‹ Le perroquet (volume 3)Chapitre 13 sur 18 · LETTRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVIII

Lord Delmoil à son fils.

Londres, le...

Après une niiit passée dans l'inquie'tude, il parut enfin ce jour qui, d'après la lettre de Carwell , devait décider de notre sort. La matinée se passa dans la crainte et l'espérance.

Midi sonna à l'horloge du cii4leau.

Quelques minutes après, la cloche retentit à la grille , et nous descendîmes, Clara^ son fils et moi, pour nous plticcr selon nosinstructions. Bientôt la porte de la salle à manger s'ouvrit, et plusieurs personnes entrèrent. Ce fut la voix de sir Godolphin qui se fil enten* dre la première.

— Enfin-, dii-il , vous l'avez voulu , €t je me suis laissé mener comme un eofaul. Nous voici donc dans celte maison qui me ra| «pelle lant de plaisirs el laut de peines.

— El où j*'espêrc que le bonheur ne tardera pas à \>nir vous retrouver.

( C'e'lail Carwell qui repondait. )

— Le bonheur ! il m'a fait faillite , et depuis long-temps j'ai renonce' à loule espérance.

C'est cependant le dernier sentiment qui doive nous abandonner.

— Me rendrez-vouscelle pour qui j'ai enduré pendant dix-huit ans toutes les fatigues, toutes les privations? Celle qui faisait ma gloire et l'espoir de mes vieux jours 1 Me U rendrez-vous?

dilesî

^- Pourquoi pas ! est-ce là une obose impossible ?

;Me la rendrez vous innocente.

verlueuse, n'ayanul'aulres désirs que ceux Je son père ? Voilà ce qui est impossible; oi.ii, sans doute, vous pourriez quelque jour pre'senttrà mes "veux une malheureuse Irahie. abandonnée par son séducteur , et que l'excès de la misère fait revenir vers moi, dans l'espérance d'obtenir quelques secours ; mais ce ne serait pas là ma fille l D'ailleurs je ine suis délié de ma faiblesse^ j'ai voulu me mettre hors d'état de rien faire pour elle.

C'est à vous que je destinais mes biens avec sa main, et j'ai tenu ma parole autant qu'il a été eu mon pouvoir; c'est à vousmaintenaut qu'a[ parlient toute ma fortune.

— Et c'est bien malgré moi , je vous le proteste.

— Je le sais; mais rinfâme Glara n'aurait rien gagné à votre refus. J'au- ,

rais tout donné aux pauvres. La mal- 3. \!\

licureuse î où Iraîne-l-elle maintenant sa poniMe exisUnce ? Mais n'en parlons plus , elle ne mérile pas que je m'occupe d'elle davantage.

— Tenez , vous avez beau vous armer de sevérile' , vous l'aiinez ; il n'est pas naturel qu'un père nourrisse une haine perpétuelle contre son enfant, contre un enfant qu'il a tant chéri.

— Je vous dis que je la déleste , quoique je lui en veuille bien moins qu'à son séducteur. Le monstre ! sous des traits si doux, cacher une ame si noire! Ce qui me fait le plus de peine , c'est qu'il ait jusqu'à présent échapjié aux poursuites de la justice ; je crois que je pardonnerais de bon cœur à ma tille , i.i je le voyais pendu.

— Non, vous n'avez pas le cœur si dur. Si Clara se présentait à vous dans ce moment , et qu'elle vous dit : «Mon père , je ne cherche pas à m'excuse i de

mafaule , quoique vous soyez la première cause de mon erreur...

— Halte là, s'il vous plaît, c'est vous, Milord, qui avez commence par me tromper.

— C'est vrai; mais enfin elle pourrail vous dire : C'est en croyant vous obéir , que j'ai livré mon cœur sans défense à l'amour. 11 n'était plus temps de revenir sur mes pas, quand on m'a fait connaître ma méprise. J'ai uni mon sort à celui d'un homme qui mérite toute mon estitne et la vôtre...

— Un homme que je ferai pendre^ vous dis-je ?

— Il n'est occupé que du soin de me rendre heureuse. Il ne manque à mion bonheur et au sien que le consentement d'un père que je n'ai cessé de chérir...

— Oui, et qu'on n'a pas craint de plonger dans le désespoir l

— Vous acliarnerez-vous à la perFe d'un homme qui ne désire que voire tendresse ? Me ppiverez-vous du père de mon enfant ?

— De son enfant ? Elle a un enfant?

— Voyez celle faible ct'éalure ! elle TOUS lend les bras! It est innocent, lui, le pmiirez-vous de la ftule de sa mère ? — Vous vous allendrissez !

— Quel diable d'homme vous éles. C'est qu aussi vous me dites des choses. ►. \Jn enfant qui me tend les bras... Un petit innocent... imbt'cille!

je pleure comme si je le vovais déjà !

— Ali î j'ai gagné ma cause ! Ciara , venez achever mon ouvrage.

Il ouvritla porte du cabinet, et Clara-, tenant son enfarrt dans ses bras, se précipita avec moi aux pieds de GodoU phin. Celui-ci , qui ne s'allendait pas à une pareille scène, parut exlrémeïûent ému ; en vain il voulut s'armer

( '65 ) tf^un Ion sévère , un regard jeté sur sa fille et son petil-lils lui arracha des larmes de tendresse qu'il voulut nous cacher en vain ; il se jcla dans un fauteuil, el de'tournanl ia léle : v Clara ! dil-il d'une voix alteiidiie y relire-loi , j'e ne veux plus te voir ! que me veuxtu ? »

— Mon pardon , mon père !

— Eh! ne voyez-vous pas , dit Carwell, qu'il vous a pardotinëe , el qu'il ne demande q^u'à vous serrer dans ses bias ?

— Qu'elle y vitnne donc ! car s-i cela conlinue je «serai oblige' de me cacher , pour qu'on ne me voie pas pleurer comme un enfant.

Q^i'on se fasse, si l'on veut, une idée de la scène qui suivit ces paroles; je û'enlreprendrai poitil de la peindre.

Sait-on ce que l'on fait , quand on se sent tout à coup enivré par une foule

( >66) de senlimens délicieux ? Uamour , l'amilié, la nalure ont tous un langage particulier, des sensations différentes. Tous trois , chez nous , cherchaient à s'exprimer en même temps, toutes ces sensations s'unissaient, se confondaient et remplissaient nos âmes.

Après les premiers morne ns de ce délire de tendresse , le front de Godolphin se rembrunit tout à coup, un nuage de tristesse vint obscurcir la sérénité de ses regards ! O ma fille ! s'écria-l-il douloureusement, c'est à toi maintenant de m'accuser de barbarie ! je n'ai plus que ma tendresse à te donner: quant à ma fortune....

— Elle est toute entière à votre disposition , interrompit Carwell ; avez-vous pu croire que j'aurais l'âme a sez vile pour m'enricliir des dépouilles de vos en fans ? Connaissez mieux

l'ami de Delmott ! Quand je vis que le ressentiment vous aveuglailau point de vouloir réduire votre fille chérie à l'indigence , que vous ne cessiez de menacer de donner toute votre fortune aux pauvres, si je ne consentais à la recevoir comme un dédommagement pour la perte de Clara, je ne vis d'autre moyen de vous épargner des remords , qu'en feignant d'entrer dans vos projets de vengeance. Je connaissais toute votre tendresse pour votre fille ^ et je prévoyais bien qu'il viendrait un jour où vous lui rendriez tout voire amour. J'acceptai donc le contrat qui, au moyen d'une vente simulée, me rendait le possesseur de toute votre fortune, mais avec la ferme intention de vous la rendre à l'instant où vous commenceriez à vous repentir de celle démarche diclée par la colère. Il est arrivé cet instant, le

plas beau de mu vie, puisque j'ai la saliifaction de faire à la fois le Uiomphe de l'amour, de la nature et de l'amitië.

Ici la scène changea , et ce fut CarweW qui devint l'objet de noire admiration et de nolve rccotuiaissance. Il s'attendrit un moment; mais reprenant bientôt le ton de la plaisanterie :

— Pas tant de remercîmens, ditil , un puissant motif d'itUe'iét m'a dirigé dans toul ce que j'ai fait. C'est une petite Clara que je v€l.\. Il laut absolument me la promettre. Je vous avoue que la tjaissance de ce gros garçon-là m'a furieusement contrarié, mais enfm j'en serai quitte pour me marier un an plus lard. ,

Je vais tâcher d'à bre'ger ce q^.i'il me reste encore à te raconter. A compter de cet instant , notre vie ne fut plus qu'une cliaine de jouissances ', Godol-

( >G9) phin retira sa plainle , et n'eu^ pas de peine à faire annuler la proce'durc intentée contre moi. Un évcnemenl tjui me coûta quelques larmes, vint enfin combler les vœux de ce boa vieillard y auquel je ne connaissais d'autre défaut que celui de de'sirer le titre de Lady pour sa fille : mon frère mourut des suites d'une chute de cheval, dans la seconde anne'e de mon mariage , et j'héritai de son titre et de sa fortune. Mais nous éprouvâmes bientôt qu'il ne faut espérer ici-bas ni bonheur parfait, ni félicité durable. La mort de sir Godolphin fut le premier événement qui vint nous affliger : bienlôt après , nous eûmes à consoler ma soeur qui venait de perdre son époux ; la naissance de Clara vint heureusement adoucir l'amerlume de ces pertes.

Quand votre sœur naquit , Carwell était depuis quelques années sur le 2. i5

( "70 ) continent ; il apprit cette Douvelle avec un Iranspoit qui me fit rire : il m'écrivait plaisamment d'avoir soie de sa future e'pouse , et de l'Iiabituei* de bonne heure à aimer les cheveux blancs. Dans toutes ses lettres , il s'informait de la sœur , qu'il ne nommait pas aul rement que sa petite femmci Quinze ans s'e'coulèrent ainsi dans un bonheur paisible , qui fut tout à coup cruellement troublé pour moi , par la perle de voti'e mère 1 ! !

Ce souvenir a r'ouvert la source de mes larmes; maintenant, je me sens plus tranquille, et je continue.

La mort de Lord Garwell rappela bientôt son ûls en Angleterre. Nous confondîmes long- temps nos larmes ensemble ; mais l'aspect de Clara eut bientôt consolé mon ami : ce que d'abord je n'avais pris que pour une plaisanterie, ne tarda pas à prendre

( '7^ ) un caraclèt'e sérieux. Il nie fléclara plusieurs fois qu'il adorait ma fille ; il me rappelait mes promesses , qu'il ne regardait plus comme un badinage ; et bientôt je me vis daus la cruelle nécessité de désespérer un ami à a\n j'avais tant et de si grandes^obligations, ou de faii'e le malheur de mon enfant , en la forçant à une union si disproportionnée, sous le rapport de lage.

Je pris la résolution que me dictait la tendresse paternelle et la reconnaissance. Je convins avec Garw^ill que je ne forcerais point l'inclination de ma fille, mais que je ne négligerai* aucun moyen pour la disposer en sa faveur. Mais l'âge n'avait apporté aucun changement daii le caractère de Garwell j il ne voulait obtenir la maia de Clara que de son amour , et ne voulait devoir qu'à son propre mérite le bonheur de l'inspirer : l'idée de toute

influence étrangère blessait son atnoiïfpropre. En conséquence, il s'imagina qu'il ferait oublier son âge, en affectant les manières d'un jeune étourdi ; mais, au lieu de l'effet qu'il en attendait , il ne réussit qu'à esciter la bonne humeur de Clara , et dès-lors il devint l'objet de ses plaisanteries. Enfin , il 43emanda formellement la main de votre scciïr ; et comme je sais qu'elle (VOUS a instruit de tout ce qui s'est j)assé à cette occasion , il est inutile de revenir sur ces détails.

Quant à moi , je regarderais ce mariage comme le plus grand bonheur qui pûtm'arriver; il m'acquitterait des nombreuses obligations que j'ai contractées envers le modèle des amis ; il me rassui'erail sur le sort futur de jClara , qui n'a d'autre fortune à aspirer que celle .de sa tante Lady Borman , .atlcadu que sir Godolphin ,, du con-

( '75) seulement de votre nière , qui ne croyait plus avoir d'autres enfans , a transporte' tous ses biens sur la tête de mon premier né. D'après quelque»

mots mystérieux échappés à ma sœur avant son départ , je crains qu'elle n'ait quelques projets d'employer sa fortune d'une autre manière que celle dont elle nous avait flattés jusqu'à présent. J'ignore quels sont ces projets , car elle a été impénétrable ; mais elle a la plus haute idée de votre sagesse. Vous la verrez ; elle aura sans doute plus de confiance pour vous qu'elle n'en a eu pour moi. Ce qui contribue à m'alarmer encore , c'est qu'après avoir témoigné son étonnenient et même sa répugnance poir les-préten-iions de Carwell , elle a {loi non-seulement par les tr«)iivef raisonnables,, mais encore par lui prcmetire '■ou ap-^ pui. Pour vous, Gotllieb, je vous laisse"

( '74 ) absolnmenl le maître de faire de celle liisloire l'usage que vous croirez le plus convenable; \ovis la communiquerez à Clara , si vous le jugez à propos , et surtout si vous croyez que le tableau du désintéressement de mon ami puisse la disposer en sa faveur ; mais songez que je neveux que le bonheur de mon enfant, et qu'autant j'aurais de plaisir à la voir l'e'pouse de Catwell, autant mon cœnv répugnerait à l'y engager, si ccMle ««nion devait lui causer le moindre regret. Rcfle'cbissez , et agissez pour le mieux.

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