LETTRE XXXVI
Gerlntde à Rose.
Heidelbcrg, le.
V.JHÈRE enfant , comme nous devons remercier Dieu , et Saint- Jean Ne'pomucèné , de tout le bien qui nous arrive, au moment où nous sommes prêts à jeter le manche après la coignée 1 Vous souvenez-vous, comme vous vous dcsespe'riez à la moi t de voire chère tante? Vous vous croyiezseule et perdue dans ce monde , où vous ne connaissiez plus personne ; mais voilà que vo ri- ange gardien me conduit à votre secouis , il me conseille de vous envoyer chez ma sœur,él vous voilà tranquille jusqu'à la fin
( '43 ) de vos jours ; car il laiil que je vous dise, en confidence j qu'Anna m'a e'.crit qu'elle n'avait jamais ele ^si heureuse que depuis qu'elle vous avait; eJle m'e'cril.deux gian.des pages de pa^ jiegyrique sur \oire douceur, vulre complaisance , voU'e bonne volonie ; enfin , c'est à n'en pas fujir. El comme elle n'a pasd'aulie héritier que moi, elle me conCe que son intention ^st départager son bien entre nous deux; mais je lui ai signifie' que je ne voulais pas de cela , ma petite Rose a^i.ra tout , je n'ai besoin de rien j d'ailleurs je suis vieille , Rose esl Jeuiie , et je veux qu'elle ait aumoins un morceau de pain à offrir au brave bonïme qui se présentera d'un jour à l'autre pour l'e'pouser. El puis je vois clairement par cette le( Ire d'Augsbourg, que c'est la volonté de Dieu que j'agisse ainsi , puisque Fritz vadeveirir riclie corame.ujtiCrc-.
( My )
»iis^ et qu'il ne veut [)as que ]c quille jamais sescnfans ; ce qui fait que moi, qui m'y suis allaehee comme si j'e'lais leur mère , je me suis cJc'ciile'e à suivre la famille : nous parlons tous dans trois jours, et compte aller vous voirdemaiu , ains' que ma sœur Anna, et vous ccmter lonl cela pUis au long. Nous n'avons qu'un regret , Fritz et moi, c'est que la Gazelle d'Augsbourg ne nous laisse pas le temps de faire nos adieux à ce bon M. Friedel , qui est toujours absent , et dont nous n'entendons pas plus pnrlei ques'il était dans les Antipodes. A demain donc , ma chère enfant ^ je suis pressée : ou a lant de choses à arranger , quand il s'agit de faire un grand voyage !
LETTRE XXXVn.
Louis Fjùeâel , à son ami Georges Pestel , à Augshourg,
Francfort-snr-le-Mein , le...
ViAMARADE, les cauxd'Augsboucg seraienl-elles comme celles du Léthë , <|iû iaiîaieot perdre la me'moire , à ce t|iie disaient les théologiens de la vieille Rome , tels que Virgile , Ovide et autres ? As-tu oublié que je l'ai preléj lorsque lu partis de Heideiberg, trente ducats que tu avais promis de irie rendre dès que lu serais arrivé à Augsboure?Ily a de cela dix-huit mois^ si je sais compitr , et j'attends encore In première lettre. Tu me connaîtrais bien peu, si tu allais l'imaginer que
( '5i) mon intenlion est Je te faire un re-»
proche , en faisant mention de celle ve'lille ; non , mon ami , non , ce n'est qu'un pre'lexle pour entrer en matière, et le fournir les moyens de t'acquitler envers moi sans bourse délier. Voici le fait :
Figure-toi que je suis Jupiter , et que le destin a pre'senlé à mes désirs amoureux la plus jolie petite lo qu'il soit possible d'imaginer. Il ne faut qu'une légère métamorphose pour la mettre en mon pouvoir^ un changement de nom sufûrait , si ce même destin ne l'eut mise sous la surveillance d'un ^r^M5 femelle qui, à la vérité, n'a que deux yeux , mais possède en revanche une langue de vipère, et une plume enchantée qui a le pouvoir de détruire et même de prévenir tous mes projets ; il faut donc que Mercure lienno à mon aide. Il ne s'agit ni de
crever les yeux , ni de couper In lele à ce nouvel Argus; le seigneur Jupiter qui t'ccrit n'emploie pas de moyens si violens; il est ne' plaisant , et se contentera d'ordonner à son Mercure de faii-e ussge de sa baguette magique , pour transporter à cent lieues d'/o , l'Argus aux lunettes.
Mais je m'aperçois que les efforts mêmes que je fais pour soutenir mon allégorie, doivent te la rendie tout à fait inintelligible, et je vais te dire sans figures , quel est le paiement oa plutôt le service que mon amitié réclame de lai.
La têle me tourne pour une petite fille qui liabite nos environs ; je sais qu'elle a pour mon ïrèi^e la prévention la plus favorable ; licn ne st vu donc plus facile que de me glisser dans son cœur , en me faisant passer à ses yeux pour ce ficie qu'elle cslime ci que
( '53 ) je déleste , el par conséquent elle dcû donner Icle baissée dans le panneau; mais celle fille est sous la surveillance de deux personnes qui connaissent parfaitement mon frère , et qu'il faut absolument éloigner ; le premier est un tailleur nommé Frilz Muller, et raulre,Gertrude,sa vieille gouvernai) te.
Or, par un hasard dont il est inutile de le parler , j'ai découvert que Fritz avait un frère qui courait le monde depuis vingt ans, et qu'il ne savait pas ce qu'il était devenu. C'est là-dessus que j'ai bali mon plan et la réussite de mon projet. Lis d'abord les deux pièces suivantes.
LETTRE SUPPOSEE.
Hartman , notaire îinj)érial , à Fré-»
dérick Mulîer, à Heidelherg.
J. OBiE MuLLER, apiès un long séjour dans les Inde s-Orie ni aies, est venu se fixer à Augsbourg , où il avait fait des acquisitions considérables en terres , en maisons , etc.
Il est morll'an dernier , le,., octobre, sans avoir fait son testament. Seulement avant son décès^il a de' posé entre mes mains une somme de qualre-vingt mille écus d'empire, pour élre remise à son frère Frederick INIidler , dont il ignorait la retraite. J'ai dressé un acle en bonne forme de ce dépol; cet acle, revêlu de la signature ( u défunt, doit servir à assurer à Frederick Mullcr ses
( >55) droits incontestables à la totalité' de la .succession.
A force de recherches, et par le moyen de la correspondance que j';ii dans tout l'Empire Germanique , je 5uis enfin parvenu à de'couvrir que vous aviez choisi la ville de Hcidelber^ pour le lieu de votre domicile. Il e'tait temps ; dans quatorze jours expire le délai fixé par les lois de l'Empire ; dans quatorze jours la succession de Tobie Muller sera déclarée vacante, e* comme telle confisquée au profit du trésor de la ville, à moins que vous ne vous présentiez en personne pour revendiquer vos droits, avec les lettres qui peuvent en prouver la légitimilé.
Ces titres sont : i°. Votre exlraitde bap» téme;2'^. celui deMonsitur votre frère; 5°. un certificat du magi>lrat de Ileidelhergqui constate votre identité.
Avec cela je vous garantis que vous
( .56 ) serez missur-le-champ en possession de l'he'rilage, et j'ose nie flatler que vous daignerezdésoiinais fixer voire demeure parmi nous. Vous trouverez ci-joint le nunie'ro de la gazette d'Augsbourg, qui contient Tavis insère' par ordre supérieur, relatif à ladite succession.
Je suis, Monsieur, avec toute la considération possible , etc.
Voici l'autre pièce :
On invite pour la lroi-.iènie et dernière fois ^ ceux ou celles qui auraient des droits à la succession de Tobie MuUer, dece'dédans celle ville sans licritiers connus, à se pre'senter devant les magistrats d'Augsbourg d'ici au i5 octobre de la présente année, faute de quoi la succession dudit Tobie ÎNIuller sera définitivement d-'claice vacante et le produit versé dans la caisse de la ville.
Âug.shoiiî'g , le... etc.
'C'>miiU' lu es aUac'ue à ta direcliaii dy la Ga^elle d'Aug^^'bourg , il ne le .sera pas diilicile d'in.serer celle dernièie |>iè.cc ; il ne^'itgil ^ pouicela, que de. a'cji^ parer de li dernière cpteuve , de m cl Ire cet arlicle à la place d'ua aulre ; par ce moyen l'exemplaire sera unique^
Après cela, fais copier la première pièce que tu auras soin de revélir d'une signature en l'air ; lu la mellras sous enveloppe avec le numéro supposé^ et Ju mellras tout simplement ce paquet à la poste , après y avoir mis l'adresse ei-joinle.
Ou je me trompe fort , ou mes Argus, éblouis par la fortune considérable dont je leur fais généreusement cadeau, se mettront en route sur-lecliainp avec leurs bambins , et laisseront mon lo à ma disposition. Dans le cas où ils l'emmèneraient avec euï , mes mesures sont prises.
Tu VOIS que lu n'auras pas grande f
peine à gagner Irente ducats: mais ce .''
n'est pas toul ; dès que je saurai que i
le paquet aura produit l'effet que j'en \
attends, je l'envoie de suite une lettre de change de trente autres ducats. Si j
cela ne suffit pas, tu n'as qu'à parler , lu sais que je ne tiens pas à l'argent quand il s'agit de plaisir.