LETTRE XL
Adèle de Fiquémontà Lord Bormcnt^
De l'Abbaye de Vergaville, le..;
Je vais descendre dans la tombe :
dans quelques heures je paraîtrai devant le juge des humains; bienlôt il ne restera plus aucun souvenir de l'itiforlune'e Adèle ; peut-élre , ô Borxnan, n'avez-vous pas attendu ce mojaient pour la bannir entièrement de votre niéraoire. S'il en est ainsi ^ je vous demande pardon , si je trouble quelques iuslans le calme et le bonheur qui sans doute vous environnent, pour rappeler à votre cœur des souvenirs douloureux.
Je ne vous pailcrai pas de la fatale
( i8i ) ipassion qui me (it commettre une faute «[ue j'ai expiée par la mort de mon père , de mon frère , et dix-sepl ans ^e repentir. ^
- Mais vous, Borman, vous , qui fûtes «l l'auteur el le complice de ma faute, n'avez-vous rien à vous reprocher ?
n'avez-vous rien à re'parer ? L'image de cet enFant , fruit infortuné d'un coupable amour, ne s'est-elle jamais présentée à votre esprit? Ce fils , qui ne demandait pas à naîire ; ce tils , ianocent de la honte de sa malheureuse mère . sera-t-il condamné par son père à traîner dans la misère et l'obscurité sa pénible existence ?
Les cruels ! ils ont profité de mon évanouissement pour l'arracher du sein de sa mèi'e I Mes cris de désespoir , mes larmes n'ont pu les attendrir. Condamnée par eux à vivre séquestrée du commerce de tous les
( .80 humains, à ëlouffer dans la solitude mes sanglots , el un amour qui faisait encore le charme de ma vie , quoiqu'il offensât le Dieu auquel ils m'a- 'vaienl consacre'e malgré moi ; longtemps , ah î oui , bien long-lem ps j'ai cru que la morl avait moissoni»e' celte tendre fleur dans sa racine. Atfreuse situation ! l'honneur , la pudeur, l'obe'issauce fi-iale , tout ce qu'il j a de plus sacre' parmi les hommes , ni^imposail la loi se'vère du silence ; il ni'e'tait défendu de parler de mon fils, de ra'informer de lui , de laisser même soupçonner son existence : c'était au nom de la vertu , de la religion même que l'on interdisait l'élan de la vertu la plus douce , de la tendresse filiale ! Cependant î 6 mon Dieu ! tu avais pris soin de marquer mon fils d'un ficeau ineffaçable , pour l'empêcher de rester à jamais ignoré dans la foule !
( i85) Ce monument sacré, où Ton voulait ra'eojseyelir vivante , était l'objet de mes «oiilin'Uelles terrturs ; pendant tout Le temps de ma grossesse , il fut présent à ma pensée , tt, o prodige surprenant ! lorsque mon tils vint au monde , il|portait sur son bras gauche, en miniature, l'image frappante du clocher de cette Abbaye !
C'est ainsi qu€ Dieu se plaît à confondre les projet» les plus secrets des humains; c'est lui qui s'est chai^gé de faire un JQi*r reconnailre mon lils , lorsque le cri delà conscience se fera entendi'e à son père.
Il vit, mon fils, il existe, il est peut-éire près de moi , je l'ai vu ; écoute !
C'était la fêle de notre Abbaye.
Dans ce jour solerinel, il est d'usage de di^ti'ibuer aux fidèles de petits morceaux de soie qui ont touché les
( 184) châsses des Saints dont notre noaison conserve les reliques. J'avais accompagné la sœur chargé'e de cette pieuse distribution. Dès que la fenêtre de la chambre basse fut ouverte , miUe bras s'élevèrent pour recevoir l'objet de l'innocente dévotion du peuple. Dans cette foule qui se pressait, se trouvaient quelques enfans , qui , plus empressés que les autres, ne s'étaient pas donné le temps de remettre leurs habits, qu'ils avaient quittés pour jouer. Mais que devins-je j lorsque sur l'un de ces bras nus , j'aperçus le signe que mo^i fils avait en naissant! Je m'élance vers U fenêtre dans l'espérance de contempler ses traits. Heureusement il avait disparu ; je dis heureusement ^ car si je l'eusse vu , il m'eût été impossible de modérer mes transports ; le secret fatal m'échappait, et je fusse devenue un objet de scandale pour notre sainte maison.
Mais quel bien me fît celle courte apparilion ! De quelle cruelle incertitude , de quels affreux soupçons je me sentis tout à coup délivrée ' Il vivait , c'était un crime de moins qufe Ton avait commis. Mais aussi , ée quelles douleurs je me sentis oppressée , en songeant à Tétat misérable où on l'avait réduit ! Je n'avais vu qu'e son bras ; mais le peu que j'avais vli de son linge , suilisait pour me convaincre qu'il était couvert des lambeaux de la misère......
J'ai été obli2;ée de m'interrompre ; mes forces s'atiaiblissent ; je vous en ai dit assez, Milord, pour vous dicter votre devoir: vous avez un fils, vous êtes opulent ^ et il languit dans la misère ; vous avez un nom illustre , et laplus profonde obscurité couvre son origine; vous savez à quelles marques et en quels lieux vous pourrez le re-^ a. 16
Crô6) cpniwitfe. J^ me )\\i^iÉ » croire <jue îiia jeunesse et mon in(»x|)éHence i\ç j}\onl pas trompée sur ly noblesse de votre caiijçtèriÇ ^ ^t que [ça ci»consr lances cruelles qui npus ont séparés, en affaiblissant voire amour , n'ont pas éteint dao^ votre âme tout seniimenl d'honneur. J'ignore quand et comment cette lettre vous parviendra , mais un homme de bien se cbor^ge de vous la faire parvenir. Quand vous la recevrez, Adèle ne sera plu» qu'uiic poussière inanime'e ; mais du iiaut du céleste séjour que Dieu promel au pécheur repentant, elle invoquera encore pour vous, les bénédictions du père de lousles hommes, pour le |)èi*e vertueux de son enfant.
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