Ion père consenl à voire union, enknds-lu , Clara? Milord consenl ! Fais-moi signe que lu me comprends !
Clara leva les veux au ciel , elle fil un efforl pour me lendre la main ; je Tii'cn emparai, el la couvris de larmes tl de baisers. Bienlot le pouls reprit son mouvement , une leinle légère nuança la pâleur de son visage ; mais (]lara relomba dans un étal d'immol>ilitc qui réveilla loules les terreurs
(1. ^[il;Klv. ^î<»i ^rul je n'eus ancunc crainte, mon drlire m'avait quille, mais non pas mon idée favonl»*. « Elle a entendu l.i voix de raniour , repélais-Je sans cesse ; elle vivra pour le bf)nheMi' ! »
On avait envoyé' chercher le médecin; ilairiva, lont m se plaignant de ce qu'on \ii di'iangcait pour une personne qui eljit morte , v\ bien morte ; mais, dès qu*il eut jeté les yeux sur sa pr^tcn<lue mc»rte , «l qu'il lui < ul î.ltt le pouls , il chan^'-a hicn de langage , iV'lonnemenl et la j.»ie se peignirent d »n^ tous ses traits. Enhvrz ces cierges funéraires, dil-il, la malade est sauve'e, je rt^'pondiai. de sa vie sur ma le le. Je me jetai au cou du docleur , je l'elouiïai d ins mes lnas.
Lorsque nus Iransporls furent un peu calmes , le docUur s«- lil rtudre compte de tout ce qui concernait ua
(58) cvenomcnt si inespéré ; et lorsqu'il cul enlendu les dc'lails que je lui donnais : a Nous avons tout fait, dil-il , pourguerirle corps, inaiscV'lail IVunc qui elail afleclec : si j*eusîe éle dans la coufitlence des causes qui oui produit Celle funeste maladie , il y a longtemps que Miss Clara serait sur pied :
loin dV-loigner Monsieur de la chambre ou elle mourait , j'aurais exigé qu'il ne la cjiiiliàt p:»s ; sa prc'scnce aurail pins fait pour sa gii('rison que tous les secouis de la pliannacie. Ce qui furlific la ccrliUide qtie j*ai de sa prochaine guerison , c'est qu'elle a enlendu les paroles consolanlcs de Milady ; l'assurance d'elre unie à Celui qu'elle aime va se re'pandre dans son âme , comme un baume salutaire qui en cicatrisera toutes les plaies. Maintenant elle dort , son sommeil sera peut-être long ; g irdez-vous de lo
(59) troubler, m cl\n concevoir la moindre inquit liiclo. Nous ne changerons rien non plus au rcincdc que Monsieur a si heureusement employé.
Quand elle se réveillera , vous lui f. rez prendre ime cuillerée de vin de Malaga; et, lorsque vous jugerez quVUe sera en élal de vous comprendre , vous lui parlerez encore du consentement de stm pcre ; vous lui lirez sa lettre, car il faut attaquer fortement la source du mal : seulement empéchez-la de parler , cl laissez-la dormir cpiaud elle en aura envie. »
Fitr de l'assentiment du docteur," je pris posie au chevel du lit de Clara , avec la ferme résolution de ne confier à aucune autre personne les soins qu*exigtait sa situation , et j\ilteudis avec anxiété Tinstant de son réveil.
Son sommeil dura douze heures, el, sans Tassurance que le docteur nous
( 6o) avait donnée , nos craintes auraient é[6 sans bornes. Enfin elle s'cvcilla , ses yenx , en s'onvrant , lui fuent voir qu'elle élait enlourée de ?'>iil ce qui lui était cher : ils se repo. cient successivement sur son frcre clie'i i , Goltlieb , qui avai» passé une partie de la nuit avec nous; sur sa taule et sur moi. Quoi ! c'est vous , dit-elle , o mes amis ! Je l'empêchai d'en dire davantage, et lui fis prendre ce c^wg le médecin avait ordonné. Ladj Borman et G oit lieb s'empressèrent de lui dire tout ce qui pouvait porter le calme dans son ame. Quand elle eut entendu la leclure de votre lettre, Milord , elle étendit la main comme pour la demander , la porta à sa bouche , puis la posa sur son sein. Bientôt elle retomba dans un profond sommeil, qui se termina par un révitil plus heureux encore que le précédent j elle nous
adressa quelques mots à tous : Je ne suis plus malade , dil-elle , lorsque Hous voulûmes lui défendre de parler ; je suis encore faible , mais la bonlé de mon père m'aura bientôt rendu mes forces.
Vous le voyez , Milord , de l'aveu lïieme de INliss Clara, c*esl à vous qu'elle doit le miracle qui l'a liree de la tombe , où elle était déjà à moitié descendue ; maiiitenant , sa santé' se fortilie d'heure en heure : déjà elle peut rester assise pendant quelque temps sur son lit , et si cela continue , comme nous avons tout lieu de l'espérer, dans huit joiii^ vous pourrez recevoir une lettre de sa main , car c'est à vous , dit-elle , qu'elle veut consaci'trle [)remier usage qu'elle fera de ses forces.
Pour moi , Milord^ quoique je ne puisse vous dissimuler que j'aime
Clara autant qu'il est possible d'aimer, et plus qu'il n'est possible de Texprimer , je me suis empressé de vous annoncer moi-même son rétablissement : mon intention, en le faisant, est de vous dégager de voire parole^ d'une parole que la sollicitude palcrternelle a pu seule vous arraclicr. Je ne veux pas, Milord^ que vous vous croyiez obligé de m'unir malgré vous à votre fille ; je respecte trop les droits sacrés d*un père sur ses enfans , pour abuser de la cruelle situation où vous vous êtes trouvé. Je puis mourir de douleur^ si vous me séparez de Clara ; mais je ne vivrais pasbeureux, si mon nom vous inspirait quelque répugnance, et si vous n'aviez pas pour moi autant d'estime que je me sens de respect et de tendresse pour celui qui a donné le jour à Clara.